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Une lettre quasi inédite de Flaubert

Lettre de Flaubert au Père Didon, 26 novembre [1878] et réponse du Père Didon à Flaubert, 2 décembre [1878]

par Éric Le Calvez

 

Ce titre peut paraître surprenant ; soit une lettre est inédite, soit elle ne l’est pas. Il s’agit d’une lettre au Père Henri Didon datée du 26 novembre 1878 ; or on ne possède encore aucune lettre de Flaubert au prédicateur. Elle a en fait été publiée par le Père Stanislas Reynaud, en 1904, dans la biographie qu’il a écrite sur Didon, peu de temps après sa mort[1], non pas de manière intégrale, mais presque ; Reynaud déclare en effet qu’elle est « beaucoup trop longue » pour pouvoir être citée « en entier » (p. 170), néanmoins il en donne de larges extraits. Le Père Didon, de l’ordre dominicain des Frères prêcheurs, après avoir été professeur à Saint-Maximin, a commencé à prêcher ; il est assigné à Paris en 1865 (mais se rend auparavant à Londres et en Belgique) puis à Nancy jusqu’à la guerre franco-prussienne, avant de revenir à Paris (il prêchait aussi dans d’autres villes, dont Aix-les-Bains, Marseille, Toulon, Lille, et rencontrait beaucoup de succès). Il a publié de nombreux volumes, dont L’Enseignement supérieur et les Universités catholiques (1876) et La Science sans Dieu (1878). Fin 1879, ses conférences de Saint-Philippe du Roule sur le divorce font scandale, mais il les réunit en volume et publie ainsi, en 1880, Indissolubilité et divorce, tandis que son prêche sur la réconciliation du catholicisme avec la société moderne lui vaut d’être dénoncé auprès des Dominicains car il « parlait en tribun et non en apôtre » et « au lieu de convertir les incroyants, il les confirmait dans leur incrédulité parce qu’il n’avait pas l’esprit de l’Évangile » (Reynaud, p. 198). Il s’exile alors à Corbara, en Corse, et après de nombreux voyages reviendra à Paris en 1883 et recommencera à donner des conférences, puis sera établi à Arcueil ; il fondera peu avant sa mort subite en 1900 l’externat Saint-Dominique.

Le Père Didon apparaît pour la première fois dans la Correspondance de Flaubert dans une lettre à Edma Roger des Genettes[2] du 1er mai 1874, où Flaubert lui écrit : « Votre ami, le père Didon, est, à ce qu’il paraît, au nombre de mes admirateurs »[3]. Didon est ensuite mentionné une vingtaine de fois dans la Correspondance, dans des lettres à Edma Roger des Genettes et à sa nièce Caroline, car Caroline suivait ses prêches passionnément et l’appréciait beaucoup ; elle l’avait rencontré par l’intermédiaire de Flavie Vasse de Saint-Ouen et raconte dans ses Heures d’autrefois : « C’est sur son conseil que je vis le célèbre Père Didon car elle ne se trouvait plus de force à me soutenir et tenait à ce que j’eusse une vigoureuse main pour me soutenir. Pauvre amie ! Combien n’a-t-elle pas regretté d’avoir contribué à me donner cet ami ! »[4]. En 1879, Caroline peint son portrait mais finalement ne le trouve pas assez bon pour qu’il soit exposé au Salon[5]. Antoine Albalat avait rencontré Didon dans le salon que tenait Caroline à la villa Tanit d’Antibes et il écrit que « sa modernité, ses cigares, les hommages féminins dont il s’entourait pourront peut-être impressionner fâcheusement les personnes anticléricales. Ceux qui connaissent de plus près le monde ecclésiastique n’auront aucune répugnance à concilier cette absence de préjugés avec les sentiments d’un Christianisme sincère »[6].

