ÉTUDES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Bouvard et Pécuchet, psychiatres[1]

 

Henri Ey
L'Évolution Psychiatrique, t. 53, fascicule 3, 1988, p. 523-526.
(Avec l'autorisation de l'Association pour la Fondation Henri Ey)
Voir le commentaire d'Emmanuel DELILLE, « Le Bouvard et Pécuchet d'Henri Ey (1955) » (janvier 2013) 

 

La semaine qui suivit leurs déboires sur le magnétisme animal, ils la passèrent à errer comme des somnambules, et les gens de Chavignolles prenaient peur de leurs silhouettes désemparées. Bouvard, très surexcité, roulait des yeux furibonds, vociférait, faisant parfois de choquantes ouvertures aux paysannes qui se rendaient avec leurs paquets de linge au lavoir. Pécuchet, sombre et tout honteux après son aventure avec Mélie, ne supportait pas de voir les femmes et même il refusait la compagnie de Victoire ; il s'enfermait par contre durant de longues heures de ces journées lourdes et moites avec Beljambe, venu pour réparer les dégâts de leurs extases manquées. Un soir, Veaucorbeil, finissant sa tournée, arrêta sa voiture devant la grille. Il les interpella : « Eh bien ! Messieurs mes confrères, comment va la santé de nos malades ? ». Mais les voyant, l'un si rubicond et désordonné, l'autre si funèbre et déconfit, il s'apitoya : « Non, mes amis, ne continuez pas de si dangereuses pratiques. Et si vous voulez un conseil, vous devriez consulter un psychiatre ; je crois sérieusement que vous êtes des malades mentaux. Oui, je n'y connais pas grand-chose à toutes ces psychiatries d'Esquirol, de Lasègue ou de Morel, mais je crains fort que vous ne soyez des névrosés ». Puis, mi-sérieux mi-souriant, il enveloppa son cheval d'un grand coup de fouet. II était tard, la lune déjà refroidissait le crépuscule. Ils étaient face à face assis sous la charmille et, quand ils se rencontraient, leurs regards se gênaient. Bouvard soupçonnait tout à coup que Pécuchet était un anormal de la sexualité et peut-être quelque dangereux pervers. Pécuchet trouvait à Bouvard un air d'égarement, comme s'il était pris de boisson ou que ses nerfs fussent excités par une passion furieuse. Pendant plusieurs semaines ils s'épièrent et chacun d'eux tentait de fonder sur l'observation, qui est d'après M. Claude Bernard la méthode expérimentale de la médecine, un diagnostic de l'affection qui menaçait de ruiner leur esprit. Mais ils ne connaissaient rien aux maladies mentales et tous deux regrettaient d'avoir perdu tant de temps à capter sous l'arbre de Puységur les fluides, à pourchasser les visions de Swedenborg ou à expérimenter l'hypnotisme décevant des Anglais. Perplexes, chacun se méfiant de l'autre, ils s'adressèrent séparément à Dumouchel pour lui demander conseil. Celui-ci leur indiqua le dictionnaire des sciences médicales où MM. Leuret, Parchappe et Calmeil ont écrit de bons articles. Mais comme il avait entendu dire que, au fond d'une charmante cour de style moderne, dans un ravissant hôtel de la rue Séguier, venait de s'achever l'impression d'un gros ouvrage écrit par des auteurs inconnus mais, lui semblait-il, valeureux, ouvrage appelé Encyclopédie Médico-Chirurgicale et Psychiatrique, il leur adressa un lourd colis contenant ce que l'esprit des manigraphes avait produit de plus complet sur l'argument. Comme ils ne reçurent, en raison de son prix inestimable mais élevé qu'un seul exemplaire de ce compendium, chacun crut à une aubaine dont il pouvait dissimuler à l'autre l'origine et tous deux affectaient de ne point savoir qui l'avait suscitée : « Tiens, dit Bouvard, pourquoi Dumouchel nous envoie-t-il cet ouvrage publié sous le patronage de la Révolution Psychiatrique ? Nous prend-il pour des libéraux progressistes ? ». Quelle idée (disait Pécuchet) a eue Veaucorbeil en nous faisant expédier ces volumes ? C'est un médecin envieux et sans titre et il doit avoir voulu nous faire sentir que cet ouvrage vaut plus que les traités des académiciens ». Mais chacun en cachette recherchait les signes de la maladie de l'autre. Ayant appris que le comportement est le miroir de l'âme et que, pour certains même, l'âme n'est que le simple reflet du comportement, ils ne cessaient de s'observer du coin de l'œil. Ils notaient tous leurs gestes, scrutaient leurs associations d'idées et même ils s'épiaient la nuit ou à la garde-robe...

