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Salammbô au croisement entre l’Antiquité et le moderne :

la psychologie ou la fatalité

 

Tomoko MIHARA
Université de Gunma, Japon
(avril 2016)

 

 

Résumés

Salammbô montre un curieux croisement entre l’Ancien et le Moderne. L’article examine d’abord comment Flaubert a résolu la contradiction entre la psychologie collective et la prédestination, deux causes qui déterminent l’action des protagonistes, puis il étudie par quel moyen l’auteur a réservé une place privilégiée au lecteur en tant qu’élément textuel, « en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne ».
 

In Salammbô, there is a curious cross between the ancient and the modern. This article examines two questions : how Flaubert resolved the contradiction between collective psychology and fate, two causes which determine the action of the characters, and how he applied “the methods of the modern novel” to antiquity and gave a privileged position to the reader as textual element.
 

『サランボー』は古代と現代との奇妙な交差を提示している。本稿は、フローベールがいかにして集団心理と宿命という二つの観念を両立させたのか、また同時に、彼がどのように読者の場をテクストに書き込み、「現代小説の手法を古代小説に適用」したかを考察する。

 

Introduction

Dans sa fameuse lettre adressée à Sainte-Beuve, Flaubert affirme l’ambition première qui a guidé son travail : « Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne […][1]. » Notre point de départ est cette phrase énigmatique. Il est clair que « l’Antiquité » ne vaut pas seulement pour le paysage d’autrefois. Flaubert a non seulement envie de décrire les costumes, les architectures et les constitutions politiques des anciens, mais il veut aussi reproduire leur manière de penser. L’exactitude archéologique est, selon lui, « secondaire », puisqu’« un grand danger » consiste à oublier « l’âme » en se consacrant à « l’habit »[2]. Autrement dit, la psychologie des protagonistes est essentielle dans son texte : « Ce qui m’inquiète le plus, c’est le fonds, je veux dire la partie psychologique[3]. »

Cependant, malgré l’ambition affichée par le romancier, ses confrères ont souvent critiqué ce qu’ils ont perçu comme un défaut. Parmi eux, les Goncourt, pour qui Flaubert a échoué à restituer la « couleur morale » de l’Antiquité, malgré sa prétention[4]. Si les deux frères avaient attendu de Salammbô une version antique de l’« observation » morale que Flaubert avait donnée dans son roman précédent, ils n’ont évidemment pas été satisfaits[5]. Les hommes antiques sont différents des modernes, si bien que leur « âme » n’est pas analysée comme celle d’Emma Bovary ou de Frédéric Moreau[6]. Toutefois, l’âme des anciens n’est pas pour autant ingénue : comme Flaubert le dit, des « gens qui se font appeler fils de Dieu, œil de Dieu » ne sont pas simples[7]. Au contraire, le fonctionnement de leur psychologie est complexe, à tel point qu’il reste incompréhensible pour le lecteur moderne.

Dans l’étude qui suit, il est d’abord question de cette psychologie des anciens, différente de celle des modernes, constituant bel et bien le « fonds » du roman. Les divers états d’esprit seront examinés, à partir de la mentalité en temps de guerre, partagée par tous les anciens, à travers leur sentiment religieux, jusqu’à la sensibilité purement carthaginoise, excepté le sentiment d’amour entre le héros et l’héroïne, qui ne sera abordé qu’accessoirement. Nous réfléchirons ensuite sur l’idée de fatalité qui se dégage indéniablement de ce roman, mais à notre avis, de façon suggestive[8]. Nous examinerons en particulier comment la prédestination peut y être compatible avec les volontés libres des protagonistes, qui agissent chacun à son gré pour différentes raisons psychologiques (colère, peur, désir, obéissance aux dieux, etc.). Notre objectif est ainsi double : voir, premièrement, comment Flaubert a réalisé la rencontre paradoxale entre la couleur morale de « l’Antiquité » et « les procédés du roman moderne », et en second lieu, comment il a résolu la contradiction entre la fatalité et la psychologie, deux causes qui déterminent l’action des héros, afin de créer finalement un « mirage » éblouissant dans Salammbô.

I. La psychologie antique

1. Le sentiment d’injustice

 

Commençons par donner une vue d’ensemble des « guerres des Mercenaires », dont l’évolution est influencée par divers intérêts des protagonistes. Selon Polybe, les violences ont été provoquées au début par les soldats qui ne sont pas satisfaits du montant de leur paiement, avant que la guerre ne commence vraiment à la suite du massacre de Giscon. Chez Flaubert, les Barbares déclenchent certes le conflit avec les Carthaginois, mais c’est après l’engagement d’Hamilcar que la rupture devient définitive entre les deux camps. La guerre s’avance donc en deux étapes, ce qui divise le texte en deux parties : la première correspond à l’avant-guerre, avec le festin des Barbares, les négociations entre les rivaux et la décision d’Hamilcar ; c’est une sorte de prologue, constitué par les sept premiers chapitres. La seconde partie en comporte huit ; ils mettent en scène la « guerre inexpiable » elle-même. Voyons d’abord le prologue pour examiner en détail le commencement des hostilités, afin de savoir pourquoi les Mercenaires se sont soulevés contre la République, pourquoi les Carthaginois ne sont pas parvenus au compromis, et pourquoi Hamilcar a décidé de prendre le commandement de l’armée.

Le motif des Mercenaires est clairement indiqué dès le début du texte. C’est le sentiment d’injustice qui les fait agir envers la République : « À mesure qu’augmentait leur ivresse, ils se rappelaient de plus en plus l’injustice de Carthage. »[9] Ils se plaignent que « leurs fatigues » soient « prodigieuses et trop peu récompensées » (p. 62). Ils s’indignent contre Hannon qui ne leur a apporté que des fausses monnaies. Et ils s’imaginent que leurs compagnons ont été tués à Carthage. Le texte dit : « Tant d’injustice les exaspéra » (p. 100). Il est vrai que la République tente de les apaiser ; « des membres du Grand-Conseil » viennent en personne assurer le paiement, en « disant que tout [est] fini et qu’on [va] faire justice à leurs réclamations » (p. 117). On approuve même « les comptes militaires » (p. 120) et on promet aux Barbares non seulement « la solde » équivalente à « leur sang » versé (p. 62), mais aussi l’indemnisation complète de leurs pertes, c’est-à-dire les tentes, les armures, les chevaux et le blé. Et peu après, Giscon arrive avec les sacs de monnaie et déclare « qu’il ne s’en [ira] pas avant de les avoir tous intégralement payés » (p. 123). En distribuant des récompenses, il se fait juge devant l’auditoire. Il dénonce même un « Voleur ! », laboureur qu’on décapitera aussitôt (p. 123). En conséquence, l’indignation des Barbares est vive, quand Giscon avoue soudain ne pas avoir suffisamment d’argent, de même qu’il ne peut pas expliquer les chiffres « frauduleusement réduits » dans les « comptes de Syssites » (p. 126). La fureur des soldats est telle qu’ils le capturent avec les autres Carthaginois. La guerre devient ainsi inévitable.

Il en est de même pour les Carthaginois. Tout comme leurs ennemis, ils ne parlent que des comptes, en criant contre l’injustice. En effet, l’exigence des Barbares est inacceptable pour la République, étant donné le budget de l’État de ces dernières années ; le contrat qu’on a passé avec eux n’est plus exécutoire. Au début, « le Conseil [a] cru qu’ils finiraient par consentir à quelque diminution », en vain (p. 62). Et puis, Hannon tente de leur montrer les comptes réellement justes, en insistant sur « les charges infinies de la République » (p. 95). Il énumère devant les Barbares, « sans passer un seul chiffre, toutes les dépenses que le Gouvernement [a] faites » (p. 96), car la justice de Carthage réside dans ce calcul minutieux et exact, et non dans la réclamation abusive des soldats. C’est ainsi que les marchands puniques s’indignent, quand les Mercenaires offrent « pour un bélier la valeur d’un pigeon, pour trois chèvres le prix d’une grenade » (p. 118). Cette fois, pourtant, ce sont les « Mangeurs-de-choses-immondes » qui se portent « pour arbitres » (p. 118). Les juges « immondes » déclarent coupables les commerçants, que les Mercenaires menacent « de tuer » (p. 118). Les Carthaginois s’exaspèrent quand les soldats exigent « pour une mesure de farine quatre cents fois plus » d’argent que « pour un sac de froment » (p. 120). La rupture devient aussitôt définitive.

La décision d’Hamilcar obéit à la même motivation financière. Dès son retour, il exige qu’on lui montre « les comptes des vaisseaux, ceux des caravanes, ceux des métairies, ceux de la maison » (p. 195). Il évalue lui-même « si les sommes présentes correspond[ent] aux gains et aux dommages » enregistrés (p. 198). Pris « d’une rage d’inquisition » (p. 203), il inspecte son palais, et fait tuer le « Chef-des-odeurs », responsable du vol des boîtes précieuses (p. 203). Il ordonne de lui « montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins » pour distribuer « des châtiments » (p. 205). Il se fait ainsi justicier. Cependant, il retrouve partout les traces des Barbares ; les soldats ont fait « une exorbitante consommation » pour un seul jour du festin (p. 197) : « ils ont tout pillé ! tout saccagé ! tout détruit ! » (p. 194). Venant de plaider pour eux à l’Assemblée, le Suffète contient mal sa colère : « Il se sentait humilié de les avoir défendus ; c’était une duperie, une trahison » (p. 204). Le soir même, il accepte « le commandement des forces puniques contre l’armée des Barbares » (p. 209).

La ressemblance entre ces trois séquences est visible ; tout au long de ce prologue, c’est-à-dire dans la moitié du texte, les Mercenaires, les Carthaginois et Hamilcar ne parlent chacun que de leurs comptes. Il existe toujours un arbitre qui fait tuer les fraudeurs, mais tous s’emportent finalement, en disant que la justice a été bafouée, ce qui nous paraît fort exagéré. En fait, chez les Anciens, cette notion ne désigne jamais le respect de la dignité humaine. La justice est alors commerciale ; elle réclame seulement l’équilibre entre le revenu et la dépense, entre le « dévouement » et la « récompense », entre le travail et la rémunération, et le cas échéant, entre le crime et le châtiment. Hamilcar ne se soucie guère lui-même de prouver son humanisme auprès de ses concitoyens, alors qu’il prend soin de nommer son rival Hannon comme « examinateur de ses comptes » d’armées, afin d’établir son intégrité (p. 211). Nous utiliserons désormais le mot « justice » au sens antique du terme.

