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Flaubert et la Monadologie

 
Claire FAUVERGUE
Associate Professor, Université de Nagoya
 
Résumé
Pécuchet reproche à Bouvard d'être trop plongé dans la matière. Or c'est exactement la situation dans laquelle se trouvent les monades de Leibniz. En effet, avant de se distinguer comme âmes raisonnables ou esprits, les monades sont des formes enfoncées dans la matière, bien qu'elles aient leurs lois particulières, ce qui les met au-dessus des révolutions de la matière qui les environne.
Nous n'avancerons pas cependant que Flaubert ait lu Leibniz dans le texte, mais plutôt qu'il renouvelle dans Bouvard et Pécuchet les termes de l'interprétation dont la Monadologie a fait l'objet au XVIIIe siècle. Il nous donne à lire une leçon de philosophie où la Monadologie se laisse reconnaître traduite dans le langage des Lumières. Mais y a-t-il encore à l'issue d'une telle leçon quelque place pour l'inquiétude ? Et l'indifférence en matière de philosophie n'affecte-t-elle pas jusqu'à la conduite de la vie ?
Abstract
Pécuchet reproaches Bouvard for being too much deep in matter, yet it is exactly the situation where the Leibniz's monads are. Actually, before distinguishing themselves as reasonable souls or spirits, the monads are forms sinking in matter, although they have their particular laws, which keep them above the material changes that surround them.
Nevertheless, we will not suggest that Flaubert had read Leibniz's text, but rather that he revived in Bouvard et Pécuchet the terms of the interpretation whose the Monadologie had been the subject throughout the eighteenth century. He invites us to read a lesson of philosophy where the Monadologie is recognized translated in the language of the Enlightenment. But at the end of such a lesson is there still any place for uneasiness? And dœs not indifference in philosophical matter affect even the conduct of life?
  
Flaubert réactualise quelques thèmes des Lumières dans le chapitre de Bouvard et Pécuchet qu'il consacre à la philosophie. On y voit par exemple s'esquisser la figure de Voltaire se démarquant du matérialisme athée comme de la Monadologie, ceci malgré les principes que ces deux systèmes pourraient avoir en commun et auxquels il souscrit lui-même en partie. Cependant, Flaubert rentre-t-il dans le jeu de Voltaire ? Et que retient-il des diverses interprétations de la Monadologie qu'il rencontre chez ses contemporains au cours de ses lectures ? Nous verrons dans ce qui suit comment Flaubert nous donne à lire une leçon de philosophie où, malgré une présence discrète, la Monadologie se laisse reconnaître traduite dans le langage des Lumières. La majeure partie du corpus leibnizien n'a été publiée qu'à titre posthume, ainsi en est-il des Principes de la philosophie ou Monadologie[1] qui feront l'objet de la présente étude. Rédigée par Leibniz en 1714, la Monadologie est éditée dans sa version originale française en 1840. Cette première édition sera suivie de celle de P. Janet[2]. Quant à Flaubert, il se réfère dans ses notes de lecture à une étude de P. Janet consacrée à la question de la finalité et y relève certaines références à Leibniz[3]. Mais il est difficile d'affirmer qu'il ait lu Leibniz dans le texte. Pour autant, la question de la réception de la Monadologie en France au XIXe siècle n'en présente pas moins d'intérêt, car elle reprend à son compte l'interpétation du leibnizianisme qui avait cours au XVIIIe siècle. Nous pensons plus particulièrement à l'œuvre de Voltaire qui constitue une source directe de Bouvard et Pécuchet et semble avoir inspiré à Flaubert les grandes lignes de la problématique dans laquelle vient s'inscrire la Monadologie.  Parmi les textes leibniziens qui ne sont publiés d'après les manuscrits originaux qu'en 1840 figure un écrit intitulé De la production originelle des choses prise à sa racine. Selon la métaphore qui s'y trouve développée, chaque état du monde est comme l'exemplaire d'un livre indéfiniment recopié.
Supposons que le livre des éléments de la géométrie ait existé de tout temps et que les exemplaires en aient toujours été copiés l'un sur l'autre : il est évident, bien qu'on puisse expliquer l'exemplaire présent par l'exemplaire antérieur sur lequel il a été copié, qu'on n'arrivera jamais, en remontant en arrière à autant de livres qu'on voudra, à la raison complète de l'existence de ce livre, puisqu'on pourra toujours se demander, pourquoi de tels livres ont existé de tout temps, c'est-à-dire pourquoi il y a eu des livres et pourquoi des livres ainsi rédigés[4].