Didon admirait Flaubert, qui le voyait lors de ses séjours parisiens[7] et le considérait comme son ami, malgré des réserves bien prévisibles ; il déclare ainsi à Edma Roger des Genettes dans sa lettre du 12 janvier 1878 : « C’est un homme aimable. ‒ Et même très aimable. Mais c’est un prêtre. »[8] Vers la fin de la même année, Didon lui envoie son livre sur La Science sans Dieu. Conférences (Didier et Cie, 1878), et Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes le 22 décembre 1878 : « Le p[ère] Didon m’a envoyé son livre. Je lui ai répondu par quatre pages d’écriture serrée. On a beau dire (et on aura beau faire) l’abîme est infranchissable. ‒ Les deux pôles ne se toucheront jamais, la sottise est de croire qu’un des deux doit disparaître. »[9] Voici donc les extraits de la lettre en question publiés par le Père Reynaud[10] (notons qu’il publie aussi, à propos du même volume de Didon, une lettre de Cuvillier-Fleury et une autre d’Alexandre Dumas fils) ; l’orthographe a peut-être été modifiée, mais la ponctuation semble avoir été respectée : on y trouve notamment les nombreux tirets chers à Flaubert (même après des virgules) ainsi que des virgules mal placées, ou qui manquent, ce qui est fréquemment le cas dans ses lettres ou dans ses brouillons.

 

« Mon Révérend,

Vous vous attendez, n’est-ce pas, à ce que je vais vous parler sincèrement, vous dire ma pensée pleine et entière. ‒ Donc, je commence, en vous priant d’avance, d’excuser l’imbécile et de pardonner au pécheur. – Le sous-titre Conférences me gêne ; car, tel passage qui dans le livre me choque, m’eût semblé excellent dans le discours. Les deux arts sont des exigences opposées[11]. Cette réserve admise, je vous suis page par page, n’ayant point la prétention de faire une critique de votre œuvre.

 

Introduction. – Vous vous étonnez qu’on ait posé tant de questions qui ne sont pas résolues[12]. Mais pourquoi voulez-vous que nous les résolvions plutôt que nos ancêtres ? Le XIXe siècle ne les a pas inventées ; elles sont aussi durables que l’humanité[13]. Il les déplace, les rajeunit, sous d’autres noms. Rien de plus, rien de moins. – Page XI. – La passion dit : guerre au capital, mais non ! Toutes les sectes socialistes (sauf Proudhon peut-être avec sa théorie de l’échange), loin de vouloir détruire le capital, le réclament pour l’état et la communauté, – ce qui est très différent[14]. – Page XVIII. – Les républiques démocratiques intolérantes : Elles ne sont pas intolérantes en Amérique. – Page XXI. – Le jour où la question politico-religieuse sera pratiquement résolue, où la Croix, aux mains des pontifes, s’imposera comme un frein pratique… sera un des plus splendides. Mais cela s’est vu, au temps de Grégoire VII. La papauté, au moyen âge, s’imposait comme un frein ! – Page XLI, Expérimenter, est-ce le dernier mot de l’homme ? Non, sans doute, mais la Science, pour rester la science et n’être pas la foi, doit récuser les procédés qui ne sont pas les siens, tant qu’elle reste sur son terrain. Elle en sort, dès qu’elle affirme ou dès qu’elle nie la cause. Je ne dis pas que ce soit la science complète, la vraie science mais c’est telle science. – Aussi, je vous approuve complètement, quand vous reprochez aux sciences expérimentales d’avoir leur métaphysique. Elles pourraient vous répondre : Tu veux m’imposer la tienne ! Page XLIV. – Génération livrée sans frein à la culture des mathématiques. C’était vrai, il y a quarante ans ! quand l’école polytechnique était le rêve de toutes les mères pour leurs fils, mais, Dieu merci, ce ne n’est plus. On verse maintenant du côté de la Physiologie… trop peut-être ! Mais c’est une revanche du fait contre l’idée, de la nature contre l’abstraction. Le culte de la mathématique, a eu, je crois une influence pernicieuse. Si, au lieu de marcher dans la voie de Descartes, la France eût suivi celle de Bacon, nous n’aurions pas eu, entre autres choses, l’abominable poésie (ou plutôt l’absence de poésie) du XVIIIe siècle, ni l’idéalisme de Jean-Jacques qui nous a dotés de la Terreur. La rage de l’idéal en politique, bouche l’entendement, empêche de voir la réalité, le possible, le vrai, et n’est pas moins une cause de stérilité dans les arts. Je ne parle pas contre l’idéal bien entendu…[15]

 

Conférence I. Le Positivisme. – Le reproche que je lui adresse est plus sévère que tous les vôtres, car il me semble, à moi infirme, que le positivisme est une blague, un mot inventé comme celui de réalisme et de naturalisme, uniquement, pour faire de l’effet[16]. Comme si avant A. Comte, l’observation n’avait pas été préconisée dans les sciences. A. Comte était un odieux théocrate[17]. Il soumet toutes les œuvres de l’esprit à la direction de prêtres (les prêtres positivistes, bien entendu), s’agenouille devant M. de Maistre, veut qu’on commence l’éducation des enfants par l’algèbre (doux lait de nourrice !)[18] Et la liste des classiques qu’il recommande, c’est du joli !

