ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Amours et lieux dans Madame Bovary  :

recherches d’onomastique flaubertienne

 

Richard Brütting
avril 2016

 

Résumé

Les noms littéraires étaient pour Flaubert, comme lui-même l’a souligné, une chose capitale. En tant que psychologue raffiné, il présente dans son roman diverses facettes et aberrations de l’amour à travers les noms des personnages : les déceptions impliquées dans la liaison légitime (conjugale) entre un homme brave mais médiocre et une femme capricieuse ; la force obsessionnelle d’une intimité fantasmée, déclenchée par la valse d’Emma avec le Vicomte ; les leurres destructifs de l’amour passionnel qu’Emma vit avec le séducteur Rodolphe Boulanger ; l’amour inauthentique de Léon Dupuis, qui abuse des sentiments d’Emma pour compenser ses faiblesses ; la transformation perverse de l’amour en convoitise d’argent et en objets de consommation dans le rapport d’Emma avec l’usurier Lheureux ; les scènes de harcèlement sexuel et de prostitution liées aux noms de Guillaumin et Binet ; la beauté de l’amour puéril de Justin, qui, quoique récompensé par des baisers « justes » d’Emma, échoue fatalement.

Dans Madame Bovary, les toponymes désignent souvent aussi des espaces de comportement social. Le château de La Vaubyessard est un endroit qui rappelle le libertinage aristocratique du XVIIIe siècle. Le nom de la ferme des Bertaux évoque quelques figures féminines dans l’entourage de Charlemagne, mais l’aspect négatif du toponyme se révèle dans le sort lugubre de Berthe, la fille d’Emma Bovary. Les toponymes Lion d’Or, La Huchette et Hôtel de Boulogne se rapportent aux activités érotiques des amants d’Emma. Yonville-l’Abbaye n’est pas la commune du saint martyre Yon, mais un endroit voué à Ion, le dieu grec de l’errance, l’apothicaire Homais et l’usurier Lheureux en étant le grand-prêtre et le prophète, pendant que la mairie d’Yonville est son temple. Le laboratoire secret d’Homais, nommé capharnaüm, par contre, est un sanctuaire antichrétien, et c’est là qu’Emma prend sa dernière communion sous la forme de l’arsenic.

 

Love affairs and places in Madame Bovary :

Research on Flaubert’s onomastics

Literary names were a main topic for Flaubert, as he himself confirmed. As a shrewd psychologist the novelist presents different varieties and aberrations of love by means of personal names ; the inherent frustrations of a legal (conjugal) liaison between a worthy if mediocre man and his capricious wife ; the obsessive force of fantasized intimacy, produced by Emma’s waltz with the Vicomte ; the destructive errors of Emma’s passionate love with the lady-killer Rodolphe Boulanger ; the faked love of Léon Dupuis who abuses Emma’s sentiments in order to compensate the weakness of his own personality ; the perverse transformation of love into greed, represented by Emma’s relationship with the usurer Lheureux ; scenes of sexual harassment and prostitution connected with the names of Guillaumin and Binet ; the beauty of Justin’s childlike love, that fatefully fails in spite of Emma’s « just » kisses.

In Madame Bovary toponyms often also design areas of social behaviour. The castle La Vaubyessard, for instance, is a reminiscence of the eighteenth century’s aristocratic libertinage. The name of the farm Les Berteaux evokes some females close to Charlemagne, but used in a pejorative way, Les Berteaux indicates the unhappy destiny of Emma Bovary’s daughter Berthe. The toponyms Lion d’Or, La Huchette and Hôtel de Boulogne refer to the erotic activities of Emma’s lovers. Yonville-l’Abbaye is not the parish of the martyr Saint Yon, but a location dedicated to Ion, the Greek god of misunderstanding. His high priest and his prophet are the pharmacist Homais and the usurer Lheureux, whereas Yonville’s town hall functions as his temple. Homais’ secret laboratory, called capharnaüm, is an anti-Christian sanctuary, and it is here that Emma celebrates a final Eucharist – in form of arsenic.

1. Les amants d’Emma et leurs noms

1.1 L'obsession onymique de Flaubert[1]

Dans une lettre adressée à Louis Bonenfant, Flaubert a souligné : « Un nom propre est une chose extrêmement importante dans un roman, une chose capitale »[2]. C’est au vu de cette remarque que je présenterai quelques considérations partiellement inédites, qui devraient soutenir le déchiffrage et une meilleure compréhension des noms littéraires (poétonymes) dans Madame Bovary (1856-1857)[3].

Rappelons deux épisodes anecdotiques similaires :

– Se trouvant dans un lieu sublime, au sommet du Djebel-Aboucir (Gebel Abusîr), Flaubert se serait exclamé à la vue de la deuxième cataracte du Nil : « “J’ai trouvé ! Eurêka ! Eurêka ! je l’appellerai Emma Bovary” ; et plusieurs fois il répéta, il dégusta le nom de Bovary en prononçant l’o très bref. »[4] Que cela soit vrai ou non, il est à supposer que Maxime Du Camp, ami intime de Flaubert et son compagnon de route durant le voyage en Orient (novembre 1849-mai 1851), ait relaté cette « inspiration » pour souligner l’importance extraordinaire des noms propres dans Madame Bovary.

– Ayant appris que son collègue-écrivain Émile Zola avait trouvé le nom « excellent » de Bouvard pour dénommer le protagoniste du roman Son Excellence Eugène Rougon, Flaubert exprima le souhait d’être autorisé à utiliser ce nom en vue de son propre roman sur la bêtise humaine. Zola, à la fin, y renonça : « Je le lui abandonnai en riant. Mais il restait sérieux, très touché, et il répétait qu’il n’aurait pas continué son livre, si j’avais gardé le nom. Pour lui, toute l’œuvre était dans ces deux noms : Bouvard et Pécuchet ! »[5]

C’était justement le nom de Bovary qui servait à Michel Butor pour illustrer son opinion sur le rôle structurant des noms propres dans l’écriture romanesque :

La nomination une fois venue va provoquer un choc en retour, une réorganisation de ce que l’on s’était représenté. Ce phénomène sera particulièrement fort lorsque nous aurons des nominations ambiguës, lorsque par exemple plusieurs personnages de la même famille ont les mêmes noms […]. Nous avons un exemple remarquable de ce phénomène dans le nom même de l’héroïne de Madame Bovary[6] .

Dans notre roman[7], la désignation Madame Bovary s’applique à trois femmes : d’abord à la mère de Charles Bovary, puis à sa première épouse, Héloïse Dubuc, et finalement à Emma née Rouault[8]. L’ambiguïté de la dénomination indique les nombreux et complexes problèmes onomastiques contenus dans l’œuvre de Flaubert[9]. Si tout son roman, en outre, est une distorsion parodique de Notre-Dame de Paris, la bravoure « romantique » de Victor Hugo – et cela se manifeste dans la double rime du titre du roman flaubertien [Notre-] Dame [de Pa]ris / [Ma]dame [Bova]ry[10] –, alors, sans aucun doute, rencontrerons-nous partout des surprises onomastiques soigneusement cachées. Ce sont avant tout les noms des partenaires intimes d’Emma, qui démontrent la validité de cette observation ainsi que la richesse onomastique inépuisable de ce chef-d’œuvre non seulement de la littérature française, mais de la pensée moderne[11].

 

En tant que psychologue raffiné, Flaubert nous a présenté diverses facettes et aberrations de l’amour[12] à travers les noms des amants d’Emma :

– les déceptions impliqueés dans la liaison légitime (conjugale) entre un homme brave mais médiocre comme Charles Bovary et une femme capricieuse comme Emma ;

– la force obsessionnelle d’une intimité fantasmée, déclenchée par la valse d’Emma avec le Vicomte ;

– les leurres destructifs de l’amour passionnel qu’Emma vit avec le « tombeur » Rodolphe Boulanger ;

– l’amour inauthentique de Léon Dupuis, qui abuse des sentiments d’Emma pour compenser les faiblesses de son personnage ;

– la transformation perverse de l’amour en convoitise d’argent et en objets de consommation dans le rapport d’Emma avec l’usurier Lheureux ;

– l’indécence du harcèlement sexuel et de la prostitution : tandis que le notaire Guillaumin tente d’obtenir des faveurs sexuelles en profitant de la pénible situation financière d’Emma, celle-ci tente de s’offrir au percepteur Binet pour obtenir des faveurs financières ;

– la beauté de l’amour puéril de Justin, qui, quoique récompensé par des baisers « justes » d’Emma, échoue fatalement et se termine en larmes chaudes.

 

1.2 Charles Bovary, l’amoureux légitime d’Emma

Après la « disparition » de la « sèche » et jalouse Héloïse[13], après des rendez-vous romantiques, suivis de noces conformes à sa position sociale, Charles aurait pu et dû être l’amant « devant la loi » d’Emma. Pourtant, il n’est qu’un gars sympathique sans ambitions subtiles : « Mais, à présent, il possédait pour la vie cette jolie femme qu’il adorait. L’univers, pour lui, n’excédait pas le tour soyeux de son jupon » (MB, p. 356). Cette remarque sarcastique du narrateur représente le mari d’Emma comme un bœuf, c’est-à-dire comme un ignorant crasse, qui porte le nom de famille de Bovary[14].

Cette dénomination très rare en France dérive du latin tardif bo(v)arius, qui provient du substantif latin bōs. La question de savoir pourquoi Flaubert a choisi la forme Bovary et non la dérivation régulière bouvier[15] n’est pas dénuée d’intérêt. Le choix s’explique, parmi d’autres, par la désinence -ry, qui se réfère peut-être, comme on l’a souvent présumé, au village normand de Ry : c’est qu’une source importante pour Madame Bovary était un article paru dans le Journal de Rouen de 1848, dédié à la mort subite (éventuellement un suicide) d’Adèle Delphine Delamare née Couturier, la deuxième femme de l’officier de santé Eugène Delamare, un des élèves du docteur Achille Cléophas Flaubert, père de l’auteur. La tragédie survint à Ry en 1848, à la suite d’adultères scandaleux de l’épouse d’Eugène Delamare[16].

La désinence -ry est liée aussi à la racine du verbe latin ridere / fr. rire. C’est avant tout la scène initiale du roman qui attire l’attention du lecteur : lorsque Charles Bovary se présente pour la première foi au collège de Rouen, il apparaît comme « intrus » dans une institution qui lui est étrangère : « Charles est […] un attardé sans remède dans cette classe déjà détentrice de tout un héritage, de toute une culture “innée”. »[17] Le nouveau est un « gars de la campagne »[18], habillé, mieux dit : travesti en Bourgeois. Plus encore : au lieu de prononcer clairement son nom, Charles bredouille deux fois Charbovari. C’est cette « faute » qui incite M. Roger, le maître d’études, à punir le jeune garçon : il l’oblige à copier vingt fois ridiculus sum (voir MB, p. 329). Car le nom défiguré est un écho distordu du proverbe : « Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs », qui indique de façon emblématique un comportement illogique et raté. Le mot Charbovari provoque la huée des copains de classe et le dégoût du professeur, instance du pouvoir en milieu scolaire. Cette dénomination dévoile non seulement l’origine paysanne de Charles, sa formation médiocre et sa nature « bovine », mais elle est, avant tout, un « crime de lèse-majesté » envers la langue française ; elle blesse l’auto-stéréotype de la société française, qui se base profondément sur une vision soignée et élitaire de la langue nationale[19]. Cette blessure, par conséquent, est de grande portée, elle est de nature idéologique, et c’est pour cela qu’elle est sanctionnée par le charivari[20] des camarades de classe : L’offense onymique révèle la difficulté du garçon de prononcer comme il faut le français, la prima donna parmi les langues « dans un monde éclairé et poli ». C’est pour cette raison que « le pauvre gars » est exclu non seulement de l’in-group de la communauté scolaire[21], mais aussi repoussé de l’univers des êtres raisonnables – ce qui, évidemment, correspond tout à fait à la conviction de Napoléon Landais par exemple, qui, en 1835, déclara triomphalement dans la préface de la 1re édition de sa Grammaire générale des grammaires françaises :

C’est en nous attachant à faire connaître notre belle langue dans ses principes et dans son génie […] ; c’est enfin, en donnant à tous le moyen de parler notre langue comme on la parle dans un monde éclairé et poli, que nous parviendrons à prouver qu’elle est et qu’elle doit être, par sa perfection, la plus riche de toutes les langues[22].

Le bredouillage de Charles symbolise donc son incapacité d’accéder à la « vérité » d’une société sensée ; son charabia l’arrête dans le monde des idées désuètes, et même dans le domaine des exercices agricoles :

C’est surtout l’ignorance de l’idiome national qui tient tant d’individus à une si grande distance de la vérité : […] Pour perfectionner l’agriculture, et toutes les branches de l’économie rurale si arriérées chez nous, la connaissance de la langue nationale est également indispensable[23].