La métaphore renvoie au thème de la copie et à la tradition des bibliothèques manuscrites[5], une tradition que renouvelle Flaubert avec les dossiers de Bouvard et Pécuchet dont l'édition électronique permettra de mieux réaliser l'ampleur. Selon les termes de la métaphore leibnizienne, la série des copies du même livre pourrait n'avoir jamais commencée et se poursuivre à l'infini, sans que l'on sache pourquoi un tel livre existe et pourquoi il est continuellement reproduit. Il en est ainsi des états du monde. Ils se succèdent selon des lois physiques sans que l'on sache pourquoi le monde existe ou pourquoi il est tel, à moins de supposer, en suivant l'hypothèse optimiste introduisant le principe du meilleur, que « l'être l'emporte sur le non-être, ou qu'il y a une raison pour laquelle il existe quelque chose plutôt que rien »[6]. Autrement dit, si le monde était gouverné par une nécessité matérielle, échappant à la saisie d'un sens premier, il s'expliquerait de lui-même et se dupliquerait à l'infini comme la copie d'un livre. Ainsi reformulée, la métaphore esquissée par Leibniz nous invite à reconsidérer le thème de la copie dans Bouvard et Pécuchet au regard des questions de métaphysique qui s'y trouvent débattues, certaines d'entre elles renvoyant assez explicitement à la Monadologie. L'étude des notes de lecture ainsi que des pages scénariques et rédactionnelles composant les dossiers de Bouvard et Pécuchet permet de distinguer le jeu des renvois et les choix effectués par Flaubert relativement à la philosophie de Leibniz. La référence à la Monadologie s'inscrit dans un débat où s'opposent les systèmes de philosophie moderne les plus représentatifs selon une partition qui s'inspire de Voltaire. En effet, la confrontation des principes philosophiques qui occupe nos protagonistes tourne autour de la question de savoir s'il est possible que la matière pense par elle-même. À la suite de Locke, Voltaire formule cette question dans les termes suivants : « Je vois que dans toute la nature les mêmes effets supposent une même cause. Ainsi je juge que la même cause agit dans les bêtes et dans les hommes à proportion de leurs organes, et je crois que ce principe commun aux hommes et aux bêtes est un attribut donné par Dieu à la matière »[7]. Voltaire souligne néanmoins l'ignorance des philosophes concernant le principe dont il fait l'hypothèse. En effet, « aucun d'eux n'a pu jamais rien trouver dans la matière, qui pût prouver qu'elle a l'intelligence par elle-même »[8]. Flaubert insère une variante de cette réplique dans la version finale de Bouvard et Pécuchet. On ne peut expliquer, écrit-il, ce qui met en jeu nos pensées sans faire l'hypothèse d'un principe du mouvement : « “[...] Car la matière de soi-même ne peut produire le mouvement ; — et j'ai trouvé cela dans ton Voltaire !” ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde »[9]. Il suffirait en effet de supposer que le mouvement est inhérent à la matière pour en arriver à reconnaître qu'il est possible qu'elle pense par elle-même. Or la position de Voltaire consiste à affirmer qu'une telle supposition ne saurait se vérifier ; aussi répond-il aux raisons des athées dans un article des Questions sur l'Encyclopédie auquel Flaubert se réfère : « vous ne sauriez prouver qu'il soit possible que le seul mouvement produise l'entendement »[10]. L'esprit ne produisant pas non plus ses propres pensées, le parallèle est parfait entre le corps et l'esprit : « Je conçois très clairement que je ne puis me donner aucune idée. Je ne puis me rien donner ; j'ai tout reçu »[11], écrit Voltaire dans la deuxième section de l'article « Idée » insérée dans les Questions sur l'Encyclopédie. Plus précisément encore, comme il le remarque dans l'article « Imagination » de l'Encyclopédie, « est-il un homme qui prévoit l'idée qu'il aura dans une minute ? ne paraît-il pas qu'elles nous sont données comme les mouvements de nos membres ? »[12]. Voltaire se démarque ici du matérialisme athée ainsi que de la Monadologie, en affirmant qu'il n'est pas donné à l'homme de penser et d'agir par lui-même. Car le matérialisme ancien s'efforce d'expliquer comment toute chose est déterminée par elle-même, et Leibniz est le premier à reconnaître le mérite d'un tel principe. Il l'applique aux corps mais l'étend aussi à l'âme, ce qui le conduit à formuler l'hypothèse de l'harmonie préétablie. De façon tout à fait significative, il écrit dans les Essais de Théodicée : « Épicure, qui la [l'âme] composait d'Atomes, avait raison au moins de chercher l'origine de sa détermination dans ce qu'il croyait l'origine de l'âme même »[13]. Comme Leibniz le souligne ici, en montrant comment l'âme se détermine par elle-même, la Monadologie a au moins un principe commun avec le matérialisme ancien. Or, bien qu'il ait lu les Essais de Théodicée dans le texte, Voltaire ramène l'idée d'autodétermination à la seule hypothèse matérialiste, une hypothèse dont il formule la critique suivante dans l'article « Âme » du Dictionnaire philosophique : « ce sont des atomes qui pensent en nous, a dit Épicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atome pense-t-il ? avoue que tu n'en sais rien »[14]. Comment la philosophie pourrait-elle prétendre connaître le mécanisme de la pensée ? Non seulement il ne lui appartient pas de décider si l'intelligence est une substance ou une faculté, mais elle n'a aucune preuve que l'âme existe. Il ne reste qu'à s'en remettre à la révélation. Cette dernière remarque est formulée par Voltaire dans une addition insérée à la fin de l'article « Âme »[15], et Flaubert la retient dans la version finale de Bouvard et Pécuchet : « “Je ne vois plus que la Révélation” dit Bouvard »[16]. Le passage suivant du Traité de Métaphysique, dont on trouve par ailleurs un extrait dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet, offre un excellent résumé du point de vue défendu par Voltaire :
Je produis du mouvement, donc le mouvement n'existait pas auparavant ; donc le mouvement n'est pas essentiel à la matière ; donc la matière le reçoit d'ailleurs, donc il y a un Dieu qui le lui donne. De même l'intelligence n'est pas essentielle à la matière ; car un rocher ou du froment ne pensent point. De qui donc les parties de la matière qui pensent et qui sentent auront-elles reçu la sensation et la pensée ? ce ne peut-être d'elles-mêmes, puisqu'elles sentent malgré elles ; ce ne peut être de la matière en général, puisque la pensée et la sensation ne sont point de l'essence de la matière : elles ont donc reçu ces dons de la main d'un être suprême, intelligent, infini, et la cause originaire de tous les êtres[17]