En résumé, la guerre a commencé à cause des mécontentements concernant les comptes déséquilibrés ; chacun veut rétablir la balance par force, selon son intérêt particulier. Au début, pourtant, les Barbares comme les Carthaginois n’étaient pas prêts à se massacrer. Certains Mercenaires « dont la haine était moins vieille » auraient voulu s’en aller « immédiatement » après le vol du zaïmph, « [s]’ils avaient eu des navires » (p. 150). Certes, les autres « voulaient vaincre, mais en se risquant le moins possible » (p. 237). Il y a même des Barbares qui ne savaient pas ce qu’ils désiraient, puisqu’ils avaient été poussés seulement par « [u]ne fascination, une curiosité » (p. 293). « Des hordes nombreuses » ont quitté l’armée pendant le siège de Carthage : « Ils se décourageaient » (p. 304). Les Carthaginois ne sont pas plus belliqueux. Lors de la campagne, tous les militaires « regrettaient leurs familles, leurs maisons » (p. 240). Quant aux civils, ils se plongeaient dans la « tristesse » avec « la conviction de leur impuissance » (p. 242). Même Hamilcar a été pris d’« un désespoir » (p. 285) et il se croyait « irrévocablement perdu » (p. 288) : « Hamilcar se désespérait » (p. 365). Néanmoins, malgré les découragements, les protagonistes se jettent dans la bataille. Ils se livrent aux violences qui s’aggravent au fur et à mesure, et ils finissent par se battre jusqu’à l’« extermination complète » d’une armée de plusieurs milliers de soldats (p. 294). Il est évident qu’une mentalité collective particulière a conduit la guerre.

Afin de comprendre pourquoi les violences s’éternisent malgré ces réticences initiales, et pourquoi elles dégénèrent en massacre général, il faut examiner les psychologies des deux belligérants après l’engagement d’Hamilcar. Toutefois, du côté des Mercenaires, la situation n’est pas tellement nouvelle, puisque les actes de violence continuent encore et toujours en raison de leur sensibilité à l’égard du déséquilibre entre la demande et l’offre. En effet, à chaque fois que leur ennemi entame des négociations, les Barbares se montrent réticents, à proportion qu’ils éprouvent de la défiance envers les contrats. Ainsi, après la bataille du Macar, ils rejettent la demande d’échange du « vieux Giscon avec les autres Carthaginois détenus comme lui » « contre tous les Barbares » capturés. La transaction est considérée comme douteuse, puisque pour les Mercenaires, si la République leur donne « tant de Barbares contre si peu de Carthaginois, c’est que les uns [sont] de nulle valeur et que les autres en [ont] une considérable » (p. 230). Ils « craign[ent] un piège » (p. 230), un déséquilibre entre les captifs. Ils choisissent donc de laisser tomber leurs camarades prisonniers, qui seront tous exécutés. Plus tard, les Mercenaires sont de nouveau « troublés », quand Hamilcar leur propose « le pillage d’Utique ou celui d’Hippo-Zaryte, à leur choix », en échange du cessez-le-feu (p. 237) ; cette fois, « ils appréhend[ent] une trahison » au sein de leur camp, tout en « ne soupçonnant point un piège dans la forfanterie du Suffète » (p. 237) ; ils restent indécis, discutent vainement, et perdent leur chance de trancher le différend. Quant aux Africains soumis traditionnellement à Carthage, ils se joignent à l’armée rebelle en raison d’un sentiment d’injustice à l’égard des « exactions » exigées constamment par les gouvernants carthaginois (p. 150). En effet, les Barbares sont tous sensibles à l’injustice, à tel point qu’il suffit de rappeler « aux Mercenaires les promesses du Grand-Conseil ; aux Africains, les cruautés des intendants ; à tous les Barbares, l’injustice de Carthage » (p. 283) pour qu’ils abattent d’un coup le général Giscon. La colère les pousse ensuite à déclarer officiellement « qu’il n’y a[ura] plus désormais, entre les Carthaginois et les Barbares, ni foi, ni pitié, ni dieux » (p. 285). Ils s’enferment ainsi dans une alternative absolue entre une victoire et une extermination, sans envisager les conséquences.

Le parcours de Mâtho fournit l’exemple typique de ce processus psychologique des Barbares. Au début, il ne s’intéresse pas à la guerre. Spendius a beau l’inciter au pillage de Carthage en disant : « Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs » (p. 77) ; les mauvais souvenirs n’ont pas infléchi Mâtho. Même face à « l’injustice des Dieux », ressentie quand sa bien-aimée est donnée à Narr’Havas, le Barbare ne sait pas se fâcher, mais il plonge dans le désespoir (p. 282). Néanmoins, il s’est transformé après cet épisode ; il a poussé « son désespoir à la vengeance » pour diriger les batailles (p. 289). Et finalement, enragés par « la douleur d’une injustice exorbitante » (p. 361), Mâtho et ses camarades vont se lancer dans la dernière bataille contre l’armée d’Hamilcar. Cependant, cette « injustice exorbitante » qui fâche les Mercenaires n’est plus la même que « l’injustice de Carthage » concernant le paiement. Elle est différente aussi de « l’injustice des Dieux » qui a accablé Mâtho. Il s’agit de l’accumulation des avanies que les soldats subissaient depuis le commencement ; leur colère s’intensifie à mesure que le temps passe, jusqu’à devenir enfin « la douleur ».

En revanche, les comportements des Carthaginois pendant la guerre sont rarement motivés par le sentiment d’injustice, sauf une fois lorsque Tanit a rompu arbitrairement le vieux contrat par lequel leur était accordée « la bienfaisance de ses eaux », en échange des offrandes. Les citoyens en étaient si indignés qu’ils lui jetaient des pierres, « pour l’outrager » (p. 243). Néanmoins, dans la plupart des cas, les Carthaginois et ses alliées décident des opérations en obéissant à la justice. Ils prennent leur service pour une rémunération promise, en suivant les contrats qu’ils considèrent comme justes. En général, ces transactions sont avantageuses pour Carthage et elles lui permettent de prendre le dessus sur ses adversaires. Par exemple, elle maintient sa force militaire grâce au contrat avec Rome qui lui a promis de rendre les captifs puniques, en échange des « équipages des vaisseaux latins pris » pendant la guerre précédente (p. 336). Narr’Havas consent pour sa part à « entretenir son dévouement » en vue du mariage avec Salammbô ― « cette récompense » qu’Hamilcar fait reculer « jusqu’à la fin de la guerre » (p. 335). Les citoyens acceptent eux-mêmes de donner « des terres pour les vainqueurs, des holocaustes pour Melkarth, trois cents couronnes d’or pour le Suffète », en récompense d’un triomphe (p. 230)[10]. À la fin, pourtant, Carthage est contrainte de commettre « des crimes irréparables », en respectant la vieille transaction avec Moloch (p. 334). D’ailleurs, depuis longtemps, pour préserver leur vie contre la fureur du Dieu, « les Carthaginois [ont] coutume de lui en offrir une portion » (p. 318), car selon leur devise, « tout profit d[oit] être acheté par une perte quelconque, toute transaction se r[ègle] d’après le besoin du plus faible et l’exigence du plus fort » (p. 318). Ils jettent ainsi leurs enfants dans les feux, et aussitôt le Dieu apporte la pluie pour répondre aux sacrifices (p. 333). Bref, le parcours de Carthage va dans le sens contraire de celui de ses ennemis ; au lieu de commettre des violences pour se venger des injustices, elle s’abandonne aux crimes à cause de son obéissance à la justice même.

Cependant, une tendance se confirme chez les deux opposants au fur et à mesure que la guerre s’avance ; il s’agit des actes de rédemption. Les Anciens essaient de réparer les injustices irrémédiables, en condamnant une tierce personne. Les exemples dans les deux camps sont abondants dès le prologue, mais c’est Hamilcar qui abuse de ce procédé pendant son inspection du palais. La description est formelle : « c’était une duperie, une trahison ; et comme il ne pouvait se venger ni des soldats, ni des Anciens, ni de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu’un, il condamna aux mines, d’un seul coup, tous les esclaves des jardins » (p. 204). Les esclaves sont désignés ici par le Suffète comme boucs émissaires, pour qu’ils dédommagent les pertes de ses comptes dont ils ne sont pas responsables. Un peu plus tard, Hamilcar condamne les autres serviteurs au supplice, quand il réalise que les « gouverneurs des campagnes » le trahissaient, et que « tous le trompaient, depuis trop longtemps il se contenait » (p. 206) ; cette fois, les innocents doivent racheter « tous ses désastres » passés et « mille choses odieuses, des ignominies » qu’il a subies jusqu’à maintenant (p. 206). En outre, Hamilcar ordonne de tuer un Libyen suicidaire qui n’a rien fait de mal. L’exécution est néanmoins justifiée, parce que la mort de l’innocent représente un « sacrifice » pour prévenir des malheurs plus terribles (p. 206).

Les Carthaginois ont le même comportement que leur Suffète. Ils font payer aux cadavres de « trois cents frondeurs » « tous les crimes des Mercenaires » (p. 99), à tel point qu’ils leur infligent « d’infâmes mutilations » et qu’ils les suspendent dans les boucheries (p. 99). Quant aux Barbares, ils rendent Giscon responsable de tous les maux : « et toutes les colères se réunissaient contre Giscon dans une haine tumultueuse » (p. 126). En effet, au lieu des vieilles injustices qu’ils ont tant dénoncées (les déséquilibres entre les « dévouements » et les « récompenses »), les Barbares exigent soudainement qu’une nouvelle justice soit exécutée ; maintenant, Giscon représente le mal carthaginois, et doit payer en tant que tel.

Toutefois, malgré de nombreux rachats présents dans le prologue, les boucs émissaires ne peuvent pas empêcher le déclenchement de la guerre, puisqu’en toute logique, un acte de rédemption, censé racheter les vieilles injustices, peut susciter la colère des ennemis qui vont commettre d’autres actes de violence, et ainsi de suite. Le texte en fournit un cas exemplaire, celui d’Hamilcar. Il s’agit de la scène de l’immolation à Moloch. Le Suffète rachète la vie d’Hannibal en échange de celle du petit enfant qu’il a enlevé à un esclave, à qui Hamilcar donne par compensation « les meilleures choses des cuisines ». Le Suffète renonce à tuer ce père esclave, de peur que les Dieux ne veuillent racheter sa mort en faisant mourir Hannibal lui-même (p. 323). La vie d’Hannibal est rachetée ici par celle du petit esclave, qui est rachetée à son tour par les plats donné au pauvre père ; si le père était tué, les Dieux voudraient expier sa mort par celle d’Hannibal. Le texte montre clairement qu’un rachat ne fait qu’en provoquer un autre.

De fait, pendant la guerre, l’acte de rédemption se répète chez les deux opposants. À Carthage, les citoyens se lamentent du « désastre » de la guerre, lequel ne contrebalance pas leurs « lourds sacrifices » ; « les patriciens déplor[ent] leur contribution de quatorze shekel et les Syssites leurs deux cent vingt-trois mille kikar d’or » (p. 241). « La populace [est] jalouse des Carthaginois-nouveaux », concernant « le droit de cité complet » qui leur est promis. Mais « tous » finissent par accuser Barca (p. 241). Tout le malheur vient des « fautes d’Hamilcar » (p. 241). Les prêtres exigent même de le crucifier, d’autant plus qu’ils lui en veulent « d’avoir saisi leur trésor » (p. 242). En fait, les Carthaginois oublient leurs divers sentiments d’injustice au sujet de l’argent, dans leur exaltation commune anti-Hamilcar. Or, les Mercenaires sont beaucoup plus cruels que ces citadins puniques. Le texte en témoigne clairement : « Alors une douleur, plus lourde que l’humiliation de la défaite, accabla les Barbares. Ils songeaient à l’inanité de leur courage. Ils restaient les yeux fixes en grinçant des dents. La même idée leur vint. Ils se précipitèrent en tumulte sur les prisonniers carthaginois » (p. 281). Ici, les Barbares oublient soudain leur désespoir en pensant aux boucs émissaires à qui ils feront racheter leur « douleur », comme si la souffrance des autres pouvait compenser leur propre malheur. L’acte de rachat devient d’autant plus violent : ils coupent les pieds des captifs et enlèvent leur peau (p. 281). De fait, il est logique que les violences s’aggravent avec le temps, puisque les protagonistes font endosser au « rédempteur » la responsabilité de toutes les injustices qu’ils ont subies dans le passé. Il s’ensuit qu’à la fin du récit, la rédemption atteint à son comble. Les Carthaginois font racheter à Mâtho tous les crimes de la guerre dont ils ne peuvent pas punir les autres responsables. Le texte est clair sur ce sujet : « Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l’armée ; ils se vengeaient sur lui de leurs désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres » (p. 374-375).

