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Le théâtre Bovary

Zaven Paré
   Au commencement, il y eut le hasard d'une lecture dans la correspondance de Flaubert :
Cela m´a donné envie tout le soir de m´enfuir de l´Europe et d´aller vivre aux Îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil. Là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides[1]
Entre la forêt et les sandwichs, cet ailleurs aurait pu être un lieu de pique-nique. Il était question de fuir Yonville par dégoût des mals chaussés ou par désir d'un front de mer. Mais une fois au Brésil, à deux pas des tropiques, en relisant Madame Bovary, je suivais les pas des Bovary un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait.
Ils étaient tous, M. et madame Bovary, Homais et M. Léon, partis voir, à une demi-lieue de Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l'on établissait. L'apothicaire avait emmené avec lui Napoléon et Athalie, pour leur faire faire de l'exercice, et Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule.
Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues d'engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il n'était pas achevé d'être bâti, et l'on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture. Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé d'épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores[2]
Ce dimanche là, toute la petite société d´Yonville était de sortie, monsieur le docteur et sa femme, monsieur le pharmacien et ses deux enfants, et les deux jeunes apprentis. Il ne manquait personne à l´appel et Flaubert avait choisi un terrain vide pour y montrer sa petite compagnie et la procession de ses personnages, comme sur les planches d´une scène de théâtre, autant de personnages en quête d´auteur, face à l´énigmatique chantier d´une future usine et de ses machines démontées. Homais ira jusqu´à en considérer l´épaisseur des planchers, comme si la pièce qui allait s´y dérouler nécessitait une assise pour le moins solide. Voilà le couple principal, les Bovary, et aussi la représentation d´un couple de notables formé par le docteur et son homologue. Il y a les deux chérubins, Léon et Justin, l´un aspirant clerc et l´autre aspirant pharmacien. Comme les deux larrons, ils accompagneront Emma vers son calvaire, l´un ouvrant la porte au mensonge de l´adultère et l´autre celle du capharnaüm où se trouvera le bocal contenant l´arsenic qui empoisonnera Emma. Ces rapports deux à deux, symétriques ou opposés, composent la structure géométrique de cette partie de campagne. On est dans un premier temps mis à bonne distance de Yonville, une demi-lieue, et isolés dans un creux, une vallée qui n´offre aucune perspective vers le bourg. Le but de l´excursion est d´aller voir une usine en construction et de faire de l´exercice. Il neige, et Justin, bon à tout faire et employé du pharmacien, porte les parapluies. Son employeur est météorologiste à ses heures. Pour circonscrire le tout, le lieu et le climat sont définis, on est un dimanche après-midi, et il est même donné des éléments de références à des temps historiques ou bibliques au travers des prénoms des enfants d´Homais : Napoléon et Athalie. « Ainsi, Napoléon représentait la gloire, [...] mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d'œuvre de la scène française. »[3] Il y a non seulement l´évocation de l´Histoire dans l´histoire, Homais est un grand admirateur de Napoléon ; mais aussi du livre dans le livre et du théâtre dans le théâtre. Athalie est l´héroïne de Racine, dramaturge dont Homais est aussi un fervent lecteur. La référence au théâtrede Racine introduit l´idée de tragédies qui décrivent la passion comme une force fatale détruisant celui ou celle qui en est possédé. Généralement, un couple y est à la fois uni et séparé par un amour impossible, tels les sentiments partagés qu´éprouvent, imaginons-nous, Emma et Léon l´un pour l´autre à ce moment précis.Peut-être qu´on se trouve ici en présence de l´énoncé de la tragédie, au sens où celle-ci se doit d´être explicitement exposée dès les premiers instants du déroulement d´une action ou d´une l´intrigue. Le sens même du tragique est presque toujours énoncé en partie à l´avance. Alors, tout se construit ici autour d´une machine bien réelle, dans une asepsie apparemment froide et un vide pareil à celui d´un laboratoire. La filature en construction, à la fois inachevée et ressemblant à une prison avec ses petites fenêtres, semble préfigurer le filage de cette histoire tragique qui se trame et qui se tisse sous nos yeux en présence de tous ses protagonistes, prenant tout le monde à témoin et au dépourvu, aussi bien les personnages que les lecteurs du roman. Puis la description de Flaubert s'attache à la curiosité des lieux, comme abandonnés, un chantier arrêté, où