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Salammbô, un nom de l’espace

Solène Lejosne (2015)

 

Si je demandais à un amateur de belles-lettres quelques mots au sujet de Salammbô, je m’attendrais à entendre parler de l’œuvre de Flaubert, d’une manière[1] ou d’une autre[2], de la peinture méticuleuse de la guerre entre Carthage et ses mercenaires barbares ; « des cruautés sans exemple, même en ces âges cruels »[3] ; des lions, crucifiés sur la route de Sicca ; de la scène de lente agonie barbare, dans le piège du défilé de la Hache ; de Salammbô, la vaporeuse, la fille d’Hamilcar, l’amour impossible du valeureux Mathô ; de Spendius, le malin ; de la réception critique de l’œuvre, sans doute. Mais pour une poignée de scientifiques, Salammbô renvoie curieusement à un tout autre monde : le monde de la physique spatiale, et en particulier le monde des ceintures de radiation.

Les ceintures de radiation

À la fin des années cinquante, des compteurs Geiger embarqués à bord de satellites placés en orbite autour de la Terre relèvent des mesures extrêmement élevées de rayonnements ionisants avant de saturer. James Van Allen et son équipe sont les premiers à en déduire que « l’espace est radioactif ! »[4]. Ils baptisent cette gigantesque bouée de particules chargées qui entoure la Terre sur plusieurs dizaines de milliers de kilomètres « ceintures de Van Allen », ou plus humblement, « ceintures de radiation ».

À l’heure actuelle, plusieurs milliers de satellites artificiels circulent dans cette zone. Ce sont pour la plupart des satellites de télécommunications, des satellites d’observation, ou encore des satellites de positionnement comme ceux du système GPS. Ces satellites courent d’importants risques de panne, car les particules chargées naturellement présentes dans l’espace sont capables de créer des dégâts dans la matière qu’elles traversent[5]. Il est donc nécessaire de bien connaître les ceintures, d’évaluer et d’anticiper leur comportement afin de minimiser les risques encourus.

Le problème, c’est que même si les satellites sont nombreux, relativement peu sont équipés d’instruments capables de mesurer l’espace qui les environne; si bien que plus de cinquante années après leur découverte, les ceintures restent mal connues et mal comprises. C’est pourquoi la NASA a mis en orbite en 2012 les deux satellites de la mission Van Allen Probes, une mission qui, comme son nom l’indique, est entièrement consacrée à l’étude des ceintures de Van Allen[6].
 

 

 

Logo de la mission Van Allen Probes sur lequel figure une représentation artistique des ceintures de radiation accompagnée de l’orbite des satellites jumeaux.

Salammbô de l’espace

Pour une poignée de scientifiques, moi comprise, Salammbô c’est avant tout le nom donné à un outil de représentation des ceintures de radiation. D’habitude, les productions scientifiques sont identifiées par le biais d’acronymes[7], mais Salammbô échappe à la règle. La filiation entre le code scientifique et l’œuvre de Flaubert est revendiquée ; mais la liberté est laissée à chacun de donner un sens à cette filiation[8]. En parcourant quelques critiques de Salammbô, je remarque que l’on n’hésite pas à parler de la « science acquise » par Flaubert pour faire de Carthage « la plus étonnante restauration architecturale qui se soit faite ». On compare également son approche avec celle de l’anatomiste Georges Cuvier, « qui recomposait un monstre antédiluvien d’après une dent, un fragment d’os, moins que cela, une trace de pas figée sur le limon des créatures disparues, et à qui plus tard la découverte du squelette donnait raison »[9]. Et je constate que le projet de Flaubert est somme toute un travail de modélisation scientifique : il a tout d’abord collecté le maximum d’informations (il a « dépouillé toute l’histoire antique »[10]), avant d’en faire la synthèse, et de compléter son tableau « avec une logique érudite »[11], afin d’aboutir à une représentation d’une réalité jugée satisfaisante, de sorte que « si les Carthaginois n’ont pas été tels que nous les montre M. Flaubert, ils ont eu tort »[12]. Dans le cas des ceintures de radiation, la méthode adoptée est similaire. Même si nous disposons de quelques satellites de mesures, il n’est pas possible d’observer tout ce qu’il se passe partout et tout le temps. Il est donc nécessaire d’interpoler et d’extrapoler à partir d’informations parcellaires afin de restituer une image cohérente de d’ensemble des ceintures. C’est là tout l’art du modèle scientifique, et « ni vous ni moi ne pouvons nous permettre de dire que l’auteur de Salammbô a forcé ou atténué sa peinture. Il nous faudrait peut-être, à nous comme à lui, une dizaine d’années consacrées à en étudier l’objet et les moyens »[13].