Accepter que certaines parties de la matière pensent ou sentent d'elles-mêmes reviendrait pour Voltaire à reconnaître avec Leibniz qu'il existe des substances ou, à l'inverse, à admettre les raisons des athées. Or, comme le souligne Flaubert dans ses notes, résumant ainsi la pensée de Voltaire, l'âme n'est pas une substance, car elle ne pense pas toujours comme on pourrait l'attendre d'une substance. Voltaire écrit en effet : « Si l'âme ne pense pas toujours, il est donc absurde de reconnaître en l'homme une substance dont l'essence est de penser. Que pourrions-nous en conclure, sinon que Dieu a organisé les corps pour penser comme pour manger et pour digérer. »[18] On voit ici comment l'argument des causes finales conduit Voltaire à remettre en doute l'existence de l'âme, comme si le jeu des organes suffisait à rendre compte de la pensée, à condition toutefois de s'en remettre à Dieu pour en connaître les ressorts. On pourrait cependant se demander si la spontanéité est nécessairement consciente, comme Voltaire semble le supposer. Pourquoi les parties de la matière ne sentiraient pas d'elles-mêmes, bien qu'elles sentent le plus souvent malgré elles ? L'argument des causes finales tel que Voltaire le formule porte particulièrement à faux, lorsqu'on sait que les philosophies de Leibniz et de Diderot convergent justement en combinant inconscient perceptif et autodétermination. Quels que soient les arguments qu'il avance, l'indifférence philosophique[19] que Voltaire ne cesse d'affirmer l'amène à s'en remettre à la révélation. Il se déclare prêt à croire que tout système serait possible, « s'il était révélé », à commencer par celui de Leibniz. Voltaire souligne à ce propos le paradoxe de la Monadologie, œuvre qu'il a lue dans une traduction latine, Leibniz énonçant singulièrement que tous les corps sont composés d'êtres qui ne sont pas des corps, mais des monades. Or celles-ci seraient, selon Voltaire, « des espèces d'âmes qui n'attendraient qu'un habit pour se mettre dedans ». Il poursuit sur le même registre : « Ce serait une métempsycose continuelle ; une monade irait tantôt dans une baleine, tantôt dans un arbre, tantôt dans un joueur de gobelets. » Et conclut : « Ce système en vaut bien un autre. »[20] Cette interprétation fantaisiste de la Monadologie rejoint une remarque qu'il formule par ailleurs au sujet de l'hypothèse de l'harmonie préétablie : « Autant valait placer mon âme dans Saturne que dans mon corps ; l'union de l'âme et du corps est ici une chose très superflue. »[21] Certes, le rapport entre l'âme et le corps dans la Monadologie est tel que l'un n'influe pas sur l'autre, parce qu'ils n'obéissent pas aux mêmes lois. Même si les monades sont des « formes enfoncées dans la matière qui se trouvent partout », elles ont « des lois particulières, qui les mettent au-dessus des révolutions de la matière »[22]. Enfin, elles peuvent accéder à un degré supérieur dans l'échelle des monades et se distinguer comme âme raisonnable ou esprit. Mais encore, l'âme n'est jamais sans corps ou sans organes. L'union de l'âme et du corps organique s'explique ainsi pour Leibniz « naturellement » et c'est la raison pour laquelle il y a selon lui « métamorphose »[23], et non métempsychose comme le voudrait Voltaire. On notera que Flaubert aborde d'entrée la question de l'influence réciproque des deux substances[24] dans Bouvard et Pécuchet. Il relève à ce propos dans ses notes de lecture le « Matérialisme de Leibniz »[25] qui lui apparaît comme la conséquence de l'idée selon laquelle l'âme n'est jamais totalement séparée de son corps et dépouillée de ses organes. Les pages scénariques des dossiers de Bouvard et Pécuchet reformulent cette remarque de telle sorte que la Monadologie finit, semble-t-il, par tomber dans le matérialisme à force de vouloir prouver l'existence de l'âme ainsi que son immortalité[26]. Or l'idée selon laquelle le corps se conserve comme l'âme sans jamais s'en détacher reviendrait, comme Flaubert le signale d'après ses lectures, à la conception de l'âme corporelle attribuée aux premiers Pères de l'Église, ce dont Voltaire fait mention aux articles « Âme » et « Idée »[27] du Dictionnaire philosophique. Mais il paraît absurde à Voltaire de soutenir que l'âme est à la fois corporelle et immortelle. Il ne pense pas comme Leibniz que les organes subsistent en quelque manière après la mort. Une âme qui par exemple aurait été démembrée par les aléas de la vie retrouvera-t-elle ses organes dispersés après la mort ? Quel corps reprendra-t-elle quand elle l'aura quitté ? D'ailleurs, même si l'âme était spirituelle, Voltaire ne croirait pas que l'identité de la même personne ou « le moi »[28] subsiste après la mort. Comme il le précise dans l'article « Folie », il lui semble en vérité difficile de soutenir que l'âme est une substance simple et éternelle, ou qu'elle est immatérielle et immortelle, étant donné que l'expérience montre que l'on pense par le cerveau et qu'il arrive à celui-ci de tomber malade. Il conclut en ces termes : « il n'y a peut-être que la foi seule qui puisse nous convaincre qu'une substance simple et immatérielle puisse être malade. » Flaubert résume très simplement ce développement dans ses notes ainsi que dans le texte final, mentionnant le phénomène de la folie comme un argument contre l'immortalité de l'âme[29]. On lit à ce sujet dans la version finale de Bouvard et Pécuchet : « Ayant eu un commencement, notre âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux. »[30] Flaubert suit ici Voltaire en présentant la position leibnizienne selon laquelle l'âme n'est jamais totalement sans corps ou sans organes comme inconciliable avec l'idée d'immortalité. Cependant, quelles que soient les divergences théoriques mises en exergue par Flaubert à l'exemple de Voltaire, les points de vue les plus représentatifs concernant la question de savoir s'il est possible que la matière pense par elle-même s'accordent à considérer la pensée comme un phénomène du cerveau. Voltaire ne fait pas figure d'exception. Malgré les réticences qu'il exprime par ailleurs, il explique le mécanisme de la pensée dans l'article « Imagination » de l'Encyclopédie et écrit que « tous vos raisonnements, toutes vos connaissances, sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau »[31]. Cette réflexion est citée dans les notes de lecture de Flaubert composant les dossiers de Bouvard et Pécuchet. On lit : « origine des idées de Fini & d'infini “toutes vos connaissances sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau.” - car le fini n'est pas autre chose que l'image de qque mesure bornée - & l'infini, cette même mesure que vous prolongez à l'infini. (imagination) »[32]. On remarque ici que la prise de notes n'est pas linéaire : Flaubert insère la citation concernant le mécanisme de la pensée dans un développement sur l'origine des idées de fini et d'infini. Ce développement apparaît dans le texte original de Voltaire, mais fait l'objet du paragraphe précèdant immédiatement celui qui nous intéresse. Voltaire compare ensuite dans celui-ci les images, qui sont à l'origine de tous nos raisonnements et connaissances, aux caractères de l'alphabet et formule l'hypothèse d'une analogie entre la composition des notions et la lecture d'un livre. Car, si toutes nos notions sont des images, ces images ne sont pas toutes composées à l'identique. Elles sont soit sensibles, soit composées à partir d'images sensibles. Or cette composition suppose que les images soient tracées dans le cerveau. En modifiant donc l'ordre d'exposition du texte de Voltaire dans ses notes de lecture, Flaubert donne plus de relief à l'hypothèse selon laquelle l'idée d'infini, loin d'être innée, résulte d'une composition d'images sensibles, voire matérielles, puisque tracées dans le cerveau. Mais comment expliquer que Flaubert suggère dans la version finale de Bouvard et Pécuchet que la présente hypothèse mène à l'athéisme ? Il s'agit du développement suivant sur la définition de l'idée comme image :
On a supposé que les objets se mirent dans le cerveau ; et le cerveau envoie ces images à notre esprit, qui nous en donne la connaissance.