se trouvent pêle-mêle des objets, c´est-à-dire un capharnaüm : « Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité ». Sur ce terrain vide, à terre ces éléments épars d´une machinerie industrielle sont étrangers et surtout nouveaux dans cette campagne. Il y a là des engrenages déjà rouillés, sans oublier aussi la présence du grain de sable ou du petit caillou qui pourrait venir coincer la mécanique de la belle ouvrage. Ironiquement, Flaubert ne semble donc rien avoir oublié, en épuisant l´ensemble des possibilités de fonctionnements en binômes, la description de rouages ainsi que l´indice provocateur de l´éraillement métaphorique de la mécanique, entraînant plus tard sans doute, sa catastrophe. Mais l´engrenage est déjà comme usé, Emma semble déjà lasse, et vient de découvrir une lézarde dans le mur de sa maison à la fin du chapitre précédent. En revanche, le robuste bâtiment de l´usine encore en construction laisse entrevoir une portion de ciel comme un espoir au travers de sa toiture inachevée. La charpente est finie comme en témoigne le bouquet des charpentiers, et il ne reste plus qu´à la couvrir, semble-t-il. Le bouquet est attaché à la poutrelle du pignon et ses rubans tricolores claquent au vent. C´est un objet sacré et profane à la fois, religieux autant que laïque, comme le bouquet de mariée qu´Emma venait de jeter au feu et qui « s'enflamma plus vite qu'une paille sèche »[4]. Ce second bouquet de paille sèche est attaché sur le faite de l´usine comme à la proue d´un navire, le chantier n´est pas achevé et l´histoire ne fait que commencer. Le parti pris du choix de ce lieu vide et désolé, comme un lieu scénique abstrait, presque microcosmique, donne à penser que le roman et ses personnages sont faits d´un ensemble de leviers, de roues, d´engrenages et de rouages, d´assemblages et de collages de morceaux et de parties, d´appareils additionnés les uns aux autres, sous-tendus et devenant des machines à l´intérieur d´une autre machine qui serait cette sorte de petite pièce de théâtre impromptue. La phrase « Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité », nous met aussi dans la disposition d´esprit de vouloir en savoir davantage.
Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'importance future de cet établissement, supputait la force des planchers, l'épaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n'avoir pas de canne métrique, comme M. Binet en possédait une pour son usage particulier. 
Homais semble incarner le passage d´un monde à un autre, du XVIIIe au XIXe siècle, la rencontre du siècle des Lumières et du siècle de l´industrialisation. Il est obsédé par la mesure — qui aurait pu être ici représentée par la canne métrique de Binet —, ou encore par la météorologie, la statistique ou ses dosages d´apothicaire. Il donne l´impression de dédier sa vie aux sciences exactes au service des réalités humaines de sa petite bourgade. Il est pour ainsi dire à la croisée de la recherche des méthodes d´étalonnage inaugurées avec la balance de Fortin[5] et du Traité de médecine expérimentale de Claude Bernard[6]. Binet, évoqué ici par un instrument de mesure, est une présence récurente tout au long du roman. Témoin discret, il ne se mêle jamais des affaires d´autrui. Il est constant, travaillant régulièrement à son tour. Il forme au autre binôme, cette fois-ci avec Léon. Les deux célibataires dînent ponctuellement en tête à tête tout les soirs au Lion d´or. Binet n´a pas son pareil pour l´exactitude : « À six heures battant vous allez le voir entrer. [...] Six heures sonnèrent. Binet entra. »[7] Il s´agit sans doute du seul mérite qu´Homais lui reconnait en plus de sa canne métrique. 
Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante ; mais elle tourna la tête : Charles était là. Il avait sa casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage[8].
Il y a dans ce passage aussi bien l´épaule de l´apprenti pharmacien que celle de son patron, laquelle donne un appui à Emma alors que Charles ne semble d´aucun recours. Éblouie par le contre jour décrit dans un registre poétique, elle se retourne vers Charles qui est curieusement perçu recto-verso, comme pour donner à voir ses deux côtés en même temps, ainsi que les meilleurs indices de son inexpressivité. Son visage et sa silhouette de dos dégagent ostensiblement une sorte d´impression de fadeur, de faiblesse et de médiocrité mélées. Il est plat, sans relief, comme un pantin. Tout comme Emma compare la vie aux livres, elle compare Charles à Léon. Dans le brouillon du folio 176 du volume 2 des manuscrits, et dans le folio 206 du manuscrit autographe définitif[9], Flaubert s'y reprend à plusieurs fois pour essayer de placer Charles sous un angle du regard de sa femme :
en la tournant la tête, Emma vit son
Charles à côté
mari près d'elle.