 

Conférence II. Le Matérialisme. Sur les matérialistes, du reste, le triomphe est facile et j’admets tous vos arguments. – Quant aux conseils pernicieux du matérialisme, concedo, mais rarement on se conduit d’après des conseils. Les hommes les plus purs ont professé des maximes déplorables. Tel qui se croit épicurien s’est conduit toute sa vie en stoïque, et l’inverse…[19]

 

Conférence IV. Scepticisme, p. 134. – On croit à la matière[20]. Le sceptique n’y croit pas, car il se demande, qu’est-ce que la matière ? question que le matérialisme et le spiritualisme ne se posent même pas, étant eux, bien persuadés de connaître absolument la matière et l’esprit. – P. 144, il ne saurait y avoir place pour le scepticisme. Pardon ! le scepticisme vivra, tant qu’il y aura des hommes, privés tout à la fois de croyance religieuse et de la rage de dogmatiser[21]. P. 152. Croire est un don de Dieu. Cependant vous lui faites un crime à ce pauvre sceptique de ce qu’il n’a pas reçu la grâce. Qu’il prie pour l’obtenir ! mais pour prier, il faut déjà avoir la foi. Vous êtes-vous déjà demandé, vous, homme de foi, quel intérêt on peut avoir à être sceptique, tandis qu’on en a toujours un à être matérialiste ou spiritualiste ?

 

Conférence V. Athéisme pratique, p. 210. – Oui, j’entrevois comme vous, dans un avenir prochain une époque de hideuse grossièreté[22]. Mais après le brouillard, le soleil ![23]

 

Conférence VII[24]. P. 263 et suivantes. Fort beau ![25] – P. 276. L’univers a été posé comme imparfait. Qu’en savez-vous ? Imparfait au point de vue de l’homme, mais quelles lumières a-t-il pour critiquer les œuvres de Dieu ? – P. 290. La notion de Dieu pâlit. Au contraire, elle s’étend. Nous avons de la cause, malgré nous, sans théologie, sans métaphysique, une idée plus grande et moins anthropomorphique que jamais. En finir avec Dieu : exagération d’orateur. Personne n’a jamais été assez idiot pour dire : je vais en finir avec Dieu.

 

La longueur de ce papier vous prouvera, mon Révérend, le cas que je fais de vous. Nous recauserons de tout cela cet hiver[26]. En attendant, je vous serre la main cordialement.

Votre très affectionné,

 

G. Flaubert

 

Croisset, mardi 26 novembre »

 

Cette lettre incomplète est d’autant plus importante qu’elle résume de nombreuses idées de son auteur en matière de religion, de politique mais aussi de sciences, tous sujets sur lesquels Flaubert a certes déjà beaucoup écrit mais qui sont encore d’actualité, pour lui, car il est alors en train d’écrire Bouvard et Pécuchet et de préparer son huitième chapitre (sur la philosophie), qui sera suivi du chapitre IX sur la religion. Comme le Père Reynaud ne cite pas ses sources, on ne peut savoir où se trouve cette lettre de Flaubert. Il est certain que Reynaud a eu accès aux papiers du Père Didon peu après sa mort (son ouvrage est achevé en 1903), car il était l’un de ses proches (il s’est même rendu avec lui en Orient) ; il écrit ainsi, à propos d’une des nombreuses lettres qu’il publie : « le P. Didon écrivit au Révérendissime Maître général une lettre très respectueuse, dont il garda le double et que nous avons sous les yeux » (p. 221) ; sans doute a-t-il eu aussi sous les yeux d’autres lettres de Flaubert.

