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Flaubert et Kuchuk-Hanem : un sonnet retrouvé

 
Michel Brix

 

Au cours de son voyage en Orient, Flaubert a rencontré à deux reprises la courtisane Kuchuk-Hanem, ou Kuchiuk-Hanem, qui résidait à Esneh (Esna), en Haute-Égypte, sur la rive ouest du Nil. C'est à Esneh que le gouvernement égyptien avait relégué les prostituées, — ce qui, à l'époque, faisait de cette localité une « attraction touristique », comme on dirait aujourd'hui.

Les rencontres de l'écrivain et de Kuchuk-Hanem firent l'objet de notes manuscrites du « Voyage en Orient » et ont également été retracées par Flaubert dans des lettres à Louis Bouilhet[1]. L'auteur futur de Madame Bovary a passé deux nuits avec Kuchuk-Hanem : l'une en mars 1850 (du mercredi 6 au jeudi 7) et la seconde — nettement moins exaltante, semble-t-il — au retour des cataractes, à la fin du mois d'avril suivant (du vendredi 26 au samedi 27).

Bouilhet, confident privilégié, composera un poème en alexandrins (sept quatrains) sur cet épisode du voyage : intitulés « Kuchiuk-Hanem. Souvenir », ces vers ont été publiés d'abord dans le numéro de la Revue de Paris de mai 1853, avant d'être joints au volume Poésies. Festons et astragales, en 1859[2].

Mais Kuchuk-Hanem semble avoir également inspiré une autre plume poétique. On trouve en effet, dans le journal parisien Le Corsaire du 19 juin 1850, le sonnet suivant, qui n'a — à ma connaissance — jamais été signalé :

 

                      LA GAHWASIS.

 

Fauve Kutchuk-Hancum[3], ardente Gahwasis[4],

Quand au chant des Almés[5], à la voix amoureuse,

Tu danses follement la Naghl[6] impétueuse,

En faisant sur ton sein retentir les ghasis[7],

 

Tes yeux sont plus brûlants que les feux de Parsis,

Et tes flancs, embrasés d'une ivresse fougueuse,

Trahissent, dans ton sein, la fièvre savoureuse

Des ardeurs d'Aphrodite et des langueurs d'Isis.

 

Phébus dore le Nil, le Nil, dont l'onde arrose,

Dans les champs du Fayoum le lotus et la rose,

Et caresse les sphinx brûlés des feux du ciel.

 

Pareils au blond Phébus à la prunelle ardente,

Tes yeux versent sur nous leur lumière brûlante,

Et l'on y boit à flots le poison et le miel.

                                                      LE BLANC D'HACKLUYA.
                                                            Égypte, mars 1850.


 

Contrairement à ce que l'on pourrait spontanément imaginer, ce poème n'est pas signé par un pseudonyme. On ne sait presque rien, cependant, de Frédéric Le Blanc d'Hackluya, ou Le Blanc Hackluya, auteur d'une Histoire de l'islamisme et des sectes qui s'y rattachent, parue en 1852 à Paris chez Victor Lecou, que l'on connaît pour avoir été l'éditeur de Nerval. La BnF, qui ne semble pas conserver d'exemplaire de l'Histoire de l'islamisme [...], mentionne par contre dans ses catalogues deux ouvrages d'un « Frédéric Le Blanc » qui pourrait correspondre à notre homme. Le premier de ses ouvrages est paru également chez Victor Lecou, en 1852 : il s'agit d'un traité, De la loi du talion et de la peine de mort dans les sociétés modernes, rédigé en collaboration avec un certain Henry Imbert. Le deuxième est paru à Toulouse (impr. de Bayret) en 1854 : c'est une Correspondance humoristique dirigée contre les socialistes[8].

La date assignée au poème du Corsaire — « Égypte, mars 1850 » — retient bien sûr notre attention : c'est précisément l'époque où Flaubert a lui-même « visité » la courtisane, qui faisait manifestement beaucoup d'effet sur les Occidentaux en quête de voluptés charnelles, loin de Paris. Le romancier et Le Blanc se seraient donc succédé, à peu de jours, dans les bras de la complaisante « Gahwasis ». Mais, alors qu'ils se sont, à peu de chose près, pratiquement croisés, chacun d'eux semble être resté parfaitement ignorant de l'existence de l'autre : ainsi, Le Blanc n'est pas cité dans la Correspondance de Flaubert.

On peut penser que l'auteur de l'Histoire de l'islamisme s'est rendu chez Kuchuk-Hanem après la première visite de Flaubert. Retrouvant la courtisane à la fin d'avril, celui-ci note qu'elle aurait été « malade » depuis leur nuit du début de mars[9] et qu'elle porte de surcroît les traces corporelles de la frénésie érotique du docteur A. Willemin, autre étranger reçu par la prostituée entre les deux passages de Flaubert[10]. Kuchuk-Hanem ne chômait pas.

Le romancier, dans ses notes manuscrites, et Le Blanc, dans son sonnet, attestent qu'ils ont été sensibles tous deux au spectacle de la danse de l'« abeille » (la « guêpe », selon Le Blanc) : il s'agissait pour la danseuse, une fois nue, de faire mine qu'elle était importunée par une abeille, puis de demander à un des spectateurs de l'aider à s'en protéger[11]. En outre, ils font tous deux allusion au collier de pièces d'or que Kuchuk-Hanem portait autour du cou (les « ghasis » ; Flaubert, qui ne cite pas ce mot, mentionne son « triple collier d'or », dans la lettre du 13 mars à Bouilhet, et son « triple collier en gros grains d'or creux », dans le journal de voyage[12]).

