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Mesdames Bovary

Le Temps des collections

 

Exposition au Musée Flaubert et d'histoire de la médecine, Rouen
22 novembre 2013 - 26 mai 2014

 

Dès la parution, en 1857, de Madame Bovary, mœurs de province, l'œuvre de Gustave Flaubert fut perçue comme un roman à clef. On s'attacha à localiser l'action, à identifier les personnages et plus particulièrement à rechercher le portrait d'une jeune femme qui pourrait incarner Emma. Parmi de multiples modèles, l'imaginaire collectif a retenu deux portraits d'un peintre rouennais J.-D. Court, l'un représentant une jeune femme cousant à sa fenêtre, l'autre une femme dans une robe du soir à la loge d'un théâtre. Flaubert connaissait-il ces tableaux du musée des Beaux-arts de Rouen ? Aurait-il pu s'en inspirer dans son portrait littéraire d'Emma Bovary ?

Mesdames Bovary

« Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée. » Gustave Flaubert, sans doute excédé par le procès pour atteinte aux bonnes mœurs fait à son roman, et par la curiosité de ses lecteurs, qui auraient bien voulu voir dans Madame Bovary un roman à clef, s'exprimait ainsi dans une lettre à une amie, le 18 mars 1857[1]. Dix ans après la mort de Flaubert, l'écrivain et journaliste Georges Dubosc croyait avoir retrouvé la piste de la véritable Madame Bovary et il faisait paraître un article dans le Journal de Rouen du 22 novembre 1890[2].Depuis cet article, le souvenir d'Emma Bovary est attaché au village de Ry[3] et à son prétendu modèle, Delphine Delamare, la femme d'un officier de santé. La mort inexpliquée des deux époux Delamare, à un an d'intervalle, relève de la rubrique des faits divers[4]. Il est probable, comme le sous-entend André Dubuc, président des Amis de Flaubert, que, dans les milieux des médecins rouennais, l'histoire des époux Delamare n'était pas inconnue puisque l'officier de santé avait été un élève du père de Flaubert, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen[5].

La piste de Ry était soutenue par le Docteur Brunon, fondateur du musée Flaubert et d'histoire de la médecine, dans un article de La Normandie Médicale du 1er décembre 1907. Le médecin se basait sur les dires de sa mère qui aurait connu en pension Delphine Delamare et qu'elle décrivait ainsi : « très jolie...brune aux yeux troublants, un type exceptionnel en Normandie. Grande, bien faite, de belle allure, d'une intelligence médiocre, elle n'avait aucune culture ».

Mais Madame Brunon mère, ne se contentait pas de dresser un portrait de Delphine / Emma ; elle croyait la reconnaître dans un tableau du musée de Rouen « qui peut donner une idée de ce qu'elle était ». Le Dr Brunon précisait dans son article : « C'est un tableau de Court représentant une jeune fille aux bandeaux plats cousant à sa fenêtre ouverte. “C'est à peu près cela avec l'innocence en moins”, me disait ma mère. » En réalité, il s'agit de Rigolette attendant le retour de Germain qui illustre un épisode des Mystères de Paris d'Eugène Sue. Depuis, ce tableau est devenu l'icône de Madame Bovary ; il est reproduit, dès 1913, dans Pèlerinage au pays de Madame Bovary de Georgette Leblanc (Madame Maeterlinck).

Dans son article, le Dr Brunon ajoutait : « Il existe un autre portrait de cette même jeune femme en costume de bal masqué ; on le trouvera dans le salon d'attente du Maire de Rouen. »

Ce deuxième tableau, également de Joseph-Désiré Court, s'intitule Vénitienne au bal masqué et fut reproduit par le Dr Brunon à deux reprises dans la Presse médicale d'octobre 1907 et dans une brochure intitulée À propos de Madame Bovary [6] .