Par un curieux hasard, Yvan Leclerc a découvert tout récemment (avril 2014) dans les archives de la Bibliothèque municipale de Grenoble[27] la réponse qu’envoie le Père Didon à Flaubert le 2 décembre (inédite aussi, puisqu’on ne possède pas de lettre de Didon à Flaubert), accidentellement placée au milieu de lettres à Caroline Commanville. Yvan Leclerc m’en a aimablement communiqué la transcription[28], que voici :

 

« Mon cher Maître,

 

Quatre grandes pages de franche critique : voilà qui est généreux. Merci d’avoir été pour un débutant comme moi, vous un vétéran et un maître – merci d’avoir été si bon prince.

Il me semble que sur bign der xoints, malgré la diversité et quelquefois la contrariété des mots, nous pensons / (f° 140 v°) de même. Vous avez un petit faible pour les sceptiques : vous me demandez si j’ai songé quelquefois à l’intérêt qu’on pourrait avoir à l’être.

Oh… l’intérêt… il n’en faut jamais parler, quand il s’agit de convictions supérieures. La pensée est au-dessus de ça : mais je voudrais savoir comment vous, grand artiste qui croyez à votre art, qui croyez à l’Idéal, qui croyez à vos puissants effets, vous n’étendez pas cette foi profonde aux / (f° 141) choses que la Science démontre et que la philosophie conçoit.

Nous causerons de cela, puisque vous m’y conviez – cet hiver. Et puis, je vous demande de m’instruire un peu dans cet art magistral qui sait exprimer l’Idéal invisible sans trop l’amoindrir et le voiler.

J’ai le goût du beau ; je comprends la puissance de la parole écrite ou parlée : vos conseils achevant mon éducation artistique ; j’y compte.

Laissez-moi vous serrer la main / (f° 141 v°) avec la plus franche cordialité.

 

F. H. Didon

 

Paris, 2 décembre 1878 »

 

C’est la seule lettre de ce fonds qui ne soit pas adressée à Caroline. On remarquera que Didon retient surtout le scepticisme de Flaubert, utilisant et soulignant trois fois le verbe croire, pour bien lui montrer qu’il croit quand même à quelque chose. En tout cas, Flaubert n’a pu qu’être touché de lire que le prédicateur aime le « beau » et lui demande des conseils pour son « éducation artistique ». Espérons que la correspondance entre Didon et Flaubert, toujours inédite et dont on ne connaît pas encore la localisation, sera retrouvée quelque jour.

 