Ainsi, il s’avère que la guerre a éclaté et a continué à cause d’une mentalité particulière qui entraînait certaines réactions des protagonistes face à la justice et à l’injustice. Soit ils se sont révoltés à cause de leurs sentiments d’injustice, soit ils ont continué la tuerie à cause de leur obéissance à la justice, soit ils ont fait justice de tierces personnes à qui ils faisaient endosser les crimes des autres. Ce qui est important de constater qu’ils ont commis les actes de violence au hasard, chaque fois qu’ils se voyaient offrir un contrat juteux, ou qu’ils découvraient une iniquité à leur égard[11]. En effet, ils agissent sans méthode pendant toute la guerre, comme ils n’avaient pas d’objectifs précis qui leur permettaient de choisir des priorités. Le parcours d’Hamilcar illustre bien ce propos. Il est apparu pour la première fois dans le texte en « désespérant de Carthage » (p. 62) ; il en voulait à sa patrie, et se sentait proche des Mercenaires. Néanmoins, au milieu du récit, il a brusquement décidé de se battre contre eux. Mais, à peine s’était-il engagé comme commandant de l’armée punique, qu’il est réapparu de nouveau en « désespérant de la République » (p. 234) : il voulait s’allier aux Barbares pour vaincre Carthage (p. 240). Sa politique manque ainsi de cohérence, d’autant plus qu’il oublie facilement sa cause, lors d’un accès de fureur. Souvenons-nous que dans la réunion des Anciens, il était tellement en colère contre Carthage qu’il refusait leur proposition de « pleine autorité » (« Sans aucun contrôle, sans partage, tout l’argent que tu voudras, […] », p. 184), alors qu’il avait toujours aspiré au commandement suprême. Les Mercenaires ont le même défaut : leur « esprit » à la fois « mobile » et oublieux (p. 236). À la nouvelle du retour d’Hamilcar à la tête de l’armée, ils ont pensé qu’il était enfin revenu pour payer ce qu’il leur avait promis. Ils ne se sont guère doutés qu’il s’engageait contre eux : « D’ailleurs, ils ne se croyaient point coupables ; on avait oublié le festin » (p. 212). Il leur a désespérément manqué le sens de la causalité sur le long terme[12].

 

2. Le sentiment religieux

 

Les Anciens ont un autre psychisme qui ne paraît pas au premier abord entrer dans le schéma précédemment mis en place, mais qui est néanmoins partagé par tous sans aucun rapport avec l’ethnie et le pays d’origine. Il s’agit du sentiment religieux. Nous parlons ici des émotions des hommes face à la divinité, et non de leurs actes de foi, différents selon les cultures[13]. En effet, hormis quelques athées, les protagonistes éprouvent tous en commun de la vénération et de la peur devant les choses sacrées, même si elles n’appartiennent pas à leur propre croyance ; la plupart d’entre eux ne tiennent pas compte des doctrines et mélangent facilement les divinités des différents pays. Les Barbares idolâtrent « les dieux des autres », puisque ces dieux les effraient (p. 159)[14]  ; les Carthaginois vénèrent et craignent « ceux des pays voisins et des races congénères » (p. 325). Spendius confond le dieu carthaginois Eschmoûn avec l’Esculape grec (p. 63). Mâtho, Libyen, « invoqu[e] tour à tour Baal-Kamon, Moloch, les sept Cabires, Tanit et la Vénus des Grecs » (p. 89). Vénérés par les étrangers, les dieux puniques sont censés pouvoir déménager ailleurs qu’à Carthage. Pour les en empêcher et pour « retenir dans la ville le génie des Dieux », les Carthaginois enveloppe les statues divines de chaînes (p. 305), car on considère que « [l]es dieux résident où se trouvent leurs simulacres » (p. 132).

De fait, les simulacres sont vénérés et redoutés dans le monde antique en tant qu’incarnation réelle de la divinité, puisque « l’idée d’un dieu ne se dégag[e] pas nettement de sa représentation », non seulement pour Salammbô, mais aussi pour tous les autres Anciens (p. 109). Ils idolâtrent en particulier le zaïmph, voile de la Déesse, celui qui est « de la nature des Dieux » (p146). Selon le prêtre, la Déesse « demeure, sous le voile sacré » (p. 111). Selon Spendius, ce voile « est divin lui-même, car il fait partie d’elle » (p. 132). Le zaïmph est redouté et vénéré non seulement par les Carthaginois, mais aussi par les Mercenaires, à tel point que certains Barbares, qui ne sont pas de religion chananéenne, y voient eux-mêmes « un Génie » (p. 150). Même Spendius pâlit, quand il s’en approche pour la première fois dans le temple de Tanit (p. 139). Il en résulte que, couvert du zaïmph, Mâtho est considéré comme divin : il devient « presque immortel et invincible » (p. 132). Il semble aux Carthaginois « un dieu sidéral tout environné du firmament » (p. 145), et « à Spendius de taille plus haute et transfiguré » (p. 140). Mâtho se prend lui-même pour surhumain : « Me voilà plus qu’un homme, maintenant. Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer ! Un élan m’emporte ! » (p. 140)

Les représentants des divinités peuvent être des hommes, non moins que des choses, car « l’âme des Dieux, quelquefois, visit[e] le corps des hommes » (p. 251). Il semble à première vue que ces humains-idoles possèdent en commun une certaine physionomie et un certain costume. Mâtho est de taille colossale et il a une force sans égale (p. 116) ; c’est « une sorte de géant » selon les Carthaginois (p. 113)[15]. Il s’enfuit de la ville « comme un lion qui s’éloigne » (p. 146), avant de resurgir dans les champs de bataille en se déguisant en lion (p. 314-315), animal symbolique du Soleil dévorateur (p. 176). Sans le zaïmph, il est donc pris pour le représentant de Moloch[16], à tel point que Salammbô est saisie d’une « épouvante indéterminée » rien que de penser à lui (p. 251). Pour sa part, la fille d’Hamilcar porte le costume qui reproduit « en entier l’accoutrement de la Déesse » (p. 190)[17]. Sa beauté exceptionnelle aidant, elle est considérée comme la représentante de Tanit[18].

En réalité, ni la beauté physique et ni le déguisement ne sont essentiels pour qu’une personne soit considérée comme simulacre des dieux. Il suffit que « quelque chose » non identifiable en elle suscite un étonnement, un malaise ou « [u]ne épouvante indéterminée ». Souvenons-nous que Salammbô, en habit ordinaire, a fait peur à Mâtho, parce que « quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort » (p. 90-91)[19]. De son côté, Mâtho a inspiré « une crainte mystique » à ses camarades même sans son déguisement en lion (p. 116). Autrement dit, les personnages aux vêtements simples peuvent être considérés comme représentants des dieux, pourvu qu’ils suscitent une perplexité ou une inquiétude. Hamilcar est ainsi pris pour une incarnation de la volonté divine, lorsque les Carthaginois sont terrifiés par sa victoire prodigieuse sur les Barbares. Le texte en témoigne : « Tous, depuis longtemps, le croyaient perdu ; si bien qu’en apprenant sa victoire, ils éprouvèrent une stupéfaction qui était presque de la terreur. Le retour du zaïmph, annoncé vaguement, complétait la merveille. Ainsi, les Dieux et la force de Carthage semblaient maintenant lui appartenir. » (p. 286) Même Spendius, le plus rationnel, est saisi de panique devant le Suffète, comme si celui-ci était « quelqu’un d’immortel » (p. 347). D’ailleurs, Hamilcar a peur de lui-même, en se croyant récepteur de la divinité ; il est « presque effrayé par lui-même », effrayé de se sentir « emporté par un esprit » ou par un Dieu (p. 182), quand il prédit la chute de Carthage « dans des visions funèbres » qui lui sont venues (p. 183). Les Mercenaires se considèrent également comme représentants des dieux, en se sentant soutenus par les forces mystérieuses : « ils sentaient confusément qu’ils étaient les desservants d’un dieu épandu dans les cœurs d’opprimés, et comme les pontifes de la vengeance universelle ! » (p. 361). Mâtho pense lui aussi être possédé d’un dieu, quand il se surprend à commettre des abominations malgré lui (p. 233)[20]. Et quand il s’étonne d’avoir échappé au danger, il croit à la force divine qui est descendue en lui : « quelque chose m’entraînait ! [...] Sans les Dieux, est-ce que jamais j’aurais osé ! » (p. 144).

Comme les conditions exigées des représentants des dieux résident dans le mystère obscur qui suscite curiosité et crainte, les animaux peuvent être l’objet de culte, s’ils terrifient les autres. Rappelons-nous que le temple de Tanit a été rempli d’« une infinité de bêtes, […] confondues les unes par-dessus les autres dans un désordre mystérieux qui épouvantait. » « Des serpents avaient des pieds, des taureaux avaient des ailes, des poissons à têtes d’hommes dévoraient des fruits » (p. 137-138). Les Barbares, de leur côté, décorent un mur de défense avec « d’effroyables figures, masques humains composés avec des plumes d’oiseaux, têtes de chacal ou de serpents, qui bâill[ent] vers l’ennemi pour l’épouvanter » (156) ; les soldats se croient protégés par ces chimères, s’estiment « invincibles », et se convainquent que Carthage ne tardera pas à périr. En outre, dans ce monde antique, de simples noms peuvent être considérés comme représentants des divinités, s’ils suscitent une incertitude. Salammbô prononce tous les noms mythiques avec vénération, d’autant plus qu’ils n’ont pas « pour elle de signification distincte » (p. 108)[21]. Les Barbares évoquent eux-mêmes un nom avec révérence : « c’était un nom, rien qu’un nom, et que l’on répétait sans même chercher à comprendre ce qu’il pouvait dire » (p. 159). Par ailleurs, les Mercenaires considèrent comme « divinité » « une amulette inconnue, trouvée par hasard » (p. 159), parce qu’elle manque de signification et qu’elle est d’autant plus embarrassante pour eux. Ici, il est clair que l’insignifiance des choses est paradoxalement à l’origine de la vénération ; les noms mystérieux, l’amulette inconnue, les bêtes monstrueuses, les grandes statues hybrides et androgynes, et même le zaïmph sont tous censés représenter la divinité, parce qu’ils ne représentent rien de concret et que, partant, ils sont angoissants[22]. Ce paradoxe nous en rappelle évidemment un autre, qui concernent « des choses mystérieuses », enfermées dans la cave d’Hamilcar ; ces trésors ont « une incalculable valeur », parce qu’ils ne représentent rien, n’ayant ni définition ni utilité (p. 201).