Mais Elle tourna la tête &
Mais en se détournant, Emma vit Charles à côté d'elle
Il y a bien ici une mise en scène, avec la recherche d´un agencement des positions des personnages, pour essayer de recréer un effet de présence. Mais la vraisemblance est finalement négligée au profit de la surdétermination interne du texte qui finit par décrire simultanément les traits et l´allure de Charles. La description partiale débarrassée des nombreux détails physiques et vestimentaires énumérés dans les manuscrits sous tend l´insatisfaction dissimulée d´Emma, en se limitant à décrire partiellement son mari sur l´instant. Finalement, « Charles était là », comme si cela était déjà trop. Le folio 23 des plans et scénarios[10] du roman résume « la promenade à la fabrique jusqu'au départ de Léon ». Emma y rêve l´adultère, « déteste tout ce qu'elle dit aimer », ressent un vide, « plus occupée à haïr Charles qu'à aimer Léon », et après la description de la solide batisse en construction, Flaubert cherche à montrer « l'intérieur molasse » du domicile conjugal. Pour contrecarrer l´ennui causé par Charles, une nouveauté viendra finalement clôturer et résumer cette journée d´Emma. De retour à la maison, elle sera maintenant convaincue de son penchant pour Léon : « Elle ne put s'empêcher de sourire, et elle s'endormit l'âme remplie d'un enchantement nouveau. »[11] Dans la description de ce qui se présente comme une véritable mise en processus, sous la lumière éblouissante et irradiante du disque céleste, comme sous le projecteur d´une mécanique cosmique faite de larges et silencieux mouvements circulaires, se distingue le tic-tac d´une autre mécanique, cette fois-ci réduite et sommaire. Flaubert semble aller au-delà de simples leviers d´écriture, il équipe aussi ses automates de roues d´engrenages dans cette sorte de boitier quadrangulaire que serait le livre, à l´image du bâtiment quadrangulaire de la filature. Une machine mécanique est en général l´addition du mouvement circulaire au mouvement du levier, c´est-à-dire l'assemblage de mouvements qui tournent avec des mouvements qui vont et viennent. Pour reprendre une image, on pourrait dire que l´univers tourne tandis qu´on marche. Monsieur et madame Bovary, Homais et Léon, Napoléon et Athalie et Justin marchent vers la filature avec le soleil au dessus d´eux. Entre eux et à l´intérieur de chacun d´entre eux, de chacun des personnages d´un roman et surtout avec le personnage d´Emma Bovary, il est possible d´imaginer qu´une sorte de mécanique se répète et cherche à reproduire des mouvements. À part dans cette description de la filature en construction, l´ancrage campagnard du contexte du roman exclut finalement en grande partie la présence généralisée de machines, d´objets industriels et manufacturés ou de toute forme de supports à de grandes métaphores renvoyant à des machines, à part dans la scène du fiacre où « la lourde machine se mit en route »[12]. Ce ne sera finalement que la pauvre petite Berthe, fille des époux Bovary, qui connaîtra le temps des machines en allant travailler à la filature jusqu´à la fin de sa vie.
Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovary chez sa grand-mère. La bonne femme mourut dans l'année même ; le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton[13].