NOTES

[1] Père Stanislas Reynaud, Le Père Didon. Sa vie et son œuvre, Perrin et Cie, 1904.
[2] Que le Père Didon considérait comme une « seconde mère » (Reynaud, p. 68), voire sa « mère adoptive » (ibid., p. 141). Le Père Reynaud publie dans son volume plusieurs lettres que Didon lui a adressées.
[3] Correspondance, éd. Jean Bruneau, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. IV, 1998, p. 793.
[4] Caroline Franklin Grout, Heures d’autrefois (Mémoires inédits). Souvenirs intimes et autres textes, éd. Mathieu Desportes, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 1999, p. 59. Caroline a correspondu avec Didon, et cette correspondance a été publiée sous le titre Lettres du R.P. Didon à Madame Caroline Commanville, Plon, 2 vol., 1930.
[5] Voir par exemple la lettre de Flaubert à sa nièce Caroline du 25 mars 1879, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, t. V, 2007, p. 589.
[6] Souvenirs de la vie littéraire, Arthème Fayard et Cie, 1921, p. 273.
[7] Didon se rend aussi à Croisset en août 1879, voir Correspondance, t. V, p. 693.
[8] Correspondance, t. V, p. 347.
[9] Ibid., p. 480.
[10] Le Père Didon. Sa vie et son œuvre, op. cit., p. 170-175.
[11] Idée chère à Flaubert que de ne pas mélanger écriture et discours ; l’oralité est essentielle chez lui (c’est même par elle qu’il en vient à la littérature, écoutant les histoires qu’on lui lit), mais c’est surtout pour lui permettre de polir son écriture (tester les rythmes, chasser les répétitions et les assonances) et non parce qu’il « écrit » des « discours ».
[12] Voici les questions que souligne Didon : question de la paix, question sociale, question de la liberté, question politique, question économique, question de l’enseignement, question religieuse (p. VII –X), la plus profonde étant d’après lui la question « entre la science moderne expérimentale enivrée de ses conquêtes, exaltée par ses progrès, acclamée par l’opinion qu’elle maîtrise, et la foi religieuse attardée dans une alliance stérile avec la science erronée ou insuffisante des anciens » (p. X). La science expérimentale intéressait beaucoup Didon, qui avait suivi les cours de Claude Bernard au Collège de France et au muséum d’Histoire naturelle pour la comprendre (Reynaud, p. 151).
[13] Flaubert critique ici l’égocentrisme de ses contemporains, dont fait preuve Didon.
[14] Flaubert connaissait bien les thèses socialistes, qu’il avait étudiées, entre autres, quand il préparait L’Éducation sentimentale ; on pense à Sénécal, qui a lu « la lourde charretée des écrivains socialistes » (L’Éducation sentimentale, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Flammarion, « GF », 2013, p. 207), et à telle lettre à Amélie Bosquet : « Comme tous ces gens-là me pèsent ! Quels despotes ! et quels rustres ! Le socialisme moderne rue ld xion. Ce sont tous bonshommes enfoncés dans le Moyen Âge et l’esprit de caste » (Correspondance, éd. Jean Bruneau, t. III, 1991, p. 400) ; Flaubert les réutilise dans le sixième chapitre de Bouvard et Pécuchet, à propos de la politique.
[15] Les points de suspension indiquent que le Père Reynaud coupe ici la lettre, et on ne peut savoir si c’est de beaucoup, mais il est possible que oui : en effet la dernière remarque de Flaubert concerne la page 44 de l’introduction, qui en comporte 92.
[16] Idée chère à Flaubert, que l’on retrouve souvent dans la correspondance, le refus des écoles s’apparente chez lui au refus du dogme : « Comment peut-on donner dans des mots vides de sens comme celui-là : “Naturalisme” ? Pourquoi a-t-on délaissé ce bon Champfleury avec le “Réalisme” qui est une ineptie de même calibre, ou plutôt la même ineptie ? » (lettre à Guy de Maupassant, 25 décembre 1876, Correspondance, t. V, p. 154).
[17] Voir la lettre que Flaubert envoie à Louis Bouilhet de Damas, alors qu’il vient de lire l’Essai de philosophie positive : « Il m’a été prêté par un catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien… etc. J’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. Je ne m’étais du reste pas trompé. – Il y a là-dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque » (Correspondance, éd. Jean Bruneau, t. I, 1973, p. 679).
[18] Flaubert est bien placé pour en parler, lui qui s’est chargé de l’éducation de sa nièce ; Caroline raconte dans ses Souvenirs intimes : « ma grand-mère m’avait appris à lire, à écrire ; lui se réservait l’histoire et la géographie. Il trouvait inutile d’étudier la grammaire, prétendant que l’orthographe s’apprenait en lisant et qu’il était mauvais de charger d’abstractions la mémoire d’un enfant », Heures d’autrefois, op. cit., p. 149. On peut penser au chapitre X de Bouvard et Pécuchet, sur l’éducation : « Bouvard tâcha d’apprendre le calcul à Victorine. Quelquefois, il se trompait ; ils en riaient l’un et l’autre » (Bouvard et Pécuchet, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Flammarion, « GF », 2008, p. 364 ; voir aussi p. 368 : « Sa sœur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de Pythagore. Mlle Reine lui montrait à coudre – et quand elle marquait du linge, elle levait les doigts si gentiment que Bouvard, ensuite, n’avait pas le cœur de la tourmenter avec sa leçon de calcul »). Notons que Flaubert met Didon à contribution quand il prépare ce chapitre, demandant qu’il lui envoie « ce qu’il a, le plus promptement possible » (Correspondance, t. V, p. 803).