C'est ainsi que Bouvard forma peu à peu dans son esprit une hypothèse scientifique sur la névrose de Pécuchet. Qu'il fût névrosé, cela allait de soi au regard même des principes du savant médecin viennois Sigmund Freud. Et sous ses rougeurs, ses pamoisons et ses émois, Bouvard discernait aisément les inhibitions et les conflits de ce grand garçon resté, malgré le développement en hauteur de son corps, aussi gêné dans ses ardeurs qu'un adolescent timoré. Mais l'arriération affective dont la jeune Mélie avait été tout à la fois la victime et l'agent expiatoire, cette honte de ce qui aurait dû au contraire lui faire honneur dans le commerce avec les personnes du sexe, prenait aux yeux de Bouvard une signification éclatante. Il se rappelait alors leur première rencontre et comment près de l'édicule du canal St-Martin ils firent connaissance, et il reconstituait aussi certains gestes de provocation qui, pour être timides ne lui en paraissaient pas moins suspects : comment il lui prenait le bras en promenade et s'exhibait à lui en toilette de nuit, avec quels sous-entendus il parlait du moine qui, les nuits d'hiver, réchauffait son lit ; il lui revenait même qu'un jour qu'il était tombé dans un fossé au cours d'une excursion archéologique, Pécuchet l'avait saisi avec un empressement, qui le faisait maintenant frissonner comme au souvenir d'une étreinte. Il fut troublé de cette découverte qui aussi le flatta sous le rapport de son amour-propre.

Pécuchet, lui, était inquiet de l'exubérance excessive qui imprimait aux gestes de son ami, à ses paroles et à ses sentiments un tumulte excessif. Il s'effrayait de ses éclats, de sa verve et de sa truculence de mauvais ton. Il finit par lui découvrir « l'œil bovin » et cette « congestion céphalique » qui, d'après Baillarger, sont les signes avant-coureurs de la manie. Confondant un peu sous ce nom (ainsi que recommande de le faire Falret au mépris d'ailleurs de l'enseignement d'Esquirol) l'état de délire généralisé maniaque et les monomanies, il guettait les symptômes de la manie impulsive, de la manie instinctive, et il interrogeait habilement Bouvard pour savoir si, atteint de sidérodromomanie, il n'éprouvait pas parfois le besoin effréné de monter sur une machine à pompe de vapeur. Mais tous ces symptômes s'embrouillant dans son esprit, il résolut d'établir une table des signes de diagnostic qui remplit plusieurs pages et, finalement découragé, il pensa d'accord avec la doctrine de Calmeil que tout, dans la manie, dépendait de l'irritation cérébrale : l'insomnie en était donc le signe pathognomonique. Bouvard cependant était souvent somnolent surtout après les repas, et Pécuchet en concluait que c'était parce qu'il ne dormait pas la nuit. Ses ronflements ne le détrompaient pas, car il les jugeait hystériques sur la foi des stigmates qu'il avait pu subrepticement noter, d'après l'enseignement de la Salpêtrière. Une nuit, il voulut en avoir le cœur net et, retenant son souffle, il demeura plusieurs heures à cloche-pied dans un étroit cabinet, satisfait du silence qui confirmait son diagnostic ; mais il sut le lendemain que Bouvard, incommodé par la chaleur, avait couché dans le jardin. Preuve d'ailleurs qu'il était gravement troublé dans son comportement et indice peut-être de quelque folle équipée à la belle étoile...