Mais si l'idée est spirituelle, comment représenter la matière ? De là, scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est matérielle, les objets spirituels ne seraient pas représentés ? De là, scepticisme en fait de notions internes.
« D'ailleurs qu'on y prenne garde ! Cette hypothèse nous mènerait à l'athéisme ! »
Car une image étant une chose finie, il lui est impossible de représenter l'infini[33].
L'accusation d'athéisme ne s'entend que si l'on considère avec Descartes que l'idée d'infini est une preuve en faveur de l'existence de Dieu[34], et c'est la raison que retient explicitement Flaubert. Les notes des dossiers de Bouvard et Pécuchet permettent cependant de vérifier que, concernant la critique des idées innées, Flaubert ne se réfère pas seulement à Voltaire mais aussi au Traité des systèmes de Condillac, ainsi qu'à une étude sur la théorie de la connaissance chez les stoïciens. Or l'effet de convergence est tel que l'hypothèse selon laquelle l'idée est une image semble conduire à l'athéisme, et Flaubert conclut dans ses notes que l'idée est alors matérielle : « nous ne pensons que ce qui est corps ou composé de corps. »[35] Le jeu de renvois entre philosophies moderne et ancienne, auquel Flaubert participe ne serait-ce que par ses lectures, révèle que la conception développée par Voltaire selon laquelle l'idée est une image au niveau des organes, bien qu'elle ne distingue pas suffisamment image et perception ou fonctions organiques et fonctions de l'âme, présente quelque analogie avec des conceptions d'inspiration matérialiste, ainsi qu'avec la philosophie de Leibniz[36]. Celui-ci énonce dans la Monadologie que toute monade est « un miroir de l'univers à sa mode »[37], c'est-à-dire par rapport au corps organique qui est le sien. On relèvera un élément de confirmation en faveur de notre hypothèse dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet. Car la citation extraite de l'article « Imagination » de Voltaire y figure sous une forme presque identique, mais attribuée à Leibniz. On lit en effet sous la plume de Flaubert : « Les métaphysiciens ne cherchent pas à connaître d'où émanent les phénomènes dont ils s'occupent. ils traitent la pensée sans tenir compte de l'encéphale comme à l'époque où il n'était pas possible de faire autrement. ils sont en arrière de Leibnitz qui le croyait que “les pensées les plus abstraites sont représentées par qque trace dans le cerveau”. »[38] La citation est bien attribuée à Leibniz par C. Robin dans L'Instruction et l'éducation, texte consulté par Flaubert au cours de ses lectures. On se trouve donc en présence d'une citation doublement référencée, mais dont le sens n'est peut-être univoque que dans le texte final de Bouvard et Pécuchet. Car rien ne permet de conclure qu'il existe réellement une convergence entre Leibniz et Voltaire concernant l'explication du mécanisme de la pensée.  Dans l'article « Imagination », Voltaire explique la composition des idées en comparant celle-ci au mécanisme de la lecture. Le développement où se trouve introduite une telle métaphore est le suivant : lorsque vous lisez un livre, « vous y lisez les choses, et vous ne vous occupez pas des caractères de l'alphabet, sans lesquels pourtant vous n'auriez aucune notion de ces choses. Faites-y un moment d'attention, et alors vous apercevrez ces caractères sur lesquels glissait votre vue. » La suite du texte correspond au passage retenu par Flaubert dans ses notes de lecture et cité plus haut : « ainsi tous vos raisonnements, toutes vos connaissances, sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau : vous ne vous en apercevez pas ; mais arrêtez - vous un moment pour y songer, et alors vous voyez que ces images sont la base de toutes vos notions. »[39] On pense ici à l'idée de « pensée aveugle » telle qu'elle est définie par Leibniz dans les Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées, et selon laquelle « nous substituons [...] aux choses des signes dont, pour abréger, nous avons coutume d'omettre l'explication dans le travail actuel de la pensée, sachant ou croyant que cette explication est en notre possession »[40]. Une telle conception de la pensée se retrouve dans la Monadologie où elle est reformulée dans le cadre de l'hypothèse de l'harmonie préétablie. De façon très résumée, Leibniz annonce qu'il expliquera dans la suite de son texte « comment ce qui se pase dans l'Âme représente ce qui se fait dans les organes »[41]. On lit encore dans les Nouveaux essais sur l'entendement humain une reformulation mettant en lumière le rapport qui existe entre la pensée et l'inconscient : « Le corps répond à toutes les pensées de l'âme, raisonnables ou non, et les songes ont aussi bien leurs traces dans le cerveau que les pensées de ceux qui veillent. » Certes, les pensées de l'âme ne sauraient être distinctes lorsque les mouvements sont confus dans le cerveau et peu distingués, cependant l'âme pense toujours, et ceci non parce qu'elle est une substance, mais parce qu'elle n'est jamais séparée de son corps. En résumé donc, Leibniz affirme que « l'homme pense et pensera toujours »[42], parce qu'il n'est jamais vraiment dépourvu d'organes. Revenons à Flaubert. Il est probable que la citation de Leibniz dont il prend note d'après C. Robin soit en réalité extraite non de la Monadologie ou des Nouveaux essais mais des Considérations sur la doctrine d'un Esprit Universel Unique, texte moins connu mais édité par Erdmann en 1840. Elle présenterait alors la synthèse du développement suivant : 
mais je trouve pourtant qu'il n'y a jamais pensée abstraite, qui ne soit accompagnée de quelques images ou traces matérielles, et j'ai établi un parallélisme parfait entre ce qui se passe dans l'âme et entre ce qui arrive dans la matière, ayant montré, que l'âme avec ses fonctions est quelque chose de distinct de la matière, mais que cependant elle est toujours accompagnée des organes de la matière, et qu'aussi les fonctions de l'âme sont toujours accompagnées des fonctions des organes, qui leur doivent répondre, et que cela est réciproque et le sera toujours[43].
