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Le Bouvard et Pécuchet d'Henri Ey (1955)

 

Emmanuel Delille
chercheur à l'Institut d'histoire de la médecine de Berlin et au Centre Marc Bloch (CMB, Humboldt Universität)
 
« C'est l'histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d'encyclopédie critique en farce. »[1]
 
Résumé
 En 1955 le psychiatre Henri Ey (1900-1977) publie sous sa direction un Traité de Psychiatrie dans la collection de l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale (EMC, Editions Techniques), rassemblant autour de lui plus d'une centaine de collaborateurs. Parmi eux, une grande partie des psychanalystes français, avec qui les psychiatres du cadre des hôpitaux psychiatriques publics se répartissent les matières à exposer, tandis que les principaux représentants de la neuropsychiatrie universitaire sont exclus. Lors d'un banquet offert pour fêter la parution de l'ouvrage collectif, Henri Ey fait la lecture à ses hôtes d'une parodie (ou pastiche, voire satire ?) de Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Je propose d'appréhender ce document méconnu des historiens par le biais de l'ironie : écrit sur le ton de la dérision par un psychiatre évoquant les pratiques et les doctrines qui prêtent le flan à la moquerie dans sa discipline (du mesmérisme au freudisme), le texte peut aussi se lire comme un roman à clef des rapports de force et des défenses de monopole, dans une profession médicale où les dissensions sont nourries par des titres professionnels, par des itinéraires intellectuels et par des réseaux savants différents. Dans un premier temps, je montrerai qu'à travers l'emprunt des « deux bonshommes », Henri Ey avait certainement pour but de désamorcer toute critique vis-à-vis de son ambition d'encyclopédiste. On peut comparer à cette occasion la posture d'Henri Ey à celle de l'écrivain Raymond Queneau (1903-1976), directeur de l'Encyclopédie de la Pléiade à la même époque : lui aussi fut hanté par les figures du savant fou et du scientifique amateur et il rédigea deux préfaces pour des rééditions de Bouvard et Pécuchet. Cependant, le Bouvard et Pécuchet d'Henri Ey évoque moins l'exercice de style de Queneau que la pugnacité des textes corporatistes de défense de la psychiatrie. Dans un second temps, il s'agira donc d'analyser le statut de l'imitation burlesque d'une œuvre déjà burlesque : ce texte cache une véritable satire sous le travestissement du comique. L'auteur vise une série de personnes bien réelles, parfois nommées dans le texte et présentées de manière grotesque. La parodie apparaît ici comme mise au service du persiflage.

 

Abstract 

In 1955, psychiatrist Henri Ey (1900-1977) edited a Treaty of Psychiatry (Traité de Psychiatrie) as part of the Medical-Chirurgical Encyclopedia (Encyclopédie Médico-Chirurgicale, EMC, Editions Techniques), gathering more than a hundred collaborators. A large portion of these were from the French psychoanalytic community and psychiatrists affiliated with public psychiatric hospitals, however excluding the main characters of academic neuropsychiatry. At a banquet organized to celebrate the publication of the contributed volume, Henri Ey reads to his guests a parody of Bouvard and Pécuchet by Flaubert. I suggest to grasp this relatively little-known manuscript under the lens of irony. Written in a derisive manner by a psychiastrist mocking the practices and doctrines of his field (from mesmerism to Freudianism), this document may also be appraised as a roman à clef about the balance of powers and struggles for monopoly within a medical profession where dissent is being fueled by distinct professional titles, intellectual itineraries or scientific networks. I will first show that Henri Ey probably relied on the "deux bonshommes" to neutralize any form of criticism against his ambition to be an encyclopedist. Henri Ey's attitude may here be compared with that of Raymond Queneau (1903-1976), at the time director of the Encyclopédie de la Pléiade: he, too, was haunted by the characters of the mad professor and the amateur scientist, and he wrote two prefaces for reissues of Bouvard and Pécuchet. However, Henri Ey's Bouvard and Pécuchet is less evocative of Queneau's stylistic composition than the pugnacity of corporatist manuscripts defending psychiatry. In a second step, I will analyze the status of the burlesque pastiche of an already burlesque work: this text hides an authentic satire featured as a comedy. The author targets a number of real individuals, sometimes named in the text and represented in a grotesque manner. Here, parody appears to be serving persiflage.

 

Voir le texte d'Henri Ey, « Bouvard et Pécuchet, psychiatres »

 

Autodérision, burlesque et grotesque

 

En 1955 le psychiatre français Henri Ey (1900-1977) publie un Traité de Psychiatrie [2] qui rassemble plus d'une centaine de collaborateurs. Parmi eux, une large part des médecins du cadre des hôpitaux psychiatriques et des psychanalystes français se répartissent les matières à exposer, tandis que les représentants de la neuropsychiatrie universitaire sont, à quelques exceptions près, en grande partie exclus de ce collectif de pensée. Lorsque, le 5 mai 1955, Henri Ey donne un banquet pour fêter la parution de l'ouvrage, il fait la lecture à ses hôtes d'un texte humoristique sur le thème de Bouvard et Pécuchet, appliqué à ses pairs psychiatres et psychanalystes. Publié à titre posthume par des médecins — collègues, disciples et amis[3] —, ce texte est resté jusqu'à aujourd'hui inconnu des flaubertiens.