Dès les premières lignes du roman, le lecteur comprend que le malheureux Charles, qui avait terminé ses études, certes avec peine mais avec d’assez bonnes notes, n’appartiendra jamais au cercle des Nous, c’est-à-dire à l’univers des mondains – auquel Emma, une demoiselle de ville (voir MB, p. 341), aspire avec toutes ses forces, nonobstant sa provenance paysanne. Car à cause de sa physionomie élégante, son éducation et ses lectures sentimentales, elle se sent incontestablement prédestinée à une vie parmi les gens de la « bonne » société. Un Charles ne pourra jamais satisfaire les rêvasseries et désirs intimes d’une Emma. Le proverbe latin « Quod licet Jovi, non licet bovi » [« ce qui est permis à Jupiter n’est pas permis au bœuf »], lisible dans le nom de Bovary, est une claire mise en garde contre les illusions d’un mariage (même d’une aventure galante) avec une femme fatale tellement imprégnée de fantaisies[24]. En plus, la deuxième partie du nom de Bo[v]-vary rappelle étrangement la fameuse phrase misogyne attribuée à François Ier : « Souvent femme varie, bien fol est qui s'y fie ! » Même le cheval de Charles semble être « conscient » des risques funestes auxquelles l’époux (ou bien l’amant) d’une telle femme s’expose : « Le cheval glissait sur l’herbe mouillée […]. Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand écart » (MB, p. 337). Effectivement, malgré de grands baisers et maintes caresses, Charles est bientôt repoussé par son épouse, qui, pour sa part, cherche à expérimenter « ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres » (MB, p. 356) Son conjoint, certes plein de dévouement mais néanmoins borné[25], aurait mieux fait d’apprécier le proverbe « Marie-toi dans ton pays, dans ta rue et dans ta maison si tu peux », c’est-à-dire : « Unis-toi à une femme qui te ressemble ».

Francisco González propose une interprétation encore plus radicale du prénom Charles (< Kar[a]l [kerl] « homme, mari »)[26] : l’allitération des sons initiaux des numéraux quinzaine/ quinze/ cinq, mentionnés au début du roman, l’a amené à construire le nom composite de Charlequin, qui, de sa part, signale la figure de l’Arlecchino (« arlequin ») de la Commedia dell’Arte. Une preuve du caractère carnavalesque de Charles Bovary est son vêtement multicolore. Sa casquette biscornue présente même des losanges de poil de lapin (voir MB, p. 128), l’emblème du Hanswurst (« guignol, polichinelle »)[27]. L’Arlecchino, cependant, est une créature privée de son pouvoir originel de démon. Son nom provient de Hellekin, chef diabolique de la chasse hellequine (Hel était la dénomination de l’enfer germanique). Charles Bovary, semble-t-il, n’est pas un individu comique, mais plutôt une représentation moderne du Satan : à la différence de Méphisto, il ne « séduit » pas, mais nolens volens, avec son comportement borné, il met au désespoir les personnes de son entourage : « Le démon qui entraîne Emma dans le plus profond des abîmes est un parfait imbécile qui ignore absolument le malheur qu’il provoque. »[28] Charles appartient donc au cercle de ceux qui, avec sottise[29], insensibilité et manque de bonté de cœur, sacrifient Emma. Puisqu’elle est bouc émissaire, le roman est peuplé de bœufs, vaches et veaux. Emma ruine Charles, et c’est pour cette raison qu’elle est aussi sacrificatrice d’un rite atavique[30].

1.3 Le Vicomte et les fantasmes érotiques d’Emma

Le Vicomte, certainement le lion du jour à la Vaubyessard, objet d’admiration de l’ensemble du personnel féminin, fait perdre la tête à Emma durant une valse et réveille sa sensualité :

En passant auprès des portes, la robe d’Emma, par le bas, s’ériflait au pantalon ; leurs jambes entraient[31] l’une dans l’autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait […], le Vicomte, l’entraînant, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. (MB, p. 373)

Le chevalier d’Emma rappelle évidemment le Vicomte de Valmont[32], l’habile protagoniste pervers des Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos. Le souvenir du bal n’abandonnera jamais Emma. Le Vicomte se fixe durablement dans la mémoire de la jeune femme moyennant un objet fétiche, un porte-cigares trouvé par hasard au retour de la Vaubyessard, qui évoque magiquement les fastes de la capitale :

Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans l’armoire, entre les plis du linge où elle l’avait laissé, le porte-cigares en soie verte.
Elle le regardait, l’ouvrait, et même elle flairait l’odeur de sa doublure, mêlée de verveine et de tabac. À qui appartenait-il ?... Au Vicomte. C’était peut-être un cadeau de sa maîtresse […]. Un souffle d’amour avait passé parmi les mailles du canevas […]. Lui, il était à Paris, maintenant ; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! (MB, p. 377)

De même que les lectures faites par Emma au couvent, le Vicomte vagabonde, comme un leitmotiv obsessionnel, à travers tout le roman, jusqu’à l’étape finale de la vie de l’héroïne : elle se rappelle la valse lors de la première rencontre intime avec Rodolphe durant les Comices agricoles (voir MB, p. 459), et elle donne « un porte-cigarettes tout pareil à celui du Vicomte » à son amant (MB, p. 499). Commençant à en avoir assez de Léon, elle ressasse encore la valse avec le Vicomte, croyant l’avoir vu justement quelques heures avant de s’empoisonner (voir MB, p. 584 et 597).

 

1.4 Rodolphe (Dodolphe) Boulanger de la Huchette

Après l’acte sexuel, savouré (ou toléré ?) avec Léon Dupuis durant une errance frénétique en calèche à travers Rouen, Emma retourne aussitôt vers le clerc sous prétexte d’une consultation juridique et financière, en réalité pour vivre trois jours de passion folle avec lui. Mais bientôt Emma est confrontée à un événement singulier : durant une promenade en bateau avec sa maîtresse, Léon trouve un ruban de soie ponceau, dont le batelier explique ainsi la provenance :

— Ah ! c’est peut-être à une compagnie que j’ai promenée l’autre jour. Ils sont venus un tas de farceurs […]. Il y en avait un surtout, un grand bel homme, à petites moustaches, qui était joliment amusant ! et ils disaient comme ça :
« Allons, conte-nous quelque chose…, Adolphe… Dodolphe…, je crois. » (MB, p. 560)

À ces paroles, Emma réagit avec un fort frissonnement : elle soupçonne que le gai luron n’était personne d’autre que son amant, étant donné que Dodolphe – le nom évoque l’expression enfantine, allusivement érotique faire dodo « dormir » – était aussi le surnom de Rodolphe. Et l’anecdote, la « farce » racontée par lui de manière vaniteuse, était, peut-être, un souvenir de ses « performances » pendant les rendez-vous intimes avec elle, l’épouse de Charles Bovary ?! La variante onomastique Adolphe / Dodolphe, en plus, est une allusion évidente au roman Adolphe. Anecdote trouvée dans les papiers d’un inconnu[33] de Benjamin Constant (et aussi à la biographie agitée de celui-ci) : Adolphe, le protagoniste du roman, souffre de la douloureuse faiblesse de se lier dans des affaires amoureuses, c’est-à-dire de transformer le futile état de tomber amoureux en sentiments durables. Pour lui, l’impulsion érotique très vite est ressentie comme une servitude. Similairement, Rodolphe cherche à se libérer de son enchantement érotique. Il y a pourtant une différence profonde entre Adolphe et le séducteur d’Emma : le bavardage stéréotypé de Rodolphe n’est qu’une simulation du langage de l’amour. C’est avec pertinence qu’il mesure l’effet de sa logorrhée sur Emma tout en l’intensifiant par une gesticulation habile. Il redouble son débit verbal par un système secondaire de signes non-verbaux, à savoir par des mouvements et postures du corps : « en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase » (MB, p. 456). Cependant, déjà au moment de la naissante convoitise sexuelle, même pendant la conquête d’Emma, l’enjôleur calcule la possibilité d’un rejet de la femme assujettie :

Pauvre petite femme ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! ce serait tendre ! Charmant !... Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ? (MB, p. 444)

Une source littéraire du nom de Rodolphe est le roman Scènes de la vie de Bohème (1851) d’Henry Murger. Dans un quiproquo, Rodolphe y est la victime de sa maîtresse Mimi, qui, après l’avoir abandonné, lui préfère Monsieur le vicomte [!] Paul[34]. Murger avait donné à Rodolphe partiellement le rôle de Charles et partiellement celui d’Emma : comme Charles Bovary, qui ne veut pas voir la tromperie d’Emma, Rodolphe (dans le roman de Murger) ferme les yeux devant l’inconstance de Mimi, et pareillement à la destinée d’Emma, Rodolphe (de Murger), lui aussi, est abandonné et trahi par son amour.

Observons d’autres allusions liées au prénom de M. Boulanger : le rapport érotique d’Emma avec Rodolphe est un rodage, une initiation, qui la prépare à sa passion encore plus destructrice pour Léon. Pendant l’aventure amoureuse avec celui-ci, Rodolphe, de temps à autre, semble roder autour des amants comme un esprit malin pour déranger leurs plaisirs charnels (voir MB, p. 577). Similairement au souvenir de la valse avec le Vicomte, Emma n’arrive pas à se libérer du lien qui l’attache à Rodolphe, même pas durant ses coucheries avec Léon, et la désillusion amoureuse, provoquée par le refus sec de M. Boulanger, son ancien amant riche, de lui prêter une somme d’argent, – qui aurait pu éviter la saisie des biens des Bovary –, fait « déborder le calice » et la pousse au suicide :

car elle ne se rappelait point la cause de son horrible état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par leur plaie qui saigne. (MB, p. 611)

Une allusion énigmatique à l’origine du nom de Rodolphe Boulanger est contenue dans une phrase, peu étudiée jusqu’à présent, qui décrit la liaison d’Emma avec son séducteur :

C’était une sorte d’attachement idiot plein d’admiration pour lui, de volupté pour elle, une béatitude qui l’engourdissait ; et son âme s’enfonçait en cette ivresse et s’y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie. (MB, p. 500)

Cette comparaison insolite se rapporte, d’une part, au noble anglais George Plantagenet (1449-1478), nommé duc de Clarence en 1461, qui fut exécuté sous prétexte d’un complot contre son frère Edward IV (né à Rouen !). Le duc de Clarence réapparaît comme personnage littéraire dans The Tragedy of King Richard the Third (vers 1592-1593, acte I, 4) de William Shakespeare. L’exécution bizarre du duc fut mentionnée aussi par Philippe de Commynes : « Le roy Edouard fit mourir son frère, duc de Clarence, en une pippe de malvaisie, pour ce qu’il se vouloit faire roy, comme on disoit. »[35] Dans Le Quart Livre (1549-1552), François Rabelais évoque le meurtre « de celluy milourt anglois, auquel estant faict commendement […] de mourir à son arbitraige, esleut mourir nayé dedans un tonneau de malvesie. »[36]

Clarence, prononcé à la française, est surtout une allusion ironique à Clarens, le lieu mythique d’amour dans le « bestseller » Julie, ou la Nouvelle Héloïse (1761) de Jean-Jacques Rousseau, c’est-à-dire une allusion à la liaison problématique entre le précepteur Saint-Preux et Julie d’Étange (à savoir la « Nouvelle Héloïse »), son élève aristocratique, ainsi qu’à leur baiser ardent dans le bosquet de Clarens[37].

Des recherches ultérieures m’ont permis de découvrir une autre source fondamentale des noms du séducteur d’Emma, à savoir le peintre Gustave Clarence Rodolphe Boulanger (1824-1888), qui, en 1850, avait peint une Phryné déshabillée, s’étirant sur un sofa dans une évidente pose de séduction[38]. Le nom de l’artiste

– renvoie au prénom Gustave de Flaubert lui-même ;

– fait allusion, indirectement, au sculpteur James Pradier (1790-1852), nommé Phidias[39]., qui, en 1845, avait sculpté une Pandore « impudique ». Et ce fut dans l’atelier de l’artiste que Flaubert rencontra Louise Colet, sa maîtresse et « muse » des années 1846 à 1855[40]. Il est probable que Flaubert, en 1847 et de nouveau en 1853, eut également des relations avec Louise, la femme de Pradier[41]. Plus encore : les escapades de Mme Pradier, protagoniste des Mémoires de Madame Ludovica[42], étaient, à côté de celles de Mme Delamare, un point de départ, soit pour la composition de Madame Bovary, soit pour la conception de la figure d’Emma[43]. Peu de temps après la séparation de son mari pour adultère en janvier 1845, Flaubert nomma Louise Pradier « femme perdue » et « pauvre femme »[44]. À la suite de la dilapidation des biens familiaux avec beaucoup de « clients », dont l’écrivain Dumas fils, James Pradier obtint le divorce, mais mourut bientôt après le 4 juin 1852 ;

– contient avant tout le nom de l’enjôleur Rodolphe Boulanger, domicilié au manoir seigneurial de La Huchette. Ce toponyme renforce le nom banal, mais parlant de Boulanger ; car la huche (diminutif : huchette) est le pétrin en bois, qui sert à fabriquer la pâte à pain.