Il est remarquable qu'il s'agisse pour Leibniz dès les Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées, de démontrer que nous ne voyons pas tout en Dieu, comme Malebranche en fait l'hypothèse, et qu'il est nécessaire que nous ayons nos propres idées. Or celles-ci ne sont précisément pas des images en elles-mêmes, bien qu'elles soient accompagnées d'images matérielles en fonction de la correspondance de l'âme et des organes. À l'inverse, Voltaire considère en se référant justement à Malebranche, non pas à proprement parler que nous voyons en Dieu, mais que « toutes les idées sont données de Dieu »[44], comme si les images tracées dans notre cerveau n'étaient pas matérielles, ou comme si ce n'était pas nous qui les composions. Certes, nous ignorons le principe de composition de nos idées, mais faut-il placer le principe de toutes nos actions en Dieu sous prétexte que cette composition échappe à notre volonté ou qu'elle est inconsciente ? La métaphore développée par Voltaire dans l'article « Imagination » et selon laquelle la connaissance procède d'un mécanisme analogue à celui de la lecture laisserait plutôt supposer que le lecteur est celui qui lit les caractères de l'alphabet, non Dieu. Si Voltaire s'est inspiré ici en quelque façon de Leibniz, on ne parlera pas de convergence de leurs philosophies respectives concernant l'explication du mécanisme de la pensée. L'idée n'est pas une image pour Leibniz, mais un phénomène, et la monade est à l'origine des phénomènes qu'elle produit. La définition la plus exacte de la monade que l'on rencontre dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet est extraite du Manuel de philosophie moderne de C. Renouvier[45]. Il s'agit d'une définition extraite du Système nouveau de la nature et de la communication des substances, texte antérieur à la Monadologie et édité par Erdmann. Leibniz n'y emploie pas encore le terme de monade, mais définit les « unités substantielles » comme des « forces primitives ». En effet, elles « ne contiennent pas seulement l'acte ou le complément de la possibilité, mais encore une activité originale ». Sources par conséquent de leurs actions et principes de la composition des choses, elles sont pourvues, comme Flaubert le souligne, de quelque chose de vital et d'une sorte de perception. Leibniz définit d'autre part la future monade comme un atome comprenant en lui-même les principes de son unité, c'est-à-dire comme un « Atome de substance », différant des « Atomes de matière »[46]. Il va sans dire qu'une telle distinction n'interdit pas une interprétation d'inspiration matérialiste. Bien que Flaubert n'ait probablement pas l'intention de s'adonner à une telle interprétation, il y est en quelque sorte invité par ses différentes lectures. Il mentionne par exemple l'analogie esquissée par P. Janet dans son ouvrage sur Les Causes finales entre la « sensibilité sourde » des « molécules organiques » et les petites perceptions des monades. On lit à ce propos l'extrait suivant dans les notes de Flaubert : « Les molécules organiques sont douées d'une sensibilité sourde, dont la sensibilité des êtres vivants n'est que l'épanouissement & le développement (Leibnitz) [...]. Mais l'hypothèse d'une sensibilité inhérente à la matière n'est autre chose que l'hypothèse même de la finalité. »[47] L'auteur se réfère expressément à Leibniz dans le texte consulté par Flaubert, alors que l'hypothèse qu'il avance serait matérialiste et d'inspiration diderotienne, si elle ne réintroduisait pas l'idée de finalité. La terminologie est en effet celle de Diderot qui explique dans les Pensées sur l'interprétation de la nature le développement de la sensibilité dans l'animal en ces termes : « En conséquence de cette sensibilité sourde, et de la différence des configurations, il n'y aurait eu pour une molécule organique quelconque qu'une situation la plus commode de toutes, qu'elle aurait sans cesse cherchée par une inquiétude automate. »[48] On remarque cependant que Flaubert fait allusion à l'interprétation de P. Janet, selon laquelle tout ordre même matériel suppose une fin, en la présentant dans la version finale de Bouvard et Pécuchet comme si elle n'était qu'un dévelopement de la conception de Voltaire : « Pas d'arrangement sans but ! Les effets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes finales. »[49]. Ici encore, il s'agit semble-t-il, à l'exemple de Voltaire, de tenir le milieu entre le matérialisme athée et la Monadologie, tout en sachant qu'il suffit d'inverser l'argumentation pour expliquer les causes finales par les lois de la nature. Or la tentation d'une telle inversion ne cesse de s'exercer dans Bouvard et Pécuchet. Flaubert note par exemple au cours de ses lectures que l'idée réabilitée par Leibniz selon laquelle l'âme est source de vie, sinon vie elle-même, est issue du platonisme renouvelé en Italie par Marsile Ficin[50], et l'on reste étonné de l'acuité de Flaubert lorsqu'il s'agit comme ici de relever la communauté de principes appartenant aux systèmes philosophiques les plus divers. Pour finir sur un exemple précis, Flaubert formule au niveau des pages scénariques la remarque suivante : « L'atome est regardé tantôt comme massif & mécanique tantôt comme doué de qualités vitales intérieures. // monades de Leibnitz. »[51]. Cette dernière mention révèle l'originalité de l'interprétation flaubertienne de la Monadologie, car elle n'apparaît, à notre connaissance, ni dans l'ouvrage consulté, ni dans les premières notes de lecture[52]. Rappelons enfin que Leibniz déduit l'hypothèse de l'« Harmonie préétablie »[53] de la définition qu'il donne des monades dans le Système nouveau de la nature et de la communication des substances. L'hypothèse est formulée sous sa terminologie définitive dans l'Éclaircissement du nouveau système de la commnunication des substances rédigé par Leibniz à la suite de la publication du Système nouveau. Elle est discutée dans un des ouvrages de philosophie générale consultés par Flaubert et se réfèrant précisément à cet Eclaircissement. Ainsi, les dossiers de Bouvard et Pécuchet contiennent un extrait de la définition leibnizienne de l'harmonie préétablie assortie d'un commentaire réintroduisant l'idée d'influence[54]. Pour être exact, Leibniz explique plutôt que selon l'hypothèse de l'harmonie préétablie l'âme et le corps s'accordent en suivant l'un et l'autre leurs propres lois, et ceci « tout comme