Dans un article qui a marqué l'histoire de la médecine, l'historien Mark Micale passe en revue d'une manière exhaustive la littérature, en accordant une place privilégiée à l'analyse du cas de Madame Bovary [4]  : il plaide pour une histoire culturelle qui irait dans le sens d'un modèle d'influence circulaire entre médecine et littérature. Dans cette perspective, quel statut faut-il accorder à ce texte, comment peut-on problématiser son rapport à la littérature, quelles sont les techniques littéraires utilisées ? Selon ses biographes, Henri Ey se campe lui-même en Bouvard, attribuant le rôle de Pécuchet à l'un de ses camarades d'internat devenu psychanalyste, Pierre Mâle (1900-1976). Écrit sur le ton de la dérision et de la farce, le texte peut aussi se lire comme un roman à clef des rapports de force et des défenses de monopole, dans une profession médicale où les dissensions sont nourries par des titres professionnels, par des itinéraires intellectuels et par des réseaux savants différents. À travers l'emprunt des « deux bonshommes », Henri Ey avait certainement pour but de désamorcer toute critique vis-à-vis de son ambition d'encyclopédiste, maniant l'autodérision pour montrer qu'il n'était pas dupe de ses limites. Cette posture est en partie comparable à celle de Raymond Queneau (1903-1976), directeur d'une encyclopédie contemporaine[5]. Lui aussi fut tour à tour fasciné et troublé par le vertige du savoir ; il rédigea deux préfaces pour des rééditions du livre de Flaubert. Cependant, le texte d'Henri Ey n'est pas seulement un texte ludique, il évoque moins l'exercice de style de Queneau que, finalement, la pugnacité des textes corporatistes de défense de la psychiatrie. Il s'agira donc d'analyser le statut de l'imitation burlesque d'une œuvre déjà burlesque, quand l'auteur vise une série de personnes bien réelles, parfois nommées dans le texte et présentées de manière satirique. J'évoquerai alors un autre personnage littéraire, Ubu, forgé par l'écrivain Alfred Jarry, que Michel Foucault (1926-1984) a emprunté à son tour pour désigner le savoir psychiatrique dans son enseignement au Collège de France, en tant que parodie grotesque du discours scientifique.

 

Statut du texte et techniques de genre

 

Relisons le texte d'Henri Ey : relativement court (quatre pages), il contient néanmoins beaucoup de séquences qui s'enchaînent rapidement et suppose que les auditeurs / lecteurs soient avertis et capables de décrypter toutes les références professionnelles. Car il s'agit de la transformation d'un texte célèbre : le supplément qu'Henri Ey donne au Bouvard et Pécuchet de Flaubert est une transposition du milieu psychiatrique français, dans laquelle il réussit à recréer l'atmosphère facétieuse du livre de Flaubert. Du point de vue du genre, le récit est dans son ensemble une forme mixte de transpositions littéraires « à la manière de », qui emprunte aux registres de la parodie et du pastiche, pour finir sur une touche plus incisive, satirique.

Les moyens rhétoriques qu'Henri Ey emploie sont l'ironie et des figures typiques du grotesque (énumérations, juxtapositions, exagérations, caricature, etc.). Il s'appuie sur les genres de la parodie (Henri Ey reprend le cadre et les personnages de Flaubert), du pastiche (Henri Ey imite le style de Flaubert), et surtout de la satire, car ce n'est pas de Flaubert dont il se moque, mais de lui-même et de ses contemporains, mais pas tous au même niveau : il y a un changement de registre au cours du récit.

En effet, à première lecture, le texte peut être pris pour une simple continuation[6] de l'intrigue. La cohérence interne du texte obtenu tient surtout au respect des traits de personnalité attribués par Flaubert à ses personnages. L'outrance n'est pas dirigée contre l'écrivain, mais contre la science psychiatrique qu'Henri Ey démystifie de manière détournée. Cette feinte est typique du pastiche, et non de la parodie : on peut faire un rapprochement avec, par exemple, les pastiches d'articles scientifiques de Georges Perec[7]. La charge du pastiche, selon Gérard Genette, est de faire apparaître la manière d'écrire de l'auteur ou du genre imité comme un jargon. Enfin, le ton d'Henri Ey se fait satirique quand il dénonce explicitement une partie du registre dont il s'amuse, en citant des noms de médecins contemporains, étrangers à l'univers de Flaubert. L'ironie en tant que mode d'énonciation du texte fonctionne alors en deux ou trois temps, de l'autodérision à la critique acerbe. Globalement, la satire vise des hommes, des concepts et des organisations savantes : le système de la psychanalyse, les traitements psychiatriques, les professeurs de Faculté de Médecine, qu'il faut resituer dans le contexte biographique et socio-professionnel d'Henri Ey.

 

Henri Ey psychiatre

 

Né en 1900, Henri Ey a grandi dans le pays catalan français, puis il a fait ses études secondaires chez les Bénédictins, gardant la foi catholique tout au long de sa vie. Il étudie d'abord la médecine à Toulouse, avant de monter à Paris où il est reçu à l'internat des asiles de la Seine en 1925. Comme d'autres jeunes médecins passionnés par la médecine de l'âme, il passe parallèlement une licence de philosophie en Sorbonne, suit les cours du psychologue Pierre Janet (1859-1947) au Collège de France, avant de se destiner à un poste de médecin du cadre des hôpitaux psychiatriques. En 1933, il est donc nommé médecin chef à l'asile de Bonneval (Eure-et-Loir). C'est aussi dans les années 1930 qu'il organise un enseignement libre à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris, pour préparer les jeunes psychiatres aux concours du cadre, et qu'il devient membre du groupe de L'Évolution Psychiatrique. Quand certains de ses condisciples issus du même sérail choisissent de se faire psychanalystes, il publie un Essai d'application des idées de Jackson avec Julien Rouart en 1936, sorte de manifeste et de programme de psychopathologie générale, très remarqué à l'époque, qui fait la synthèse des idées de Freud, de Janet et du neurologue britannique John Hughlings Jackson (1835-1911) : l'ambition affichée du modèle néo-jacksonien est de structurer le champ de la psychopathologie et de regrouper les maladies mentales selon une théorie d'ensemble (principes de dissolution et hiérarchie des niveaux de conscience). Après-guerre, il se distingue par son intense activité d'animateur de la vie psychiatrique française, relançant la revue L 'Évolution Psychiatrique dont il devient le secrétaire général (1947), organisant des colloques à Bonneval, mais aussi publiant une collection médicale spécialisée, chez l'éditeur Desclée de Brouwer. Henri Ey devient le secrétaire général du premier Congrès mondial de psychiatrie à Paris en 1950 ; il publie trois volumes d'Études psychiatriques (1948-1960) et dirige le Traité de Psychiatrie de l'EMC (1955). Henri Ey reformule ses idées au fur et à mesure de l'évolution de sa discipline, nourri par son immense appétit de lectures, défendant désormais ses convictions sous le nom d'une théorie « organo-dynamique », appellation dont il ne se départira plus. Son activité militante se traduit par la direction d'un Livre Blanc de la psychiatrie française (1965-1968), à la fois fer de lance des luttes syndicales, base de la séparation de la psychiatrie et de la neurologie dans l'enseignement universitaire (réforme Faure, 1968) et de la sectorisation des services psychiatriques. Henri Ey a été président de la commission des maladies mentales auprès du Ministère de la santé après sa retraite (1970) et son nom a été donné à plusieurs institutions médicales après son décès (1977).