 

Fig. 1 : Le duc de Clarence / Rodolphe Boulanger

 

Considérant l’ensemble des éléments mentionnés, il est possible de reconstruire la nominatio concernant Rodolphe Boulanger et La Huchette : dans les années 1840, Flaubert fréquentait souvent l’atelier de James Pradier, qui, en 1845, avait sculpté une statue « impudique » de la Pandore. On y parlait certainement du peintre Gustave Clarence Rodolphe Boulanger, qui avait gagné le Prix de Rome en 1849 et qui, en plus, avait peint une Phryné « impudique ». Le nom de Boulanger paraissait approprié à Flaubert pour désigner un amant libidineux, pour qui une femme n’est qu’un objet à pétrir et à palper. Le prénom Rodolphe du séducteur d’Emma s’explique de la manière suivante : il était avant tout un des trois prénoms du peintre Boulanger, mais aussi celui d’un des protagonistes du roman Scènes de la vie de Bohème (1851) d’Henry Murger. Rodolphe, nom d’origine germanique, dérivé de l’ancien haut allemand hruod “gloire” + wolf “loup”[45], s’adapte aussi du point de vue étymologique à la perspicacité malsaine et au caractère du don Juan.

Clarence, le deuxième prénom du peintre, était pour Flaubert un souvenir du duc de Clarence, sur lequel il était tombé lors de ses lectures de Commynes, Shakespeare et Rabelais[46]. Clarence, en outre, lui rappella le toponyme homophone de Clarens et avec cela le roman Julie, ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau, qu’il détestait. Ce souvenir se manifeste aussi, parodiquement, dans Héloïse Dubuc, le nom de la première épouse de Charles Bovary. C’est avec un clin d’œil que Flaubert, à la fin, signala tout ce processus compliqué de dénomination à travers l’expression énigmatique : « comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie ».

1.5 Léon Dupuis, l’habitué du Lion d’or

La présence de Léon dans la vie d’Emma se manifeste à deux moments différents :

– tout de suite après l’arrivée des Bovary à Yonville, le clerc de notaire aperçoit intuitivement la recherche hésitante, presque inconsciente pour Emma d’entamer une aventure sentimentale afin de conforter son lien matrimonial distendu. Léon lui fournit instinctivement (ou d’une manière rusée ?) la satisfaction souhaitée en forme de verbiages exaltés – qu’il avait trouvés peut-être chez Rousseau – sur les couchers de soleil, sur l’infinité de la mer, les montagnes en Suisse, etc. : « Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! » (MB, p. 399) Emma, peu à peu, s’éprend effectivement de Léon, même si elle essaie vaguement de freiner ses émotions. Léon pourtant, à cause de sa lâcheté foncière, n’ose jamais déclarer ouvertement ses désirs. Tout au contraire, il ressent l’empressement affectif croissant d’Emma comme un chantage et une torture (voir MB, p. 416, 432). Il part à Paris pour s’y faire une situation et devenir « lion du jour ».

– Trois ans plus tard, après la déception amère que lui avait infligée le séducteur « professionnel » Rodolphe, Emma rencontre de nouveau Léon, cette fois à l’Opéra de Rouen. La rencontre ressuscite en elle les souvenirs de l’exaltation sentimentale, intime mais contenue, liée à une « pauvre » passion réciproque, « les lectures sous la tonnelle, les tête-à-tête au coin du feu, tout ce pauvre amour si calme et si long, si discret, si tendre, et qu’elle avait oublié cependant » (MB, p. 533). Mais cette fois, Léon se secoue : pour conquérir la femme, il lui demande à faire avec lui une promenade en calèche, profitant de l’argument irrésistible, voire magique : « Cela se fait à Paris ! »[47] (MB, p. 547) Léon réussit avec facilité à séduire Emma puisque Rodolphe avait déjà éveillé en elle des désirs érotiques tellement forts que, pour les assouvir, presque n’importe quel mâle aurait suffi[48]. L’action de Léon, pourtant, ne repose pas sur des sentiments doux, sur une tendresse compréhensive. Tout au contraire : la base en est un volontarisme égocentrique, lié à l’intention de surmonter sa propre timidité et les propres complexes d’infériorité par la domination d’une femme :

Il fallait, pensait-il, se résoudre enfin à la vouloir posséder […]. Auprès d’une Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteur illustre, personnage à décorations et à voiture, le pauvre clerc sans doute, eût tremblé comme un enfant ; mais ici, à Rouen, sur le port, devant la femme de ce petit médecin, il se sentait à l’aise, sûr d’avance qu’il éblouirait. (MB, p. 536)

Déjà les lectures, faites par Emma en cachette pendant ses années d’études chez les bonnes sœurs, annoncent le nom du clerc de notaire (Léon < lat. leo < gr. λέων “lion”) :

Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires […], messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. (MB, p. 358 sq.)

À première vue, Léon porte donc un nom parlant, qui semble signaler sa prédestination d’être un lion. Pourtant, le nom de famille assez banal de Dupuis indique que cela n’est guère le cas. Un coup d’œil dans un dictionnaire du XIXe siècle nous fait bien comprendre la signification du mot lion[49]. Le Dictionnaire de la langue verte donne l’explication suivante :

Homme qui, à tort ou à raison, – à tort plus souvent qu’à raison, – a attiré et fixé sur lui, pendant une minute, pendant une heure, pendant un jour, rarement pendant plus d’un mois, l’attention capricieuse de la foule, soit parce qu’il a publié un pamphlet scandaleux, soit parce qu’il a commis une éclatante gredinerie, soit pour ceci, soit pour cela, et même pour autre chose […].
Être le lion du jour. Être le point de mire de tous les regards et de toutes les curiosités[50].

Le jeune homme est un habitué de l’auberge du Lion d’or. Ce qui stimule Léon, c’est l’envie anxieuse qu’il a de se prouver à soi-même qu’il est un « vrai homme », un homme d’action, qui est capable de happer une proie avec violence, à la manière d’un lion, pour l’observer ensuite avec satisfaction voluptueuse :

Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le clocher de l’église [...], il sentit cette délectation mêlée de vanité triomphante et d’attendrissement égoïste que doivent avoir les millionnaires, quand ils reviennent visiter leur village. (MB, p. 561)

Mais avec la disparition « normale » de sa passion initiale, les appétences sensuelles de la « pauvre » Emma, continuellement remplie de soif d’amour, deviennent un joug pour Léon[51], pareillement au feu amoureux qui supplicie Adolphe. L’aventure d’Emma avec Léon, nécessairement, a une fin néfaste : la liaison érotique même, excessive et à la fois vide, puisqu’elle repose sur un romantisme obsolète[52], se révèle être un lion, une bête féroce, qui avale les forces vitales des amants. Emma se perd autant dans sa dépendance sexuelle à Léon que dans un dégoût réciproque. Elle se perd dans un univers de mensonges – non seulement vis-à-vis de son mari et du clerc de notaire, mais aussi vis-à-vis d’elle-même.

À la fin, la croissante emprise de désirs de consommation refoule les sentiments amoureux d’Emma et crée un cercle vicieux d’insurmontables problèmes financiers, qui déterminent le désespoir de la jeune femme. Monsieur Lheureux[53], apparemment sans concupiscence érotique, manifeste quand même une convoitise particulièrement forte dans le domaine de l’argent. L’usurier, lui aussi, est un amant – pécuniaire et assurément diabolique – d’Emma, qui, étant dépendante de ses offertes de luxe (voir MB, p. 561 sqq.), le vénère comme la divinité de la société moderne de consommation[54].

 

1.6 Sexe sans amour : Guillaumin et Binet

Ces deux figures secondaires représentent les comportements correspondants du harcèlement sexuel et de la prostitution, c’est-à-dire du sexe tout court dans une situation de détresse, sans les complications de la séduction amoureuse. Le notaire Guillaumin (le nom provient du prénom germanique Wilhelm, composé des mots de l’ancien haut allemand willio “volonté” + helm “casque”)[55] cherche à exploiter sexuellement la pénible condition financière d’Emma, menacée de la saisie des biens de sa famille. À cause d’une complicité secrète avec Lheureux, ce personnage louche connaît parfaitement les dettes d’Emma, mais au lieu de discuter avec elle sur l’éventualité d’un crédit ou d’une assistance, comme ses obligations professionnelles l’exigeraient, il s’approche d’elle d’une manière libidineuse :

Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d’un baiser vorace, puis la garda sur son genou […], et ses mains s’avançaient dans la manche d’Emma pour lui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d’une respiration haletante. Cet homme la gênait horriblement. (MB, p. 602)

Comme si elle avait appris sa leçon auprès de Guillaumin, Emma, pour sa part, « pour obtenir un retard à ses contributions » (MB, p. 605), se comporte envers Binet, percepteur et capitaine des pompiers d’Yonville, de façon à lui faire croire qu’il s’agit d’avances sexuelles. Mais celui-ci – son nom parlant reprend le terme binet (« Morceau de métal muni d’une pointe pour brûler les bouts de bougie »[56]) –, pour ne pas risquer sa réputation de brave homme honnête et sa chance de remporter un jour une croix, surtout pour ne pas sortir des ornières raides de ses coutumes bornées (voir MB, p. 393), fait semblant, tout en étant rouge jusqu’aux oreilles, de ne rien « comprendre » et d’être scandalisé par cette circonstance : « Madame ! y pensez-vous !... » (MB, p. 605). Notons pourtant qu’il avait déjà depuis longtemps deviné le secret des rendez-vous charnels d’Emma avec Rodolphe (voir MB, p. 476 sqq.).

 

1.7 Justin ou la félicité de la vertu

Dans le contexte de la vie affective, il ne faut surtout pas ignorer l’attendrissante figure de Justin parmi les « hommes » qui font la cour à Emma. Pendant ses premiers pas à tâtons dans le monde de l’érotisme, le garçon, peut-être, est le seul vrai amant d’Emma[57]. Son nom provient – outre du roman « sex & crime » Justine ou les malheurs de la vertu[58] du Marquis de Sade – de Chérubin, le languissant soupirant imberbe de la Comtesse Almaviva dans la comédie La folle journée ou Le Mariage de Figaro (1778) de Beaumarchais, et plus tard dans l’opera buffa Le Nozze di Figaro (1786) de Mozart, et cela aussi bien à cause de la rime Justin / Chérubin que de l’exposition des deux figures : comme Chérubin, Justin se dédie avec zèle à la découverte des mystères de la féminité :

Chérubin
Mais que tu es heureuse ! à tous moments la voir, lui parler, l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle ! ... Ah ! Suzon ! je donnerais… qu’est-ce que tu tiens donc là ?
Suzanne, raillant.
Hélas ! l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle maraine…
Chérubin, vivement.
Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur[59].

Anticipant sur les joies charmantes qui l’attendent, Justin rôde autour du cercle magique des femmes. C’est avec patience et admiration, avec désarroi et curiosité qu’il « étudie » agrafes et rubans, corsages et cotillons, repassés par la servante qui porte le nom parlant de Félicité. Et comme Suzanne taquine Chérubin à cause de son désir d’obtenir un objet appartenant à la comtesse, Félicité s’amuse avec les émotions fétichistes de Justin, qui, en tant que néophyte, « n’avait encore rien vu ».

Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait avidement toutes ces affaires de femme étalées autour de lui : les jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas. — À quoi cela sert-il ? demandait le jeune garçon en passant sa main sur la crinoline ou les agrafes.
— Tu n’as donc jamais rien vu ? répondait en riant Félicité ; comme si ta patronne, madame Homais, n’en portait pas de pareils. (MB, p. 497)

Pour se familiariser avec la physiologie des deux sexes, avant tout avec l’anatomie féminine, Justin consulte en cachette une œuvre intitulée L’amour conjugal[60]. Cette lecture, pourtant, blesse la double morale et les tabous sexuels du XIXe siècle, incarnés par Homais. Le livre prohibé, de plus illustré, tombe de la poche du garçon, et cela en présence du pharmacien[61], précisément au moment où Emma rentre de son premier rapport intime avec Léon.