En effet, pour voir plus nettement le sentiment religieux, c’est-à-dire la vénération mêlée de terreur, il faut reconsidérer les choses terrestres, non moins que les choses célestes. Retournons donc à la question de la justice, puisque cette notion commerciale touche au fond à la représentation ; l’équité à l’ancienne doit garantir que l’achat de « trois chèvres » représente une somme considérable (p. 118), que la rémunération représente un montant équivalent au travail accompli, que la masse salariale des Mercenaires représente un pourcentage raisonnable sur le budget national, etc. Il est primordial pour les hommes anciens de surveiller ce rapport de représentation, puisqu’il constitue leur critère de conduite. S’il est équilibré, ils se soumettront à la justice, mais s’il est déséquilibré, ils se révolteront contre l’injustice. Quant au sentiment religieux, il s’éveille en eux, à l’origine, à cause du dysfonctionnement de la balance même, dans laquelle le plateau de ce qui est représenté est mystérieusement vide. Ce manque angoisse des anciens, d’autant plus qu’ils s’accoutument à vérifier l’équilibre de la représentation, pour choisir leur action, entre la soumission et la révolte. Il en résulte qu’afin de dissiper leur inquiétude, ils sont obligés d’assigner aux déités le rôle de ce qui est représenté, rôle qui est en ce moment vacant.

Ainsi, Mâtho considère Salammbô, une fille qui « n’a rien d’une autre fille des hommes », comme représentante de la déesse, afin de refouler sa peur à l’égard de cet être singulier (p. 90). Il invoque aussi les dieux, quand il ne sait comment s’expliquer sa souffrance aiguë et ses pleurs soudains ; pour lui, tous ces indices angoissants ne représentent pas autre chose qu’« une colère des Dieux » (p. 89)[23]. De son côté, Salammbô doit chercher dans la divinité ce que signifient les noms obscurs, pour dissiper son angoisse à leur égard (p. 108)[24]. Elle se réfère également à « un ordre des Dieux » pour expliquer « [q]uelque chose à la fois d’intime et de supérieur » mais de non identifiable qu’elle éprouve auprès de Mâtho (p. 268). D’ailleurs, à propos de ses « obsessions » « vagues » et inquiétantes (p. 108), les hommes anciens diagnostiquent l’influence de la divinité, faute de pouvoir découvrir ce que représentent concrètement les symptômes[25]. Bref, le rôle même de la religion se résume ici à faire disparaître l’inquiétude, éprouvée à cause du défaut de la représentation.

Toutefois, il existe deux personnages exceptionnels qui n’ont pas recours aux représentations divines dans la pensée religieuse. Le prêtre de Tanit se voue à « une religion particulière, sans formule distincte, à cause de cela même, toute pleine de vertiges et d’ardeurs » (p. 247), tandis qu’Hamilcar s’approche de la divinité sans intermédiaire de représentants[26]. Ce dernier n’en appelle pas aux simulacres, quand il éprouve « une angoisse » indéfinissable et qu’il se sent « faible tout à coup » (p. 172), comme le font généralement les autres protagonistes. Au contraire, il s’efforce de « bannir de sa pensée toutes les formes, tous les symboles et les appellations des Dieux, afin de mieux saisir l’esprit immuable que les apparences dérob[ent] ». Il se plonge ainsi dans la contemplation du signifié sans signifiant, grâce de laquelle il se retrouvera « plein d’une intrépidité sereine » (p. 172). En effet, les dieux carthaginois semblent à Hamilcar tous misérables, puisqu’ils nécessitent une aide matérielle afin d’exister, en comparaison de ce « quelque chose » de suprême sans appellation ni symbole (p. 172). Le Suffète finit par se sentir « plus fort que les Baals et plein de mépris pour eux » (p. 324).

Pourtant, excepté ces deux personnages et quelques athées, tous les Anciens partagent le sentiment religieux qui dérive au fond du sentiment d’injustice. Dès lors, il est logique que leur foi manque de réflexion sur la longue durée. Les protagonistes convoquent les dieux au hasard, chaque fois qu’ils tombent sur des objets mystérieux. Ils ne pensent pas à la vie de l’au-delà, comme ils ne se soucient ni du paradis, ni de l’enfer, ni du Jugement dernier. Ils ne s’intéressent pas non plus au passé lointain, à savoir le péché originel, la vie antérieure ou le karma. Le prêtre de Tanit confie certes à Salammbô le secret de la genèse, après avoir chassé une esclave de race non-chananéenne (p. 110) ; et on dit à Carthage que, descendants de « l’œuf mystique où se cachait la Déesse », « les poissons de la famille Barca » remontent aux temps immémoriaux (p. 67). Mais ces histoires n’ont en vérité aucun rapport avec la vénération des hommes devant la divinité, telle que nous l’avons examinée ci-dessus, puisqu’elles ne racontent que des mythes régionaux, qui légitiment la fondation d’un état et la domination d’une famille. Le sentiment religieux en lui-même n’a rien à voir avec la temporalité qui situe le passé, le présent et le futur sur une ligne.

 

3. La sensibilité carthaginoise

 

(1) Le monde et l’immonde

 

Cependant, il existe dans Salammbô une sensibilité propre aux Carthaginois qui se distingue de la mentalité générale des hommes anciens que nous venons d’analyser. Celle-ci est en effet universelle. L’idée de justice est tellement répandue dans le monde antique que même les parias sont censés pouvoir discerner le juste de l’injuste (p. 118). Le sentiment religieux est partagé par les Mercenaires et les Carthaginois, si bien qu’ils considèrent les mêmes objets comme sacrés : les monstres hybrides et les noms insignifiants. Par contre, la sensibilité que nous allons aborder est purement carthaginoise ; les Barbares en manquent totalement.

Au premier abord, cette différence de mentalités nous semble évidente, puisque l’univers de Salammbô est divisé par un mur en deux territoires distincts, occupés chacun par une population singulière ; l’un est la ville des citoyens aisés qui ont leur gouvernement et leurs conventions, et l’autre est le camp à ciel ouvert, rempli d’hommes nomades aux diverses coutumes et aux intérêts différents. Les deux groupes se distinguent également par la langue, puisque les Carthaginois parlent en punique, idiome que les Mercenaires ignorent : « personne dans cette foule » de soldats ne comprend le discours d’Hannon (p. 94). De plus, les Mercenaires ne s’entendent pas bien entre eux, et délirent « en cent langages » lorsqu’ils sont ivres (p. 68)[27]. Mais il arrive bien sûr que cette foule bigarrée se fonde dans un corps uni. Lors du festin, la « fureur » des Gaulois, « se communiquant aux autres, [va] emporter les légionnaires », sans recours à la langue (p. 65). Plus tard, les Mercenaires fusionnent en éprouvant « des amitiés profondes » ou « d’étranges amours » (p. 350). À la fin, ils sont tous animés par le désir de vengeance, à tel point qu’ils font « le serment de combattre les uns pour les autres jusqu’à la mort » (p. 362). En effet, n’ayant rien de commun, les Barbares s’unissent, seulement en manifestant leur enthousiasme ; il faut que la peur, la colère ou l’amour se répandent dans toute l’armée, pour que ces hommes oublient leurs différences.

En revanche, les Carthaginois ont conscience de leur appartenance à la même communauté. Ils croient partager les mêmes mœurs et coutumes, d’autant plus qu’il y a chez eux « les habitudes carthaginoises » concernant les impôts (p. 210), « la mode punique » particulière sur le crucifiement (p. 357) et « la mode des vierges chananéennes » concernant la coiffure pittoresque (p. 69) ; il existe, de plus, des « mets carthaginois en abomination aux autres peuples » (p. 60). Bref, ils croient respecter la même manière de vivre, qui est unique et différente des modes d’autrui. Ils tiennent surtout à se distinguer des « Mangeurs-de-choses-immondes », qui vivent depuis des siècles aux confins de la ville (p. 117) ; ces gens-là ne sont pas considérés comme habitants de ce monde carthaginois, mais justement comme ceux de l’extérieur, de l’im-monde. En effet, leur appellation bizarre montre bien le parti pris de Carthage, selon lequel son territoire est un monde rangé et ordonné, tandis que le dehors est ignoble et désordonné, excepté Rome. Ainsi, sans jamais avoir vu le camp des Mercenaires, beaucoup de Carthaginois imaginent que « la confusion » y règne immanquablement (p. 118)[28] ; tout comme Polybe, ils croient qu’« une masse d’hommes composée de barbares de toutes provenances diffère d’une armée formée de citoyens élevés et éduqués dans un État policé »[29].

Pourtant, si nous comparons les deux groupes plus en détail, les choses se révèlent plus compliquées. En effet, malgré leur parti pris, les Carthaginois ne sont pas si différents des Barbares. Tout comme ces derniers, les citoyens sont d’origines diverses. Il y a les « vrais Carthaginois » comme Hannon (p. 155), les hommes ayant « des ancêtres nomades » (p. 177), les « gens de Malqua, issus des familles autochtones » (p. 231), les « Carthaginois-nouveaux » qui n’ont pas encore « le droit de cité complet » (p. 241), « les Ligures » (p. 241) et les autres qui ne sont pas « de race chananéenne » (p. 110). Certes, ces hommes de races différentes s’assimilent avec le temps, et ils ont fini par se reconnaître comme compatriotes. Mais la différence d’origines a été remplacée par celle de fortune qui continue « à maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants » (p. 211). Même parmi les Riches, descendants des conquérants, il est difficile d’arriver à un accord à cause de la diversité de leurs professions : les commerçants vivants « continuellement au fond de leurs comptoirs », « les navigateurs », « les hommes d’agriculture » (p. 177). La religion ne contribue pas beaucoup à l’unité nationale, puisque les dieux de souche se mêlant à ceux des étrangers, les croyants de chaque divinité rivalisent d’influence. Par conséquent, pour oublier leurs différences, les Carthaginois sont obligés de consolider leur unité dans un enthousiasme général. La veille de la guerre, « ceux qui n’étaient pas d’origine chananéenne furent emportés dans la passion des autres » (p. 298)[30]. Pendant les batailles, « l’ardeur de l’un à l’autre se communiquait » (p. 211) et « le peuple entier » se fondait « dans une même vengeance » (p. 231). À la fin, Carthage se plonge « dans le spasme d’une joie titanique et d’un espoir sans bornes » (p. 377)[31].

Notons que cette unité émotionnelle s’exprime souvent à voix haute et avec unanimité. « La ville entière hurla » lors du vol du zaïmph (p. 147). Après la mort de Mâtho, le « vaste aboiement emplissait Carthage, avec une continuité stupide. Souvent une seule syllabe […] était répétée durant quelques minutes par le peuple entier » (p. 375). Ces voix en chœur sont artificiellement reproduites lors des cérémonies officielles, pour effacer les différences et mettre l’accent sur l’union. Ainsi, à l’ouverture de la réunion, « les cent Anciens, les quatre Pontifes, et Hamilcar […] entonnèrent un hymne », en « répétant toujours les mêmes syllabes » et en « renforçant les sons » (p. 179). Au palais du Suffète, toutes les femmes accueillent le maître, en poussant « ensemble un cri bizarre, pareil au hurlement d’une louve », pour montrer leur joie partagée (p. 189).

