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« Mon affaire est une affaire politique » :

la Revue de Paris et le procès de Madame Bovary

 

 

Guillaume COUSIN
CEREdI
Université de Rouen

 

 

1857 : année de toutes les ruptures, si l’on en croit l’histoire littéraire. C’est en effet l’année de publication en volume de Madame Bovary de Flaubert et des Fleurs du mal de Baudelaire. Au-delà du choc esthétique qu’elles provoquent, les deux œuvres sont liées par leur convocation devant la justice. Flaubert et Baudelaire comparaissent devant la 6e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le premier le 29 janvier et le second le 20 août. Les deux écrivains sont accusés d’« outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs », outrage que le procureur impérial Pinard est chargé de démontrer. Mais les rapprochements entre les deux affaires s’arrêtent là. L’on connaît l’issue des deux procès : Flaubert est relaxé et Baudelaire condamné. Contrairement à ce qu’affirme Patrick Née, on ne peut pas parler de « double procès de Madame Bovary et des Fleurs du mal[1] ». D’une part car ce serait nier l’originalité de chaque œuvre ; d’autre part car les intérêts mis en jeu dans le cadre du procès de Madame Bovary dépassent bien plus le cadre de la littérature que ceux en présence dans l’affaire des Fleurs du mal. Le plus souvent, on oublie que l’auteur n’est pas seul sur le banc des accusés : Baudelaire est accompagné de son éditeur Poulet-Malassis et de l’imprimeur Broise ; quant à Flaubert, il est accusé en compagnie de Léon Laurent-Pichat, co-propriétaire-gérant de la Revue de Paris, et de Pillet, imprimeur de la Revue. Et c’est bien parce que la Revue de Paris est portée en justice pour avoir publié Flaubert que le procès met en jeu des éléments extralittéraires essentiels, ce qui n’est pas le cas du procès des Fleurs. Néanmoins, jusqu’à aujourd’hui, cette dimension politique du procès de Flaubert a été plus ou moins reprise par une très grande partie de la critique flaubertienne :

 

René Dumesnil affirme que Flaubert n’aurait pas été inquiété s’il n’avait pas publié dans la Revue de Paris : « la Revue de Paris déplaisait ; d’un débat littéraire, d’un conflit entre hommes de lettres, on fit une affaire correctionnelle qui pouvait entraîner la suppression de ce périodique[2]. » Mais il ne va pas plus loin.

 

Maurice Bardèche parle d’un « procès de tendance[3] » intenté à Flaubert, sans aucune considération pour la politique ou la Revue.

 

Patrick Née affirme que l’attaque politique envers la Revue est un prétexte inventé par Maxime Du Camp : « Maxime Du Camp et toute la rédaction de la Revue de Paris (qui avait convaincu Flaubert que l’attaque contre son œuvre n’était qu’un prétexte à faire tomber une feuille d’opposition) croyaient à la manœuvre sur le fond (par assimilation d’une littérature “indécente” à un courant politique qu’on aurait voulu discréditer)[4] ».

 

Jacques Neefs, dans son édition, mentionne l’existence de plusieurs explications sans trancher : « La confusion devenait complète, entre l’attaque politique contre la Revue de Paris, opposante à l’Empire, le triomphe d’un “ordre moral” obtus (le Second Empire est alors dans une période “autoritaire”), et l’atteinte à la liberté d’une œuvre[5]. »

 

Dans le dossier de l’édition GF, Yvan Leclerc parle de la surveillance de la Revue de Paris par les autorités, mais affirme que ce sont les notes insérées à la demande de Flaubert qui ont attiré l’œil du ministère[6].

 

Gérard de Senneville, dans sa biographie de Maxime Du Camp, affirme que « [le] ministre de l’Intérieur entendait profiter de Madame Bovary pour en finir avec une revue qui l’agaçait[7]. »

 

Dans son édition de Madame Bovary pour la Pléiade, Jeanne Bem reprend l’explication avancée par Yvan Leclerc : « Ce sont probablement les “scrupules” de la Revue de Paris qui ont attiré l’attention du ministère public[8]. » Surtout, elle laisse penser que la cause politique est fantasmée par Flaubert et elle prend les mémoires de Pinard comme source principale : « Il se persuade que l’on en veut à la revue et qu’il n’est qu’un prétexte, alors que le témoignage de Pinard laisse penser que c’est bien au roman et à son auteur que les autorités en veulent[9]. »

 

Michel Winock, dans sa récente biographie de Flaubert, utilise lui aussi l’argument de l’erreur d’interprétation : « Flaubert se trompait en imaginant et en répétant que le pouvoir s’en prenait à la Revue de Paris à travers le “prétexte” de son roman[10]. »

 

On constate, à la lecture de ce passage en revue, que la cause politique n’occupe pas la même place selon les critiques. Quand elle est mentionnée, c’est soit pour être niée, soit pour être liée à la cause littéraire. Cette dernière thèse est la nôtre : il est impossible, dans le cadre du procès de Madame Bovary, d’établir une frontière nette entre politique et littérature. Or, comme l’a dit Yvan Leclerc, « [faire] l’histoire du procès de Madame Bovary suppose qu’on remonte très loin dans la genèse de l’œuvre, au moment où Flaubert commence à l’écrire, un peu avant le coup d’État de Louis Napoléon. Rarement livre aura été composé, publié, lu dans une telle perspective pénale : le roman de Madame Bovary, peut-être parce qu’il est écrit par un ancien étudiant en droit en rupture de codes civil et romanesque, ouvre en lui-même, d’emblée, le procès qu’il va susciter[11]. » Pour comprendre le procès, il faut donc remonter à 1851.

Maxime Du Camp, lien entre Flaubert et la Revue de Paris

L’histoire de Madame Bovary et de son procès est marquée par une coïncidence originelle signifiante : Flaubert commence la rédaction le 19 septembre, au moment même où la Revue de Paris renaît de ses cendres. Le premier numéro est en effet publié le 1er octobre, mais la renaissance de la Revue est décidée dès la mi-août :

Vers le milieu du mois d’août, Louis de Cormenin vint un soir chez moi et me fit part d’une conversation qu’il venait d’avoir avec Théophile Gautier et Arsène Houssaye. Il s’agissait de créer à nouveau la Revue de Paris, qui avait eu jadis un certain succès. Fondée par Véron qui l’avait cédée à Bonnaire, elle eut des fortunes diverses et finit par disparaître. Arsène Houssaye en avait acheté le titre, qu’il adjoignit à celui de L’Artiste, dont il était directeur. J’acceptai tout de suite la combinaison dont Louis me parla ; j’entrai en rapport avec Arsène Houssaye et il fut convenu que lui, Théophile Gautier, Louis de Cormenin et moi, nous devenions, sous certaines conditions, propriétaires du titre […]. On se frappa dans la main et l’affaire fut conclue[12].