s'il y avait une influence mutuelle »[55]. Car Leibniz n'avance jamais un principe sans montrer l'analogie qu'il peut avoir avec d'autres principes appartennant à d'autres systèmes de philosophie. Il est remarquable, comme le montre ce dernier exemple, que Flaubert, sans avoir connaissance du corpus leibnizien sinon par des extraits, ne retienne les conclusions avancées par ses contemporains au sujet de la Monadologie qu'au niveau des notes de lectures et qu'il suive de préférence l'interprétation à laquelle la Monadologie a donné lieu au siècle des Lumières. Une telle interprétation présente non seulement l'attrait d'être ludique mais a aussi l'avantage de ne jamais clore un sujet en jouant continuellement sur les points de vue possibles. Ainsi la conclusion, certes provisoire, de Bouvard et Pécuchet selon laquelle aucune question métaphysique n'influe sur la conduite de la vie est empruntée à Voltaire. « Tant de systèmes vous embrouille. La métaphysique ne sert à rien. On peut vivre sans elle »[56], s'exclament d'un commun accord nos deux protagonistes. Voltaire écrit pour sa part à la fin de l'article « Matière » du Dictionnaire philosophique : « Presque aucune de ces questions métaphysiques n'influe sur la conduite de la vie ; il en est des disputes comme des vains discours qu'on tient à table, chacun oublie après dîner ce qu'il a dit, et va où son intérêt et son goût l'appellent. »[57] À l'indifférence philosophique qu'il prône lorsqu'il s'agit de démêler des questions métaphysiques, Voltaire oppose l'inquiétude de la vie. Il renonce ainsi à la saisie d'un sens premier ou univoque, ce qui ne signifie pas renoncer à la vérité. De ce point de vue, les dernières lignes de la conclusion de Bouvard et Pécuchet ne laissent aucun doute sur la position de Flaubert lorsqu'il en conçoit le scénario. Car affirmer qu'il n'y a de vrai que les phénomènes, c'est encore poursuivre la vérité, ceci quelles que soient les apparences sous lesquelles elle se manifeste et sans considération de ce qui produit les phénomènes. L'affirmation vient d'ailleurs immédiatement à la suite d'une sorte de constat d'indifférence d'inspiration sceptique : « Égalité de tout, du bien et du mal, du beau et du laid, de l'insignifiant et du caractéristique. Il n'y a pas de vrai que les phénomènes. »[58] Il y aurait donc pour Flaubert quelque place pour l'inquiétude, en dépit de l'égalité de tout ce qui fait sens, l'indifférence en matière de philosophie n'affectant la conduite de la vie que de façon transitoire. Car il est probable que, malgré la référence implicite à Voltaire qui se joue dans ces dernières lignes, l'indifférence ne soit plus au XIXe siècle un tour d'esprit, comme elle pouvait l'être au siècle précédent. Elle est un pathos dont il est toujours possible de se relever. Et même si la métaphore finale d'une copie à l'infini renvoie, comme Leibniz en a indiqué la possibilité, à l'hypothèse d'un monde gouverné par les seules lois de la matière[59], la perte d'un sens univoque n'implique pas la perte de tout principe d'intelligibilité.   [Mis en ligne sur le site Flaubert en octobre 2010.]  

Notice bio-bibliographique

Claire FAUVERGUE
Maître de conférence, Université de Nagoya, Japon

Ouvrage
Diderot, lecteur et interprète de Leibniz, Paris, Honoré Champion, 2006.
Articles
« Diderot traducteur de Leibniz », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n° 36, Société Diderot, Paris, 2004, p. 107-123. http://rde.revues.org/index285.html

« Séméiotique et “anatomie” chez Leibniz et Diderot », Dix-huitième siècle, n° 37, Société française d'étude du 18e  siècle, Paris, PUF, 2005, p. 483-496.

« Diderot et l'idée d'inquiétude naturelle », Dix-huitième siècle, numéro 40, Société française d'étude du 18e siècle, Paris, PUF, 2008, p. 655-664.

« Individualité et inquiétude selon Leibniz », site Leibniz Symposium of Japan, recueil d'articles année 2008, Université de Keio, Tokyo.
http://leibniz-japan-artic.up.seesaa.net/image/2008Article_ClaireFauvergue.pdf
« L'interprétation matérialiste du système de Leibniz, des encyclopédistes à Flaubert », Actes du colloque international La mise en texte des savoirs, Universités Paris-Est et de Nagoya, Presses universitaires de Strasbourg, à paraître.   Adresse personnelle : 5-13-A Nakayama-cho, Mizuho-ku, Nagoya, 467-0803 Japon
Adresse électronique : f-claire@lit.nagoya-u.ac.jp

NOTES

[1] Leibniz, Principes de la philosophie, ou Monadologie, 1714, G. G. Leibnitii Opera Philosophica, édition J. E. Erdmann, Berlin, 1840.
[2] Leibniz, Œuvres philosophiques, édition Paul Janet, 2 volumes, Ladrange, 1866.
[3] Paul Janet, Les Causes finales, éd. G. Baillière, 1876 ; Flaubert, Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6 f° 24 v, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki dans le cadre du projet d'édition électronique des dossiers de Bouvard et Pécuchet dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé, http://dossiers-flaubert.ish-lyon.cnrs.fr, ouverture du site au public prévue fin 2011, site consulté le 2 mars 2010. Nous remercions Stéphanie Dord-Crouslé d'avoir autorisé la consultation des dossiers sur le site pour la rédaction du présent article.
[4] Leibniz, De rerum originatione radicali, 1697, Die philosophischen Schriften von Leibniz, Gerhardt, Berlin, 1875-1890, Hidesheim, Olms, 1978, t. VII, p. 302, désormais GP ; traduction Paul Schrecker, Leibniz, Opuscules philosophiques choisis, Vrin, 1959, édition 2001, p. 169.
[5] Voir Elisabeth Décultot, dir., Lire, copier, écrire les bibliothèques manuscrites et leurs usages au XVIIIe siècle, éd. CNRS, 2003, p. 7-28.
[6] Leibniz, De rerum originatione radicali, GP VII, p. 304, traduction Paul Schrecker, ouvr. cité, p. 177.
[7] Voltaire, Traité de métaphysique, [éd. Kehl], 1784-1785, chapitre V, The Complete works of Voltaire, t. XIV, Oxford, 1989, p. 454-455 ; désormais V ; voir également les Lettres philosophiques, XIII, E. Lucas, Amsterdam, 1734, p. 128, « Nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être purement matériel pense ou non. » Sur les Lettres philosophiques, voir l'édition d'Olivier Ferret et Antony Mc Kenna, Voltaire, Lettres philosophiques, Classiques Garnier, 2010.
[8] Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, 1740, partie I, chapitre VI, V, t. XV, Oxford, 1992, p. 226.
[9] Bouvard et Pécuchet avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Flammarion, 2008, p. 292.