Les Carthaginois ressemblent donc aux Barbares quant à la diversité au sein du groupe et quant à la façon de s’unir dans une exaltation contagieuse. Plus grave est le fait que le mode de vie ne diffère pas tellement entre les Carthaginois et les « Mangeurs-de-choses-immondes ». Ces derniers, « gens d’une autre race et d’une origine inconnue », sont « exécrés par le peuple, à cause de leurs nourritures immondes » (p. 117), mais les Carthaginois eux-mêmes en consomment. Si les exclus se nourrissent « de mollusques et de serpents », les citoyens carthaginois cuisinent « toutes les espèces de coquillages » et apprécient bien « des escargots au cumin » (p. 60). Hannon avale « les huîtres » (p. 165), et son médecin lui fait boire « un bouillon de vipère » pour soigner sa maladie (p. 165). Et si les parias sont des « chasseurs de porc-épic » (p. 117), les Carthaginois sont amateurs des « hérissons au garum », mets carthaginois servi lors du festin (p. 60). Quant au logement, les marginaux habitent dans « [l]eurs cabanes, de fange et de varech », pareilles aux « nids d’hirondelles » (p. 117), et les Carthaginois pauvres, dans « leurs cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des portes, un filet suspendu » (p. 240). Leurs costumes sont également identiques. Si les « Mangeurs-de-choses-immondes » se reconnaissent « aux arrêts de poisson qu’ils port[ent] dans la chevelure » (p. 235), les Carthaginois portent de préférence des vêtements aux motifs d’écailles de poisson, comme l’indiquent de nombreux chercheurs[32]  ; notons seulement ici que la robe de Salammbô est faite d’« un réseau de mailles étroites imitant les écailles d’un poisson et qui luisaient comme de la nacre » (p. 372). Enfin, si les bannis vivent « complètement nus », il peut paraître à Carthage « des files d’hommes complètement nus » sans qu’ils scandalisent la société (p. 327).

Il est donc évident que la discrimination carthaginoise entre monde intérieur et extérieur, entre citoyens et exclus, n’est ni à priori, ni acquise. Le dedans et le dehors se ressemblent. Néanmoins, malgré cette analogie, les Carthaginois les distinguent l’un de l’autre pour délimiter leur frontière. En effet, une sensibilité propre aux Carthaginois leur permet de détecter instantanément les étrangers, d’après des indices si subtils que ceux qui ne partagent pas cette sensibilité ne savent pas les repérer. Par exemple, les Tunisiens ne la possèdent pas, et partant ils ne considèrent pas les « Mangeurs-de-choses-immondes » comme intouchables ; au contraire, les parias sont accueillis « tout de suite » à Tunis, ville punique ainsi que Carthage (p. 151). Salammbô obéit à cette sensibilité carthaginoise incompréhensible par les étrangers, quand elle traite Giscon, amputé des jambes, d’« être immonde » (p. 271). Mais elle témoigne d’un respect sans faille pour Schahabarim, bien qu’il ait lui-même « les membres débiles » (p. 109), et Hannon n’est jamais qualifié d’immonde par ses concitoyens malgré « sa difformité » « hideuse » (p. 94). En effet, la fille d’Hamilcar conserve une sensibilité d’autant plus aiguë qu’elle n’a jamais de sa vie « touché à une bête immonde » (p. 108). Ainsi, elle considère les « poissons d’Hippo-Zaryte confits dans du miel » comme une « nourriture immonde » (p. 260), alors que les « poissons au miel » carthaginois sont consommés sans problème par le Suffète Hannon (p. 99), qui n’hésite pas, d’ailleurs, à manger des « poissons désossés » servis à Utique, ville jumelée d’Hippo-Zaryte (p. 165) ; ajoutons que la consommation des poissons ne choque nullement Hamilcar, si le prix n’en est pas exorbitant (p. 197).

Or, comme la distinction entre le monde et l’« immonde » dépend seulement de leur sensibilité, les citoyens sont obligés de rester en alerte, en aiguisant constamment leurs sens de l’observation pour guetter les objets et les hommes douteux, d’autant plus que les « immondices » se trouvent partout. Elles sont découvertes en particulier à la frontière où les Carthaginois surveillent les envahisseurs, c’est-à-dire aux « enceintes » des vieux quartiers dont « des pans énormes » sont « largement rayés par le jet des immondices » (p. 114), et dans « le port marchand » qui est « plein d’immondices » (p. 170). Les sentinelles aperçoivent ainsi un chien rôdant « dans les tas d’immondices » au bas des murailles (p. 240). Par conséquent, de tous les textes de Flaubert, c’est Salammbô qui contient le plus les mots inhabituels d’« immonde » et d’« immondice »[33], ce qui nous entraîne à nous interroger sur leur signification.

En fait, les « immondices » tourmentent les Carthaginois, car elles ont appartenu une fois à leur propre monde. Les excréments restaient un moment dans leurs corps avant d’en être évacués ; Giscon était leur dirigeant avant d’être enlevé par les Barbares ; le plat de « poissons d’Hippo-Zaryte confits dans du miel » dérive de la même recette que le mets carthaginois de « poissons au miel » ; les « Mangeurs-de-choses-immondes » partagent une inquiétante familiarité avec les Carthaginois eux-mêmes. Tous ces faux-semblants peuvent retourner à Carthage pour effacer la frontière fragile entre le dedans et le dehors. Les parias tentent ainsi d’envahir la ville en s’alliant aux Mercenaires, alors qu’ils en sont sortis. Ils sautent « aux palissades » de la forteresse, dans laquelle se retranche l’armée d’Hamilcar (p. 240) ; à Tunis, ils sont « rivés à l’horizon de Carthage » pour contempler « de loin ses hautes murailles, en rêvant par derrière des jouissances infinies » (p. 354-355). D’autres « immondices » reviennent effectivement à Carthage. Par exemple, « toutes sortes d’immondices » lancés par les Barbares tombent dans les rues de la ville (p. 311). Giscon y revient lui aussi, puisque sa tête, fraîchement coupée, atterrit à l’intérieur du « retranchement punique » (p. 285).

Il est naturel, dans ces conditions, que les Carthaginois étiquettent comme « immondices » ces êtres suspects, étrangement familiers à eux-mêmes, aussitôt qu’ils les ont identifiés, afin de les distinguer des êtres de leur monde. À la fin, les Carthaginois infligent « des injures atroces, immondes » à Mâtho, qui était déjà revenu plusieurs fois dans la ville et qui ressemble faussement à leur dieu Moloch, pour le refouler à jamais vers l’extérieur (p. 375). Ce faisant, les citoyens consolident leur identité nationale, dont ni la race, ni la culture ne peuvent les assurer, à moins que les hautes murailles ne protègent le pays contre la fuite de la population et l’invasion des ennemis. Sur ce point, nous comprenons enfin quelles grandes émotions saisissent les militaires carthaginois, quand ils voient une masse de citoyens franchir les murs qui défendent à peine l’unité de Carthage. Il semble aux soldats « que la Patrie, abandonnant ses murailles, v[ient] leur commander de mourir pour elle » (p. 365) ; ils ont l’impression qu’elle court le risque d’effacer la frontière pour leur ordonner de se battre.

Dans le camp d’en face, les Mercenaires ne se soucient guère de leur identité. Leur armée est ouverte même aux « voleur », « parricide » et « sacrilège » (p. 122)[34]. Elle accepte aussi bien ceux qui habitent à la lisière de Carthage en jouant le rôle d’intermédiaires entre la ville et l’extérieur, à savoir « les gens de race autochtone », « les esclaves des campagnes » et les « marchands qui venaient à Carthage » (p. 151). Quelques-uns sont, certes, qualifiés de « hideux » par d’autres (p. 291), mais il n’empêche qu’ils appartiennent à l’armée, laquelle s’interdit de tracer des frontières pour s’étendre sans limite. En effet, l’appellation de Barbares n’est pas appliquée à un groupe défini, mais elle couvre tous les hommes errants, y compris les hommes de race punique[35]. Bientôt, « l’Afrique entière » s’alliera à leur armée contre Carthage (p. 122).

 

(2) Le tabou du regard et du mur

 

Il nous reste maintenant à éclairer le sens commun des Carthaginois d’une manière concrète. Dans ce but, nous devons remonter à la veille de la guerre et y chercher les actes des Barbares qui ont choqué la conscience punique, en violant les conventions avec indifférence. En effet, à travers la colère des Carthaginois, nous pouvons observer comment ils ont discerné le bon du mauvais, le permis de l’interdit, à l’insu des étrangers qui n’en délimitaient pas les frontières. Le vol du zaïmph nous donne certainement une bonne piste, puisqu’il a provoqué une indignation générale au sein de la République. Au premier abord, il semble que les voleurs aient touché aux deux tabous : ils ont transgressé l’interdit du zaïmph et celui du sanctuaire. Commençons par examiner le premier.

Tout d’abord, il est clair que ce tabou du voile porte principalement sur le regard, plutôt que sur le toucher, comme le texte le montre à plusieurs reprises :

 

La vue du zaïmph avait bouleversé Salammbô. (p. 168)
Elle était désespérée d’avoir vu le zaïmph. (p. 245)
C’était le manteau de la Déesse, le zaïmph saint que l’on ne pouvait voir. (p. 139)
Sa vue seule était un crime : il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir. (p. 146)

 

Une foi sophistiquée propre à la société civilisée défend aux citoyens de regarder le peplos de la Déesse, alors que les Barbares ne s’en inquiètent guère, même s’ils reconnaissent cet objet comme représentant de la divinité. Mâtho tend aussi le voile à Salammbô, en lui disant : « Regarde ! » (p. 144) ; il le contemple lui-même, le palpe et y plonge son visage, car dans « sa subtilité de Barbare », il s’imagine avec raison que le tabou du zaïmph concerne « exclusivement les hommes de race chananéenne » (p. 159). Mais, outre le voile, la statue de la Déesse fait également l’objet d’une interdiction. Pour qu’on ne puisse pas la regarder, elle se cache au plus fond du temple (p. 248). Et si on la voit par hasard, « on en meurt » certainement (p. 111). C’est comme si Carthage protégeait Tanit contre des regards dérobés et curieux, en proférant des menaces de mort à l’égard des intrus. Ce tabou du regard ne concerne pas que la Déesse. Moloch est également concerné. Rappelons-nous ce qui se passe la veille de l’immolation : quand la statue du dieu avançait dans les rues, « les Carthaginois s’enfuyaient bien vite, car on ne pouvait contempler impunément le Baal que dans l’exercice de sa colère » (p. 325). En particulier, les « cendres » de son autel font peur, à tel point que « la vue seule » de cette poussière fait « frissonner d’horreur tous les Carthaginois » (p. 186). On va jusqu’à abattre « dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le dieu d’airain, sans toucher aux cendres de l’autel » (p. 325). Il s’avère ici que le tabou du regard n’a rien à avoir avec la délicatesse des civilisés envers leurs dieux.