Flaubert est d’emblée lié à la Revue car, dans les faits, elle est dirigée par son ami Du Camp, avec qui il a voyagé en Orient entre 1849 et 1851. Mais Flaubert s’interroge sur le fait de publier, la vieille femme hystérique ne veut pas tourner fille publique :

Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde. Parce qu’on me dit de le faire – par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. – Je n’en sens ni le besoin ni l’envie[13].

Surtout, ce que ne veut pas Flaubert, c’est s’abaisser à modifier son texte pour satisfaire à la morale publique. Dans la même lettre, il reproche à Maxime Du Camp d’avoir supprimé « urine » et « qui s’aiment entr’elles » dans son conte indien Tagahor, publié dans la Revue. La réponse de Du Camp est sèche mais garantit à Flaubert un espace de publication s’il le souhaite :

Le jour où tu voudras publier tu trouveras, ce qui n’arrive à personne, ta place prête et réservée. Pas une seconde je ne t’ai séparé de moi dans ma pensée ; j’ai travaillé pour trois, Bouilhet, toi et moi[14].

Il ne reste plus à Flaubert qu’à trouver l’idée pour rédiger l’œuvre à publier. La Tentation de Saint-Antoine n’est alors qu’un ensemble de fragments et, selon Du Camp, provoquerait l’ennui des lecteurs de la Revue. Ce sera donc le roman que Flaubert a commencé le 19 septembre, qui n’en est qu’à ses débuts. En octobre 1852, Flaubert a pris son parti : il publiera le premier roman « qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier[15]. » Entre 1852 et 1856, Flaubert a le temps de constater l’évolution de la Revue de Paris.

La Revue de Paris avant Madame Bovary

Le tome premier de la Revue de Paris, publié le 1er octobre 1851, s’ouvre sur un « Liminaire » signé Théophile Gautier, qui fait de la nouvelle revue un tenant de l’Art pour l’Art. Le Gautier de 1851 est le même que celui d’Émaux et camées, publié l’année suivante. Dans sa correspondance, Gautier laisse déjà entendre une peur de la censure. L’on n’est pas encore sous le Second Empire, mais la presse est déjà strictement surveillée sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, témoin la condamnation de François-Victor Hugo et Paul Meurice en septembre 1851, pour avoir défendu les proscrits dans L’Événement (ils sont alors condamnés à neuf mois de prison ferme). Dans une lettre à Louis de Cormenin, Gautier parle d’un liminaire assagi pour éviter l’empoignade :

À force de discussion la préface de Cromwell [sic] s’est réduite à quatre ou cinq pages neutres, mais assez fermes et assez sobres, et peu empoignables, ce qui est l’important pour un premier numéro. Nous manquons de copie, je crains que nous ne soyons réduits à un plâtras lamartinien pour combler le vide. […] Excepté le Tagahor, je trouve que ce n’est pas assez fulgurant pour la revue du paroxysme. Peut-être vaut-il mieux ne pas casser les vitres tout d’abord[16].

Gautier fait de la Revue un lieu consacré à l’Art à une époque qui ne lui est pas favorable, à tel point qu’il souhaitait mettre à la place du « Liminaire » une ode de Théodore de Banville. Surtout, la Revue est présentée comme un recueil périodique dont le rôle est d’accueillir les nouveaux auteurs :

La jeune génération littéraire trouvera dans la nouvelle Revue de Paris un milieu pour ses essais, ses fantaisies et ses hardiesses. Il n’y a de besogne taillée d’avance pour personne : que chacun écrive selon son génie, son cœur ou son genre, et nous apporte la chose qui lui plaît sans s’inquiéter de la denrée qui se débite le mieux dans le moment à l’étal des éditeurs et des journaux ; l’art se meut dans l’éternité et non dans le temps[17].

Nul doute que Flaubert ne se retrouvât dans cette conception de l’Art, détaché de la médiocrité régnante, opposant à la politique et au matérialisme régnant « un romantisme […] dégagé de toute imitation, une expansion de l’art moderne plus complète, une littérature moins faite avec des livres, plus sentie, plus vécue, pour ainsi dire, empreinte d’un cachet individuel, ne reculant pas devant l’introduction d’éléments nouveaux, même bizarres, cherchant la vérité au-delà du lieu commun où trop souvent l’on s’arrête, ayant les mêmes audaces que la science qui cherche toujours, osant interroger directement la nature au lieu d’aller la consulter aux galeries, mêlant le lyrisme à l’observation pratique, et rendant à la fois le côté intérieur et le côté extérieur[18]. » Le « Liminaire » de Gautier est un texte essentiel pour mieux comprendre l’évolution de la Revue de Paris, et les déceptions successives de Flaubert. Ce texte, bien que « peu empoignable », est d’une grande puissance d’idées. Madame de Balzac, à la lecture du texte, écrit une lettre très intéressante pour nous à Armand Dutacq, directeur du Siècle, concurrent républicain de La Presse d’Émile de Girardin :

J’ai la Revue de Paris – cela ne peut pas se soutenir – la préface de Gautier est détestable – c’est le Proud’hon de la littérature – il veut mettre l’anarchie dans l’art !! c’est à révolter tous ceux qui ont du bon sens – Tout cela entre nous car je ne veux pas me faire d’ennemis. J’en ai assez comme cela[19].

Ce texte est d’autant plus intéressant qu’il met en lumière une réalité de l’époque : il est impossible de faire de la littérature sans que celle-ci ne soit analysée à la lumière de critères politiques. L’ouverture à toute forme de littérature revient d’emblée, pour certains lecteurs, à l’affirmation d’une vision anarchiste de l’art et, par extension, de la société. Empoignable, la Revue ne l’est certes pas, mais elle est bien trop libérale pour ne pas éveiller, dès ses toutes premières pages, les soupçons d’un pouvoir aux aguets. On trouve trace d’un projet d’avertissement de la Revue dès le 11 janvier 1854, à propos d’un article de la « Chronique de la quinzaine » signé du pseudonyme Paul Verdun, et portant sur la publication d’un catalogue raisonné de la collection de Laborde et sur la conservation de la Vénus de Milo :

attendu, enfin, qu’il est faux que la Vénus de Milo ait été souillée par des Barbouillages, grattages et replâtrages, et que cette allégation calomnieuse pourrait porter un préjudice grave à l’honneur de l’administration chargée de la garde et de la Conservation de ce chef-d’œuvre[20]

Le 13 janvier, c’est l’usage d’un pseudonyme, celui de Paul Verdun, qui est porté à la connaissance du procureur général, l’usage de tout pseudonyme étant interdit par la loi[21]. Ce signalement donne lieu à un avertissement administratif :

[le Procureur Impérial de la Seine] m’informe qu’il a été prévenu par M. le Directeur de la Sûreté générale que les propriétaires de la Revue de Paris avaient reçu à l’occasion de la contravention sus énoncée, un avertissement administratif, et qu’il n’y avait pas lieu de donner à l’affaire une suite judiciaire.
Dans ces circonstances, le Gérant de la Revue de Paris n’a pas dû être traduit en police correctionnelle[22].