[10] Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, par des amateurs, 1770-1772, article « Athéisme », V, t. XXXIX, Oxford, 2008, p. 162. L'édition des Œuvres complètes de Voltaire que Flaubert possédait dans sa bibliothèque, [éd. Kehl], Société littéraire-typographique, 1784-1789, publie sous le titre général de Dictionnaire philosophique les œuvres alphabétiques de Voltaire parmi lesquelles figurent les articles publiés par l'Encyclopédie ainsi que les Questions sur l'Encyclopédie ; Flaubert, dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 41 v et cote g 226 6, f° 68 r, transcriptions réalisées par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010.
[11] Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, article « Idée », section II, Genève, Cramer, 1770-1772, vol. VII, p. 130 ; Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 44 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 2 mars 2010.
[12] Voltaire, Encyclopédie, article « Imagination, imaginer, (Logique, Métaphys., Littérat. et Beaux-Arts) », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1765, t. VIII, 561, désormais Enc. ; l'article « Imagination » auquel se réfère Flaubert dans ses notes de lecture est l'exemple d'un article de l'Encyclopédie figurant dans l'édition de Kehl comme appartennant au Dictionnaire philosophique. Voir les Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f 44 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 2 mars 2010.
[13] Leibniz, Essais de Théodicée, Amsterdam, 1710, III, 322, GP VI, p. 307.
[14] Voltaire, Dictionnaire philosophique, Genève, 1764, éd. 1769, article « Âme », V, t. XXXV, Oxford, 1994, p. 306 ; désormais DP.
[15] Voltaire, DP, article « Âme », V, t. XXXV, p. 308 et 318.
[16] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 69 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010 ; Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 294.
[17] Voltaire, Traité de Métaphysique, chapitre II, V, t. XIV, p. 428-429. C'est nous qui soulignons. Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 46 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 8 février 2010.
[18] Voltaire, Traité de Métaphysique, chapitre V, V, t. XIV, p. 455 ; Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 74  r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 2 mars 2010.
[19] Voltaire, DP, article « Idée », V, t. XXXVI, p. 203.
[20] Voltaire, DP, article « Corps », V, t. XXXV, p. 647 ; voir également l'article « Métamorphose, métempsycose », V, t. XXXVI, p. 370-372.
[21] Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, partie I, chapitre VI, V, t. XV, p. 228-229 ; Voltaire a lu la première édition de la Monadologie donnée en latin, Principia Philosophiae, autore G. G  Leibnitio, Acta Eruditorum, Leipzig, 1721, Supplément, t. VII, section XI, p. 500-514. Sur Voltaire, lecteur de Leibniz, on se réfèrera à Éliane Martin-Haag, Voltaire : du cartésianisme aux Lumières, Vrin, 2002, ainsi qu'à l'article de Marc Parmentier, « Voltaire et l'optimisme leibnizien », à paraître.
[22] Leibniz, Système nouveau de la nature et de la commnunication des substances, aussi bien que de l'union qu'il y a entre l'âme et le corps, 1695, GP IV, p. 479-480 ; voir également, Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 299, « Tu es trop plongé dans la matière ! ».
[23] Leibniz, la Monadologie, § 78, GP VI, p. 620 ; § 72, GP VI, p. 619.
[24] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 201 ; Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 14 v, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010.
[25] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 3 v, « Matérialisme de Leibnitz & de Descartes Garnier pour le bon motif /marge/ Leibnitz [& Garnier = ajout supra linéaire] pense que l'âme ne sera jamais sans quelque espèce de corps. » Transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010 ; Adolphe Garnier, Traité des facultés de l'âme, comprenant l'histoire des principales théories psychologiques, 3 tomes, éd. P. Janet, Hachette, 1865. L'auteur se réfère explicitement à la Monadologie dans le tome I, p. 40. Sur les références bibliographiques de Flaubert, on consultera La Bibliothèque de Flaubert : Inventaires et critiques, dir. Yvan Leclerc, Rouen, Publications de l'Université de Rouen, 2001.
[26] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 69 r, « Preuves de l'existence de l'Ame. — jusqu'au Matérialisme ! Leibnitz & garnier : elle ne sera jamais sans qqu'espèce de corps. »Transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010.
[27] Voltaire, DP, article « Âme », V, t. XXXV, p. 318, article « Idée », V, t. XXXVI, p. 202-203 ; Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 44 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 18 février 2010 ; cote  g226 6, f° 195 r, transcription réalisée par Rosarianna Zumbo, site consulté le 18 février 2010.
[28] Voltaire, DP, article « Âme », V, t. XXXV, p. 310-311.
[29] Voltaire, DP, article « Folie », V, t. XXXVI, p. 130-131 ; Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 69 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 18 février 2010 ; voir également, Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 287.
[30] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 288.
[31] Voltaire, article « Imagination, Imaginer », Enc. t. VIII, p. 561.
[32] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 44 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 18 février 2010.
[33] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 291 ; Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 49 r, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010 ; Hippolyte Taine, Les Philosophes français du XIXe siècle, 2e édition, Hachette, 1860, p. 5. Selon l'auteur, « la philosophie du fini » mène à l'athéisme, ouvr. cité, p. 1.
[34] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 288.
[35] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 72 r, « idée — Les objets se peignent dans les traces* eaux — on imagine l'âme une surface polie où sont tracées les images des choses que nous percevons — & on imagina regarda ces images comme des réalités qui font partie de chaque substance spirituelle donc nous ne pensons que ce qui est corps — ou composé de corps. » Transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 18 février 2010. Il s'agit d'un ajout en marge renvoyant à la question de l'origine de l'illusion des idées innées traitée par Condillac ; Condillac, Traité des systèmes, chapitre VI, Œuvres de Condillac, volume II, C. Houet, 1798, p. 87-88, « Ils [les philosophes] remarquèrent, par exemple, que les objets se peignent dans les eaux, et ils imaginèrent l'âme comme une surface polie, où sont tracées les images de toutes les choses que nous sommes capables de connaître. [...] Enfin, on les [images ou idées] regarda comme des réalités » ; voir également Joseph-Marie de Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie, considérés relativement aux principes des connaissances humaines, 4 tomes, 1822, 2e édition, Ladrange, 1847, t. III, p. 16-17, note A, p. 52, et p. 26, « L'homme est une image du monde ; un monde abrégé réside en lui. »
[36] Sur la monade comme miroir vivant, voir Jean Deprun, « Mystique, Lumières, Romantisme : jalons pour une histoire des “miroirs vivants” », Approches des Lumières, Mélanges offerts à Jean Fabre, Klincksieck, 1974, p. 123-132.