Mais quelques citoyens sont exemptés de cette sorte d’interdit. Dans le cas du zaïmph et de la statue de la Déesse, ce sont les prêtres de Tanit qui ont le privilège de les regarder sans craindre le sacrilège. Schahabarim repousse ainsi Salammbô « d’un geste véhément et plein d’orgueil », quand elle souhaite voir la Déesse couverte du voile (p. 111). Quant au tabou de Moloch, les Anciens ont le privilège de tenir leur réunion dans son temple. Ils se parlent en face de la statue qui ne les inquiète nullement (p. 178). Hamilcar ose même prendre « deux poignées de cette poussière » pour prêter serment (p. 186). Il est clair que les regards sont hiérarchisés dans ces exemples : des hommes qui jouissent d’un privilège de regarder les choses sacrées, et d’autres qui n’en ont pas le droit. À Carthage, cependant, la hiérarchie existe non seulement dans le domaine religieux, mais aussi dans le domaine séculier ; les regards des Carthaginois sont classés en fonction de leur statut social. Citons les exemples de la maison d’Hamilcar. « Tous les intendants » du palais doivent se tenir « les bras croisés, la tête basse », sans l’autorisation de regarder le maître en face, « tandis qu’Abdalonim », l’intendant des intendants, lève « d’un air orgueilleux sa mitre pointue » : lui seul peut voir directement Hamilcar lors de la cérémonie d’accueil (p. 192). Même Salammbô, fille d’Hamilcar, baisse la tête pour éviter de « le regarder » en face (p. 190). Pire, « une populace en haillons », qui vit dans un coin du palais, ne peut même pas jeter un coup d’œil sur le maître : « beaucoup d’entre eux ne l’avaient jamais vu » (p. 188).

En effet, les hommes sans privilège, à Carthage, sont censés ne pas avoir le plein usage de la vue ; ils ne peuvent voir ni le voile ni la statue ni la poussière ni le maître. Ajoutons qu’ils ne regardent pas non plus le paysage lointain dans sa totalité. Jean Rousset attribue l’erreur de vision à la position distanciée de ceux qui regardent[36], mais il faut aussi prendre en compte leur position sociale : les citoyens, les soldats et les étrangers n’ont pas de très bons yeux. Par exemple, les militaires carthaginois croient apercevoir « des louves de bronze », avant de les identifier comme « l’armée de Spendius » (p. 235) ; le peuple croit voir apparaître Mâtho plusieurs fois, mais ce ne sont que des illusions (p. 370)[37]  ; les Barbares croient apercevoir « une traînée sanglante », qui est en réalité la réflexion du soleil couchant (p. 125)[38]. Seuls les yeux d’Hamilcar ne se trompent pas. Surnommé « l’Œil de Khamon » (p. 170), il n’a pas le droit de commettre d’erreur. Même « à six cents pas » de distance, il reconnaît tout de suite des Barbares survivants (p. 349)[39]. « L’Œil de Baal » (p. 188) est en plus pénétrant : il détecte le mensonge du Chef-des-odeurs, en le regardant avec « ses prunelles, comme des torches » (p. 202). Il découvre également l’intrigue du chef des esclaves : « Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les aperçut » (p. 206). Il fixe aussi les yeux sur sa fille, « de toutes ses forces, pour saisir ce qu’elle cach[e] au fond de son cœur », si bien qu’elle est « écrasée par ce regard trop lourd » (p. 191)[40]. Spendius raconte à Mâtho la force de ces yeux : « il me regardait ; j’ai senti dans mon cœur comme le froid d’une épée » (p. 226).

Dans la hiérarchie des regards, le Suffète se place au sommet, les étrangers se situent au plus bas, et les autres Carthaginois privilégiés trouvent leur place à un niveau assez élevé, dotés qu’ils sont d’un regard dur et pénétrant. Schahabarim jette « un regard si cruel et furieux » sur Mâtho que celui-ci pousse « un rugissement » (p. 316). Le « regard » d’Hannon trouble même Hamilcar, qui est obligé de baisser les yeux (p. 319). Hannibal, enfant, montre déjà son pouvoir à venir : « On aurait dit que ses prunelles cherchaient des espaces » (p. 308). Quant aux « prunelles » de sa sœur, elles semblent « regarder tout au loin au-delà des espaces terrestres » (p. 69)[41]. À Carthage, le regard est synonyme de pouvoir, et l’acte de « voir » signifie l’acte de « dominer » (p. 109). C’est ainsi que les hommes puissants n’hésitent pas à fixer les yeux sur les hommes inférieurs ou égaux, alors que la « populace » ne peut pas voir ses supérieurs en toute liberté. Les notables savent d’ailleurs détourner le regard des subalternes, en se cachant et en se montrant à leur gré. Par exemple, Hamilcar fait voir sa fausse douleur paternelle : « tout le monde put s’apercevoir qu’il eut un grand geste d’horreur. » (p. 331). Mais il se cache dans la maison « afin d’irriter mieux l’impatience du peuple » qui s’assemble « pour voir le Suffète sortir » (p. 173). Les intendants d’Hamilcar « s’élanc[ent] dans la foule » pour « repousser les esclaves curieux de voir le maître » (p. 188). Quant aux Anciens, ils exhibent régulièrement leurs banquets (p. 154), alors qu’ils tiennent leur réunion « dans les circonstances extraordinaires, toujours secrètes » pour qu’on ne les voie pas (p. 175). Salammbô permet aux Mercenaires de la regarder dans sa pose de prière (p. 69), mais elle refuse d’« être vue, même par les murailles » pendant le rite du serpent (p. 253). De plus, la politique carthaginoise fait en sorte que les hommes inférieurs ne regardent pas librement les choses ; elle les oblige à voir, à moins qu’elle ne leur interdise de voir. Le Conseil carthaginois décide que Mâtho va « voir jusqu’au bout sa torture » infligée sur son propre corps (p. 370).

Ce dispositif du regard est d’ordinaire plus structurel que législatif. Il est extériorisé dans l’architecture même de la ville, sans lois écrites ni décrets des Suffètes. En effet, les murs sont bâtis partout à Carthage pour canaliser les regards du peuple, pour qu’il ne voie pas au-delà. Remarquons que l’assemblée des Anciens se tient à l’intérieur du temple dont les gens du dehors n’aperçoivent « d’en bas que de hautes murailles montant indéfiniment » (p. 175). Le système le plus maniaque est installé naturellement au palais de l’Œil de Baal, où les portes sont utilisées pour filtrer les personnels selon les grades. Il est certes permis à « [t]ous les intendants » d’entrer dans « une vaste salle ronde » (p. 191), mais seul Abdalonim a le privilège de suivre son maître dans « une grande chambre quadrangulaire » pour y voir toutes les sortes de monnaies (p. 197). L’intendant des intendants ne peut pourtant pas aller au-delà de la porte, surveillée par un prisonnier attaché. Seul Hamilcar peut entrer à l’intérieur de ce lieu où il dégage une autre « ouverture », par laquelle il s’introduit dans un autre appartement rempli de bijoux ; il fait ensuite tourner une partie de muraille par le mécanisme que lui seul connaît, pour se glisser dans un caveau plein de choses mystérieuses (p. 201), « un endroit impénétrable » (p. 324). Plus tard, Hamilcar y cache son fils ; le texte dit alors : « Personne, à présent, ne le voyait » (p. 324).

En d’autres termes, les murs existent à Carthage pour exhiber la structure du pouvoir. Dans le temple de Tanit, « une porte d’ivoire » défend que la « multitude » aille « au delà » : « les prêtres seuls pouvaient l’ouvrir » (p. 135). Dans le camp de Moloch, « [s]es pontifes, avec des treillages, dispos[ent] une enceinte pour écarter la multitude » (p. 326). Il s’ensuit que devant les vieilles enceintes, superposées « d’une façon merveilleuse et incompréhensible », les citoyens sentent l’histoire des pouvoirs d’autrefois, « la succession des âges et comme des souvenirs de patries oubliées » (p. 115). Et quand Hamilcar fait démolir cette mise en abyme, « les patriciens v[oient] d’un œil irrité la destruction de ces ruines, tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s’en réjoui[t] » (p. 211). De fait, la démolition des murs ne signifie rien d’autre que la destruction du vieux dispositif de pouvoir. Naturellement, les opprimés s’en félicitent et les vieux notables en sont désolés. Toutefois, personne d’entre ces citoyens n’imagine abattre ces murailles, ni les escalader, puisqu’ils ont intériorisé l’interdit. Dans le temple de Tanit, « [l]’insuffisance des moyens pour » prévenir les attentats témoigne qu’on les juge impossibles (p. 136). Au palais d’Hamilcar, même si les gens mécontents envahissent les jardins pour crier contre Salammbô, ils ne dépassent jamais « l’escalier des galères » et restent « en bas, les yeux levés sur la dernière terrasse », en attendant qu’apparaisse la fille d’Hamilcar (p. 243). D’ailleurs, la « coutume » ordonne que « [n]ul, hormis le Suffète-de-la-mer, ne p[uisse] entrer dans la maison-amiral », si bien que même « les Anciens » respectent cet interdit pendant la longue absence d’Hamilcar (p. 171).

Néanmoins, bien que le peuple carthaginois n’escalade pas les murs, il sait détourner ce dispositif à son profit, afin de voir l’autre côté : soit il monte sur les murailles, soit il en exploite les trous. Ainsi, derrière les « grilles de fer ou de roseaux, les femmes […] regard[ent] en silence les Barbares passer ». « Les terrasses, les fortifications, les murs disparaiss[ent] sous la foule des Carthaginois », qui les voient s’éloigner (p. 80). Même dans les camps des Mercenaires, les Carthaginois aperçoivent « par les trous des tentes » des visages cachés « dans l’ombre » (p. 118). À la fin, « toutes les ouvertures dans les murailles [sont] bouchées par des têtes » de citoyens, qui regardent Mâtho mourir (p. 375). Ajoutons qu’Hannibal est dénoncé, parce qu’on l’a « rencontré un soir de l’autre lune, au milieu des Mappales, conduit par un vieillard » (p. 320), bien que celui-ci ait assuré à Hamilcar que « les rues étaient vides » (p. 308) ; en fait, on a observé l’enfant et le précepteur de derrière les murs.

De même que tous les Carthaginois, de la plèbe aux Riches, savent se servir des murs dans leur intérêt, l’armée en tire également profit. Lors de la campagne, Hamilcar se fait bâtir « une forteresse » dans une nuit, en faisant exhausser avec de la terre « un parapet sur lequel on plant[e] des pieux aigus » (p. 236). Vers la fin de la guerre, ses soldats enferment les ennemis dans le défilé de la Hache, en les entourant partout d’« une grande muraille blanche » (p. 339). En revanche, les Barbares ne peuvent pas se familiariser avec les murs. Lors du festin, ils s’inquiètent déjà à l’idée que l’armée carthaginoise pourrait revenir « les écraser contre les murs », comme s’ils prévoyaient le futur (p. 65). Plus tard, à la vue de la cité, ils éprouveront « cet embarras que la rencontre des murailles inspire toujours aux Barbares » (p. 151) : « des Nomades qui n’[ont] jamais vu de ville [sont] effrayés par l’ombre des murailles » (p. 293). Ils ne savent évidemment pas regarder par les trous[42]. Et faute de profiter des murs, ils les détruisent. Les Mercenaires démolissent l’ergastule ; Mâtho et Spendius profanent le temple ; Spendius rompt l’aqueduc en creusant une fissure[43].