Ce sont, ici, les premiers documents qui attestent de ce qui deviendra par la suite un véritable acharnement à l’encontre de la Revue de Paris. Pourquoi une surveillance si stricte ? Flaubert fournit la réponse dans sa correspondance. Yvan Leclerc a montré le regard de plus en plus critique porté par Flaubert sur la revue de Du Camp :

Avec une joie sombre, il mesure le degré de médiocrité atteint par cette phalange de canailles et de « farceurs à idées » qui vantent les faibles et insultent les forts, se décernent à eux-mêmes des brevets de supériorité, donnent dans les refrains humanitaires et la « haine de l’Art pour l’Art ». À mesure que l’échéance approche, il renâcle comme un cheval rétif devant l’obstacle qu’il sait pourtant devoir sauter : la revue en général, qui seule peut accueillir un inconnu avant le livre chez un éditeur, et la Revue de Paris en particulier où sa place est tenue au chaud. « Toutes les revues existantes sont d’infâmes putains, qui font les coquettes », écrit-il à Louise Colet après dix-huit numéros de la Revue de Paris. Et deux mois plus tard : « Non, sacré nom de Dieu ! non ! je n’essaierai jamais de publier dans aucune revue. » Et surtout pas dans celle de Du Camp, qui vient de refuser une comédie de Bouilhet : « Il faut en finir avec eux, et n’avoir plus de relation littéraire avec cette boutique », écrit Flaubert, au moment où il rédige le cinquième chapitre de sa dernière partie, à six chapitres de la fin[23].

Il faut dire que la Revue a depuis longtemps oublié la profession de foi littéraire de Théophile Gautier. Ce dernier a quitté le comité de direction dès 1852 ; quant à Arsène Houssaye, il est mis à la porte par Du Camp en janvier 1853 et remplacé par Léon Laurent-Pichat[24]. Or, Gautier et Houssaye pouvaient être considérés comme les garants d’un contenu purement littéraire. Sur ce point, l’année 1854 marque un tournant. Le 8 juillet, le ministère de l’Intérieur demande à la préfecture de police de la Seine l’avis du préfet suite à la demande de Du Camp de pouvoir donner des nouvelles de la guerre, « qui seraient puisées dans des sources officielles[25] ». La réponse du préfet de police, en date du 2 août, est sans ambiguïté :

Le Sr Ducamp [sic] est, depuis 8bre 1851 rédacteur en chef de la Revue de Paris. Ce journal compte, parmi ses rédacteurs, les Srs Michelet, Edgar Quinet, Louis Ulbach, &a hommes connus par leur hostilité au Gouvernement de S. M., & qui ont, quelquefois, fait paraître des articles empreints d’un très mauvais esprit.
Je suis d’avis que l’on ne peut, sans la plus grande réserve, accorder au Sr Ducamp [sic], l’autorisation qu’il sollicite[26].

Flaubert et l’administration ont donc le même avis sur la Revue de Paris, bien que jugeant selon des critères profondément opposés : Flaubert reproche à la Revue son abandon de l’Art pour l’Art et sa défense d’un art utilitaire qui vise l’affranchissement des masses ouvrières, quand l’administration reproche à la Revue son engagement républicain et antinapoléonien. Flaubert use de critères artistiques quand le ministère juge selon des critères uniquement politiques. Ces deux postures seront celles de Flaubert et du pouvoir jusqu’au procès de Madame Bovary.

La Revue obtient l’autorisation de traiter de matières politiques et d’économie sociale en juillet 1855, ce qui peut paraître étonnant. Pour comprendre les raisons de cette autorisation, il faut lire le rapport du bureau consacré à la presse et au colportage, en date du 14 mars 1855 :

Aujourd’hui, la demande adressée par la Revue Contemporaine rappelle la demande de la Revue de Paris, et il semble qu’il y aurait une sorte de déni de justice à autoriser la première, en continuant à priver la seconde de la même faveur. Il y a là, pour les deux recueils, une question industrielle qui mérite d’éveiller la sollicitude de l’administration. En effet les revues aujourd’hui sont, sous le rapport de la concurrence, dans des conditions égales ; mais si l’une d’elles peut traiter des matières politiques, tandis que l’autre devra demeurer purement littéraire, la Revue autorisée écrasera le recueil non autorisé.
Dans ces circonstances, n’y a-t-il point à examiner de nouveau la situation de la Revue de Paris.
Ce recueil, il faut le dire, a quelques tendances démocratiques, de même que la Revue Contemporaine incline un peu vers les idées légitimistes. Il offre souvent des articles de Michelet, Quinet, Maurice Sand ; Texier du Siècle y travaille. Ces tendances manquent de caractère d’actualité, et se révèlent principalement dans quelques travaux historiques.
[…]
Toutefois, il semble qu’il y aurait quelques avantages à autoriser simultanément les deux revues, et à leur faire ainsi déposer un cautionnement, qui serait une garantie de leurs publications[27].

L’autorisation semble donc avoir des causes moins politiques que commerciales ; néanmoins, en autorisant les deux, on empêche une revue légitimiste d’avoir le monopole en contrebalançant avec une revue républicaine. À cela s’ajoute la responsabilisation de la Revue par le poids du cautionnement, alors établi à 30 000 francs (environ 75 000 €) pour un journal de la Seine paraissant trois fois par semaine ou à des intervalles plus éloignés. Un rapport en date du 25 juin mentionne un engagement personnel de Maxime Du Camp :

[son] gérant a exprimé à plusieurs reprises son intention formelle de justifier par une sage réserve la faveur qui lui serait accordée de traiter des matières politiques et d’économie sociale[28].