Mais l'identification de l'héroïne de Flaubert aux deux portraits de Joseph-Désiré Court, qui représenteraient la même jeune femme, ne s'arrête pas là, puisque de nombreuses demandes de photographies, à la conservation du musée des Beaux-Arts de Rouen, attestent de cet engouement, en particulier pour Rigolette. En effet, « l'effigie » de Madame Bovary figure dans un numéro de L'Illustration en août 1930 et dans la collection « Classique Larousse » en 1936. Dans Flaubert et Madame Bovary de l'éminent flaubertien René Dumesnil (éditions Les Belles Lettres, 1944), les deux portraits sont représentés côte à côte avec une légende qui, sans émettre le moindre doute, affirme : « Deux portraits de jeune femme, par Court (Delphine Delamare, Mme Bovary). » Malgré les dénégations du conservateur du musée des Beaux-Arts, Fernand Guey, qui parle de « fable concernant les tableaux de Court et Madame Bovary »[7], le phénomène s'intensifie à l'occasion du centenaire du roman en 1957. Rigolette / Emma figure dans la très sérieuse collection la Pléiade, précisément dans l'Album Flaubert en 1972, mais c'est la couverture d'une nouvelle parution de Madame Bovary, en (janvier) 1972, dans une édition de poche (« Folio »), qui, par sa grande diffusion, va contribuer à perpétuer cette tradition erronée jusqu'à nos jours. Dans cette volonté de trouver un portrait peint qui donne corps au roman, on n'hésita pas à prétendre que Madame Delamare aurait pu être le modèle du peintre. Cela suppose que le portrait d'Emma aurait existé avant que Flaubert ait imaginé son héroïne.

Flaubert connaissait-il ces tableaux peints respectivement en 1837 pour La Vénitienne et 1844 pour Rigolette ? Aurait-il pu s'en inspirer dans son portrait littéraire d'Emma ?

Même si on peut raisonnablement en douter, ces tableaux avaient été exposés au public dans des salons[8]. Le portrait de Rigolette était très connu; il avait été largement diffusé par la lithographie jusqu'en Russie ; la fortune du tableau avait d'abord été liée à la popularité du roman d'Eugène Sue (avant d'incarner une autre héroïne de la littérature, Madame Bovary). Par ailleurs, Gustave Flaubert avait peut-être rencontré, dans sa jeunesse, le peintre Joseph-Désiré Court puisqu'il était le portraitiste de la famille Flaubert. Le musée Flaubert et d'histoire de la médecine expose quatre tableaux de Court : un portrait peint et un pastel du père de Gustave Flaubert, un portrait de Julie Flaubert, sa belle-sœur, et un autre de Juliette Flaubert, sa nièce. Enfin, détail troublant, le dossier du tableau la Vénitienne conservé au musée des Beaux-Arts précise qu'il s'agit d'un legs de Madame Augustin Martin-Leudet, fille d'Émile Leudet, interne en chirurgie du père de Flaubert à l'Hôtel-Dieu de Rouen. Il est certain que Gustave Flaubert connaissait l'œuvre du peintre rouennais. Dans les plans et scénarios de Madame Bovary, il cite dans ses notes « odalisques de Court »[9], et dans le roman Emma est comparée à une odalisque au bain lors de ses rendez-vous galants avec Léon à Rouen : « Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de l'Odalisque au bain. » Ce sujet était un des thèmes favoris de la peinture orientaliste et l'on sait que Court, d'après le catalogue de ses œuvres, avait peint plusieurs odalisques, dans diverses compositions (couchée, coiffée de perles, rêvant, sortant du bain...).

Quoi qu'il en soit, les liens entre les tableaux de Court et Madame Bovary sont extrêmement ténus et ne valent que pour l'anecdote. Si la légende initiée par le Dr Brunon perdure, c'est que ces tableaux semblent répondre au désir des lecteurs de s'approprier le visage d'Emma.

Quant à Flaubert, la haute idée qu'il avait de la création littéraire empêche tout rapprochement avec un modèle connu. À Ernest Duplan, le 12 juin 1862, il écrit : « Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout [...], et dans le roman Emma est comparée à une odalisque au bain lors de ses rendez-vous galants avec Léon à Rouen : « Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de l'Odalisque au bain. » Ce sujet était un des thèmes favoris de la peinture orientaliste et l'on sait que Court, d'après le catalogue de ses œuvres, avait peint plusieurs odalisques, dans diverses compositions (couchée, coiffée de perles, rêvant, sortant du bain...).