Henri Ey a donc dirigé le Traité de Psychiatrie de l'EMC de 1955 jusqu'à 1977. Cet ouvrage est à la fois le résultat de la collaboration de plus d'une centaine de praticiens entre 1951 et 1955, placée sous le patronage de L 'Évolution Psychiatrique, et un recueil méthodique des maladies mentales répertoriées par les médecins, dans la tradition des encyclopédies médicales. Les fascicules qui le constituent sont régulièrement remis à jour avec l'aide de nouveaux rédacteurs, conformément au cahier des charges de l'EMC. La répartition des chapitres de l'ouvrage reflète la diversité structurelle du champ psychiatrique français, et surtout la nécessité d'une collaboration étroite entre les médecins des hôpitaux psychiatriques et les psychanalystes dans les années 1950[8].

 

Bouvard et Pécuchet psychiatres et psychanalystes

 

Le Bouvard et Pécuchet de Flaubert (publication posthume, 1881) couvre, on le sait, une grande partie des savoirs : l'agriculture, la médecine, l'histoire, la littérature, la religion, l'éducation, etc. Le chapitre VII, où les deux comparses découvrent l'amour et ses déconvenues, se terminait par la décision de Bouvard d'expérimenter l'hydrothérapie (pour soigner Pécuchet de la syphilis) et se poursuivait par la gymnastique. C'est après les exercices en plein air qu'ils prennent connaissance de la nouvelle mode des tables tournantes[9]. Pour résumer, Flaubert établit alors comme cahier des charges du chapitre VIII[10] les matières suivantes : gymnastique, tables tournantes et esprits frappeurs, magnétisme, somnanbulisme (Puységur), magie, philosophie, psychologie... ce qui mène les deux compères à l'idée du suicide et à la religion, puis à la phrénologie et à l'éducation.

C'est dans la tentation suicidaire qu'Henri Ey trouve l'amorce de sa continuation. Sur le plan des personnages principaux, si le médecin Vaucorbeil est bien présent (archétype du personnage sceptique, mais aussi du notable de la campagne normande), il semble qu'il y ait une confusion entre la servante (Germaine, symbole du bon sens, mais aussi de la superstition) et un personnage de somnambule (Victoire) qui fait une fugace apparition dans le chapitre VIII de Flaubert (cette petite erreur de casting n'a pas été relevée jusqu'ici par les précédents commentateurs d'Henri Ey[11]). Les autres personnages secondaires de « Bouvard et Pécuchet psychiatres » sont Mélie, la jeune servante avec qui Pécuchet a une aventure malheureuse, Mme Bordin, personnage de veuve Normande, avare et rusée, que Bouvard tente sans succès de séduire, Beljambe l'aubergiste, et Dumouchel, l'ami que les deux bonshommes consultent pour prendre conseil.

Quel est le contenu du texte ? Pour résumer brièvement, l'aventure qu'Henri Ey prête à Bouvard et Pécuchet commence par un effet de suggestion de Vaucorbeil, le médecin, qui évoque la possibilité pour eux d'aller consulter un psychiatre parce que leurs passes de magnétiseur lui évoquent les symptômes de graves maladies nerveuses. D'emblée, la proximité et la camaraderie des deux hommes qui vivent sous le même toit permet à Henri Ey d'induire des sous-entendus sur leur sexualité et leurs obsessions. Le narrateur passe en revue, tour à tour, les signes pathognomoniques de la manie de Bouvard et ceux de perversion sexuelle de Pécuchet. Le pastiche scientifique est construit à partir de grands noms qui évoquent à la fois la science (Claude Bernard, le Dictionnaire des sciences médicales de Parchappe, Leuret et Calmeil), l'autorité et l'originalité des précurseurs ou des illuminés (Puységur et Swedenborg), à partir aussi de termes savants mais désuets (« manigraphe », terme qui désigne celui « qui écrit par manie, par obsession ») ou triviaux (les concepts psychanalytiques de la vie sexuelle). Ce mélange de thèmes sérieux et plaisants, le ton de la farce « bon enfant » et le pastiche de la terminologie savante introduisent dans le récit le Traité de Psychiatrie de l'EMC et le groupe de L 'Évolution Psychiatrique, moqué sous le nom la « Révolution Psychiatrique », pour le titre prétentieux qu'il s'est impunément donné. Mais le récit réintroduit aussi rapidement des distinctions socio-professionnelles parmi les médecins : Vaucorbeil, un médecin « sans titre », fait entrer dans la fiction un ouvrage qui « vaut plus que les traités des académiciens »[12]. Je reviendrai plus loin sur la visée ironique de l'auteur.