[37] Leibniz, la Monadologie, § 63, GP VI, p. 618.
[38] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 2, f° 169 r, transcription réalisée par Mitsumasa Wada, site consulté le 5 février 2010 ; Charles Robin, L'Instruction et l'éducation, 1877, p. 114, « C'est se replacer volontairement au-dessous des connaissances acquises déjà du temps de Leibniz ; car déjà ce philosophe disait qu'il croyait que les pensées les plus abstraites sont représentées par quelques traces dans le cerveau. »
[39] Voltaire, article « Imagination, Imaginer », Enc. t. VIII, p. 561.
[40] Leibniz, Meditationes de Cognitione, Veritate et Ideis, 1684, GP IV, p. 423-424, traduction française, Paul Schrecker, ouvr. cité, p. 17-21. Sur la pensée aveugle, nous nous permettons de renvoyer à notre article, « Diderot et la “pensée aveugle” », Hersetec, vol. 3, 1, 2009, Graduate School of Letters, Nagoya University, mars 2010, p. 89-97.
[41] Leibniz, la Monadologie, § 25, GP VI, p. 611.
[42] Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, 1703, II, I, 16-19, GP V, p. 106-107.
[43] Leibniz, Considérations sur la doctrine d'un Esprit Universel Unique, 1702, GP VI, p. 533. C'est nous qui soulignons.
[44] Voltaire, article « Imagination, Imaginer », Enc. t. VIII, p. 561. Voir également, Voltaire, DP, article « Idée », V, t. XXXVI, p. 202.
[45] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 033 r, « Leibnitz il existe des êtres simples, & primitifs, des monades, des points métaphysiques qui ont qq chose de vital (!) & une sorte de perception, enfin si l'on veut, des atomes, non de matière mais de substance. ces monades sont des forces primitives. » Transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 8 février 2010 ; Charles Renouvier, Manuel de philosophie moderne, Paulin, 1842, p. 280, « Ainsi l'on est amené à croire qu'il existe des êtres simples et primitifs, des monades, des p oints métaphysiques qui ont quelque chose de vital et une sorte de perception, enfin, si l'on veut, des atomes, non de matière, mais de substance. Ces monades sont des forces primitives, originales, inextinguibles, sans lesquelles on ne pourrait expliquer le monde réel qui ne peut résulter de la simple supposition d'une masse étendue » ; Charles Renouvier cite en note le Système nouveau de la communication des substances de Leibniz.
[46] Leibniz, Système nouveau de la nature et de la commnunication des substances, GP IV, p. 478-479 et p. 482-483 : « Il n'y a que les Atomes de substance, c'est-à-dire les unités réelles et absolument destituées de parties, qui sont les sources des actions, et les premiers principes absolus de la composition des choses, et comme les derniers éléments de l'analyse des choses substantielles. On les pourrait appeler points métaphysiques : ils ont quelque chose de vital et une espèce de perception, et les points mathématiques sont leur points de vue, pour exprimer l'univers. »
[47] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 24 v, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 2 mars 2010 ; Paul Janet, Les Causes finales, ouvr. cité p. 215-216 : « supposera-t-on que les molécules dont se composent les êtres organisés, sont peut-être elles-mêmes, douées d'une sensibilité sourde, et sont capables, comme le croyait Leibniz, de certaines perceptions obscures dont la sensibilité des êtres vivants n'est que l'épanouisssement et le développement [...]. En un mot l'hypothèse d'une sensibilité originale et innée, inhérente à la matière, n'est autre chose que l'hypothèse même de la finalité. »
[48] Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature, 1753, DPV IX, p. 84 ; c'est nous qui soulignons.
[49] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 289 ; Paul Janet, Les Causes finales, ouvr. cité, p. 245, « tout ordre suppose une fin ; et le principe même de l'ordre, c'est la fin » ; Voltaire, DP, article « Fin, causes finales », V, t. XXXVI, p. 117-120.
[50] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 19 r, « “l'âme est la source de la vie, si elle n'est pas la vie elle-même.” Les raisonnements ont été reproduits par Descartes & Leibnitz », transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 8 février 2010 ; Joseph-Marie de Gérando, Histoire de la philosophie moderne, à partir de la renaissance des lettres jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, 2e édition, Ladrange, 1847, p. 68 et p. 73.
[51] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 74, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, consulté le 2 mars 2010.
[52] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 32 v, transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 2 mars 2010 ; Charles Renouvier, Manuel de philosophie moderne, ouvr. cité, p. 179. L'auteur parle de « méthode atomistique vague », sans évoquer la Monadologie.
[53] Leibniz, Éclaircissement du nouveau système de la commnunication des substances, GP IV, p. 496.
[54] Dossiers de Bouvard et Pécuchet, cote g 226 6, f° 14 v, « pr Leibnitz : l'esprit & le corps [la matière = ajout supra linéaire] sont solitaires & si bien indépendants qu'il les appelle monades. s'ils ont qque rapport, c'est en vertu d'une harmonie préétablie comme seraient deux pendules bien réglées d'accord. La vérité est que les deux termes influent l'un sur l'autre. » Transcription réalisée par Atsushi Yamazaki, site consulté le 5 février 2010 ; Jean.-Philibert Damiron, Cours de philosophie, tome I, Psychologie, Hachette, 1831-1836, p. 325-326 : « L'esprit et le corps sont deux monades ; [...] et s'ils ont quelque rapport, ce n'est que cette sorte d'harmonie qui fait que deux causes, en se déployant, produisent leurs actes en même temps. Ce sont deux montres qui marquent ensemble et à chaque moment la même heure ; il n'y a point là de connexion, il n'y a que coïncidence. » L'auteur mentionne l'influence dans la suite du texte comme un fait d'expérience.
[55] Leibniz, É claircissement du nouveau système de la commnunication des substances, P.S., 1696, GP IV, p. 498-499.
[56] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 296.
[57] Voltaire, DP, article « Matière », V, t. XXXVI, p. 344.
[58] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité, p. 401. Sur le scepticisme des Lumières, on se référera à Jean-Paul Dumont, Le scepticisme et le phénomène, Vrin, seconde édition, 1985, p. 59-66.
[59] Leibniz, De rerum originatione radicali, GP VII, p. 302, traduction française, ouvr. cité, p. 169.


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