Du Camp semble donc s’être entretenu avec des responsables du bureau de la presse et du colportage et leur avoir promis de ne pas être trop véhément envers le gouvernement. Le rapport qui aboutit au premier avertissement est beaucoup plus précis :

En sollicitant, au mois de Juillet 1855, l’autorisation de traiter de matières politiques et d’économie sociale, la Revue de Paris a pris l’engagement de laisser de côté les questions politiques pour s’occuper exclusivement des grandes questions de bien-être physique et de perfectionnement intellectuel et moral qui appartiennent à l’Économie sociale. Plusieurs lettres de M. Maxime Ducamp [sic] amenés au dossier en font foi. Pour réussir, M. M. Ducamp [sic] et Laurent-Pichat sentaient le besoin de désarmer quelques défiances et protestèrent de leur bon vouloir et de l’extrême réserve qu’ils apporteraient dans le choix de leurs articles. […] Bientôt après, elle adressa une Circulaire à ses abonnés et déclara qu’à l’avenir elle pourrait aborder les points essentiels que sont les buts pratiques de toutes les sciences et de tous les arts[29].

Tout le monde semble alors y gagner : Du Camp obtient l’autorisation, et le ministère réussit à encadrer la parole politique de la Revue. Avant et après avoir donné l’autorisation à la Revue de Paris, qui est officiellement confirmée le 7 juillet 1855, le ministère épluche les livraisons de la Revue. Le dossier des Archives nationales contient ainsi sept rapports qui s’étalent de mai à octobre. Chaque rapport contient la liste des articles composant une livraison, agrémentée d’une appréciation globale. Si la plupart de ces rapports contiennent la mention « Rien à signaler », celle-ci est presque toujours accompagnée d’une formule exceptive : « si ce n’est quelques passages un peu vifs, dans l’article de Maxime Ducamp [sic] sur l’Exposition[30] », « si ce n’est dans le premier article intitulé “Marguerite”, les efforts de M. Michelet pour déhonorer [sic] en même temps François Ier et sa sœur Marguerite, en traitant à la manière de Tallemant des Réaux et de Rabelais, la question délicate de leur affection[31]. » Ce dernier exemple manifeste la profonde imbrication de la littérature et de la politique : le pastiche de Michelet est ainsi considéré comme une astuce stylistique pour critiquer la royauté tout en contournant la censure. Le fond politique du Diable aux champs de George Sand fait également l’objet d’une remarque, puisque le rapporteur salue l’évidage de la dimension politique du roman :

Le roman de G. Sand Le Diable aux champs, commencé en 1851, avait d’abord l’intention d’être un tableau des Derniers jours de la dernière république.
L’auteur voulait étudier le contre-coup moral et intellectuel de cette période d’agitation dans un milieu paisible, aux champs, au village, sur les chemins, au presbytère. Mais il a renoncé à ce projet, et il donne aujourd’hui un roman complètement dégagé de toute discussion, [ill.] comme de toute actualité[32].

Cette remarque sur le roman de Sand met en lumière une réalité, qui remet en cause l’hypothèse selon laquelle les lecteurs du ministère auraient été interpelés par les notes de Flaubert : tous les textes étaient lus, même les textes fictionnels, même les poèmes. Le dossier des Archives Nationales contient en effet la reproduction d’un poème de Jules Kergomard, « Les deux travailleurs », publié dans la livraison du 15 mars 1856[33].

Épiée, surveillée, épluchée jusque dans les moindres détails, la Revue prêt le flanc au ministère qui finit par sévir le 14 avril 1856 avec un premier avertissement résultant d’un rapport du bureau de la presse et du colportage dans lequel le rapporteur accuse Du Camp d’avoir trompé le ministère par des promesses qu’il n’a pas tenu une fois le versement du cautionnement déposé :

Le 13 février, M. Ducamp [sic] notifiait le versement et le 15 il publiait un article de Michelet intitulé Le Coup de jarnac, où nous signalions de la manière la plus vive plusieurs passages grossièrement cyniques à l’adresse de la vieille monarchie française. Le même numéro renferme une légende très indécente de M. Mary Lafon.
[…]
S’il est difficile de signaler dans la lettre de ces articles une attaque formelle, un délit caractérisé, il est impossible de ne pas trouver dans l’esprit un système pernicieux d’allusions perfides et d’intentions hostiles.
Contrairement à ses promesses, à ses engagements formels, La Revue de Paris [sic] s’annonce partout comme un journal politique, indépendant, ferme qui ne transigera jamais avec ses principes ; elle a écarté tous les écrivains favorables au gouvernement qu’elle avait pris un instant pour sauvegarde, et réunit autour d’elle tous ceux qui par leur nom, leur passé et leurs relations ont une physionomie hostile.
[…] C’est un manifeste politique qui prend toutes les allures d’une grande affaire commerciale[34].

Le ministère, qui se juge trahi par Du Camp et Laurent-Pichat, n’aura plus de cesse de surveiller la Revue, profitant de n’importe quelle occasion pour trouver matière à un nouvel avertissement. Seulement trois jours après le premier, c’est le deuxième avertissement qui est donné à la Revue, suite à un nouveau rapport en date du 16 avril[35], qui s’ouvre par cette phrase : « La Revue de Paris [sic] marche hardiment dans la voie d’opposition que nous avons signalée. » Dans la suite, le rapporteur signale la publication de trois poèmes tirés des Contemplations de Hugo, un appel à la jeunesse pour souscrire au Cours familier de littérature de Lamartine, les attaques de Louis Ulbach à l’encontre de Désiré Nisard, homme de lettres qui soutient le régime, mais surtout, c’est un article de Louis de Ronchaud intitulé « Les nouveaux historiens de César : M. de Lamartine, M. Troplong » qui retient l’attention du rapporteur, puisque ce sont les dernières phrases de cet article qui sont citées par l’employé du ministère :

Quant à nous, pour grands que soient les Césars, au dire de leurs flatteurs, eussent-ils fait un pacte avec la victoire et le monde entier fût-il pour eux, nous croyons qu’il y a quelque chose au-dessus d’eux, au-dessus de leur puissance et de leur gloire : la conscience de l’honnête homme[36] !

Ce sont donc des articles de littérature au sens large qui provoquent les avertissements de la Revue de Paris. Les critiques de Flaubert ont souvent parlé d’articles politiques, mais il faut bien voir que le genre des textes est bien souvent étranger à l’actualité politique. Ce sont bien des textes littéraires à consonance politique qui sont condamnés, et non des articles s’inscrivant dans la catégorie « matières politiques et économie sociale ». La littérature de la Revue de Paris est donc sous haute surveillance au moment où Flaubert s’apprête à y publier Madame Bovary.