Bouvard attendri et apitoyé par les aigreurs de la sexualité de Pécuchet et les perversions qu'il devinait, entreprit de le soumettre à une cure psychanalytique selon les règles et les méthodes de Freud, telles qu'elles sont exposées par le Dr Bouvet, disciple de cette école. II profitait de ce que son ami était allongé sur le canapé de velours vert du salon de compagnie ou qu'il se disposait à faire la sieste dans le hamac du jardin, pour recueillir dans son propre silence les libres propos de son inconscient patient. Parfois il posait une question, ranimait un souvenir, et Pécuchet rougit à plusieurs reprises de s'entendre demander s'il avait examiné la copulation des chiens ou imaginé l'accouplement de ses parents. Interloqué par un tel érotisme, il ne manquait pas de le mettre sur le compte de l'exaltation maniaque de Bouvard. Celui-ci fut d'ailleurs lui-même décontenancé d'apprendre que, d'après Freud, les enfants qui sucent leur pouce pratiquent une manière de « fellatio » et que la masturbation est générale chez le nourrisson. Ceci le rendait perplexe sur le rôle pathogène des plaisirs solitaires honteusement avoués par son ami. « Comment, se disait-il, une chose qui est commune à tous peut-elle expliquer ce qui arrive seulement à quelques-uns ? ». Mais les adeptes de Freud recommandant de se désintéresser de la théorie, il ne s'attardait pas à ces difficultés. Il s'appliquait, par contre, à favoriser le transfert et il crut bon de jouer auprès de Pécuchet le rôle de la mère dont il réalisait symboliquement les conduites de tendresse. Il voulut lui faire manger une grande quantité de pommes, mais il les vomit. Cette résistance faisait exulter Bouvard qui y voyait l'indice même de la vérité qu'il détenait à l'égal de tous les adeptes de l'école. Sans doute hésitait-il parfois entre les mécanismes de gratification et de frustration de la libido, l'amour et la haine, la négation ou l'affirmation, mais il discernait dans cette impossibilité même d'y voir clair la preuve de l'ambivalence qui est une sorte de contradiction dans laquelle se résout ce qui, pour les profanes, risquerait de passer pour une faiblesse du système. Comme le travail n'avançait pas et que Pécuchet semblait toujours souffrir de l'angoisse des pulsions qui le portaient à s'identifier à la jument plutôt qu'à l'étalon, le psychanalyste s'avisa qu'une analyse gratuite ne pouvait pas réussir ; il trouva alors un stratagème, et pendant les soirées de l'hiver où pour se consacrer au traitement ils renonçaient à s'adonner à l'exercice du tric-trac il imagina de lui faire payer les sommes qu'il perdait habituellement à ce jeu. Mais Pécuchet étant généreux de nature et prenant plaisir à ce gage, Bouvard ne put jamais savoir si sa soumission à cette règle d'argent ôtait ou ajoutait à sa névrose. Les choses traînaient...