Ces tentatives innocentes de percer à jour les affaires féminines diffèrent foncièrement de la fouille hâtive de Rodolphe dans les réminiscences « usées » et « dévalorisées » de ses passades avec Emma et d’autres femmes… pour trouver une inspiration en vue d’une lettre d’adieu[62] qu’il pourrait adresser à son amante :

À PEINE arrivé chez lui, Rodolphe s’assit brusquement à son bureau […]. Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s’appuyant sur les deux coudes, il se mit à réfléchir […].
Afin de ressaisir quelque chose d’elle, il alla chercher dans l’armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims où il enfermait d’habitude ses lettres de femmes […]. D’abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C’était un mouchoir à elle, une fois qu’elle avait saigné du nez, en promenade ; il ne s’en souvenait plus. Il y avait auprès […] la miniature donnée par Emma ; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du plus pitoyable effet ; […] et machinalement il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir, des épingles et des cheveux – des cheveux ! de bruns, de blonds ; quelques-uns, même, s’accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand on l’ouvrait. (MB, p. 508 sqq.)

Tout le comportement de Justin envers Emma semble indiquer qu’il a instinctivement pressenti la fin tragique de la jeune femme, et c’est pour cette raison qu’il l’implore de le faire son « servant de corps » :

Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle montait dans sa chambre ; et Justin, qui se trouvait là, circulait à pas muets, plus ingénieux à la servir qu’une excellente camériste. Il plaçait les allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole, ouvrait les draps.
— Allons, disait-elle, c’est bien, va-t-en !
Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts, comme enlacé dans les fils innombrables d’une rêverie soudaine. (MB, p. 570)

Justin est l’unique personne qui conçoit l’étendue et la dimension insoutenable des désirs infinis d’Emma. Sans les réprouver, il réussit à la calmer avec sa tendresse :

Souvent, lorsqu’ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par murmurer :
— Ah ! que nous serions bien là pour vivre !
— Ne sommes-nous pas heureux ? reprenait doucement le jeune homme, en lui passant la main sur ses bandeaux.
— Oui, c’est vrai, disait-elle, je suis folle : embrasse-moi ! (MB, p. 571)

Soulignons que Justin obtient ces baisers justes sans les avoir exigés. Ils sont la récompense bien méritée pour son dévouement désintéressé. Emma les offre spontanément comme cadeau, sans arrière-pensées, même sans l’imagination d’une évasion nostalgique. Avec ces baisers, Flaubert révèle fugitivement sa vision d’un amour authentique, mais aussi son échec. Car les moyens (aussi financiers) du garçon ne suffisent pas pour s’opposer à une société obtuse et corrompue, et c’est pour cela que la mort impitoyablement s’approche d’Emma. Flaubert lui-même avoue : « Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. »[63]

Le drame douloureux de Justin[64] démontre au plus haut degré l’ironie pessimiste de Flaubert : le jeune homme, dont les capacités érotiques ne sont pas encore développées, n’est pas en mesure de repousser l’appel inouï d’Emma : « Je la veux ![65] Donnez-la-moi. » (MB, p. 612) Et il lui cède la clef du capharnaüm, le laboratoire secret où Homais manipule des substances toxiques. C’est justement un enfant innocent-coupable (MB, p. 636), qui est autour d’elle comme Charon et simultanément comme Chérubin pour l’accompagner dans l’au-delà. Protégé par la nuit, Justin sanglote et verse des larmes chaudes sur la tombe de celle, qu’il aima : Emma – qui le charge d’un lourd fardeau pour le restant de ses jours. Pauvre Justin !

 

1.8 Conclusion I

Dans le roman de Flaubert, les noms de famille, en général, ont une fonction « relativisante »[66]. Pendant que les prénoms « nobles » d’Héloïse (allusion à Abélard et Héloïse ; à La Nouvelle Héloïse, etc.), de Charles (« homme hardi »), de Rodolphe (« loup préstigieux ») et de Léon (« lion ») connotent puissance et dignité, les noms de famille correspondants Dubuc (allusion à bouc et bûche « imbécile »), Bovary (« bouvier »), Boulanger et Dupuis font entrevoir l’exact contraire : banalité, train-train, sinon antipathie. Remarquons que Boulanger et Dupuis sont des noms très fréquents dans les pays francophones, et surtout d’une grande platitude. Tout cela montre que Flaubert (aussi) dans le domaine des noms littéraires n’a pas réalisé la prétention d’impersonnalité[67], qu’il avait revendiquée ailleurs :

L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la Création, invisible et tout-puissant, qu’on le sente partout mais qu’on ne le voie pas. Et puis l’art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ![68]

Cependant, cela ne signifie pas que Flaubert n’ait pas été conscient de sa responsabilité envers son écriture et envers les figures et actions qu’il avait imaginées. Pour lui, l’impersonnalité était plutôt une illusion créée par l’écrivain ; en effet, il n’a pas toujours réussi à s’éloigner du texte[69]. Déjà les noms littéraires, qui impliquent une sombre obsession du bœuf, laissent supposer le contraire.

Résumons les interprétations onomastiques des figures romanesques étudiées :

– Charles Bovary, qui s’était émancipé avec peine de ses parents dominants, surtout de sa mère[70], représente l’ensemble de la mythologie des bovins[71] : il est fidèle comme une vache, bête comme un veau – et aussi un bœuf. C’est à travers Emma, la jeune femme secrètement vénérée, qu’il retrouve sa puissance virile durant ses visites aux Bertaux[72], tout en restant incapable de l’aimer véritablement. Il est sans ambitions dans son univers sentimental, plein d’autosatisfaction de posséder de manière légitime une mignonne épouse partout admirée et du fait d’avoir « procréé » une enfant : « L’idée d’avoir engendré[73] le délectait. Rien ne lui manquait à présent » (MB, p. 405). Mais le bonhomme déçoit les désirs intimes – à la fois sociaux et érotiques – de sa femme.

– Le Vicomte, par contre, personnifie séduction et évasion. Son « aura » attire fantasmes, convoitises, rêves. Emma ne réussit jamais à se libérer des troubles émotionnels, que ce « lion du jour » avait provoqués en elle lors de la rencontre fugitive à La Vaubyessard.

– Pour le « tombeur » Rodolphe Boulanger, une femme est une sorte de « marchandise », que l’on peut plier et pétrir – et jeter après l’avoir utilisée. Cependant, quand cette « marchandise » exige énergiquement le respect de ses requêtes (que celles-ci soient justifiées ou non), un Rodolphe réagit avec confusion et lâcheté ; le « loup glorieux » met sa queue entre ses jambes et cherche à s’esquiver.

– Léon Dupuis représente le triste cas psychologique d’un homme timide et dépendant de sa mère, mais qui devine avec une grande sensibilité les désirs secrets d’Emma. Il aspire à une carrière brillante à Paris pour y être le lion du jour. Comme objet érotique il s’imagine une femme, faible si possible, qu’il peut conquérir par la force et dans laquelle il peut se réverbérer d’une manière narcissique (comme Emma, elle aussi, se reflète narcissiquement dans Léon). L’amante lui sert de compensation aux faiblesses de sa personnalité et à ses complexes d’infériorité.

– Dans Lheureux les aspects marchands du monde bourgeois se révèlent être un fétiche et une affaire purement pécuniaire. L’usurier incarne – annonçant l’avenir – la séduisante réification de toutes les valeurs par le capitalisme naissant. Emma l’adore comme le dieu Mammon, se rendant son esclave.

– Des scènes indécentes de harcèlement sexuel et de prostitution sont liées à Guillaumin, qui tente d’obtenir des faveurs sexuelles en profitant de la pénible situation financière d’Emma, et à Binet, à qui Emma, de sa part, tente de s’offrir pour obtenir des faveurs financières.

– Le jeune Justin, enfin, fait entrevoir la possibilité d’un amour authentique. Il représente le « Principe Espoir » (Ernst Bloch). Mais puisque la maturité émotionnelle lui fait défaut, puisqu’il est encore au stade printanier de l’érotisme, il n’est en mesure ni de s’opposer au milieu stupide et répressif d’Yonville, ni au désespoir d’Emma. Pendant un bref moment, pourtant, il réussit à calmer les fantaisies intenables et l’autodestruction de la femme de Charles, et c’est pour cette raison qu’il mérite des baisers justes.

2 Yonville n’existe pas ! Éléments de toponymie dans Madame Bovary

Yonville n’existe pas ![74] Si les anthroponymes, dans Madame Bovary, décrivent (mieux : connotent) le caractère des personnages, les toponymes ont une fonction analogue par rapport à l’univers social[75]. La Vaubyessard représente, in nuce, la société aristocratique et le libertinage décadent du XVIIIe siècle. Yonville-l’Abbaye est l’endroit par excellence de la sottise, de l’étroitesse d’esprit et de l’intolérance répressive.

 

2.1 Les Bertaux

Bertaux, originairement un nom de baptême, est utilisé par Flaubert pour dénommer la ferme, à six bonnes lieues de Tostes, du cultivateur aisé Théodore Rouault et de sa fille Emma. « Sa femme était morte depuis deux ans. Il n’avait avec lui que sa demoiselle, qui l’aidait à tenir la maison » (MB, p. 337). Et c’est là que l’officier de santé Charles Bovary, du vivant de sa première femme « maigre » (MB, p. 342), presque sans s’en apercevoir, s’éprend passionnément, se réveillant sexuellement, de la belle Emma, qu’il épousera en secondes noces après la mort d’Héloïse. Bertaux est un nom de personne

d’origine germanique, Berhtwald (berht = brillant + waldan = gouverner) […]. Variantes : Bertaud, Bertault, Bertaut, Bertaux, Berteau, Berteaud, Berteault, Berteaut, Berteaux, Berthau, Berthauld, Berthault, Berthaut, Berthaux, Bertheau […], Bertheault[76].

Le toponyme les Bertaux fait penser au prénom Berthe (Bertha), provenant également de “berht”, plus précisément à des proches de Charlemagne : à Bertha (Bertrada), la mère de l’empereur, et à Bertha de France, une des filles de Charlemagne, qui, avec son amant Angilbert (ministre de Charlemagne, poète, abbé de Saint Riquier, saint), eut deux fils : Harnid et Nithard. Ce dernier, chroniqueur au service de Charles le Chauve, nous a transmis les Serments de Strasbourg.

Le lien Bertaux – Berthe se manifeste avec plus de vigueur encore dans le prénom de Berthe, la fille d’Emma, difficilement trouvé en parcourant le calendrier et après de longues discussions avec le mari, la belle-mère, Léon et Homais[77]. La trouvaille du nom de Berthe est déclenchée par un souvenir futile : « Enfin, Emma se souvint qu’au château de la Vaubyessard elle avait entendu la marquise appeler Berthe une jeune femme ; dès lors ce nom-là fut choisi, et […] on pria M. Homais d’être parrain » (MB, p. 407). Berthe, évidemment, révèle les désirs évasifs d’Emma, liés aux fastes du monde aristocratique, auquel elle convoite d’appartenir, sans pourtant jamais y réussir. Tout au contraire : Mademoiselle Berthe Bovary, déchue de la petite bourgeoisie et devenue ouvrière, se retrouvera après la mort de son père et malgré son parrain Homais, à « gagner sa vie, dans une filature de coton » (MB, p. 645), loin des bals à la Vaubyessard, loin « du temps que Berthe filoit »[78].

 

2.2 La Vaubyessard

« La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient, dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie » (MB, p. 362). C’est ainsi qu’Emma, la ravissante, exigeante épouse de l’officier de santé Charles Bovary, éprouve le train-train de la vie conjugale à Tostes, la première résidence du couple. Il n’est donc pas surprenant que l’invitation au bal dans le château de la Vaubyessard exerce une forte tentation romantique sur la jeune femme, qui, aveuglée par les apparences luxueuses, toutefois, ne voit guère la dégradation de la demeure et de ses locataires, surtout du duc sénile Laverdière[79].

Le toponyme du manoir se décompose en Vau- et -byessard, une variante graphique de Biessart, un lieu-dit aux alentours de Croisset, la résidence habituelle de Gustave Flaubert à partir de 1844. Biessart, pour sa part, contient le mot essart (< lat. ex+saritum) “lieu défriché”, qui, dans la vieille langue française, signifiait aussi “destruction”[80]. Plus significatif est l’élément Vau-, une dérivation de val (pl. vals ou vaux), présent dans beaucoup de toponymes français (Vaucluse, Vaucouleurs, Vaujours, Vaulx-en-Velin) ; évidemment, on peut lire Vau- comme Veau-, ce qui correspondrait bien à l’obsession bovine de Flaubert[81] ; et c’était une valse, qui a déclenché la fascination passionnelle d’Emma.