Flaubert était toujours en Égypte en juin 1850, quand le sonnet de Le Blanc d'Hucklaya est paru dans Le Corsaire. Notre auteur ne revint en France qu'un an plus tard, en juin 1851. A-t-il jamais eu connaissance des vers de « La Gahwasis » ? Il est bien possible que non. Seuls ses intimes, en fait, connaissaient l'épisode de son passage chez Kuchuk-Hanem. On ne voit guère en tout cas qui — dans ses rares relations parisiennes d'alors — aurait pu mettre de côté, en pensant à lui, Le Corsaire du 19 juin 1850. Louise Colet, qui à l'époque ne recevait plus de lettres de Gustave, ne pouvait faire le lien entre son ancien — et futur — amant, et le sonnet. Mais on sait que, sur ce chapitre, Louise se rattrapera, puisque — mue par une sorte de jalousie rétrospective — elle profitera d'un voyage en Égypte (lors de l'inauguration du canal de Suez, en 1869) pour rechercher, vainement, les traces de la danseuse[13].

 

NOTES

[1] Voir G. Flaubert, Voyage en Orient (1849-1851), notes manuscrites éditées par Claudine Gothot-Mersch et Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Gallimard / « Folio Classique », 2006, p. 131-137 et 180-181, et G. Flaubert, Correspondance, t. I, Jean Bruneau éd., Paris, Gallimard / « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p. 600-609 (lettre du 13 mars 1850) et 626-639 (lettre du 2 juin 1850). — Kuchuk-Hanem est également évoquée dans Le Nil de Maxime Du Camp (Le Nil (Égypte et Nubie), Paris, Librairie Nouvelle, 1854, p. 129 et 131-135) et dans les notes de voyage du même auteur (voir Antoine Y. Naaman, Les Lettres d'Égypte de Gustave Flaubert d'après les manuscrits autographes, Paris, Nizet, 1965, p. LXXIV). Les pages du Nil sur Kuchuk-Hanem sont pleines d'intérêt pour le lecteur de L'Éducation sentimentale. Quand Du Camp raconte qu'il arrive chez la courtisane, il écrit : « Je poussai une porte fermée au loquet et j'entrai dans une petite cour sur laquelle descendait un étroit escalier extérieur. En haut de degrés, Koutchouk-Hanem m'attendait. Je la vis en levant la tête ; ce fut comme une apparition. » (P. 131.) On laisse aux exégètes de Flaubert le soin de commenter pour nous la reprise littérale et la mise en évidence de ces derniers mots au début de L'Éducation, où ils signent l'entrée dans le texte, non plus d'une prostituée, mais de celle qui est regardée par le héros comme la femme idéale.
[2] Paris, Bourdilliat, p. 45-47. Jean Bruneau a reproduit le texte de ce poème dans Correspondance, vol. cité, p. 1139.
[3] Le Corsaire imprime « Kutehuk-Hancum », mais cette leçon est métriquement impossible (le vers est faux) ; le prote a sans doute pris le « c » du manuscrit pour un « e ».
[4] Danseuse.
[5] Chanteuses (on s'attendrait cependant à voir le féminin).
[6] La danse de la guêpe. [Note du Corsaire. ]
[7] Pièces d'or.
[8] Le Catalogue de la BnF accorde ces deux ouvrages au même auteur, mais - nonobstant la similitude du nom des auteurs -il resterait quand même à établir de façon sûre qu'il s'agit bien, en 1852 et en 1854, du même « Frédéric Le Blanc ».
[9] Voir Correspondance, vol. cité, p. 635, et Voyage en Orient, p. 180.
[10] « Le docteur Willemin lui a fait sur le sein droit un énorme suçon. » (Voyage en Orient, p. 180.) Le docteur Willemin, rencontré par l'écrivain à Alexandrie, est mentionné également dans la lettre du 17 septembre 1849 à Mme Flaubert (Correspondance, vol. cité, p. 530) ; notre auteur le reverra au Caire le 1er juillet 1850 (voir Voyage en Orient, p. 226), puis à Vichy en 1862. Originaire de Strasbourg, A. Willemin (1818-1890) fut médecin sanitaire en Orient de 1848 à 1853, puis — à son retour en France — devint « second médecin inspecteur adjoint des eaux de Vichy ». À Vichy, Willemin avait gardé son penchant pour les amours tarifées, comme en témoigne la lettre de Flaubert aux frères Goncourt — lesquels s'apprêtaient à se rendre dans cette ville — de [fin de juin (ou du) 1er juillet 1867] : « Le docteur Willemin, auquel je vous adresse, quoique marié et père d'une nombreuse famille, vous indiquera où se trouve le b... et se ferait même un plaisir de vous y conduire. Bref, je crois que vous le trouverez gentil. » (Correspondance, Paris, Gallimard / « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, 1991, éd. J. Bruneau, p. 661.) Enfin, il semble que Willemin a rencontré également Bouilhet, mais cette fois pour des raisons exclusivement professionnelles (voir Correspondance, t. IV, 1998, éd. J. Bruneau, p. 71).
[11] Voir Voyage en Orient, p. 135 et la note, p. 645.
[12] Voir Correspondance, t. I, vol. cité, p. 606, et Voyage en Orient, p. 132. Dans Le Nil, Du Camp (qui évoque également la danse de l'abeille) parle du « cou [de la danseuse] serré de trois colliers à gros grains » (ouvr. cité, p. 131).
[13] Cette recherche est évoquée par Louise Colet dans Les Pays lumineux (Paris, Dentu, 1879 ; rééd. Cosmopole, 2005).


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