De son côté, Pécuchet, décidé à ne pas contrarier son malade et à se prêter à son jeu, avait décidé de le guérir. Il compulsa longtemps toute la gamme des thérapeutiques savamment exposées dans le troisième volume de L'Encyclopédie Médico-Chirurgicale et Psychiatrique. Il y apprit que les secousses électriques peuvent avoir un effet salutaire. La difficulté étant trop grande d'obtenir avec des peaux de chats des effluves suffisantes pour obtenir des étincelles et les aigrettes nécessaires, il se retirait dans le hangar qui leur avait autrefois servi de gymnase pour y fabriquer, sur le modèle des batteries de Leyde, une machine d'électricité statique formée de cent bouteilles empruntées à la cave de Marescot. Il s'agissait ensuite d'appliquer la décharge de la pile à Bouvard, sans que celui-ci y prît garde ; il convenait donc d'appliquer la méthode dite « sous narcose ». Il essaya dans ce dessein d'abord de l'hypnose, mais Bouvard se réveillait dès qu'il lui commandait de dormir ; il recourut aussi à des breuvages soporifiques, mais ceux-ci restaient sans effet. Une nuit, il se leva pour tenter une anesthésie par voie rectale en profitant d'une position favorable du dormeur. Mais à peine eut-il placé la canule en son point, que Bouvard s'agita. Il devint si furieux que l'un et l'autre confirmèrent en cette conjoncture leurs diagnostics réciproques, mais sans toutefois pouvoir porter remède à leurs maladies respectives. Pécuchet songea alors aux grands moyens et notamment à la psycho-chirurgie. Il en toucha deux mots à Veaucorbeil qui ne comprit pas ce qu'il voulait dire, lui déclara qu'il était aussi absurde de croire de trouver l'âme au bout du bistouri que de vouloir l'amputer de sa partie malade. Il s'entendit alors avec un neurochirurgien de Paris qui lui promit de venir opérer le malade, mais à condition de ne le point faire à l'aveuglette et de pratiquer au moyen du trépan une très large ouverture pour opérer « à ciel ouvert ». Cette expression effraya Pécuchet, qui finit par décider de pratiquer l'intervention lui-même en passant par le fond de l'orbite au moyen d'une sorte de clou appelé par ses inventeurs successifs, « leucotome » ou « anxiotome ». Mais un matin où Victoire avait étendu la lessive qui claquait toute blanche au soleil et séchait aux flammes des roses trémières, le facteur apporta une dépêche de Dumouchel. Celui-ci les avertissait de se méfier de tout ce qui était écrit dans L'Encyclopédie, et il leur commandait de se tenir attentifs aux prescriptions de la psychiatrie morale professée par le professeur Baruk Tsedek, qui venait en effet de découvrir trois principes essentiels : 1) toutes les méthodes de choc sont dangereuses et barbares ; 2) la psychanalyse est encore plus dangereuse et barbare que les méthodes de choc ; 3) la véritable thérapeutique dans les maladies mentales consiste à n'en point faire ou, ce qui revient au même, à s'en tenir au traitement des causes inconnues.

Ils cessèrent alors leurs tentatives criminelles. Et un mois après, Bouvard revenant de faire scandale chez M. de Faverolles à la tombée du jour aperçut sous le tilleul le long corps de Pécuchet balancé par le vent d'automne : le malheureux tentait encore de revenir sur sa décision funeste et ses yeux imploraient le secours. Bouvard le décrocha et, quand un peu de couleur revint de nouveau sur le visage de son ami, il fut secoué à son tour d'un accès de joie délirante, d'un état d'émotion mixte, où se mêlaient les éclats de sa grande gueule et l'angoisse de sa culpabilité thérapeutique : il était fou.

Veaucorbeil accourut et voulut le saigner, puis il se ravisa. Haussant les épaules, il leur dit : « Confrères, croyez-en un vieux médecin et l'adage du plus sage des fabulistes : Il vous faut purger avec quatre grains d'ellébore ».Bouvard et Pécuchet se regardaient. Ils pensaient à L'Encyclopédie où ce médicament ne figure pas. Mais découragés par les théories et les remèdes des savants, ils baissèrent la tête et, s'étant consultés du regard, ils acceptèrent de prendre la médecine prescrite par leur vieil ami.

On courut alors dans la carriole de Mme Bourdin chercher à Falaise de l'ellébore. Sous une pile de flacons de neuroplégiques et une pyramide d'hypnotiques, de sympathicolytiques, etc., l'apothicaire parvint à trouver un bocal où étaient inscrits en caractères mordorés les mots « VERATRUM VIRIDINE » et où, en effet, avaient achevé de mourir depuis des lustres, les roses de Noël...

Bouvard tendit résolument quatre grains à Pécuchet et Pécuchet offrit dans un geste de persuasion quatre grains à Bouvard. Puis ils se séparèrent. Bouvard s'étendit sur le canapé où tant de fois Mme Bourdin avait paru l'aimer. Pécuchet s'allongea dans le hamac où il s'était tant de fois livré au bercement solitaire de ses rêves narcissiques. Peu à peu, la drogue fit son effet. Bouvard découvrait que la maladie de Pécuchet était imaginaire et Pécuchet dissipait les phantasmes de la maladie de Bouvard. Ils se guérissaient tous les deux du mal qu'ils s'étaient prêté. 

NOTES

[1] Nous corrigeons les coquilles du texte, mais nous conservons les graphies de « Veaucorbeil » (pour « Vaucorbeil »), « M. de Faverolles » (pour « M. de Faverges »), « Mme Bourdin » (pour « Mme Bordin »), qui peuvent être intentionnelles.


Mentions légales