La Vaubyessard est avant tout l’endroit d’une transmutation onymique : le jour suivant ses noces, Emma née Rouault, pour la première fois, s’appelait Madame ; son nom, cependant, était étroitement lié à celui de son époux : « M. et Mme Charles » (MB, p. 353). Dans une telle formule, employée en France il y a peu de temps encore, une femme mariée perd non seulement son nom de famille, mais même son prénom[82]. Mais déjà dans le contexte de l’invitation au bal du Marquis d’Andervilliers, Emma est Madame Bovary : « Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans leur boc, partirent pour la Vaubyessard » (MB, p. 367). Elle porte finalement le seul nom de Madame Bovary (MB, p. 369), lorsqu’elle peut savourer, libérée de son mari et quasiment émancipée, les délices du bal au château de La Vaubyessard et l’enchantement de la valse avec le Vicomte.

Remarquons toutefois qu’Emma, à la différence de sa fille Berthe Bovary (MB, p. 482), n’est jamais désignée par son nom de jeune fille Emma Rouault, et surtout pas par son nom complet d’Emma Bovary. Car au fond, elle n’est nullement liée à la parenté des Bovary, et c’est pour cela qu’elle n’a jamais accepté le nom de Bovary, profondément opposé à son caractère. Cette circonstance amène son amant Rodolphe Boulanger à la remarque scabreuse : « Madame Bovary !... Eh ! Tout le monde vous appelle comme cela !... Ce n’est pas votre nom, d’ailleurs ; c’est le nom d’un autre ! »[83] (MB, p. 467) Emma désavoue le nom de Bovary encore plus vigoureusement et avec irritation, quand elle se rend compte que son mari, malgré l’échec de l’opération du pied bot d’Hippolyte, n’est pas capable de voir « que le ridicule de son nom allait désormais la salir comme lui » (MB, p. 494).

 

2.3 Les nids d’amour

La Huchette

La Huchette est l’endroit des coucheries d’Emma avec le séducteur Rodolphe. Son nom de famille significatif de Boulanger est renforcé, comme nous l’avons déjà vu, par le toponyme Huchette. Le Grand Robert explique le terme huche (diminutif : huchette) de la façon suivante : « Grand coffre de bois rectangulaire à couvercle plat […]. Huche à pétrir (→ Maie, pétrin) »[84]. Le sens du toponyme est donc plus que transparent : comme le boulanger travaille les ingrédients dans la huche, c’est à La Huchette que M. Boulanger pétrit le corps serviable d’Emma[85], sans lui donner cependant une satisfaisante « nourriture spirituelle », à savoir l’amour de cœur. Au contraire, Emma se noie dans une sensualité entêtante, qui la rend dépendante et la voue à la décomposition – tout à fait comme le duc de Clarence est décomposé dans son tonneau de malvoisie[86].

 

Lion d’or

Léon Dupuis, d’abord soupirant et confident intime d’Emma, ensuite son amant après la fuite de Rodolphe Boulanger, est un habitué de l’auberge du Lion d’Or (voir MB, p. 397 et 413). La dénomination [au] Lion d’Or, encore fréquente aujourd’hui en France, évoque ludiquement la phrase à peu près homophone au lit on dort. Le jeu de mots n’est pas compris par tout le monde[87]. Cela fait déduire que Flaubert voulait indiquer, ironiquement, la douteuse gloire d’alcôve du clerc, qui se comporte au lit comme un lion, non pas par euphorie amoureuse, mais pour vaincre sa pusillanimité. Le voisinage (étymologique et spatial) de Léon et du Lion d’Or se rapporte aussi à l’aspiration de M. Dupuis de sortir un jour de sa situation misérable de clerc de notaire, pour briller, si possible à Paris, comme lion du jour, admis dans le beau monde.

 

Hôtel de Boulogne

Le manque de sincérité des sentiments de Léon vis-à-vis d’Emma se manifeste dans le fait qu’on retrouve beaucoup d’éléments du nom de Boulanger dans la dénomination de l’Hôtel de Boulogne, lieu des rencontres intimes du couple. L’établissement est situé à Rouen « vers le bas de la rue Nationale, près de la fontaine qui est là. C’est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles. » (MB, p. 565) Une recherche sur ces indications offre les informations suivantes :

– L’ancienne rue Nationale correspond à l’actuelle rue Camille Saint-Saëns, située entre la rue aux Ours et l’actuelle rue du Général Leclerc (Métro : Théâtre des Arts !).

– La fontaine la plus proche de la rue Nationale était la Fontaine de Lisieux, située dans la rue de la Savonnerie et alimentée par les eaux de la source d’Yonville.

– Tout le quartier, y compris le Théâtre Français, et la Fontaine de Lisieux, a été complètement détruit par les bombardements en avril-mai 1944. Il n’y a donc presque aucune trace de l’emplacement éventuel de l’Hôtel de Boulogne, tout le quartier étant reconstruit après la Deuxième Guerre mondiale.

– Le nom de l’Hôtel de Boulogne peut provenir, si l’on admet l’interprétation biographique de Dacia Maraini, de la promenade intime en fiacre dans le Bois de Boulogne, à laquelle Flaubert avait invité Louise Colet, après avoir fait sa connaissance le 13 août 1846[88].

 

2.4 Yonville-l’Abbaye, la Ville

Provenance du toponyme

C’est avant tout le toponyme Yonville-l’Abbaye qui mérite l’intérêt de l’onomastique littéraire. À la place des spéculations illusoires concernant l’emplacement de ce bourg fictif[89]., c’est plutôt la dénomination qui devrait attirer notre attention. Examinons d’abord l’origine probable du toponyme d’Yonville. Même si l’on a déniché « sur le territoire de la commune de Déville-lès-Rouen, où les Flaubert avaient une maison de campagne, un hameau nommé Yonville »[90], et que l’on peut découvrir, l’ordinateur aidant, près de Citerne, à 20 km au sud d’Abbeville, une petite localité nommée Yonville ainsi que le Château d’Yonville, il est fort probable que Flaubert ait trouvé ce toponyme à Rouen même. La Bibliothèque municipale de Rouen conserve le Livre des Fontaines, qui servait jusqu’à 1868, donc du vivant de Flaubert, de documentation fondamentale pour toutes les questions concernant l’adduction des eaux à Rouen. Parmi les trois sources décrites, il y a celle d’Yonville. Le précieux manuscrit, qui contient aussi des plans de parchemins, fut rédigé dans les années vingt du XVIe siècle par le poète et conseiller municipal Jacques Le Lieur[91], qui le remit le 30 janvier 1525 à ses collègues conseillers. « Cette œuvre d’art […] est à la fois une représentation et un témoignage de ce qu’était Rouen à la Renaissance »[92].

Le plan de la source d’Yonville est un dessin long de 4,70 m. À présent on trouve à Rouen la Rue de la Croix d’Yonville, et en novembre 2008 se tenait l’inauguration du Square Rue de la Croix d’Yonville[93].

 

Yonville-l’Abbaye, lieu de culte païen

Après le suicide d’Emma, l’apothicaire présomptueux Homais s’abandonne à des considérations sur les instituts scolaires : « Il établissait des comparaisons entre les écoles primaires et les frères ignorantins, au détriment de ces derniers » (MB, p. 640). Il faut noter que Flaubert, à travers l’expression frères ignorantins, nous a donné une explication indirecte du toponyme d’Yonville. Les Frères des écoles chrétiennes (dénommés au Manoir de Saint-Yon, leur siège aux environs de Rouen, aussi Frères de Saint-Yon ou bien Frères Yontains) étaient et sont une importante congrégation d’enseignants en France. En fait, le fondateur de l’ordre, Saint Jean-Baptiste de La Salle, mort en 1719 à Saint-Yon, canonisé en 1900, fut un des créateurs de l’enseignement primaire en France[94], mais pour les dénigrer, les Frères Yontains furent appelés « frères ignorantins », entre autres par Voltaire[95], qui n’était enclin ni à reconnaître leur œuvre en faveur d’écoliers indigents, ni à apprécier leurs idées pédagogiques, par exemple la méthode simultanée, c’est-à-dire l’enseignement par classes, l’utilisation de manuels scolaires, l’apprentissage de la lecture non en latin, mais en langue maternelle, l’interdiction de punitions corporelles[96].

Yon, nom relativement rare en France, est fréquent dans le département de la Seine-Maritime. Saint Yon (aussi Ionius ou Ionas), originaire d’Athènes selon la légende, aurait évangélisé l’Ile-de-France au IIIe siècle, avec Saint Denis. Pareillement au premier évêque de Paris, décapité à Montmartre et enterré à Saint-Denis, le décapité Saint Yon, lui aussi, aurait miraculeusement porté sa tête à Saint-Yon (commune de l’Essonne), l’endroit de sa sépulture définitive[97]. Le nom du saint, certainement, dérive de la tribu grecque des Ioniens. Leur ancêtre aurait été le dieu Ion, dont la vie est décrite par Euripide dans un drame homonyme, œuvre pleine d’intrigues et de malentendus[98].

La piste grecque du toponyme Yonville comme lieu de l’errance et du désordre se trouve plusieurs fois explicitement confirmée dans le roman de Flaubert : dans l’allusion répétée au bonnet grec d’Homais (par exemple MB, p. 398, 553, 618, 642), et surtout dans la description de la mairie d’Yonville : « La mairie, construite sur les dessins d’un architecte de Paris, est une manière de temple grec qui fait l’angle, à côté de la maison du pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes ioniques » (MB, p. 390). En résumé, Yonville est un lieu de culte non pas de Saint Yon, mais du dieu de l’antiquité Ion, la mairie du bourg étant son sanctuaire public et Homais son prophète, qui célèbre ses rites bizarres, « ioniques » dans un sanctuaire privé, interdit aux profanes : le capharnaüm.

La seconde partie du toponyme Yonville-l’Abbaye proviendrait, selon Flaubert, « d’une ancienne [c’est-à-dire imaginaire] abbaye de Capucins, dont les ruines n’existent même plus » (MB, p. 388). Il semble que l’auteur voulait ironiser ainsi sur une époque ennuyeuse et dégénérée où, d’un côté, l’adoration du progrès, de l’autre l’idéalisme romantique ont remplacé le Christianisme comme base de la civilisation[99]. Mais à plus forte raison l’élément -l’Abbaye, agglutiné à Yonville, est relié au dieu Ion, donc au monde de l’errance. Cette relation est renforcée par le fait que Saint-Yon, Maison-Mère des frères ignorantins et sépulture de Saint Jean-Baptiste de La Salle, elle-même, est une sorte d’abbaye. Il apparaît en outre que Flaubert aurait voulu présenter Yonville-l’Abbaye comme le contraire de la perfection et de la beauté d’une autre abbaye fameuse, à savoir de celle de Télème[100]. Résumons graphiquement notre analyse du toponyme Yonville-l’Abbaye :

 

Fig. 2 : Le toponyme Yonville-l’Abbaye

 

-ville / Ville

Le département de la Seine-Maritime recense un nombre important de communes de petite taille, dont les noms finissent en -ville. Considérons par exemple les communes commençant par la lettre “y” : Yvainville, Yerville, Ypreville, Ypreville-Biville, Yville. Dans Madame Bovary, on trouve également, outre Yonville, une multitude de bourgs avec le suffixe final -ville : Banneville, Déville, Doudeville, Goderville, Longueville, Sotteville, etc. Pour Emma, tous ces petits centres, cependant, n’égalent, ni en prestige ni en splendeur, la Ville. Avant de se marier, domiciliée encore à la ferme des Bertaux, elle se lamente : « Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l’hiver, habiter la ville » (MB, p. 345 sqq.). La même insatisfaction persiste à Tostes. Pensant à ses amies de classe, Emma se demande :

Que faisaient-elles maintenant ? À la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences où le coeur se dilate, où les sens s’épanouissent. […] Comme c’était loin, tout cela ! comme c’était loin ! (MB, p. 366)

Et après le bal à la Vaubyessard, Emma, pendant ses lectures exaltées et en se souvenant toujours du Vicomte, de nouveau pense à la Ville par excellence, c’est-à-dire à Paris, imaginant un monde d’ambassadeurs et de duchesses, de gens de lettres et d’actrices. « Paris, plus vaste que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille » (MB, p. 378). Après la première entrevue avec Emma, Rodolphe Boulanger se doute avec perspicacité de cette nostalgie inassouvie (voir MB, p. 444). De la même façon, le perruquier d’Yonville (voir MB, p. 384) et Léon s’adonnent avec ardeur aux fantasmes chimériques de la grande Ville, lieu des passions et de la séduction. Leur Paris est celui d’Henry Murger, c’est-à-dire le Paris des Bohémiens[101]. Avant de partir d’Yonville, Léon imagine son futur domicile dans la capitale française – mais aussi les problèmes avec sa maman :

Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il y mènerait une vie d’artiste ! Il y prendrait des leçons de guitare ! Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de velours bleu ! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deux fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitare au-dessus.
La chose difficile était le consentement de sa mère (MB, p. 432).