La publication et le procès de Madame Bovary

Yvan Leclerc a mis en lumière deux types de corrections du manuscrit avant publication : d’une part, les autocorrections, auxquelles Flaubert procède lui-même, avançant des raisons d’ordre esthétique, mais en fait non dénuées « de quelque motivation morale[37] » ; d’autre part, les corrections demandées par Laurent-Pichat et Louis Ulbach au moment de la publication dans la Revue de Paris. Dans une lettre datée du 14 juillet 1856, Du Camp transmet à Flaubert un « conseil » de Laurent-Pichat :

Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue ; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables ; tu le publieras ensuite en volume comme tu l’entendras, cela te regarde. Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument, et tu débutes par une œuvre embrouillée et à laquelle le style ne suffit pas pour donner de l’intérêt[38].

Du Camp avance donc lui aussi des raisons esthétiques, non politiques ou morales. Il propose même à Flaubert de faire intervenir, pour corriger le manuscrit, « une personne exercée et habile » qu’Yvan Leclerc identifie, sans aucun doute à raison, comme Du Camp lui-même. Cette lettre marque tellement Flaubert qu’il appose l’adjectif « Gigantesque » au verso. Quand il aura entre les mains les deux volumes de l’édition Michel Lévy, Flaubert reportera une grande partie des corrections imposées par la Revue de Paris, au nombre de soixante et onze. Suite à la lettre de Du Camp, Flaubert se rend à Paris et lutte sans doute pour conserver chaque passage, comme il l’affirme à Bouilhet :

C’est fini. Pichat vient de me dire oui. Mais il y a eu du tirage et il a fallu comme on dit lui mettre l’épée dans les reins. Il est formellement convenu que je ne change rien. J’ai fait de bonnes études[39]  !

Tout semble donc réglé, et Madame Bovary commence à paraître le 1er octobre. Le 2, Flaubert écrit à Laurent-Pichat pour le remercier et fait écho à un débat qui a sans doute eu lieu lors des discussions du mois de juillet :

Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu’à vous sauter le cœur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en suis toujours, personnellement, écarté autant que j’ai pu. – Mais esthétiquement j’ai voulu, cette fois et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d’une manière héroïque, j’entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout (expression ambitieuse)[40].

Cette lettre laisse penser que les divergences entre Flaubert et le co-gérant de la Revue de Paris étaient d’ordre esthétique et, par extension, moral, comme le montrent bien la « réalité » qualifiée d’ « ignoble » et la « reproduction » sujet du verbe « dégoûter ».

Yvan Leclerc, après avoir étudié les corrections faites par Laurent-Pichat, en arrive à cette conclusion :

Toutes ces corrections n’obéissent pas à une seule logique, mais elles dessinent les contours de l’œuvre lisible en marquant matériellement, d’un trait de plume, la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable, esthétiquement comme socialement. Dans la tête de celui qui tient la plume biffeuse, commandent les impératifs moraux de la littérature constituée. Au-dessus de cette tête, les chefs d’inculpation possibles pour outrage à la morale publique et religieuse, et aux bonnes mœurs. Or, la quasi-totalité des passages censurés se range aisément dans ces trois catégories. C’est bien le Code pénal qui sert de grille de lecture au censeur, et Pinard soulignera de la voix bon nombre des mots soulignés par Laurent-Pichat, coïnculpé[41] !

Madame Bovary commence donc à paraître le 1er octobre, et Laurent-Pichat écrit à Flaubert, le 4 : « Le début va bien[42]. » Mais tout se gâte le 19 novembre, quand Flaubert reçoit une lettre de Du Camp : la livraison à venir contient la scène du fiacre, que la Revue ne peut pas se permettre de publier :

Il ne s’agit pas de plaisanter. Ta scène du fiacre est impossible, non pour nous qui nous en moquons, non pour moi qui signe le numéro, mais pour la police correctionnelle qui nous condamnerait net, comme elle a condamné Montépin pour moins que cela. Nous avons deux avertissements, on nous guette et on ne nous raterait pas à l’occasion. On monte en fiacre et plus tard on en descend, cela peut parfaitement passer, mais le détail est réellement dangereux, et nous reculons par simple peur du Procureur impérial. Quand tu auras le temps, tu feras bien de passer à la Revue pour nous entendre sur la suppression[43].

Si l’on en croit Louis Ulbach, c’est lui qui a signalé le passage comme dangereux pour la Revue. S’il s’agit bien de la première fois qu’il est question d’un danger encouru par la Revue à cause de Madame Bovary, il ne faut pas y voir un simple prétexte pour supprimer un passage moralement condamnable en 1856. Comme nous l’avons vu précédemment, la Revue de Paris est très exposée, et Madame Bovary est indéniablement un texte « empoignable », pour reprendre l’expression de Gautier. Flaubert accepte la suppression à condition qu’une note de bas de page signale l’amputation, ce que Du Camp accepte. Le lecteur peut ainsi lire, en bas de la page 45 de la livraison du 1er décembre de la Revue de Paris :

La direction s’est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris ; nous en donnons acte à l’auteur. M. D[44].

Flaubert accepte la suppression parce qu’il ne veut pas nuire à la Revue de Paris. Mais quand Laurent-Pichat lui demande de nouvelles suppressions, Flaubert tonne :

[…] Je trouve que j’ai déjà fait beaucoup et la Revue trouve qu’il faut que je fasse encore plus. Or je ne ferai rien, pas une correction, pas un retranchement, pas une virgule de moins, rien, rien !... Mais si la Revue de Paris trouve que je la compromets, si elle a peur, il y a quelque chose de bien simple, c’est d’arrêter là Madame Bovary tout court. Je m’en moque parfaitement[45].

En parallèle, il écrit à Me Senard car il réfléchit à porter la Revue de Paris en justice. Ce que Flaubert ne sait pas, c’est que trois jours plus tôt, le 4, le Directeur de la Sûreté publique a signalé Madame Bovary et la Revue de Paris au Procureur Général :

J’ai l’honneur d’appeler votre attention, d’une manière toute spéciale, sur un fragment de roman publié par la Revue de Paris, dans son numéro du 1er décembre courant, sous le titre de Madame Bovary, et sous la signature de Mr Gustave Flaubert.
J’ai signalé, dans l’exemplaire ci-joint, les passages qui me paraissent constituer le délit d’outrage à la morale publique. Je vous prie de me faire connaître la suite que vous aurez jugé [sic] convenable de donner à cette communication[46].