Le rire est surtout suscité par les lieux communs de la psychanalyse, comme le pansexualisme, le symbolisme, l'association libre, l'interprétation sauvage, mais aussi la confusion des classifications et de la sémiologie psychiatrique mal digérée (cette farce s'adresse à des médecins qui ont des souvenirs communs de l'internat). Le système de la psychanalyse (les notions d'arriération affective et de fantasme, les symboles phalliques et l'autoérotisme oral, les conflits psychiques, la valeur accordée au silence, l'analyse interminable et le payement problématique des séances, etc.) et de la psychiatrie (localisations mythiques des causes de folie dans le cerveau sur le modèle de la phrénologie, culture des symptômes hystériques en référence à l'école de Charcot à la Salpêtrière) sont revisités au cours d'un apprentissage autodidacte, pendant lequel Bouvard et Pécuchet s'autopersuadent de la justesse de leur jugement ou au contraire provoquent l'effroi.

Apparaît alors, toujours dans le registre de la dérision, le nom d'un premier contemporain d'Henri Ey, le psychanalyste Maurice Bouvet (1911-1960). Ce praticien et théoricien reconnu à l'époque de la rédaction du texte est un collaborateur de l'EMC, dans lequel il publia une contribution assez remarquée, la « Cure type », surtout parce qu'elle incarnait alors une orthodoxie de la psychanalyse contre laquelle le psychanalyste en rupture de ban Jacques Lacan se distingua dans sa propre contribution à l'EMC, « Variante de la cure type ». Sans entrer dans cette querelle d'école(Lacan n'a pas encore fondé la sienne en 1955), la farce d'Henri Ey se poursuit sous la forme d'un pastiche scientifique où le Traité de Psychiatrie est surtout présenté et ridiculisé pour son ambition à vouloir présenter un panorama des thérapeutiques psychiatriques, qui va des psychothérapies[13] aux traitements de choc (électrochocs), en passant par la psychochirurgie. L'énumération et la juxtaposition font douter du sérieux des savoirs cités, en même temps que la vraisemblance est renforcée par l'emploi de termes savants qui correspondent à des techniques thérapeutiques : transfert, résistance, mécanisme, libido, négation, ambivalence, angoisse, pulsion, mais aussi leucotome, narcose, etc. Cette rhétorique scientifique attribue une autorité artificielle aux actions de Bouvard et Pécuchet, mais leur incapacité à appliquer la nouvelle science les décourage et désillusionne l'auditeur / lecteur. Si le système du savoir psychiatrique est ainsi défait, la cible privilégiée de l'ironie est bien sûr le topos du pansexualiste de la théorie de Freud, réduite à une sexologie embarrassante, mise en scène de manière indécente. Nous sommes ici dans le cas d'un savoir, la psychanalyse, qui provoque le rire parce qu'elle participe de plain-pied aux pratiques savantes qui provoquent des situations d'interaction centrée sur l'intimité et les tabous, et qui manie des représentations du corps et du sexe.

Enfin, du rire plaisant aux ricanements moqueurs, la fin du texte d'Henri Ey voit le passage à un changement de registre : l'intrusion d'un second nom de contemporain, celui du médecin Henri Baruk (1897-1999), chargé de ridicule, transforme le texte en attaque ad hominem. À ce niveau de registre narratif, le récit se transforme en véritable roman à clef, qui met en scène de manière déguisée des faits réels dans une sociabilité savante et médicale existante. Le nom du personnage est composé du nom réel de Baruk et d'un test[14] que ce dernier a construit (orthographié aussi Tzedek, ce terme signifie la justice et la charité[15], selon une conception de la conscience morale inspirée du Talmud) et qui resta confidentiel dans l'histoire de la psychiatrie. Dès lors qu'il parle de Baruk, le ton d'Henri Ey se durcit : le narrateur lui attribue le jugement de « tentatives criminelles » sur les traitements psychiatriques, en donnant quelques indications plus loin sur la manière d'interpréter cette prise de position. Je reviendrai sur un autre passage plus virulent (« les éclats de sa grande gueule », etc.). Le texte se termine par la prise d'un médicament au nom mythique (l'ellébore, qui passait autrefois pour guérir la folie) et sur un apaisement miraculeux des deux protagonistes, aussi rapide que la contraction du mal qui les avait pris.

 

Un roman à clef ?

 

Revenons maintenant au contexte :en 1955,les psychiatres et les psychanalystes avaient des objectifs communs de reconnaissance professionnelle[16], mais leur collaboration n'offrait qu'une perspective d'alliance de courte durée, faite d'ambiguïté et de rivalité professionnelle pour l'obtention d'un statut de science à part entière. La psychanalyse est une composante forte du groupe de L 'Évolution Psychiatrique à ses débuts (1924-1925) ; elle occupe une place de plus en plus importante dans le mouvement de recomposition du champ psychiatrique et dans le paysage intellectuel entre 1945 et 1955. Le champ psychiatrique connaît alors des tensions fortes, notamment entre les médecins du cadre des hôpitaux psychiatriques (praticiens en charge des services départementaux) et les représentants de la neuropsychiatrie universitaire enseignée dans les Facultés de Médecine. Le Traité de Psychiatrie de l'EMC est lié au mouvement lent, mais continu, de la spécialisation médicale. Je pense qu'il faut comprendre les entreprises d'Henri Ey de cette période dans leur relation avec la lutte pour l'autonomie de la psychiatrie, histoire qui se greffe sur la différence de statut en France entre médecins des hôpitaux généraux et médecins des hôpitaux psychiatriques, qui ne jouissent pas d'un statut équivalent et n'ont pas accès aux chaires universitaires. Certes, Henri Ey apparaît incontournable parmi ces derniers ;en revanche, dans un cadre médical élargi, c'est en vain qu'il se bat contre la création d'un certificat de neuropsychiatrie unique (CES, arrêté de mars 1949) qui, selon le sentiment de beaucoup de psychiatres, disqualifie les anciens aliénistes par rapport aux médecins des hôpitaux généraux[17].