 

Faire un modèle scientifique, c’est donc dresser une image, c’est imaginer. Avec Salammbô, un lien se tisse, entre la littérature et la physique, entre les arts et les sciences. Je conçois que l’on puisse se montrer réticent à l’idée d’une telle alliance, que l’on puisse la trouver tirée par les cheveux voire franchement contre-nature, car comme beaucoup au cours de mon éducation j’ai été mise face à ce choix : les sciences ou les lettres ? – Et il a bien fallu choisir un camp ! Mais je suis convaincue qu’il s’agit là d’un faux dilemme car après tout, les sciences et les arts ne sont que deux incarnations d’un même processus : la créativité humaine[14].

 

 

Solène Lejosne : une autre Salammbô, par François Lapèlerie

 

Lire cette page dans une thèse de physique intitulée Modélisation du phénomène de diffusion radiale au sein des ceintures de radiation terrestres par technique de changement d’échelle (p. 16) est assez surprenant pour demander à son auteur ce qu’elle pense de Salammbô. Sollicitée, l’auteur, Solène Lejosne a écrit le document ci-dessus « Salammbô, un nom de l’espace ».

Biographie de Solène Lejosne

Après le lycée Henri IV en 2003 et l’École polytechnique (X 2006), Solène Lejosne découvre le monde de la physique spatiale durant l’été 2009 à l’occasion d’un stage de trois mois sur les aurores boréales à Kiruna en Suède. Orientant ses études dans cette direction, elle fait une thèse[15] avec le CNES (Centre National d’Études Spatiales) et l’ONERA (Office National d’Études et de Recherches Aérospatiales) à Toulouse. Elle travaille sur la physique développée pour décrire les ceintures de radiation de la Terre : dans sa thèse, elle contribue à l’amélioration de l’outil Salammbô et instaure une collaboration avec l’un des pionniers du domaine, J.G. Roederer[16]. À présent, en postdoc à l’Université de Californie à Berkeley, elle cherche à comprendre les mécanismes qui peuvent accélérer les particules des ceintures de radiation et/ou les pousser dans l’atmosphère – ce qui peut donner naissance à des aurores boréales ! Elle fait partie des équipes de recherche de la mission Van Allen Probes et reste en lien avec la mission THEMIS de la NASA.

Lorsqu’elle n’étudie pas l’espace, elle reste dans les basses couches de l’atmosphère où elle aime apprendre à voler, avec 700 sauts en parachute à son actif.

 

 

 

NOTES

[1] Monique Montagne, « Étudier Salammbô en classe de 2nde »
http://flaubert.univ-rouen.fr/pedagogie/salam2nd.php
[3] Sainte-Beuve, Le Constitutionnel, 8 décembre 1862
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/salammbo/sal_sai1.php
[4] Jean-Claude Boudenot, L’environnement spatial, PUF, 1995, p. 19, 26-29
http://users.unimi.it/~djeser/CeinturesRadiationTEXTeTEST.pdf
[5] Bourrieau, J., David, J.-P., et L. Lévy, Environnement spatial, 2008, notes de cours
[6] Présentation de la mission Van Allen Probes
http://fr.wikipedia.org/wiki/Van_Allen_Probes
[7] Calvin and Hobbes, scientific names, Bill Watterson
http://spainhour83.tripod.com/calvin_hobbes/C_H_3.gif
[8] T. Beutier, Modélisation tri-dimensionnelle pour l’étude de la dynamique des ceintures de radiation, thèse de doctorat – ENSAE, 1993.
[9] Théophile Gautier, Moniteur officiel, 22 décembre 1862
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/salammbo/sal_gau2.php
[10] Ibid.
[11] H. Fournier, Revue du mois littéraire et artistique, t. III, décembre 1862, Lille, p. 105-106.
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/salammbo/sal_four.php
[12] Ibid.
[13] Georges Sand, La Presse, 27 janvier 1863
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/salammbo/sal_san.php
[14] Mae Jemison, Teach arts and sciences together (sous-titres en français disponibles), 2002
http://www.ted.com/talks/mae_jemison_on_teaching_arts_and_sciences_together#t-623418
[15] Solène Lejosne, Modélisation du phénomène de diffusion radiale au sein des ceintures de radiation terrestres par technique de changement d’échelle, ISAE, 2013
http://depozit.isae.fr/theses/2013/2013_Lejosne_Solene_D.pdf
[16] Dynamics of Magnetically Trapped Particles, Foundations of the Physics of Radiation Belts and Space Plasmas, Springer, Astrophysics and Space Science Library, Vol. 403, Roederer J.G. and Zhang, H., 2nd ed., 2014
http://www.springer.com/astronomy/extraterrestrial+physics,+space+sciences/book/978-3-642-41529-6


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