Contrairement au substantif Ville, le suffixe -ville signifie pour Emma : lieu des vilains, ennui, déception, rêves insatisfaits ; pour elle, -ville correspond au nom désolant et inconnu de Bovary : « Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France. Mais Charles n’avait point d’ambition ! » (MB, p. 381). Et c’est ce frustrant vide « onymique » qui provoquera plus tard l’opération du pied bot d’Hippolyte : à l’instigation de M. Homais, Emma pousse son mari à une expérimentation médicale osée (voir MB, p. 484 sqq.), qui, toutefois, échoue complètement, ainsi que l’apothicaire faussement « progressiste » l’avait prévu[102]. C’est cette humiliation de Charles qui entraîne l’aversion définitive d’Emma pour son mari, et le nom « amputé » de Polyte, donné à Hippolyte par Mme veuve Lefrançois, est tout à fait motivé : la raison farcesque de cette amputation onomastique semble être due au fait que les termes “pied” et “syllabe” jadis, dans la métrique française, étaient synonymes[103]. L’aphérèse de la première partie du nom Hippolyte correspond donc à la coupure d’une jambe du palefrenier[104], effectuée par le docteur Canivet, dont le nom parlant fait penser au mot canif.

 

2.5 Le capharnaüm « sous les toits »

Que Flaubert ait esquissé, dans Madame Bovary, non seulement l’explication onomastique d’Yonville-l’Abbaye, mais aussi du capharnaüm, le laboratoire occulte d’Homais, est incontestablement digne d’attention[105] :

L’apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des ustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il y passait seul de longues heures à étiqueter, à transvaser, à reficeler ; et il le considérait non comme un simple magasin, mais comme un véritable sanctuaire […]. Personne au monde n’y mettait les pieds ; et il le respectait si fort, qu’il le balayait lui-même. (MB, p. 550 sqq.)

Comme nom commun familier, capharnaüm signifie : « Lieu qui renferme beaucoup d’objets en désordre. […] → à bric-à-brac »[106]. Dans ce mot, nous retrouvons donc l’idée de l’errance propre au bourg d’Yonville. Mais ce n’est pas tout ! Le mot capharnaüm reprend le toponyme biblique de Capharnaüm (lat. Capharnaum) souvent mentionné dans les Évangiles[107] :

Jésus entrait dans Capharnaüm quand un centenier s’approcha de lui et le supplia en ces termes : « Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, atteint de paralysie et souffrant terriblement. » Jésus lui dit : « Moi, j’irai le guérir ? » (Matthieu 8, 5-7)

Tous les chrétiens connaissent l’humble réponse du centenier : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit : dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri » (Matthieu 8, 8 ; voir Luc 7, 6-7). Cette réponse est récitée presque littéralement dans chaque messe, du temps de Flaubert certainement en langue latine. C’est justement à cette phrase que Flaubert fait allusion en situant le capharnaüm d’Homais « sous les toits ».

Le moment exact où l’on célèbre la réponse du centenier se place lors de la courte prière du prêtre avec les croyants avant que ceux-ci aillent communier. Dans le domaine religieux, le toponyme Capharnaüm est donc étroitement lié à la communion, ainsi qu’au viatique, qui doit consoler les malades et accompagner les mourants vers le Paradis. Il en est de même, mais d’une manière blasphématoire, dans Madame Bovary ; citons l’avertissement central, que Homais donne à Justin coram publico, en présence d’Emma (qui, bien sûr, s’en souvient, quand elle aspire à se suicider) :

— Oui, [la clef] du capharnaüm ! la clef qui enferme les acides avec les alcalis caustiques ! […]
— Ah, tu ne sais pas ! Eh bien ! je sais, moi ! Tu as vu une bouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune qui contient une poudre blanche, sur laquelle même j’avais écrit : Dangereux ! Et sais-tu ce qu’il y avait dedans ? De l’arsenic ! (MB, p. 551)

Ce qui frappe c’est la finesse du parallélisme entre le Capharnaüm biblique et le capharnaüm flaubertien : pareillement au prêtre, le représentant de Jésus sur terre, qui donne, après avoir récité la phrase du centenier de Capharnaüm, le viatique aux croyants et, à plus forte raison, aux malades et moribonds pour assurer leur salut temporel et éternel, Emma s’administre à elle-même, mais sans assistance sacerdotale, l’arsenic dans le sanctuaire profane du capharnaüm. Elle aussi semble être réconfortée après avoir fait sa « communion » en avalant le poison :

[Emma] saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main et, la retirant pleine d’une poudre blanche, elle se mit à manger à même.
[…] Puis elle s’en retourna subitement apaisée, et presque dans la sérénité d’un devoir accompli. (MB, p. 613)

Toute cette scène atroce est surtout à comparer avec la cérémonie religieuse lors de la visite de Bournisien chez Emma, quand elle souffrait d’une maladie nerveuse après le départ de son amant Rodolphe : « On aspergea d’eau bénite les draps du lit ; le prêtre retira du saint ciboire la blanche hostie ; et ce fut en défaillant d’une joie céleste qu’elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. » (MB, p. 520)

 

Fig. 3 : Communion et suicide d’Emma

 

2.6 Conclusion II

La seconde partie du présent essai avait pour but d’illustrer autant l’importance des toponymes dans Madame Bovary que la valeur interprétative de l’onomastique littéraire en général. C’est que le destin des personnages dans Madame Bovary se concentre dans la dimension des noms propres du roman. Une particularité notable de l’œuvre est le grand nombre d’indices dissimulés, souvent ironiques, qui permettent le déchiffrement onomastique du texte. Voici les résultats essentiels :

– La Vaubyessard est présentée comme lieu de la nostalgie et de l’évasion, qui laisse transparaître une autre vie, loin de l’existence quotidienne, mais aussi comme le lieu d’une décadence séduisante, qui dévore l’individu par la force de sa fascination, motif hautement romantique, repris par exemple par Thomas Mann dans Mort à Venise.

– Le toponyme La Huchette, endroit des rendez-vous érotiques d’Emma avec Rodolphe, signale l’aspect purement sensuel de leur liaison : le corps de la jeune femme est un objet à « pétrir », et c’est tout. La Huchette, en plus, correspond étroitement à Boulanger, le nom de famille ordinaire du bourreau des cœurs.

– La dénomination Lion d’Or est étroitement liée au prénom et aux débauches de Léon Dupuis, qui s’imagine être un lion et dans la bonne société et dans le domaine de l’éros, pouvant étayer ainsi sa faible personnalité.

– Hôtel de Boulogne reprend partiellement le signifiant du nom de Boulanger ; c’est là encore que quelqu’un, le clerc Léon, couche avec Emma sans l’aimer véritablement. La dénomination de Boulogne semble aussi être liée à la relation pénible de Flaubert avec sa muse Louise Colet.

– Yonville-l’Abbaye n’abrite plus de monastère de Capucins ; la ville n’est donc pas un lieu de pauvreté et d’austérité. L’église, un lieu de sacrifice fétichiste plutôt que de prière, est ornée d’une statuette de la Vierge qui ressemble à « une idole des îles Sandwich » (MB, p. 390) ; elle ne paraît pas être consacrée à Saint Yon, tout au contraire, le bourg entier est voué à Ion, le dieu païen du désordre et de la confusion. Son temple est la mairie d’Yonville, Lheureux son grand prêtre et Homais son prophète, qui manipule et transvase des pharmaka dans le bric-à-brac « sous les toits ».

– La dénomination capharnaüm commémore, d’une part, la guérison miraculeuse, faite par Jésus, du serviteur de l’humble centenier de Capharnaüm ; d’autre part, elle fait allusion aux paroles récitées dans la messe avant la communion, ainsi qu’au viatique, la consolation des malades et mourants. Dans son capharnaüm, d’autre part, l’apothicaire célèbre des rites abracadabrants en transmutant, pareillement à un alchimiste, des substances qui peuvent guérir et / ou entraîner la mort. Et c’est là qu’Emma est sacrifiée sur l’autel du nouveau culte antichrétien, personnifié par Lheureux et Homais[108]. Semblable à une victime expiatoire, elle y prend sa « communion » létale, profanant et aussi consacrant le sanctuaire du pharmacien. Rappelons, pour terminer, les paroles violentes de Jésus, avec lesquelles il maudit la ville de Capharnaüm : « Alors il se mit à invectiver contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles parce qu’elles ne s’étaient pas converties : […]. Semblable à une victime expiatoire, elle y prend sa « communion » létale, profanant et aussi consacrant le sanctuaire du pharmacien. Rappelons, pour terminer, les paroles violentes de Jésus, avec lesquelles il maudit la ville de Capharnaüm : « Alors il se mit à invectiver contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles parce qu’elles ne s’étaient pas converties : […] Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts ! » (Matthieu 11, 20 et 23).

 

Richard Brütting, Dr.

Études universitaires à Erlangen-Nuremberg, Paris-Nanterre et Sarrebruck (Romanistique et Germanistique ; matières secondaires : Sociologie et Sciences Politiques). Lecteur d’allemand à l’Université d’Orléans (1970-71). Doctorat à l’Université de Sarrebruck avec le prof. Hans-Jörg Neuschäfer. Assistant à l’Université de Siegen (1976-1985 ; Romanistique). Enseignant au Lycée du soir pour adultes de Giessen (1985-2002).

Centres d’intérêt et publications :

– Études de littérature et d’onomastique littéraire (auteurs allemands, franҫais, italiens) : « écriture » und « texte ». Die französische Literaturtheorie « nach dem Strukturalismus », Bonn, Bouvier, 1976 ; Namen und ihre Geheimnisse in Erzählwerken der Moderne, Hamburg, BAAR, 2013.

– Didactique des langues romanes :

Literaturdidaktische Kommunikationsforschung. Jacques Prévert als Schulautor, Paderborn, Schöningh, 1986.

– Civilisation italienne ; éditeur de l’Italien-Lexikon, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 1995 / 1997 ; nouvelle éd. revue et augmentée, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2016.

– Études interculturelles ; organisateur (avec d’autres) des séminaires internationaux Allemagne / Italie / Russie à Falkenstein et Francfort (1992), Moscou (1993), Hambourg (1996), Belluno (1997), Saint-Pétersbourg (1999) et de nouveau à Belluno (2001) ; éditeur (avec d’autres) des Actes des séminaires en quatre volumes (Francfort, Peter Lang, 1997 ; 1999 ; 2001 ; 2005).

– Traductions et journalisme ; depuis 2000 collaborateur de la revue sur Internet http://www.terra-italia.net/.

 

e-mail : richard.br@t-online.de

page d’accueil : http://www.richard-online.net

 

 

 