Si Henri Ey peut compter sur le soutien du syndicat des médecins des hôpitaux psychiatriques, dont il assure la direction à cette période, il se trouve aussi obligé de s'appuyer sur les médecins acquis à la psychanalyse. La matière traitée dans le Traité de Psychiatrie, la composition du Comité de rédaction et la distribution des chapitres accréditent cette spécificité de l'ouvrage. Les psychanalystes Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonier et leurs collaborateurs ont en charge la partie des fascicules consacrés aux psychothérapies et aux névroses. On y trouve un exposé complet des conceptions psychanalytiques de l'époque, auquel s'ajoute un exposé des psychothérapies, constituant ainsi un véritable traité de psychanalyse française.

L'identité professionnelle des praticiens, psychiatres et psychanalystes d'une part, mais aussi des universitaires, agrégés et professeurs de la Faculté de Médecine d'autre part, est donc au centre des clés de lecture du pastiche satirique écrit par Henri Ey pour le banquet ostentatoire qu'il a organisé dans un décor de luxe, le Trianon de Versailles. L'autodérision travestit alors des enjeux importants, le costume de personnage amusant endossé par Henri Ey à cette occasion est un leurre, l'imitation burlesque d'une œuvre déjà burlesque est un subterfuge pour dénoncer un ordre et faire entendre ses opinions.

 

L'intrusion du registre réaliste dans le burlesque

 

L'apparition du nom de Baruk dans la dernière partie du texte constitue une rupture du registre narratif, qui évolue vers le pamphlet. Ce changement est gradué, préparé par la mention anodine de Bouvet, et amorcé par la référence aux académiciens, allusion qui vise certainement Jean Delay (1907-1987), qui entre à l'Académie de Médecine la même année (1955)[18].

Qui est Baruk ? Né à Saint-Avé, fils du directeur de l'asile d'aliénés du Maine-et-Loire (Sainte-Gemmes), ancien interne des Hôpitaux de Paris devenu au cours d'un itinéraire professionnel atypique médecin des Hôpitaux psychiatriques, Baruk publie une vingtaine de livres pendant sa carrière, effectuée pour l'essentiel à Charenton. Né trois ans avant Henri Ey, il a servi à la fin de la Première Guerre mondiale (Croix de Guerre). Après un internat marqué par les grands noms de la neurologie française, Baruk fut reçu premier au concours des asiles (1930) et aux épreuves de l'agrégation (l'oral fut ajourné par le Sénat)[19]. Il se fit connaître par son étude des troubles mentaux provoqués par les tumeurs, et par des travaux expérimentaux, en poursuivant des recherches sur l'origine infectieuse et toxique des maladies mentales. Il fut confirmé comme professeur agrégé après la guerre (1946) auprès de Delay, à la Chaire des Maladies Mentales et de l'Encéphale. Il se distingua par la publication d'études (Psychiatrie Morale et Expérimentale [20]), de manuels et de traités de psychiatrie. Autorisé à cumuler les fonctions de chargé d'enseignement à la Faculté de Médecine de Paris, il fut aussi directeur du Laboratoire de psychopathologie expérimentale (École Pratique des Hautes Etudes, 1961).

Bien que membre de L 'Évolution Psychiatrique avant-guerre, Baruk s'est rapidement écarté du groupe avec lequel il ne partageait ni l'intérêt pour la psychanalyse, ni la conception de la psychiatrie d'Henri Ey et de leur ancien patron, Henri Claude. La controverse connaît premièrement des origines doctrinales : lorsqu'il commente dans ses livres ou dans sa correspondance professionnelle[21] la conception organo-dynamique d'Henri Ey et d'Henri Claude, Baruk la fait remonter aux principes globalistes de Jackson, et surtout à Charcot, auxquels il oppose la clinique fine du neurologue Joseph Babinski (1857-1932). Pour Baruk, la distinction et la hiérarchisation des troubles fonctionnels de la psychiatrie d'une part, et les troubles organiques partiels de la neurologie d'autre part, est une fiction simplificatrice. Deuxièmement, les deux hommes se laissèrent aller à une polémique sans fin : l'opposition entre Baruk et Henri Ey connut un moment d'acmé dans les années 1950, avec la publication de comptes rendus critiques de leurs Traités et de leurs Manuels de psychiatrie respectifs[22] (Baruk réclama par courrier un droit de réponse à Henri Ey dans la revue du groupe de L 'Évolution Psychiatrique [23]). De son côté, Henri Ey reprochait à Baruk son manque de vision organisée et intégrée des maladies mentales, son refus de l'apport des sciences humaines à la médecine et son opposition aux traitements psychiatriques les plus courants, au nom d'un impératif moral et de localisations cérébrales « mythiques ». Troisièmement, il semble que Baruk se soit profondément déconsidéré dans la profession psychiatrique par ses sorties virulentes contre, pêle-mêle, la psychanalyse, les électrochocs et la psychochirurgie, mais aussi en définissant une pratique psychothérapique en se référant tout ensemble au traitement moral d'Esquirol, à la psychologie de Janet et aux prophètes du Talmud (Baruk se fonde sur la figure d'Élisée dans ses thèses). Cette évolution spirituelle (son père, né à Alexandrie, était de confession juive, mais sa mère était d'origine catholique) est très appuyée après-guerre. Selon les témoignages, l'interprétation des traitements psychiatriques qu'il défendit durant le reste de sa carrière le fit souvent passer pour un esprit original ou pour un « hurluberlu », dont Henri Ey se moque au cours de ce raisonnement absurde : « 1) toutes les méthodes de choc sont dangereuses et barbares ; 2) la psychanalyse est encore plus dangereuse et barbare que les méthodes de choc ; 3) la véritable thérapeutique dans les maladies mentales consiste à n'en point faire ou, ce qui revient au même, à s'en tenir au traitement des causes inconnues ».