[19] Nouvelle coupure de la lettre de Flaubert, qui contenait sans doute des commentaires à propos de la troisième conférence, intitulée : « Le panthéisme athée ».
[20] Selon Didon, « On croit à la matière, on doute de l’âme ; on croit aux phénomènes qui accusent les lois générales de l’univers, on doute de Dieu qui a fait l’univers » (p. 134).
[21] Flaubert exprime ici sa haine bien connue pour le dogme : « Ce qui m’indigne ce sont ceux qui ont le bon Dieu dans leur proche et qui vous expliquent l’incompréhensible par l’Absurde. Quel orgueil que celui d’un dogme quelconque ! » (Correspondance, t. V, p. 564). Dans ses Souvenirs intimes, Caroline résume ainsi le scepticisme de son oncle : « Païen par ses côtés artistiques, il était, par les besoins de son âme, panthéiste. […] Il aimait à répéter avec Montaigne, ce qui était peut-être le dernier mot de sa philosophie, qu’il fallait s’endormir sur l’oreiller du doute » (op. cit., p. 160). L’importance de ce scepticisme se retrouve dans le chapitre IX de Bouvard et Pécuchet. Quand les deux bonshommes se mettent à étudier la religion, des questions embarrassantes se posent, et le conseil de l’abbé Jeufroy, « Adorons sans comprendre » (p. 329), n’est pas pour leur plaire. L’apogée est sans doute lors de la dispute de Pécuchet et Jeufroy sous la pluie, à propos des martyrs (p. 335-339), qui cause à Pécuchet une « malveillance antireligieuse » (p. 339) et la conclusion du chapitre sera, quand ils voient Marcel, leur domestique, prier de manière extatique : « Qu’importe la croyance ! Le principal est de croire » (p. 354).
[22] Vision du futur avec « l’athéisme pratique » pour Didon : « Il y a quelque chose qui est plus fort que la peur servile et lâche, plus fort que tout ce qui l’exploite, c’est l’âme humaine déchaînée. Or, il arrive un moment, et nous l’avons vu, et les peuples qui nous ont précédés l’ont vu, d’exaspération formidable où rien ne peut tenir, où toutes les rives sont emportées, où tout ce que vous croyiez puissant est brisé : le flot terrible monte, irrésistible » (p. 212) ; on croirait lire une allusion à L’Éducation sentimentale, qui dans la représentation des journées de février 1848 (III, 1) a montré ce flot métaphorique en action, notamment dans la scène du sac des Tuileries (p. 389-392).
[23] Le Père Reynaud n’indique pas de coupure ici par des points de suspension ; il est donc possible que Flaubert n’ait rien trouvé à commenter sur la sixième conférence, malgré son titre prometteur : « L’existence de Dieu ». Notons que Flaubert fait preuve ici d’un optimisme que l’on lit rarement sous sa plume pendant les dernières années de sa vie.
[24] Flaubert n’indique pas le titre de cette septième et dernière conférence : « La connaissance rationnelle de Dieu ».
[25] Voici quelques passages qui ont pu attirer Flaubert dans ces pages, et où il a pu se reconnaître : « Quelque agités que vous ayez pu être, il vient une heure où, malgré vous, vous n’êtes plus préoccupés par les affaires du monde qui vous lassent, ni séduits par ses plaisirs qui vous énervent, ni entraînés par son tourbillon qui vous rejette comme une épave brisée » (p. 263) ; « Alors, l’Invisible vous tourmente, parle à vos esprits, perce votre cœur come un aiguillon empoisonné ; des rêves inassouvis se remuent dans votre âme ; vous vous sentez entraînés par un mouvement irrésistible au-delà de toute réalité créée, et vous dites, comme Descartes, ce mot admirable, le plus profond et le plus poignant qu’il soit donné de recueillir dans le secret de la conscience où tant de voix s’élèvent : “Je sens que je suis une chose imparfaite et changeante, qui aspire sans cesse vers ce qui est parfait et ne change pas” » (p. 264).
[26] C’est-à-dire, quand Flaubert se rendra à Paris.
[27] Lettres du Père Didon à Caroline Commanville, BM de Grenoble, R 8792 Rés, 4 volumes. Pour la lettre, volume I (20 juillet 1874 – 28 décembre 1880), folios 140-141. Le Père Didon en parle à Caroline : « J’ai écrit à votre oncle une petite lettre en remerciement de la longue sienne ; vous en a-t-il parlé ? » (lettre du 10 décembre 1878, Lettres du R.P. Didon à Madame Caroline Commanville, op. cit., t. I, p. 48).
[28] Reproduite ici avec l’autorisation de l’Ordre des Prêcheurs, Province de France.


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