Au demeurant, le vol du zaïmph choque profondément Carthage, non seulement parce que les deux cambrioleurs ont dérobé un objet sacré, mais aussi et surtout parce qu’ils ont touché aux structures fondamentales de la société. Ils ont transgressé, d’une part, l’échelle des regards, qui était synonyme de la hiérarchie du pouvoir, et d’autre part, le dispositif architectural, qui incarnait lui aussi le pouvoir. Ils ébranlent ainsi l’organisation sociale de Carthage que les habitants respectent sans poser de questions. À la fin, Mâtho ébranle encore une fois la hiérarchie des regards, en observant ouvertement la fille d’Hamilcar devant le public (p. 376)[44].

 

(3) La flore carthaginoise

 

Examinons deux autres scènes d’avant-guerre où la sensibilité carthaginoise est blessée. Il s’agit d’abord d’un différend entre les Mercenaires et les Carthaginois, concernant « les coupes de la Légion sacrée » (p. 64). Les Barbares les exigent comme récompense de leurs « dévouements », de la même manière qu’ils réclament des chevaux, de l’argent ou de la farine. D’habitude, Carthage cède à ces demandes qui sont fondées sur la notion de justice, partagée dans le monde entier. La République est prête à donner même la tête d’Hannon, afin de se montrer juste (p. 121). Néanmoins, en ce qui concerne les coupes, Carthage s’obstine dans une attitude ferme : elle rejette les demandes des Mercenaires cinq fois de suite. D’abord, les Carthaginois opposent un refus sous prétexte que les coupes sont en dépôt chez les Syssites ; puis, on annonce que les Syssites dorment ; ensuite, revenant sur cette explication, on affirme qu’elles sont enfermées dans le temple ; on la change encore, en avouant qu’elles sont détenues par le général Giscon ; et finalement, Giscon en personne repousse la demande d’une façon officielle. Tout en accordant aux Mercenaires que « si l’on consid[ère] leur courage, ils en [sont] dignes », Giscon conclut que les coupes relèvent d’« une propriété particulière » (p. 65) : « Ces coupes […] appartenaient à une milice exclusivement composée des jeunes patriciens. » Boire dans ces coupes, c’est « un privilège, presque un honneur sacerdotal », permis seulement aux descendants de longues lignées carthaginoises (p. 64). En fait, la République refuse coûte que coûte que les Barbares s’emparent de cet héritage.

Il existe cependant une autre requête des Barbares, aussi nettement rejetée par la République. Il s’agit du « mariage, pour leurs chefs, des vierges choisies dans les grandes familles » (p. 121), autrement dit du « mariage des filles des patriciens »[45]. C’est « une idée de Spendius, que plusieurs » Mercenaires trouvent « toute simple et fort exécutable » (p. 121). Or, « le peuple » carthaginois s’indigne de « cette prétention de vouloir se mêler au sang punique », à tel point que la République déclare brusquement aux Barbares « qu’ils n’[ont] plus rien à recevoir » (p. 121). Toutefois, ce n’est pas le soi-disant sang bleu que les Carthaginois défendent. Le même « peuple » réclame à propos des sacrifices à Moloch que « le choix » des enfants tombe « exclusivement » « sur les grandes familles » (p. 319). Les Carthaginois rejettent en fait les revendications des Barbares, pour sauvegarder le principe des successions familiales, sur lequel se fonde leur politique.

Voici donc comment leur pays est administré. D’abord, dans cette ville mercantile, le pouvoir dépend de « la richesse », qui seule ouvre la porte à « toutes les magistratures » (p. 153) ; l’argent permet au citoyen d’occuper un poste de responsabilité, qui assure la fortune, et cette fortune lui permet d’accéder à une fonction plus importante. L’individu issu d’un milieu modeste a « l’espoir d’y atteindre », en travaillant dur (p. 153). Il est néanmoins rare qu’on se fasse une fortune en une seule génération, puisque « la puissance et l’argent se perpétu[ent] dans les mêmes familles » (p. 153), qui résident sur les terres héritées de père en fils dans le quartier de Byrsa (p. 114)[46]. L’oligarchie continue à Carthage, si bien que les citoyens doivent s’appuyer sur la famille pour parvenir au pouvoir. Ainsi, on croit que la « force de Carthage » émane des Syssites, compagnies de pseudo-famille qui dînent en commun en respectant « la tradition d’une fraternité disparue »[47]. Les Anciens exhibent leurs faux liens familiaux sur la scène officielle : « on aurait dit des frères qui revoient leur frère » (p. 177). Hamilcar fonde sa stratégie politique sur ses parents et alliées. Il réserve sa fille « pour quelque alliance pouvant servir sa politique » (p. 108) ; il dit à Narr’Havas : « Sois mon fils et défends ton père ! » (p. 275) Il considère surtout que sa réussite est due aux richesses amassées par ses ancêtres. Dans la salle du trésor sous laquelle est installée la sépulture familiale, il sent que « [s]es aïeux […] envo[ient] à son cœur quelque chose de leur éternité», et «les grands rayons lumineux » des bijoux lui semblent constituer « l’extrémité d’un invisible réseau, qui, à travers des abîmes », l’attache « au centre du monde » (p. 200). Mais si ses ancêtres sont comme les rhizomes qui l’attachent au fond de la terre, son descendant est semblable à une branche se développant vers le ciel : « C’était un prolongement de sa force, une continuation indéfinie de sa personne » (p. 208). La conception du temps s’avère ici singulière ; Hamilcar sent « l’éternité » dans le passé des « aïeux » (p. 200), tout en voyant le futur comme « continuation indéfinie » où « l’empire des Barca deviendr[a] éternel » (p. 362). Il n’y a pas de vrai découpage dans le temps familial, car le présent n’est que la suite du passé, de la même manière que l’avenir est celle du présent.

En effet, au sens carthaginois, la lignée se perpétue de l’ancêtre au descendant, tout comme les végétaux qui se développent en s’épanouissant et en se flétrissant. Si la famille est comparable à une plante, sa richesse correspond à la « force » vitale, puisée par les racines (qui correspondent aux ancêtres), coulant jusqu’aux rameaux (qui correspondent aux descendants) (p. 208). C’est cette vitalité qui détermine la place des familles au sein de la société. Les Barca et les Hannon ont une position importante, puisque ces deux « Anciens », s’enracinant profondément, peuvent jouir de plus de pouvoir que d’autres « Riches » ordinaires. En revanche, la « multitude » n’est que « des tas de fleurs qui s’épanouiss[ent] dans l’air » (p. 369). Les populations les plus misérables, qui ne peuvent pas espérer l’accès à une fonction, sont qualifiées de « moisissure humaine qui végét[e] à l’ombre du palais » (p. 188). Notons cependant que ces gens pauvres se mettent tout de même « une fleur à l’oreille » pour accueillir Hamilcar qu’ils n’ont « jamais vu » de la vie (p. 188). Les autres servants célèbrent son retour, en criant : « Œil de Baal, que ta maison fleurisse ! » (p. 188). Salammbô le salue en disant : « sous ton regard, ô père, une joie, une existence nouvelle va partout s’épanouir ! » (p. 190). Il est clair que le regard (œil), le pouvoir (maître) et le végétal (fleur) sont mêlés dans la sensibilité de ces Carthaginois ; c’est sous le regard du Suffète que fleurit sa maison. Le même mélange se trouve dans l’histoire racontée par le Chef-des-voyages : selon lui, dans les pays lointains où « les moindres ustensiles sont tous en or », il existe « des monstres à figure humaine végétant sur les rochers et dont les prunelles, pour vous regarder, s’épanouissent comme des fleurs » (p. 193). Les hommes idéaux pour les Carthaginois sont comme ces humains-végétaux, dont les yeux reflètent le pouvoir en s’épanouissant comme des fleurs, et les racines poussent même dans les rochers.

La richesse est non seulement l’unique moyen d’accéder au pouvoir, mais elle est aussi l’unique critère pour classer les individus, puisqu’il n’existe pas d’autres systèmes de distinction dans cette société mercantile[48]. C’est pourquoi les Carthaginois exhibent le signe de leur fortune pour se différencier les uns des autres. Lors de l’immolation de Moloch, « les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces » marchent « avec les insignes de leur magistrature ou les instruments de leur métier » (p. 326). « Giddenem, le gouverneur des esclaves », affiche « sa dignité dans la richesse de son costume » (p. 205). Même les gens modestes exhibent le niveau de leurs ressources : « les gens de Mégara » s’habillent « selon leur service ou leurs industries différentes » (p. 188). « Les laboureurs » sont « vêtus de peaux de bêtes », « les marins » portent « des bonnets verts, les pêcheurs » portent « des colliers de corail », et « les chasseurs, un filet sur l’épaule » (p. 188). Au moment de l’exécution de Mâtho, les prêtres défilent « avec les mêmes insignes et dans le même ordre qu’ils [ont] observé lors du sacrifice » à Moloch (p. 370). Notons que les postes sacerdotaux assurent autant de revenus et de privilèges que les magistratures laïques. Les « Anciens » se coiffent « de diadèmes » (p. 326). Les « Riches » ont des « sceptres d’émeraude » (p. 372). Le grand-prêtre de Tanit est « en robe blanche », et celui de Moloch, « en robe de pourpre » (p. 178). La surface de la ville est ainsi colorée comme une carte végétale sur laquelle les plantes se reproduisent selon leur espèce et force. La scène finale montre symboliquement cette flore carthaginoise, avec « une grande ligne d’or » des Anciens, « une grande ligne verte » des Riches, « une muraille de pourpre » des prêtres de Moloch, la multitude en bas et le fond blanchi par les prêtres de Tanit (p. 372).

En revanche, l’extérieur de Carthage présente un paysage tout à fait différent. Les terrains s’étendent concentriquement autour d’elle. Dans la zone la plus proche, se développe une plantation où il faut cultiver ce qu’exige la République (p. 150). Les habitants ont beau y plonger leurs racines ; comme ils sont obligés de payer des impôts exorbitants, ils ne peuvent pas faire fortune. Et puis, « au delà des régions directement soumises à Carthage », s’allonge une zone où vivent « les alliés ne payant qu’un médiocre tribut ». Carthage lâche par besoin sur eux les Nomades qui vagabondent derrière ce terrain (p. 150). La richesse ne sert jamais ici à placer les individus, puisque seule la politique carthaginoise en décide. Quant aux Barbares campant au bas des murailles, au premier abord, leur rassemblement paraît constituer une sorte de flore, semblable à celle de Carthage[49]. Chaque ethnie se distingue des autres par son habit singulier : les « Zuaèces, couverts de plumes d’autruche », « les Garamantes, masqués d’un voile noir » (p. 291), et « les Gétules dans des cuirasses en peau de serpent » (p. 292). Néanmoins, à la différence de l’habillement des Carthaginois, le costume des Barbares ne représente pas leurs ressources. Il arrive certes que certains d’entre eux se parent d’« une pierre presque fabuleuse et suffisante pour acheter un empire » (p. 293), mais ce bijou ne symbolise ni leur pourvoir ni leur richesse auprès de leurs compagnons. Ils ont en fait « des caleçons en fils d’écorce » et « des tuniques d’herbes desséchées », puisque l’environnement « du Harousch-blanc » les oblige à porter de tels vêtements (p. 292) : « c’est l’effet du climat, dirait Montesquieu »[50].