Toutefois, Baruk est également considéré comme un pionnier des psychothérapies des schizophrènes (le psychiatre et historien Henri Ellenberger lui a rendu hommage sur ce point dans ses travaux) et il suts'emparer judicieusement de la découverte des médicaments psychotropes pour défendre sa conception des maladies mentales (fondation de la Société Moreau de Tours). Il a d'ailleurs joui d'une véritable reconnaissance internationale (l'état israélien lui a demandé de réorganiser les services psychiatriques de Jérusalem en 1949).

On peut en définitive proposer deux dernières interprétations. Tout d'abord, Henri Ey choisit de dire ce qu'il pense des prises de position de Baruk en des termes peu voilés : les « éclats de sa grande gueule et l'angoisse de sa culpabilité thérapeutique : il était fou » est une proposition qui laisse peut-être tomber l'ironie — dans la mesure où ce passage est placé après la référence à Baruk — et dont l'ambiguïté est peut-être volontaire : Henri Baruk, comme Henri Ey et le personnage Bouvard, était connu pour sa « grande gueule ». Ensuite, la dernière partie du texte sur la pharmacopée vise certainement Delay, qui a donné le nom de « neuroplégique » à une nouvelle catégorie de médicaments (rebaptisés ensuite neuroleptiques). Cette découverte a été faite en 1952 par une autre équipe que celle d'Henri Ey, c'est-à-dire pendant les années de rédaction du Traité de Psychiatrie de l'EMC qui, du coup, ne donne pas une grande place à cette innovation impromptue. Henri Ey choisit de se moquer ici d'un miracle scientifique dont il est difficile encore à l'époque d'évaluer la portée, plutôt que de rester dans le registre de l'autodérision.

 

Réception et relectures : Ubu, Bouvard et Pécuchet

 

L'intrusion du réalisme et la caricature d'un contemporain d'Henri Ey étranger au système des personnages de Flaubert sont un indice que « Bouvard et Pécuchet psychiatres » n'est pas un simple exercice de style mais que le texte a une visée pamphlétaire. Quelle a été la réception du discours[24] d'Henri Ey et comment a-t-il été lu par la suite ? Il n'existe que des réceptions tardives de ce texte (déjà citées). Ainsi, quand l'hôpital de Bonneval devient l'hôpital Henri Ey en 1979, le psychiatre Étienne Trillat fait appel à cette farce pour rappeler qu'Henri Ey fut un médecin cultivé et, avant le travail des biographes, il fait l'hypothèse que le plus célèbre des camarades d'internat d'Henri Ey, Lacan, se cache sous le masque de Pécuchet. En 1996, Patrick Clervoy, auteur d'une biographie d'Henri Ey, a publié un article avec un autre psychiatre-psychanalyste, Maurice Corcos, dans lequel les deux auteurs reprennent à leur manière ce texte pour ridiculiser les manuels américains de psychiatrie du type DSM III, devenus une norme internationale depuis les années 1980. Ils tentent alors de détourner le ridicule des personnages de Flaubert, relisant un texte écrit en 1955 à la faveur d'un sentiment nostalgique. Pourtant, loin des enjeux mémoriels de la célébrité et de la nostalgie d'un âge d'or de la psychiatrie française, les psychiatres et les historiens de la psychiatrie pourraient relire « Bouvard et Pécuchet psychiatres » à la lumière d'autres auteurs, d'autres fabulistes et d'autres personnages de fable.

Par exemple, Foucault dénonce volontiers le grotesque du savoir psychiatrique dans son séminaire paru récemment, Les Anormaux, en parlant tout bonnement « d'Ubu savant »[25]. Faire appel au personnage de Jarry transforme pour le coup tous les psychiatres sans distinction en « hurluberlus  ». Foucault ridiculise un pseudo-savoir qu'il estime n'être qu'une parodie de science, « l'Ubu psychiatrico-pénal », en citant de larges passages choisis d'expertises médico-légales plus édifiants les uns que les autres, provoquant ainsi le rire au Collège de France. Cette dénonciation est souvent reprise sans nuance par des courants d'idées peu soucieux d'exactitude historique, alors qu'Ubu est un symbole de la bêtise aussi ambiguë que les personnages de Flaubert.

Enfin, après les psychiatres et les antipsychiatriques, il faut également considérer les psychanalystes, puisqu'au tournant des années 1980 fut publié un recueil de textes intitulé Bouvard et Pécuchet centenaires, réunis par un psychanalyste[26], l'année où Lacan disparaissait, ô vanité des savoirs encyclopédiques !