Avec la future destinée de Berthe indiquée à la fin du roman, il est en partie possible d´extrapoler non plus sur l´idée d´une machine dans le livre, mais sur la représentation de l´une des machines les plus emblématiques de la période d´industrialisation contemporaine de l´œuvre de Flaubert. Berthe ira travailler dans une usine qui tisse le coton, et vraisemblablement elle ne tissera pas de riches étoffes, pareilles à celles qui causèrent l´endettement de sa mère auprès de Monsieur Lheureux. Par ailleurs, autant l´étoffe peut représenter la vanité et une sorte de futilité vaine d´Emma, autant la mécanique de la machine à tisser peut représenter la férocité de la machine qui va broyer sa fille. C´est précisément la machine à filer qui marque le début de la rationalisation du travail dans l´industrialisation.Berthe, qu´on n'a connue que quasi rampante et quasi muette grandira sans mère, disparaîtra derrière une machine et deviendra une partie d´une machine plus grande encore. La machine de la filature sera à son tour ce monstre qui la dévorera. Thomas Carlyle émettait quelques doutes sur ce type de machines dans son essai Sign of the Times où il énonçait alors une critique morale :
Désormais, la machine domine non seulement la vie extérieure, physique, mais également la vie intérieure, spirituelle... Une seule et même accoutumance régit aussi bien nos modes de comportements que nos modes de pensée et de sensibilité. Les hommes sont devenus tout aussi mécanisés dans leur cœur et dans leur esprit que dans leurs mains... Tous leurs efforts, tous leurs penchants et toutes leurs pensées tournent autour de la mécanique et ont un caractère mécanique[14]
C´est ainsi que la machine devient aussi le nœud gordien de la création artistique.Après que les lumières aient amplement devisé sur « l´homme machine » tout au long du XVIIIe siècle, le roman du XIXe siècle va prendre la relève avec la machine à forme humaine. Avec l'apparition de la machine à vapeur puis des divers effets de l´électricité, les machines vont devenir non seulement les véritables héros de l´ère technique, mais aussi des objets de fascination, des objets d´étude et des modèles, comme de véritables miroirs à métamorphoses pour les écrivains. Même si dans les romans les machines ne prolifèrent pas au sens propre telles que décrites par Delacroix, Baudelaire ou Villiers de l´Isle-Adam à propos des Expositions Universelles, elles en n´ont pas moins fait changer la représentation de l´homme. « Avec l´automation a commencé le pire des esclavages, car elle a imposé à l´homme le rythme même de la machine. »[15] On passe d´une représentation mécaniste qui fait du monde une grande horloge réglée par des lois universelles, à une représentation mécanisée de l´usage des machines qui reproduit de la machine dans l´homme, même au cours d´une promenade. Au travers de ces quelques remarques sur un bref passage de Madame Bovary, il est possible de constater en partie combien l´auteur échafaude son roman en théâtralisant des dispositifs d'ordre machinique ou d´ordre programmatique. Certes, les personnages de romans sont de l´encre sur du papier, du noir sur du blanc ou du gris sur du gris ; certes ils surgissent de la mise en rapport d´un système de signes, d´un dispositif énonciatif déterminant une narration de manière intelligible ou non, consciente ou non et sensible ou non, mais ils peuvent aussi ressembler à autant de petites mécaniques préréglées comme des automates à l´intérieur d´un système lui aussi soigneusement préprogrammé. D'une manière générale, un dispositif est un agencement de différents organes d´un système machinique, préparé pour être opérationnel ; il est constitué d´un ensemble d´artefacts, mixtes et assemblés, fonctionnant comme une chaîne qui fait texte et avec sa propre cohérence interne. Le dispositif se déploie dans un espace spécifique enrichi d´un principe productif, il se déploie en tant qu´agencement esthétique et en partie mécanique. Pour le mécanicien curieux, Madame Bovary

NOTES

[1] Flaubert, lettre à Louise Colet, [Trouville,] dimanche 14, [août 1853].
[2] Flaubert, Madame Bovary, deuxième partie, chap. V.
[3] Ibid., deuxième partie, chap. III.
[4] Ibid., première partie, fin chap. IX.
[5] Nicolas Fortin (1750-1831)est un physicien qui fabriqua des instruments de physique, dont la grande balance de précision de Lavoisier et celle de Gay-Lussac. C´est le premier instrument de mesure de laboratoire isolé dans une vitrine qui permit d´envisager avec précision l´expérimentation scientifique.
[6] Claude Bernard (1813-1878) est un médecin et physiologiste considéré comme le fondateur de la médecine expérimentale et ayant notamment influencé la théorie du déterminisme humain de la doctrine du naturalisme de Zola.
[7] Flaubert, Madame Bovary, début deuxième partie, chap. I.
[8] Ibid, deuxième partie, chap. V.
[9] Transcription de Rolande Lemercier, site http://www.bovary.fr
[10] Transcription de Yvan Leclerc.
[11] Flaubert, Madame Bovary, deuxième partie, chap. V.
[12] Ibid., troisième partie, chap. I.
[13] Ibid., fin chap. XI.
[14] Thomas Carlyle, Sign of the Times in Edimburg Review,1829.
[15] M. Guéroult, « Animaux machines et cybernétique » in Études sur Descartes, Spinoza, Malebranche et Liebniz, Olms, 1970, p. 33.


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