NOTES

[1] Le présent essai est une réécriture de mon étude « Rätselhafte Namen in Madame Bovary von Gustave Flaubert », dans Richard Brütting, Namen und ihre Geheimnisse in Erzählwerken der Moderne, Hamburg, BAAR, 2013, p. 47-90. Je remercie Mme Danièle Bister et Mme Michèle Weber pour leurs conseils précieux.
[2] Flaubert, Correspondance, t. III, éd. Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 788.
[3] Flaubert n’a expliqué que le nom du pharmacien d’Yonville : Homais dériverait du mot homme ; voir Jean Pommier, « Noms et prénoms dans Madame Bovary. Essai d’onomastique littéraire », dans Jean Pommier, Dialogues avec le passé. Études et portraits littéraires, Paris, Nizet, 1967, p. 149 ; voir aussi Shoshana-Rose Marzel, « La sexualité de M. Homais », Flaubert. Revue critique et génétique, 2010, n° 3 :
http://flaubert.revues.org/1314 (6.4.2016).
[4] Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp. 1822-1894, Paris, Hachette, 1962, p. 140 ; voir Claudine Gothot-Mersch, La genèse de Madame Bovary [1966], Genève / Paris, Slatkine Reprints, 1980, p. 21-23.
[5] Émile Zola, Les romanciers naturalistes, Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1903, p. 204 ; voir Pommier, art. cité, p. 142 ; Lloyd Parks, « Flaubert’s Name Game in Madame Bovary », The South Central Bulletin [Houston], t. 31, n° 4, 1971, p. 207.
[6] Michel Butor, Improvisations sur Flaubert, Paris, Le Sphynx, 1984, p. 81 ; voir Jean-Claude Lafay, Le réel et la critique dans Madame Bovary de Flaubert, Paris, Lettres Modernes, 1986 [= Archives des Lettres modernes, t. 223], p. 111.
[7] Toutes les références au roman se reportent à Flaubert, Madame Bovary. Mœurs de province, dans Flaubert, Œuvres, t. I, texte établi et annoté par A. Thibaudet et R. Dumesnil, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951, p. 325-645 (désormais : MB).
[8] Voir Georges Kliebenstein, « Qui est ‘Madame Bovary’ ? », dans Vincent Lainey, Le miroir et le chemin. L’univers romanesque de Pierre-Louis Rey, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2006, p. 123-148.
[9] Quant aux recherches onomastiques faites par Flaubert dans les ébauches de ses romans, voir Pommier, art. cité, p. 244-264. Flaubert a utilisé environ 1.100 noms propres, dont environ 225 anthroponymes ; voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/atelier/noms_propres/liste.html (6.4.2016). Le présent essai concerne seulement la version publiée du roman.
[10] Voir Edi Zollinger, Arachnes Rache. Flaubert inszeniert einen Wettkampf im narrativen Weben : Madame Bovary, Notre-Dame de Paris und der Arachne-Mythos, München, Fink, 2007, p. 22 et 103 sqq.
[11] Voir Alan Raitt, The Originality of Madame Bovary, Oxford […], Peter Lang, « Romanticism and after in France », 2002, p. 9 sqq.
[12] Voir Marzel, art. cité, chap. « Conceptions multiples de la sexualité dans Madame Bovary ».
[13] « Elle était morte ! Quel étonnement ! » MB, p. 343. Le nom de la première femme de Charles rappelle l’histoire touchante d’Héloïse et Abélard ; voir Frederick Busi, « Flaubert’s Use of Saints’ Names in Madame Bovary, Nineteenth Century French Studies, t. 19, n° 1, 1990, p. 96. N’oublions surtout pas l’amour passion de Julie d’Étange, héroïne du roman Julie, ou La Nouvelle Héloïse [1761] de Jean-Jacques Rousseau, qui avait tant enflammé les courants sentimentaux du XVIIIe siècle ; voir Flaubert, Corr., t. II, éd. par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, 1980, p. 603.
[14] Quant au nom de Bovary, « trouvé » lors d’une rencontre avec M. Bouvaret, hôtelier au Caire, voir Gothot-Mersch, ouvr. cité, p. 21-23.
[15] Voir Max Pfister, Lessico etimologico italiano, t. VI, Wiesbaden, Reichert, p. 1610-1624 ; voir aussi p. 1206-1250.
[16] Voir René Dumesnil, Madame Bovary de Gustave Flaubert. Étude et Analyse. Paris, Mellottée [1958], p. 64 sqq.
[17] Lafay, ouvr. cité, p. 140. C’est avec Charbovari que Charles se stigmatise lui-même comme bœuf ; voir Zollinger, ouvr. cité, p. 31.
[18] Nouveau comprend le mot veau et donc une référence à la famille des bovins, à laquelle Charles appartient ; voir Zollinger, ouvr. cité, p. 30. Nouveau se prête aussi au déchiffrage nous-veaux, ce qui impliquerait tous ceux qui se considèrent comme Nous.
[19] Dans le système scolaire français, longtemps le signal a été utilisé pour sanctionner avec une marque stigmatisante l’emploi du « patois », c’est-à-dire de langues minoritaires ou de dialectes.
[20] Signalons aussi le « long charivari de basses ronflant » (MB, p. 528) au début de l’opéra Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti, mentionné dans Madame Bovary.
[21] « Dans le contexte scolaire, le “nous” distingue ceux qui sont bien adaptés à la situation et les oppose au nouvel élève ; ce pronom personnel évoque tout le pouvoir suggestif d’un groupe social sur un individu isolé » ; Gisela Haehnel, « Charles Bovary – un personnage “dévalorisé” », dans Jeanne Bem / Uwe Detloff, Nouvelles lectures de Flaubert. Recherches allemandes, Tübingen, Narr, 2006, p. 132.
[22] Cité dans Napoléon Landais, Grammaire générale des grammaires françaises [1835], 8e éd., Paris, Didier, 1860, p. 7.
[23] [Henri Grégoire], « Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, par Grégoire », dans Renée Balibar / Dominique Laporte, Le français national. Politique et pratique de la langue nationale sous la Révolution française, Paris, Hachette, « Analyse ; série langue et littérature », 1974, p. 203 sqq. ; voir aussi le discours de Lieuvain (« Lieu-vain ») lors des Comices agricoles (MB, p. 545 sqq.).
[24] Voir Lafay, ouvr. cité, p. 151 ; voir aussi Bernard Masson, « Le corps d’Emma », dans Flaubert, la femme, la ville. Journée d’études organisée par l’Institut de Français de l’Université Paris X, Paris, PUF, 1983, p. 21 sqq. ; Michel Winock, Flaubert, Gallimard, « Biographies », 2013, p. 172-176,
[25] La déformation culturelle et émotionnelle de Charles, la cause principale de son mariage raté, est largement due à son père, Charles-Denis-Bartholomé Bovary. Cet individu décrépit et blasé (comme son nom l’indique) négligeait l’éducation de son fils vers la sensibilité. Il cherchait même à bloquer les tentatives gauches dans cette direction de la mère ambitieuse de Charles (voir MB, p. 330 sqq.) ; voir Lafay, ouvr. cité, p. 143 sqq.
[26] Voir Francisco González, La scène originaire de Madame Bovary, Oviedo, Universidad de Oviedo : Servicio de Publicaciones, 1999 ; voir aussi Rosa Kohlheim / Volker Kohlheim, Duden. Lexikon der Vornamen. Herkunft, Bedeutung und Gebrauch von über 8000 Vornamen, 5e éd., Mannheim […], Dudenverlag, 2007, p. 219, entrée Karl.
[27] Jean-Marie Privat, « Le récit et ses lazzis », Bulletin Flaubert-Maupassant, t. 23, 2008 [Madame Bovary. 150 ans et après], p. 266, voit en Charles également un « Arlequin malgré lui » ; quant aux jugements sur cette figure, voir Thomas Degering, Gustave Flaubert. Madame Bovary. Erläuterungen und Dokumente, Stuttgart, Philipp Reclam jun., « Reclams Universalbibliothek », 2007, p. 166 sqq.
[28] Francisco González, ouvr. cité, p. 93. Flaubert n’a-t-il pas conҫu de manière semblable la figure d’Homais ? Le pharmacien se voue « seulement » à un scientisme obtus, mais à cause de ses succès triomphaux, il est un danger pour l’évolution sociale.
[29] Voir Dolf Oehler, « Dummheit », dans Barbara Vinken / Cornelia Wild, Arsen bis Zucker. Flaubert-Wörterbuch, Berlin, Merve, « Internationaler Merve-Diskurs », 2010, p. 74-77.
[30] Voir Barbara Vinken, Flaubert. Durchkreuzte Moderne, Frankfurt am Main, S. Fischer, 2009, p. 97 et 106 sqq.
[31] Quelques lignes plus loin, le narrateur répète à peu près ces paroles, mais plutôt pour se moquer de l’époux d’Emma, à qui elle avait refusé sèchement le droit de danser : « Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps » (MB, p. 374) ; les italiques sont de Flaubert.
[32] Rencontre onomastique : une abbaye de Valmont se trouve à 79 km de Rouen.
[33] Voir Benjamin Constant, Adolphe. Anecdote trouvée dans les papiers d’un inconnu, [1816], éd. par Jacques-Henry Bornecque, Paris, Garnier, « Classiques Garnier », 1966.
[34] Voir Henry Murger, Scènes de la vie de Bohème [1851], Paris, Calmann-Lévy [1909], p. 133 sqq.
[35] Philippe de Commynes, Mémoires [1524-1539], éd. critique par Joël Blanchard, t. 1, Genève, Droz, « Textes littéraires français », 2007, p. 49.
[36] Rabelais, Œuvres complètes [1955], Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1962, p. 631. Dans une lettre du 26 juin 1852 adressée à Louise Colet, Flaubert confond le duc de Clarence avec le duc de Gloucester (c’est-à-dire Richard III), mentionné par Commynes (mais non par Rabelais !). En passant, Flaubert débine agressivement Alfred de Musset : « Son génie, comme le duc de Glocester [!], s’est noyé dans un tonneau et, vieille guenille maintenant, s’y effiloque de pourriture. » Flaubert, Corr., t. II, p. 119. Renvoyant à Louise Colet le 9 décembre 1852 le drame Richard III de Victor Séjour, Flaubert probablement s’est souvenu de ses lectures concernant Clarence / Gloucester ; voir ibid., p. 200.
[37] Clarens, petite ville aux alentours de Montreux, est l’emblème poétique de la dimension « absolue » de l’amour ; voir Jean-Jacques Rousseau, Julie, ou La Nouvelle Héloïse, dans Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, t. II, éd. publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1964, 1re partie, lettre XIV, et 4e partie, lettre XVII. – Il y a un vallon dit La Clarence dans le Pas de Calais (je remercie Mme Danièle Bister pour cette remarque).
[38] Le tableau se trouve à Amsterdam dans le musée Van Gogh. Phryné, une hétaïre ingénieuse dans l’Athènes ancienne, était l’amante du sculpteur Praxitèle, qui d’après son modèle aurait créé l’Aphrodite de Cnide. Inculpée d’impudeur devant l’Aréopage, Phryné obtint un non-lieu à cause de la défense par le rhéteur Hypéride, mais surtout en dénudant son sein bien proportionné, déterminant ainsi le respect de sa beauté ; voir Eric M. Moormann / Wilfried Uitterhoeve, Lexikon der antiken Gestalten. Mit ihrem Fortleben in Kunst, Dichtung und Musik, Stuttgart, Kröner, « Kröners Taschenausgabe », 1995, p. 562-564.
[39] Le principe esthétique de Pradier était la nudité en soi, qui se suffit en tant qu’œuvre d’art. Pour érotiser le corps féminin, il n’utilisait guère des gestes, la pose ou la mimique, mais plutôt un arrangement entre nu et habillé ; voir Jacques de Caso / Douglas Siler, « Étude : Une Pandore “impudique” redécouverte » :
http://www.jamespradier.com/Texts/Pandore_impudique_article.php (6.4.2016).
[40] Voir Flaubert, Corr., t. I, éd. par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p. 952 sqq.
[41] Voir Flaubert, Corr., t. II, p. 1076, n. 4 ; voir aussi la lettre de condoléances du 12 juin 1852, rédigée lors de la mort de James Pradier ; ibid., p. 102 sqq.
[42] Voir Dumesnil, ouvr. cité, p. 73 sqq.
[43] Voir Marianne Beyerle, Madame Bovary als Roman der Versuchung, Frankfurt am Main, Klostermann, « Analecta Romanica », 1975, p. 26.
[44] Flaubert, Corr., t. I, p. 221, lettre du 2 juin 1845.
[45] Voir Kohlheim / Kohlheim, ouvr. cité, p. 318, entrée Rudolf. Le loup symbolise les forces maléfiques.
[46] Voir Flaubert, Corr., t. I, p. 210, lettre du 7 juin 1844 à Louis de Cormenin.
[47] Voir Karlheinz Stierle, Der Mythos von Paris. Zeichen und Bewußtsein der Stadt [1993], München, Deutscher Taschenbuch Verlag, « dtv », 1998 ; voir aussi Ehrhart Linsen, Subjekt-Objektbeziehungen bei BALZAC, FLAUBERT und NATHALIE SARRAUTE unter besonderer Berücksichtigung der Sprachproblematik, Frankfurt am Main / Bern, Peter Lang, « Saarbrücker Arbeiten zur Romanistik », 1981, p. 136 sq.
[48] Voir Per Buvik, « La sexualité d’Emma Bovary », dans Madame Bovary, 150 ans et après, ouvr. cité, p. 31-40.
[49] Dans le livret L’ami de la jeunesse, paru en 1855 à Rouen [!], Ch. Romagny avança au sujet d’un certain Georges de Saint-Phar : « Malheur aux jeunes gens qui se trouvaient dans les cercles que fréquentait notre impitoyable railleur […] ! Georges commençait par les toiser de la tête aux pieds d’un air de suffisance qu’il avait copié de nos lions du jour […] », Ch. Romagny, L’ami de la jeunesse [1855], Rouen, Mégard, « Bibliothèque morale de la Jeunesse », 1856, p. 64. « Les ouvrages composant la Bibliothèque de la Jeunesse ont été revus et approuvés par un Comité d’Ecclésiastiques nommé par MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE ROUEN » (ibid., Approbation).