 

Ouverture

 

Au terme de ma relecture de « Bouvard et Pécuchet psychiatres », je dirai d'abord que le premier intérêt de ce texte méconnu d'Henri Ey est de rappeler que les psychiatres n'étaient pas tout à fait dupes de leur savoir et qu'ils savaient eux-mêmes le tourner en dérision pour en rire, ce que Foucault n'a guère entendu dans le rire qu'il a voulu à son tour susciter. Mais le changement de ton et de régime d'énonciation vers une ironie plus grinçante et le pastiche satirique me conduit à faire un autre rapprochement, et à établir une autre distinction, avec Queneau. En effet, ce dernier fut comme Henri Ey à la tête d'une encyclopédie et hanté par la bêtise de ce rêve démiurgique : avant même de publier son premier roman et de diriger l'Encyclopédie de la Pléiade, il eut un projet d'Encyclopédie des Sciences inexactes qui ne vit jamais le jour[27]. Plus tard, installé dans son fauteuil de directeur de collection chez Gallimard, Queneau a lui aussi écrit sur son expérience éditoriale[28]  : cependant dans sa tentative d'introduction à Bouvard et Pécuchet, Queneau insiste au contraire sur la sympathie qu'il partage avec Flaubert pour ses personnages. Cette sympathie envers les « deux bonshommes », Queneau l'a gardée jusqu'à son dernier roman, Le Vol d'Icare (1968), où son personnage principal en quête d'auteur échappe à son créateur, perdu, égaré, volé ou volant de ses propres ailes. Henri Godard a ainsi publié des fra gments inédits[29] où Bouvard et Pécuchet interviennent en tant que personnages de fiction, ou parmi les références cryptées d'un véritable roman à clef, qui emprunte notamment des passages copiés d'articles d'encyclopédie... Queneau maintient l'ambiguïté du statut à accorder à la bêtise du copiste, alors qu'Henri Ey comme Foucault sombrent tous les deux dans le pamphlet ou la caricature, en rompant le contrat de lecture de l'œuvre ouverte. 

 

Bio-bibliographie

 

Après des études de psychologie et de linguistique aux Universités de Rouen et de Rennes, Emmanuel Delille a soutenu une thèse de doctorat à l'EHESS en histoire contemporaine, consacrée aux sociabilités intellectuelles et à l'histoire des classifications des maladies mentales en France, au XXe siècle : Réseaux savants et enjeux classificatoires dans le Traité de Psychiatrie de l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale (1947-1977). L'exemple de la notion de psychose (Paris, 2008). Ses recherches portent sur l'histoire de la psychiatrie et sur la circulation des savoirs entre la France et l'Allemagne (transferts, comparaison, histoire croisée). Post-doctorant en Allemagne et au Japon de 2009 à 2011, il a intégré l'Institut d'histoire de la médecine de Berlin en 2012. Projets en cours :

— Psychiatric fringes. An historical and sociological investigation of early psychosis and related phenomena in post-war French and German societies (ANR-DFG) ;

— Henri Ellenberger (1905-1993) et l'histoire de l'ethnopsychiatrie : un projet d'édition critique, Maison des Sciences de l'Homme Paris-Nord (MSH-PN).

http://www.charite.de/medizingeschichte/mitarbeiter/delille.htm

 

 