La machine judiciaire est mise en branle, et rien ne pourra plus l’arrêter, pas même les suppressions dans la dernière livraison de Madame Bovary, accompagnée d’une nouvelle note de Flaubert :

Des considérations que je n’ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er décembre. Ses scrupules s’étant renouvelés à l’occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d’enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n’y voir que des fragments et non pas un ensemble.
Gustave Flaubert[47]

Mais cette note n’y fait rien. Le 24 décembre, le Procureur Général répond au ministre de l’Intérieur :

Par votre lettre du 4 de ce mois, votre Excellence m’a fait l’honneur d’appeler mon attention sur un fragment de roman, publié par la Revue de Paris, n° du 1er décembre courant, sous le titre de Madame Bovary, sous la signature du Sr Gustave Flaubert.
La fin de ce roman a été publiée dans le n° du 15 de ce mois, et j’ai trouvé dans ce dernier fragment des passages qui sont de nature à constituer comme ceux que votre Excellence a bien voulu me signaler dans le n° du 1er décembre, le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et en outre le délit d’outrage à la morale religieuse.
La donnée générale du roman répond à l’immoralité des détails : elle a pour sujet une femme adultère, qui, au milieu de ses déportements, contracte des dettes, s’offre à ses anciens amants pour obtenir de quoi l’acquitter et finit par s’empoisonner. C’est une œuvre cynique et qui appelle une répression sévère.
Des poursuites vont être immédiatement dirigées contre le Sr Laurent Pichat, gérant de la Revue de Paris, comme auteur principal, et le Sr Pillet imprimeur, et Gustave Flaubert, auteur de l’article comme complices[48].

Ce passage présente deux intérêts principaux : tout d’abord, la désignation de Madame Bovary comme étant une « œuvre cynique », adjectif qui qualifiait déjà certains passages du « Coup de jarnac » de Michelet. C’est donc un procès de tendance que le ministère intente à Flaubert et à la Revue car, comme le signale le dernier paragraphe – et c’est le second intérêt –, le gérant du recueil est le premier responsable légal du texte puisque c’est lui qui permet la publicité du roman de Flaubert. Il ne faut pas voir ici une attaque principalement dirigée contre la Revue de Paris, le procureur général ne faisant que respecter l’ordre de la responsabilité légale tel que défini dans le Code pénal. L’affaire est connue de Du Camp et Flaubert avant le 27 décembre, puisque nous possédons une lettre du gérant à l’auteur, en date de ce jour, qui aborde les poursuites judiciaires.

Si l’on suit l’évolution de l’affaire tout au long du mois de janvier dans la correspondance de Flaubert, l’on constate que la politique est la cause principale avancée par Flaubert. Dès le 31 décembre, il écrit à Émile Augier : « Si je passe en police correctionnelle, je serai condamné, cela est sûr, car on ne cherche que l’occasion d’en finir avec la Revue de Paris[49]. » Le même jour, à Edmond Pagnerre : « Je suis un prétexte. On veut démolir la Revue de Paris, et on me prend pour cogner dessus. Toute la question est celle-ci : je vais sauver la Revue de Paris (si on étouffe l’affaire) ; elle va me perdre, si on ne l’arrête pas[50]. » Le 1er janvier, à son frère Achille : « Mon affaire est une affaire politique, parce qu’on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir. Elle a déjà eu deux avertissements et il est très habile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la Religion, car ce qu’on me reproche surtout, c’est une extrême-onction copiée dans le Rituel de Paris[51]. » Le 2 janvier, toujours à son frère : « C’est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui arrêtera, c’est de faire voir les inconvénients politiques de la chose[52]. » Le 3 janvier, il fait part à son frère d’une approche du Moniteur, organe du régime : « Je te dis que c’est une affaire politique. / On a voulu deux choses : me couler net, et m’acheter, je te le confie dans le tuyau de l’oreille. Mais les propositions que l’on m’a faites au Moniteur coïncident trop avec ma persécution, pour qu’il n’y ait pas là-dessous une intention, un plan[53]. » Pour éviter le procès en correctionnelle, Flaubert fait intervenir ses relations : Flaubert est persuadé que le simple nom de Flaubert, respecté à Rouen, peut faire peur au ministère, qui pourrait craindre une défaite aux prochaines élections ; à cela s’ajoute des visites de grandes dames au Palais, et même Napoléon III confirme à Flaubert qu’il n’y aura pas de procès. Le 14 janvier, il écrit à Élisa Schlésinger : « J’ai eu à comparaître devant M. le juge d’instruction, et la procédure a commencé. Mais j’ai fait remuer vigoureusement les amis, qui pour moi ont un peu pataugé dans les hautes fanges de la capitale. Bref, tout est arrêté, m’assure-t-on, bien que je n’aie encore aucune réponse officielle[54]. » Le couperet tombe le 15 janvier : Flaubert est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et outrage à la morale religieuse. L’audience aura lieu le 29 janvier, devant la 6e Chambre du tribunal correctionnel.

Mais comme si cela ne suffisait pas, la Revue de Paris est suspendue pour un mois dès le 24 janvier, pour avoir publié un article sur Guillaume-Frédéric IV de Prusse. Le ministère, qui pense sans aucun doute que Flaubert sera condamné, croit ainsi signer l’arrêt de mort de la Revue, qui sera supprimée après la condamnation prononcée par la 6e Chambre. Le 29 janvier, Flaubert est représenté par Me Senard, la Revue de Paris par Me Desmarest et l’imprimeur Pillet par Me Faverie. Le ministère public, lui, parle à travers Ernest Pinard, procureur impérial. Grâce à Flaubert, qui a engagé un sténographe, on a pu conserver le contenu du réquisitoire de Pinard et de la plaidoirie de Senard. Malheureusement, la plaidoirie de Me Desmarest, avocat de la Revue, n’a pas prise en note, ce qui aurait été d’un intérêt extrême dans le cadre d’une étude du rôle joué par la politique dans la tenue du procès. Le verdict est prononcé le 7 février et, contrairement à Montépin qui avait été condamné pour les mêmes chefs d’inculpation un an plus tôt, portant sur son roman Les Filles de plâtre, Flaubert s’en sort, contre toute attente, avec un simple blâme concernant le « réalisme vulgaire et souvent choquant » de Madame Bovary. Voici la Revue saine et sauve… pour quelques jours.