[50] Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte. Nouvelle éd., supplément par Gustave Fustier, Paris, Marpon et Flammarion, 1883, p. 260, entrée Lion.
[51] Voir Lucette Czyba, Mythes et idéologie de la femme dans les romans de Flaubert, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1983, p. 104-106. Signalons la similitude phonique Léon / Eléonore.
[52] Voir Rosemary Lloyd, Madame Bovary, London [...], Unwin Hyman, 1990, p. 22 sqq.
[53] Voir Gerhard Walter Frey, « Héloïse Dubuc – une interprétation de Madame Bovary dans la perspective de l’histoire des mentalités », dans Alfonso de Toro, Gustave Flaubert. Procédés narratifs et fondements épistologiques, Tübingen, Narr, « Acta Romanica », 1987, p. 80-84. Le caractère et le nom de Monsieur Lheureux semblent exclure toute possibilité d’une récompense ou bien d’une punition par la Providence divine ; voir Parks, art. cité, p. 207.
[54] Voir Frey, art. cité, p. 84.
[55] Voir Kohlheim / Kohlheim, ouvr. cité, p. 381, entrée Wilhelm. Un casque sert à protéger mais aussi à déguiser un personnage et à camoufler ses actions douteuses.
[56] Le Grand Robert de la langue française. Paul Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 2e éd., dirigée par Alain Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert - VUEF, 2001, t. 1, p. 1425, entrée Binet ; voir ibid. p. 1726, entrée Brûle-bout (je remercie Mme Michèle Weber pour cette remarque).
[57] Voir Butor, ouvr. cité, p. 102.
[58] Marquis de Sade, Justine ou les malheurs de la vertu [1791], Paris, U.G.E, « Coll. 10/18 », 1969.
[59] [Beaumarchais], Théâtre de Beaumarchais, Introduction […] par Maurice Rat, Paris, Garnier Frères, « Classiques Garnier », 1964, p. 192 sqq.
[60] Nicolas Venette, La Génération de l’Homme, ou Tableau de l’amour conjugal Considéré dans l’état du Mariage [1687-1688], nouvelle éd. rev., corr. et augm., 2 vol., Londres, 1762. Dans une lettre du 22 novembre 1852 à Louise Colet, Flaubert mentionne avec déplaisir ce premier traité français de sexologie ; voir Flaubert, Corr., t. II, p. 179. Jusqu’en 1800, il y eut au moins 53 éditions françaises et de nombreuses traductions. L’œuvre décrit d’une façon « empirique » les organes génitaux, les pratiques sexuelles, la menstruation (présentée comme un écoulement de sperme féminin), la fécondation et des phénomènes sexuels « anormaux ». Le but du traité était la réconciliation entre l’imagination érotique et la Raison ; voir Gabriele Vickermann-Ribémont, « Die Ökonomie der Imagination in Nicolas Venette Tableau de l’amour conjugal », dans Stefanie Zaun […], Imagination und Sexualität. Pathologien der Einbildungskraft im medizinischen Diskurs der frühen Neuzeit, Frankfurt am Main, Klostermann, 2004, p. 83-100.
[61] Les deux volumes de l’œuvre de Venette rentrent-t-ils dans la poche de Justin ? La remarque de Flaubert est certainement une caricature de la harangue d’Homais ; voir MB, p. 553. Pour impressionner Léon, Homais propage des opinions douteuses sur les femmes : « Il adorait une toilette élégante dans un appartement bien meublé, et, quant aux qualités corporelles, ne détestait pas le morceau » MB, p. 580.
[62] Voir Patricia Reynaud, Fiction et faillite. Économie et métaphores dans Madame Bovary, New York, Peter Lang, « American University Studies, II. Romance Languages and Literature », p. 19 sqq. ; voir Zollinger, ouvr. cité, p. 16-21.
[63] Flaubert, Corr., t. II, p. 392, lettre du 14 août 1853 à Louise Colet.
[64] Le nom rappelle les souffrances du philosophe, martyre et Père de l’Église Saint-Justin ; voir Busi, art. cité, p. 97. Le jeune Justin, bien sûr, lui aussi est martyrisé… par l’amour.
[65] La formule « Je veux ! » est à considérer comme exhortation impolie et brusque. La formule était plutôt réservée aux ordonnances des autorités, surtout du Roi de France.
[66] Voir Andrea Brendler, « Zur relativierenden Funktion von Nachnamen bei Benito Pérez Galdós, Ire partie : Der Nachname Tineblas in Dõna Perfecta », Zunamen / Surnames, t. I, n° II, p. 112-118 ; « IIe partie : Der Vorname Diaz in Tristana », Zunamen / Surnames, t. II, n° II, 2007, p. 108-115.
[67] Voir Parks, art. cité, p. 210 ; Winock, ouvr. cité, p. 170 sqq.
[68] Flaubert, Corr., t. II, p. 691, lettre du 18 mars 1857 à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie.
[69] Voir Raitt, ouvr. cité, p. 42-44.
[70] Un enfant mâle réussit difficilement à se libérer de sa mère, à percevoir de faҫon consciente son propre corps et à devenir un « homme » avec une sexualité assurée ; voir Élisabeth Badinter, L’un est l’autre. Des relations entre hommes et femmes, [Paris], Odile Jacob, « Le Livre de Poche », 1986, p. 183 sqq. Cela vaut et pour Charles et pour Léon.
[71] Le maire sot de Yonville s’appelle Tuvache. Autre nom bovin : Lebœuf, nom de jeune fille de Mme Léocadie Dupuis. Même après la « fin » d’Emma Bovary, son époux est à la recherche de femmes « bovines » (voir MB, p. 638). Sur la thématique obsessionelle de la vache et du veau, voir Roger Bismut, « Quelques cas onomastiques dans l’œuvre de Gustave Flaubert », Les Lettres Romanes, t. XXVIII, n° 2, 1974, p. 169-171.
[72] Voir le chapitre « Der Ochsenziemer », dans Zollinger, ouvr. cité, p. 45-56.
[73] Allusion au titre de l’œuvre de Nicolas Venette, ouvr. cité.
[74] Voir Flaubert, Corr., t. II, p. 728.
[75] La page Web http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/atelier/cartes/carto_bovary.html (6.4.2016) donne accès à la liste complète des toponymes dans Madame Bovary.
[76] http://www.geneanet.org/genealogie/fr/bertaux.html (6.4.2016) ; voir aussi Albert Dauzat, Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, Paris, Larousse, 1951, p. 39, entrée Bertaud.
[77] Stefania Fumagalli, « Madre e figlia. La scelta del nome in ‹Madame Bovary› », Il confronto letterario, t. 14, 1997, p. 569-573 ; voir aussi Brütting, ouvr. cité, p. 26 sqq.
[78] Fumagalli, art. cité, p. 572 sqq.
[79] Voir ibid., p. 209.
[80] Algirdas Julien Greimas, Grand dictionnaire. Ancien français [1979], Paris, Larousse, 2007, p. 244.
[81] « Le château […] se déployait au bas d’une immense pelouse où paissaient quelques vaches » (MB, p. 367). Voir Bismut, art. cité, p. 169-171.
[82] Voir Badinter, ouvr. cité, p. 245 sqq.
[83] Voir Parks, art. cité, p. 208. Dans la nouvelle Tristan, Thomas Mann présente l’écrivain pompeux Spinell qui réfute le nom de Klöterjahn pour nommer l’hypersensible pianiste Gabriele. C’est que le nom de Klöterjahn, composé des mots Klöten (“couilles”) et Köter (“clébard”), suivis de la désinence péjorative -jahn, démontre la bassesse du mari de l’angélique Gabriele. L’artiste mourra par épuisement, pour avoir été entraînée par Spinell à exécuter, contre les ordres des médecins, quelques nocturnes de Chopin, puis la partition du Tristan de Richard Wagner ; voir Thomas Mann, « Tristan », dans Thomas Mann, Gesammelte Werke [1960], 2e éd., Frankfurt, Fischer Taschenbuch Verlag, 1974, p. 216-262.
[84] Le Grand Robert, ouvr. cité, t. 3, p. 1930, entrée Huche.
[85] Voir Pommier, art. cité, p. 148. Flaubert a présenté le fournil non seulement comme un lieu d’exaltations sexuelles (« Le boulanger de Croisset a pour l’aider dans la confection de ses pains un garçon de forte corpulence. Or le maître et le domestique s… Ils se pétrissaient à la chaleur du four »), mais aussi d’une raclée sadique donnée à la femme du boulanger : « On bûche dessus par partie de plaisir et en haine du c… » (Flaubert, Corr., t. II, p. 830, lettre du 28 août 1858 à Ernest Feydeau), ce qui fait supposer que le « pétrissage », au sens large, exerçait une certaine fascination sur l’écrivain.
[86] Voir Vinken, ouvr. cité, p. 90-93.
[87] La dénomination Au Lion d’Or est souvent non interprétée, parfois même par les exploitants de l’auberge qui la porte, qui sont bien surpris quand on l’explique. Quand elle est interprétée, elle ne constitue pas un euphémisme, mais une sorte de clin d’œil malicieux, un sourire de connivence entre le texte de l’enseigne et le client de l’auberge, ou simplement le passant (je remercie le professeur Michel Arrivé pour cette remarque « autochtone »).
[88] Dacia Maraini, Nachforschungen über Emma B. [it. 1993], München / Zürich, Piper, 1996, 2e éd., p. 135 ; voir Winock, ouvr. cité, p. 83 sqq. et 147 sqq.
[89] Une brochure vendue exlusivement à Ry [!] identifie toujours Yonville avec Ry (René Vérard, Ry, Pays de Madame Bovary, 1983) ; voir Claudine Gothot, « Un faux problème : L’identification d’Yonville-l’Abbaye dans Madame Bovary », Revue d’histoire littéraire de la France, t. 62, 1962, p. 229-242 ; voir aussi Dumesnil, ouvr. cité, p. 70 sqq. ; André Dubuc, « Toponymie dans Madame Bovary », Les Amis de Flaubert, [Rouen], t. 41, 1972, p. 27-29 ; Jean-Marie Privat, « Emma à Ry. Notes de recherche », ethnographiques.org, n° 5, avril 2004 :
http://www.ethnographiques.org/2004/Privat.html (6.4.2016).
[90] Thierry Laget, « Notes », dans Gustave Flaubert, Madame Bovary. Mœurs de province, éd. présentée, établie et annotée par Thierry Laget, Paris, Gallimard, « Folio classique », 2001, p. 480.
[91] À la fin du manuscrit, Jacques Le Lieur affirme que l’état des sources et fontaines « avoit esté chairché, veu, tézé, pourtraict et rédigé par escript en ce présent livre de la main de moy dict Le Lieur » :
http://rouen.pagesperso-orange.fr/fontaines/Livre_Fontaines.htm (6.4.2016).
[94] Voir Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France. 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968, p. 89 sqq.
[95] « Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres, et non des clercs tonsurés. Envoyez-moi surtout des frères ignorantins pour conduire mes charrues ou pour les y atteler. Je tâche de réparer sur la fin de ma vie, l’inutilité dont j'ai été au monde ; j'expie mes vaines occupations en défrichant des terres qui n’avaient rien porté depuis des siècles » Voltaire, Correspondance, t. VII, éd. Théodore Besterman, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1981, p. 137, lettre du 28 février 1763 au Procureur Général Louis-René de Caradeuc de La Chalotais.
[96] Voir Prost, ouvr. cité, p. 116.
[98] Le nouveau-né Ion, fruit d’un viol commis par Apollon, est abandonné par sa mère Creusa dans une grotte de l’Acropole. Hermès porte le petit à Delphes, où il devient serviteur dans le temple d’Apollon. Creusa épouse Xuthos, le roi d’Athènes, mais reste sans enfants. Un jour, le couple va à Delphes pour implorer le dieu de lui donner une progéniture. L’oracle révèle à Xuthos que le premier mâle rencontré sera son fils. Cette rencontre se fait avec Ion, mais Creusa ne le reconnaît pas. Ne supportant pas sa situation de femme inféconde, ayant un beau-fils donné par le dieu, Creusa tente d’empoisonner Ion. Cependant, celui-ci échappe au péril. À la fin, la Pythie protège Creusa contre la colère de Xuthos, et, en présentant les couches d’Ion, elle permet à Creusa la reconnaissance de son fils « naturel » ; voir Moormann / Uitterhoeve, ouvr. cité, p. 366 sqq.
[99] Voir Parks, art. cité, p. 210.
[100] Voir Rabelais, ouvr. cité, p. 149 sqq.
[101] Voir Murger, ouvr. cité, p. 246 sqq.
[102] Pour Homais, qui exerce illégalement la fonction de médecin (voir MB, p. 404), Charles Bovary est un concurrent. C’est pourquoi le pharmacien cherche à déprécier le prestige professionnel de l’officier de santé. Son élimination donnerait le champ libre aux ambitions médicales de l’apothicaire.
[103] Sur les aux termes pied et syllabe, voir W. Theodor Elwert, Französische Metrik, München, Hueber, 1961, p. 18, 60, 112.
[104] Voir Zollinger, ouvr. cité, p. 63.
[105] Voir Busi, art. cité, p. 104.
[106] Le Grand Robert, ouvr. cité, t. 1, p. 1898, entrée Capharnaüm.
[107] Je cite selon La Bible. Nouveau Testament. Traduction œcuménique de la Bible, Paris, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche » [1994].
[108] Voir Busi, art. cité, p. 104 sqq.


Mentions légales