NOTES

[1] Gustave Flaubert, lettre à Edma Roger des Genettes, 18 août 1872, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc pour le tome V, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, 1998, p. 559.
[2] Henri Ey (sous la direction de), Traité de Psychiatrie Clinique et Thérapeutique (3 volumes), collection « l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale » (abrégé en EMC), Éditions Techniques, 1955 (1re édition).
[3] Publié en 1988 à l'occasion d'un hommage à Henri Ey, le texte est intitulé « Bouvard et Pécuchet psychiatres » (il n'est pas certain que le titre soit de l'auteur), L'Évolution Psychiatrique, t. 53, fascicule 3, 1988, p. 523-526. Une photographie du banquet de 1955 a été publiée dans la biographie de Robert-Michel Palem, Henri Ey, Psychiatre et philosophe, Éditions Rive Droite, Paris, 1997, p. 293. Le cliché montrait Jacques Lacan et Henri Ey, hilare, scène qui n'est pas sans rappeler le film de Jean Renoir, La Règle du jeu (1939), Henri Ey ressemblant à s'y méprendre au cinéaste.
[4] Mark S. Micale, « Littérature, Médecine, Hystérie : le cas de Madame Bovary, de Gustave Flaubert », L'Évolution Psychiatrique, t. 60, fasc. 4, 1995, p. 901-918.
[5] Mise en chantier en 1939, l'Encyclopédie de la Pléiade fut vraiment active à partir de 1951 et elle commença à diffuser ses volumes dès 1956.
[6] Sur la continuation comme type de genre littéraire, voir Gérard Genette, Palimpsestes, Paris, Seuil, 1982, p. 428.
[7] Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques, Paris, Seuil, 1991.
[8] Voir Emmanuel Delille, « Le Traité de Psychiatrie de l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale sous la direction d'Henri Ey comme lieu d'observation privilégié de la recomposition du champ psychiatrique français (1945-1955) », Cahiers Henri Ey, n° 20-21, octobre 2008, p. 133-148.
[9] En ce qui concerne la littérature secondaire sur Flaubert, il fautsignaler un article intéressant de Cheona Marshall sur le statut du paranormal dans Bouvard et Pécuchet, puisque les thèmes de la psychologie, du magnétisme, des tables tournantes et de la religion son enchâssés : « Le statut du paranormal dans Bouvard et Pécuchet », Analyses. Revue de critique et de théorie littéraire, dossier « Littérature et paranormal », vol.  3, n° 3, automne 2008, p. 218-229.
[10] Bouvard et Pécuchet, éd. Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1979, chap. VIII, p. 273-325.
[11] Étienne Trillat, « En souvenir de Henri Ey », dans « Hôpital Psychiatrique Henri Ey 14 novembre 1979 », document ronéotypé [littérature grise], 1979, p. 9-14. Patrick Clervoy et Maurice Corcos, « Henri Ey et l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale », Synapse, janvier 1996, p. 122.
[12] Henri Ey, op. cit., p. 523.
[13] La mention des pommes, dont il est question après la référence à Bouvet et à Freud, vise à ridiculiser une autre méthode alternative très en vogue après-guerre : la réalisation symbolique de Marguerite Sechehaye (1887-1964), une forme de psychothérapie d'inspiration psychanalytique des schizophrènes, pour laquelle l'auteure a utilisé des pommes comme moyen de gratification avec sa célèbre patiente (Journal d'une schizophrène, Paris, P.U.F., 1950).
[14] Baruk a donné le nom de Tsedek à un test, qui est une sorte de questionnaire dont le but est d'évaluer la qualité de la conscience morale d'une personne.
[15] Voir Henri Baruk, « Préface », Civilisation hébraïque et sciences de l'homme (1965), Paris, Zikarane, 1981 (2nde édition), p. 9.
[16] Voir Emmanuel Delille, « Le Traité de Psychiatrie de l'Encyclopédie Médico-Chirurgicale sous la direction d'Henri Ey comme lieu d'observation privilégié de la recomposition du champ psychiatrique français (1945-1955) », art. cité.
[17] L'historienne Catherine Fussinger considère cette controverse comme significative des problèmes rencontrés par la psychiatrie française au sein des sciences médicales : si l'ordre des médecins s'est d'abord prononcé en faveur de la séparation des psychiatres et des neurologues (1947), le Ministère de l'Éducation nationale nomme ensuite une nouvelle Commission composée de professeurs de neuropsychiatrie (Pierre Combemale, de Lille, Jean Delay, de Paris, Marcel Riser, de Toulouse, et Jean Dechaume, de Lyon) qui aboutit à l'arrêté de 1949 et au certificat unique. Lorsque de nouveaux statuts de spécialités médicales sont définis (à la demande de la Sécurité sociale), les psychiatres se trouvent rattachés à la neurologie au moyen du certificat de neuro-psychiatrie. Voir Catherine Fussinger, « Formation des psychiatres et psychothérapie : regards croisés sur les situations suisse et française », PSN. Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences, vol. III, n° 14, 2005, p. 193-206. L'Évolution Psychiatrique se mobilise contre le certificat et le fait savoir dans un éditorial en 1951 (« L'Évolution Psychiatrique et le Certificat de Neuro-Psychiatrie », L'Évolution Psychiatrique, fasc. 1, 1951, p. 1-2) ; ses membres organisent alors un referendum interne (sur cinquante-huit réponses, cinq seulement furent en faveur du CES unique de neuro-psychiatrie) et tente d'interpeller les pouvoirs publics, sans résultat probant.
[18] Georges Heuyer (1884-1977) n'entre à l'Académie qu'en 1957, et Baruk en 1965, mais ce dernier est déjà associé aux travaux de l'Académie en 1955.
[19] Information contenue dans le dossier de carrière d'Henri Baruk conservé aux Archives Nationales.
[20] Henri Baruk, Psychiatrie morale expérimentale, individuelle et sociale, Paris, P.U.F., 1945 (2nde édition, 1950).
[21] Je me réfère ici aux correspondances croisées entre Henri Baruk, Henri Ellenberger et Henri Ey. Le fonds Ellenberger se trouve au Centre de documentation Henri Ellenberger (Hôpital Sainte-Anne, Paris) et le fonds Ey est déposé aux Archives municipales de Perpignan.
[22] Henri Baruk, Traité de psychiatrie, 2 vol., Paris, Masson, 1959.
[23] Voir les Archives Henri Ey (Archives communales de Perpignan) pour la correspondance professionnelle.
[24] Ce qui nous parvient sous forme de texte fut avant tout, je le rappelle, un discours où Henri Ey intervenait en tant que président de séance dans une vaste salle de restaurant devant un public de cent vingt personnes (je me réfère à un entrefilet paru dans la revue de L'Évolution Psychiatrique en 1955 : fascicule II, p. XI) qui lui étaient acquis. On ne sait pas si cet exercice de style fut accueilli comme une brillante performance ; le seul témoin (Cyrille Koupernik, 1917-2008) qu'il m'a été donné d'interroger se souvenait que le banquet fut riche en jeux de mots. Le seul qui est resté en mémoire est celui de Lacan, qui est a été retranscrit par Robert-Michel Palem dans l'un de ses livres : « Ey tu es, nous nous existons seulement... » (jeu de mot qui renvoie aux courants de pensée de la philosophie existentialiste, auxquels Henri Ey a adhéré) ; voir Robert-Michel Palem, op. cit., 1997, p. 115.
[25] Michel Foucault, Les Anormaux. Cours au collège de France. 1974-1975, Paris, Gallimard / Seuil, 1999, p. 14. À propos de l'adjectif devenu courant « ubuesque », les éditeurs de Jarry font remarquer qu'il est pour le moins ambiguë et éloigné de l'univers fictionnel créé par l'auteur : « Mais le contenu qui est conféré à ce mot en fait un synonyme d'“absurde”, ou plus précisément, parfois, “organisé de façon aberrante” : sens qui ont assez peu de rapport avec les traits pertinents de l'univers proprement... dirons-nousubique ? », Michel Arrivé, « Introduction », Alfred Jarry, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1972, t. I, p. XIII.
[26] Dominique G. Laporte (textes réunis par), Bouvard et Pécuchet centenaires, Paris, Ornicar / Seuil, 1981.
[27] Raymond Queneau, Entretiens avec Georges Charbonnier, Paris, Gallimard, 1962.
[28] Raymond Queneau, « Pia, Mégret, Queneau : entretien sur l'Encyclopédie ». Une version plus longue a été publiée initialement dans Carrefour, n° 597, 22 février 1956, Bords, Paris, Hermann, 1963, p. 113-117 ; « Comment on devient encyclopédiste » (publié initialement dans la revue Service, juin 1956), ibid.,1963, p. 119-121.
[29] Raymond Queneau, « Appendices du “Vol d'Icare”. [Bouvard et Pécuchet ou Pécuchet contre Bouvard ?] », Œuvres complètes, Romans, t. II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2006, p. 1525-1527 ; Henri Godard, « Le Vol d'Icare. », ibid., p. 1794-1820.


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