Dès le 7 mars 1857, les rapports se multiplient. Le dossier des Archives Nationales contient des rapports en date des 7 mars, 17 avril, 2 mai, 31 mai, 3 juillet, 2 août, 17 août, 16 septembre et 17 décembre. Mais le document le plus important dans les mois qui précèdent sa suppression, juste après l’attentat d’Orsini le 14 janvier 1858, est une lettre du ministre de l’Intérieur à l’Empereur, datée de mai 1857. Après avoir rappelé les engagements non tenus de Du Camp, les deux avertissements et la suspension d’un mois, le ministre écrit :

Depuis cette époque, La Revue [sic], bien loin de modifier ses allures a continué ce rôle de Moniteur de l’Opposition.
Aujourd’hui, elle marche hardiment dans la voie la plus hostile, et publie en même temps les romans licencieux de M. Flaubert (Me Bovary) ou les articles indécents de M. Colombey.
On a épuisé toutes les mesures administratives, Avis officieux, Avertissements Officiels, Suspension ; une mesure extrême est devenue nécessaire.
Pour ces motifs et en conformité des dispositions de l’article 32 sur la presse, j’ai l’honneur de proposer à Votre Majesté, d’approuver le Décret ci-joint qui supprime La Revue de Paris[55] [sic].

Cette lettre du Ministre de l’Intérieur à l’Empereur apporte la preuve que Madame Bovary a joué un rôle indéniable dans la suppression de la Revue de Paris. Il s’agit du seul texte littéraire mentionné dans la lettre, ce qui prouve, une fois de plus, les enjeux profondément politiques de l’affaire Madame Bovary. Il est donc dorénavant impossible de nier la dimension politique du procès, d’autant plus qu’Yvan Leclerc a rappelé dans son essai les liens établis à l’époque entre réalisme et démocratie ou, pour reprendre les termes de Mme de Balzac, entre liberté et « anarchie ». Jacques Rancière, dans son essai Politique de la littérature, a montré que la lecture de Mme de Balzac pouvait être étendue aux ennemis de la littérature moderne. Si, comme Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, les contemporains de Flaubert ont constaté eux aussi une pétrification du langage, ils en ont fait, contrairement à Sartre, « la marque de fabrique de la démocratie » :

Elle allait de pair avec le démocratisme qui animait toute l’entreprise du romancier. Flaubert rendait tous les mots égaux de la même façon qu’il supprimait toute hiérarchie entre sujets nobles et sujets vils, entre narration et description, premier plan et arrière-plan, et finalement entre hommes et choses. Assurément il bannissait tout engagement politique, en traitant avec un égal mépris démocrates et conservateurs. L’écrivain pour lui devait se garder de rien vouloir prouver. Mais cette indifférence à l’égard de tout message était pour ces critiques la marque même de la démocratie. Celle-ci signifiait pour eux le régime de l’indifférence généralisée, l’égale possibilité d’être démocrate, anti-démocrate, ou indifférent à la démocratie. Quels que pussent être les sentiments de Flaubert à l’égard du peuple et de la République, sa prose, elle, était démocrate. Elle était même l’incarnation de la démocratie[56].

Dans le chapitre qu’il consacre à la « mise à mort d’Emma Bovary », Jacques Rancière développe l’idée que le personnage flaubertien « est l’incarnation de cet appétit “démocratique”[57] », qui se définit comme la volonté de matérialiser les plaisirs idéaux, de rendre concret la jouissance spirituelle, de joindre sensualisme et idéalisme. Armand de Pontmartin publie ainsi, dans Le Correspondant du 25 juin 1857, un compte rendu critique consacré à Edmond About et Flaubert sous le titre « Le roman bourgeois et le roman démocrate. MM. Edmond About et Gustave Flaubert », dans lequel il définit comme suit le roman de Flaubert : « Madame Bovary, c’est l’exaltation maladive des sens et de l’imagination dans la démocratie mécontente[58]. » Le développement que Pontmartin consacre à Madame Bovary est éclairant en ce sens qu’il rend compte de la lecture politique qu’ont pu faire les contemporains de Flaubert. Se faisant écho de la formule hugolienne selon laquelle le romantisme était « le libéralisme en littérature » (préface d’Hernani), Pontmartin écrit : « Nous disons, nous, que le réalisme n’est et ne peut être que la démocratie littéraire, et Madame Bovary nous sert de preuve[59]. » Il reproche à Flaubert l’abondance de descriptions ; par exemple, à propos des « petits pains lourds[60] » appréciés de Mme Homais : « Tout cet étalage historique pour des massepains mangés par une femme d’apothicaire ! Voilà où mène le démocratique mépris des proportions sociales et littéraires[61]. » Et pour finir, s’adressant à la démocratie :

Prenez garde ! si, au lieu d’élever vos cœurs, de chercher en haut, du côté de la lumière et du ciel, la solution des problèmes qui vous agitent, l’allégement des douleurs qui vous tourmentent, la conquête des biens que vous rêvez, vous persistiez à tout abaisser, vous arriveriez, en littérature, à cette égalité implacable, aussi tyrannique qu’un joug de fer, et soumettant au même niveau le bien et le mal, le beau et le laid, le grand et le petit, la créature vivante et l’objet insensible, l’âme et la matière : vous arriveriez à Madame Bovary[62].

Flaubert en héraut de la démocratie : cette image n’est pas celle que l’histoire littéraire nous a léguée. Mais, pour reprendre l’affirmation de Jacques Rancière : « La politique de la littérature n’est pas la politique des écrivains[63]. » En revanche, la politique de Madame Bovary est la politique de la Revue de Paris, ce qui est inconcevable pour le pouvoir de l’époque. Madame Bovary est une œuvre d’opposition au sein du « Moniteur de l’Opposition ». L’attentat d’Orsini n’est alors qu’un prétexte pour faire taire un organe démocrate et républicain. Le 18 janvier 1858, Napoléon III n’a qu’à ressortir le Décret datant de mai 1857, trois mois après le procès de Madame Bovary, pour signer l’arrêt de mort de la Revue de Paris, devenue bien trop gênante.

 

 