Quoi qu'il en soit, les liens entre les tableaux de Court et Madame Bovary sont extrêmement ténus et ne valent que pour l'anecdote. Si la légende initiée par le Dr Brunon perdure, c'est que ces tableaux semblent répondre au désir des lecteurs de s'approprier le visage d'Emma.

Quant à Flaubert, la haute idée qu'il avait de la création littéraire empêche tout rapprochement avec un modèle connu. À Ernest Duplan, le 12 juin 1862, il écrit : « Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout [...] tandis qu'une femme écrite fait rêver à mille femmes. »

 

Illustration 1

J.-D. Court, Rigolette attendant le retour de Germain

« Ce qu'elle avait de beau, c'était ses yeux, quoiqu'ils fussent bruns, ils semblaient noirs, à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide », Madame Bovary, I, 2.

« Ses cheveux dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui d'enfonçait légèrement selon la courbure du crane », Madame Bovary, I, 2.

Illustration 2

J.-D. Court, La Vénitienne

« Elle sourit involontairement de vanité, en voyant la foule qui se précipitait à droite par l'autre corridor, tandis qu'elle montait l'escalier des premières. Elle eut plaisir comme un enfant à pousser de son doigt les larges portes tapissées ; elle aspira de toute sa poitrine l'odeur poussiéreuse des couloirs, et, quand elle fut assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une désinvolture de duchesse », Madame Bovary, II, 15.

« Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein Walter Scott. Il lui semblait entendre à travers le brouillard, le son des cornemuses écossaises se répéter sur les bruyères », Madame Bovary, II, 15.

Illustration 3

P. Zacharie, Portrait du Dr Brunon

Le Dr Raoul Brunon, professeur de clinique médicale à l'Hôtel-Dieu de Rouen, directeur de l'École de médecine et de pharmacie, fonde en 1901 le musée Flaubert et d'histoire de la médecine et ouvre au public en 1923 la chambre natale de Gustave Flaubert. Membre de la société des Amis des monuments rouennais, il se distingue dans la sauvegarde du patrimoine en sauvant de la destruction la vieille maison de la rue Saint-Romain et dans son engagement pour défendre le souvenir de Jeanne d'Arc à l'occasion du réaménagement de la place du Vieux-Marché.

Illustration 4

Plans et scénarios de Madame Bovary, folio 5, détail.

L'annotation manuscrite odalisque de Court laisse à penser que Flaubert aurait pu s'inspirer des modèles du peintre dans son portrait d'Emma. À noter, également, la référence, dans le même passage, à une lorette et à Eug. Sue.

http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&folio=4546&org=3&zoom=50&seq=43&ppl=3


 

NOTES

[1] Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie.
[2] La veille de l'inauguration du monument à la gloire de Flaubert, œuvre de Chapu en façade du musée des Beaux-arts de Rouen.
[3] Gilles Cléroux, De Yonville l'Abbaye à Ry, Bulletin des Amis de Flaubert et Maupassant, 2008, p. 22.
[4] Delphine Delamare, décédée le   mars 1848 ; Eugène Delamare, décédé le 17 septembre 1849.
[5] Amis de Flaubert, n° 25, décembre 1964, p. 40.
[6] À propos de Madame Bovary, Raoul Brunon, s.d., éd. Girieud, Rouen.
[7] Lettre du 3 avril 1950 à M. Martin, conservateur du musée de l'Hôtel-Dieu : « Il ne faut pas à l'aide de ces deux portraits continuer les erreurs de ce brave M. Brunon qui n'avait certainement pas comparé attentivement ni les figures ni les dates et pas plus, sans doute, que feue sa maman. »
[8] La Vénitienne : salon des amis des arts, Rouen, 1837, salon des artistes français, Paris, 1838.
[9] Manuscrit conservé à la BM Rouen, folio 5. Site bovary.fr.


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