NOTES

[1] Patrick Née, « Le double procès de Madame Bovary et des Fleurs du mal » dans Pascal Ory (dir.), La Censure en France à l’ère démocratique (1848-…), Éditions Complexe, coll. « Histoire culturelle », 1997, p. 119-143.
[2] René Dumesnil, Madame Bovary de Flaubert : Étude et analyse, Éds. de la Pensée Moderne, coll. « Les chefs-d’œuvre de la littérature expliqués », 1968, p. 218.
[3] Maurice Bardèche, L’Œuvre de Flaubert, Les Sept couleurs, 1974, p. 211.
[4] Patrick Née, art. cité, p. 130-131.
[5] Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. Jacques Neefs, LGF, coll. « Classiques de poche », 1999, p. 32.
[6] Id., éd. Bernard Ajac, dossier par Yvan Leclerc, Flammarion, coll. « GF », 2014, p. 564 et 572.
[7] Gérard de Senneville, Maxime Du Camp : Un spectateur engagé du xixe siècle, Stock, 1996, p. 250.
[8] Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. Jeanne Bem dans Œuvres complètes, éd. Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2001-2013, 3 vol., t. III : 1851-1862, p. 1118.
[9] Id., p. 1119.
[10] Michel Winock, Flaubert, Gallimard, coll. « Biographies », 2013, p. 186.
[11] Yvan Leclerc, Crimes écrits. La littérature en procès au 19e siècle, Plon, 1991, p. 129.
[12] Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Hachette, 1883, 2 vol., t. II, p. 8.
[13] Gustave Flaubert à Maxime Du Camp, lettre du 21 octobre 1851, dans Gustave Flaubert-Alfred Le Poittevin, Gustave Flaubert-Maxime Du Camp, Correspondances, éd. Yvan Leclerc, Flammarion, 2000, p. 274.
[14] Maxime Du Camp à Gustave Flaubert, lettre du 29 octobre 1851, ibid., p. 279.
[15]  Gustave Flaubert à Louise Colet, lettre du 9 octobre 1852, dans Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, 5 vol., t. II, 1851-1858, p. 172.
[16] Théophile Gautier à Louis de Cormenin, 21 ou 22 septembre 1851, Correspondance générale, éd. Claudine Lacoste-Veysseyre, dir. Pierre Laubriet, Genève, Droz, 1985-2000, 12 vol., t. IV, 1849-1851, p. 395.
[17] Théophile Gautier, « Liminaire », Revue de Paris, n° 1, 1er octobre 1851, p. 8.
[18] Ibid., p. 9.
[19] Madame de Balzac à Armand Dutacq, fonds Lovenjoul, A 272, f. 89 ; citée dans Théophile Gautier, Correspondance générale, op. cit., t. IV, 1849-1851, p. 515.
[20] Archives nationales, F18 411, f. 72.
[21] Archives nationales, F18 411, f. 71.
[22] Archives nationales, F18 411, f. 73.
[23] Yvan Leclerc, Crimes écrits, op. cit., p. 136-137.
[24] « J’ai enfin, après 14 mois de travail, réussi à mettre Houssaye à la porte de la Revue ; il y est remplacé par Laurent-Pichat et sa direction dictatoriale m’est confiée. » Maxime Du Camp à Gustave Flaubert, début janvier 1853, dans Gustave Flaubert-Alfred Le Poittevin, Gustave Flaubert-Maxime Du Camp, Correspondances, op. cit., p. 289.
[25] Archives nationales, F18 411, f. 58.
[26] Archives nationales, F18 411, f. 59.
[27] Archives nationales, F18 411, f. 64.
[28] Archives nationales, F18 411, f. 65.
[29] Archives nationales, F18 411, f. 75.
[30] Archives nationales, F18 411, f. 98.
[31] Archives nationales, F18 411, f. 99.
[32] Archives nationales, F18 411, f. 102.
[33] Archives nationales, F18 411, f. 77 et 772.
[34] Archives nationales, F18 411, f. 75.
[35] Archives nationales, F18 411, f. 80.
[36] Louis de Ronchaud, « Les nouveaux historiens de César : M. de Lamartine, M. Troplong », Revue de Paris, t. XXXI, 15 avril 1856, p. 208.
[37] Yvan Leclerc, Crimes écrits, op. cit., p. 143.
[38] Maxime Du Camp à Gustave Flaubert, lettre du 14 juillet 1856, dans Gustave Flaubert-Alfred Le Poittevin, Gustave Flaubert-Maxime Du Camp, Correspondances, op. cit., p. 291.
[39] Gustave Flaubert à Louis Bouilhet, lettre du 22 juillet 1856, dans Gustave Flaubert, Correspondance, op. cit., p. 618.
[40] Gustave Flaubert à Léon Laurent-Pichat, lettre du 2 octobre 1856, dans Gustave Flaubert, ibid., p. 635-636.
[41] Yvan Leclerc, Crimes écrits, op. cit., p. 163.
[42] Léon Laurent-Pichat à Gustave Flaubert, lettre du 4 octobre 1856, Lovenjoul, B IV, f° 160 ; cité par Yvan Leclerc, Crimes écrits, op. cit., p. 168.
[43] Maxime Du Camp à Gustave Flaubert, lettre du 19 novembre 1856, dans Gustave Flaubert-Alfred Le Poittevin, Gustave Flaubert-Maxime Du Camp, Correspondances, op. cit., p. 298.
[44] Gustave Flaubert, « Madame Bovary (Mœurs de province). Suite » dans Revue de Paris, t. XL, 1er décembre 1856, p. 45.
[45] Gustave Flaubert à Léon Laurent-Pichat, lettre du 7 décembre 1856, dans Gustave Flaubert, Correspondance, op. cit., p. 618.
[46] Lettre citée par Yvan Leclerc dans « Flaubert et la littérature en procès au XIXe siècle (avec la transcription des pièces d’un dossier inédit relatif au procès de Madame Bovary) ». Nous remercions Yvan Leclerc de nous avoir indiqué cette référence.
[47] Gustave Flaubert, « Madame Bovary (Mœurs de province). Suite et fin » dans Revue de Paris, t. XL, 15 décembre 1856, p. 250.
[48] Lettre citée par Yvan Leclerc dans « Flaubert et la littérature en procès au XIXe siècle », art. cité.
[49] Gustave Flaubert à Émile Augier, lettre du 31 décembre 1856, dans Gustave Flaubert, Correspondance, op. cit., p. 655.
[50] Gustave Flaubert à Edmond Pagnerre, lettre du 31 décembre 1856, ibid., p. 656-657.
[51] Gustave Flaubert à Achille Flaubert, lettre du 1er janvier 1857, ibid., p. 657-658.
[52] Gustave Flaubert à Achille Flaubert, lettre du 2 janvier 1857, ibid., p. 659.
[53] Gustave Flaubert à Achille Flaubert, lettre du 3 janvier 1857, ibid., p. 660-661.
[54] Gustave Flaubert à Élisa Schlésinger, lettre du 14 janvier 1857, ibid., p. 664.
[55] Archives nationales, F18 411, f. 92.
[56] Jacques Rancière, Politique de la littérature, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 2007, p. 16-17.
[57] Id., p. 63.
[58] Armand de Pontmartin, « Le roman bourgeois et le roman démocrate. MM. Edmond About et Gustave Flaubert », Le Correspondant, 25 juin 1857, p. 289-306, [en ligne]
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/madame_bovary/mb_pon.php?imp=1.
Consulté le 1er mars 2016.
[59] Id.
[60] Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. Bernard Ajac et Yvan Leclerc, Flammarion, coll. « GF », 2014, p. 373.
[61] Armand de Pontmartin, art. cité.
[62] Id.
[63] Jacques Rancière, op. cit., p. 11.


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