Au demeurant, à l’extérieur de Carthage, le patrimoine familial n’est pas le facteur primordial pour situer des individus dans la société ; les Barbares vivent sous l’influence du climat et sous la pression politique de la République, et leur richesse importe peu. Par conséquent, quand ils exigent les coupes des patriciens et le mariage avec des filles puniques, les Barbares semblent aux Carthaginois tenter une fois encore d’effacer la frontière, de confondre le dedans et le dehors, en négligeant les héritages, qui constituent les fondements du système carthaginois. Il est normal que les citoyens s’en indignent. Sur ce sujet, toutefois, Hamilcar fait exception. Il ne conçoit pas la terre comme divisée en deux. Il désire, au contraire, envahir les autres pays, pour que « l’empire des Barca » gagne « les Pyrénées, les Gaules et les Alpes », jusqu’à l’Italie (p. 362). D’ailleurs, il n’hésite pas à transgresser les tabous de la société, si besoin est : il fait démolir les murailles (p. 211), et il promet aux Carthaginois-Nouveaux le droit de cité complet, héritage traditionnel dans les familles de race punique (p. 210). Bien sûr, il est haï par le parti conservateur.

 

4. L’ancien et le moderne

 

Nous avons ainsi examiné deux caractéristiques psychologiques des anciens : le sentiment de justice (et de l’injustice), partagé par tout le monde, sentiment d’où dérive le sens religieux, également universel ; et une sensibilité propre aux Carthaginois qui repère les intrus et qui consolide par là l’identité de la communauté. Ces mentalités se combinent pour fonder la manière antique de voir le monde, laquelle nous paraît au premier abord contradictoire. Par exemple, le zaïmph est, d’une part, considéré comme un simulacre divin par les Carthaginois et par les Barbares, mais d’autre part, regarder le voile est un tabou qui concerne la société, et non les étrangers. Les animaux sont considérés soit comme cibles de la justice, soit comme « immondices », ou comme simulacres de la divinité ; les lions sont piégés par les justiciers paysans, alors que ces bêtes sont ailleurs prises pour les représentants du Moloch[51]. Les poissons sont considérés à la fois comme un animal sacré associé à Tanit (p. 136) et comme des immondices qui effacent la frontière entre le dehors et le dedans de la communauté, bien que les poissons des Barca légitiment la domination de la famille au sein de la société[52]. L’exécution de Mâtho est considérée par les Carthaginois comme l’occasion de satisfaire à la fois leur sentiment de justice et leur sensibilité communautaire. Ils se vengent de tous les crimes de guerre sur le Barbare, en même temps qu’ils délimitent la frontière en l’expulsant à jamais du territoire ; on oublie ici la figure de Mâtho en tant que simulacre de Moloch. Néanmoins, au cas où la justice universelle et l’intérêt punique se contrarient, les Carthaginois optent toujours pour le dernier en oubliant la première. Il est donc vain pour les Barbares de faire appel à la justice en réclamant les coupes et les vierges comme récompenses. Les Carthaginois rejettent catégoriquement les demandes qui peuvent ébranler la base même de leur société.

Ce trait psychologique des Anciens ressortira mieux si nous le comparons avec celui des modernes qui, logiquement, n’apparaissent pas dans ce roman antique. En fait, l’opposition entre ancien et moderne y est remplacée par celle entre Orient et monde gréco-romain, car Flaubert est du même avis que Sainte-Beuve, pour qui les Grecs pensent comme « nous », prototypes du moderne, alors que les Carthaginois et les Mercenaires sont des orientaux difficiles pour « nous » à comprendre[53]. Flaubert se réfère également à Polybe, qui oppose l’Orient et le monde romain : selon l’historien, si les actions des Carthaginois sont motivées par le profit[54], celles des Romains le sont par le désir de la « réputation de vaillance parmi leurs compatriotes »[55], qui correspondent non seulement aux contemporains mais aussi et surtout aux hommes à venir. Ainsi, en pensant à Rome, Polybe affirme « qu’un bon gouvernement doit toujours prendre ses décisions non seulement en tenant compte du présent, mais aussi, et plus encore, en pensant à l’avenir »[56]. Salammbô reflète bien cette idée : alors que les Carthaginois et les Barbares commencent la guerre à cause du sentiment d’injustice concernant le contrat de paiement, les Romains y interviennent avec une « raison plus profonde », pour éviter un avenir probable où l’insurrection se propagera dans le monde entier après le triomphe éventuel des Mercenaires (p. 336). Il est évident que les Romains sont décrits ici comme prototype du moderne, pour faire contraste avec celui de l’ancien, c’est-à-dire les Carthaginois et les Barbares. Nous connaissons cependant un personnage exceptionnel qui représente en lui-même le moderne : grec, Spendius a une mentalité différente de celle des autres[57]. Flaubert affirme l’avoir introduit pour le mettre en « contraste » avec les autres Anciens. Mais l’écrivain rejette « un contraste facile, un contraste voulu et faux »[58]. Il refuse de placer parmi les Barbares « un disciple » d’Aristote qui critique la sauvagerie[59], car l’absence et la présence de la morale humanitaire sont pour le romancier sans rapport avec le clivage entre Anciens et modernes. En effet, Spendius se distingue des autres par son sens unique de la temporalité, lequel s’observe dans ses actions et dans ses discours.

Voyons d’abord ses actions, en soulignant surtout leurs motifs. De fait, tous les protagonistes, excepté le Grec, n’ont ni projets de vie, ni objectifs à long terme, tout comme les Carthaginois décrits par Polybe. Ils se laissent entraîner au hasard dans des conflits, puisqu’ils sont attirés par les profits faciles et qu’ils ne peuvent pas retenir leur colère face aux injustices. Certes, Hamilcar semble nourrir « les desseins » stratégiques (p. 360) et le « but » que lui seul connaît (p. 337). Mais il change sans cesse de principe de conduite, en perdant son sang-froid devant les ingratitudes de ses compatriotes. D’ailleurs, il ne tente pas de modifier l’état actuel en vue de l’avenir, qui est pour lui le prolongement naturel de la conjoncture actuelle, elle-même dans la continuité du passé[60]. Mâtho n’a pas non plus de projet d’avenir, projet selon lequel il déterminerait ses actions, à moins qu’il n’en décrive la vision abstraite : « j’attirerai les ours des montagnes et je pousserai les lions ! » (p. 267). Quant à Salammbô, elle voit le futur seulement dans les « augures d’après l’attitude des serpents » (p. 251). En d’autres termes, tous ces Anciens sont étrangers au platonisme qui fait tant souffrir les héros des romans modernes, qui cherchent désespérément à bâtir leur vie présent d’après une idée projetée dans le futur, comme Madame Bovary, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet[61]. Or, Spendius fait partie de ceux-là. Il fait tout pour changer sa situation actuelle d’esclave évadé, en voulant vaincre Carthage et s’approprier la richesse (p. 76). Grâce à ce « but longuement visé » (p. 289), ses actions obtiennent une sorte de cohérence ; avant la guerre, il a déjà regardé l’aqueduc avec des « desseins » secrets (p. 113), pour y revenir plus tard « accomplir son projet » (p. 294).

Et puis, seul le Grec est capable d’improviser un discours en diverses occasions, alors que les autres personnages n’y recourent presque jamais. Hamilcar prononce certes une allocution dans la réunion des Anciens, mais il ne provoque qu’une violente dispute. Au contraire, Spendius connaît toujours « les choses bonnes à dire » pour convaincre ses interlocuteurs (p. 346). Il leur parle du passé. Il dit à Mâtho : « Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs, […] ! » (p. 77). Il rappelle « aux Mercenaires les promesses du Grand-Conseil ; aux Africains, les cruautés des intendants; à tous les Barbares, l’injustice de Carthage » (p. 283). Ailleurs, il raconte les anecdotes d’autrefois, en disant que les Mercenaires ont jadis « possédé Rheggium et d’autres places fortes en Italie » (p. 77). Il retrace également ses propres exploits, en énumérant « tout ce qu’il [a] fait pour la cause des Mercenaires » : « C’est moi, dans les jardins du Suffète, qui ai poussé le Gaulois ! » (p. 227). Cependant, le Grec n’oublie pas de parler du futur pour appâter les soldats par de belles promesses. Il essaie de séduire Mâtho en disant : « Maître, un jour tu entreras à Carthage, entre les collèges des pontifes, qui baiseront tes sandales » (p. 133). Il dit aux Mercenaires qu’« en continuant leurs efforts, ils obtiendr[ont] à la fois la liberté, la vengeance, de l’argent » (p. 283-284). Il dresse également un tableau noir de l’avenir pour les inciter à la révolte : « Vous ne reverrez plus vos patries ! Vous n’aurez point de vaisseaux ! Ils vous tueront » (p. 124)[62]. Le Grec relie ainsi le passé, le présent et le futur dans ses discours pour les rendre convaincants ; en bref, il sait faire l’histoire. C’est le seul personnage qui a le « sens historique » dans Salammbô[63].

Or, il faut ajouter que, moderne, Spendius aspire à la gloire, tout comme les Romains décrits par Polybe. Il cède sans cesse « au besoin de se rehausser » (p. 227), à tel point qu’il fait constamment un geste théâtral. Dès la scène d’ouverture, afin d’attirer le regard sur lui, il a levé une coupe « en l’air au bout de ses bras », en remerciant les dieux et les Mercenaires (p. 63). Après une défaite également, « il l[ève] ses poings du côté d’Hamilcar », en appelant les camarades morts à « témoigner des choses » contre Carthage (p. 284). Montant sur la catapulte, il jette « ses bras dans l’air », devant les soldats qui admirent « son adresse » (p. 301). Il joue la comédie même devant l’audience invisible ; il pousse un cri en « levant les bras » face à Carthage endormie sous le lever du soleil (p. 76). Enfin, après avoir saboté l’aqueduc, le Grec se dresse sur cet édifice et refait son geste favori : « comme un conducteur de char triomphant aux jeux Olympiques, Spendius, éperdu d’orgueil, levait les bras » (p. 296).

Notons que chez Polybe et Michelet, Spendius n’est qu’un simple esclave campanien fugitif, qui a provoqué l’insurrection contre Carthage juste pour éviter d’être renvoyé à son ancien maître au retour de la paix[64]. Il s’est conduit seulement pour sa survie et par la peur. Le Spendius moderne et ambitieux est une pure création de Flaubert pour le besoin de sa composition romanesque.

II. La fatalité moderne

1. La place des lecteurs

 

Dès lors, une question se pose naturellement : qui est dans le texte ce spectateur invisible que Spendius considère comme témoin de ses actes ? Il s’agit d’un auditeur qui doit garder ses exploits en mémoire et en parler longtemps ; il doit surtout avoir le sens historique et savoir saisir la cohérence des actions du Grec, tout en observant de près sa vie. L’auditeur idéal de Spendius, c’est le lecteur moderne[65]. Une place privilégiée est en effet réservée dans Salammbô, pour qu’il regarde l’univers antique en totalité, même si le texte ne le mentionne pas explicitement à la manière d’Hugo (« Hélas ! mon cher lecteur, […] »[66]). Nous parlons du pronom « on », pronom personnel indéfini pouvant désigner différentes personnes. Voici ses occurrences au commencement du premier chapitre :

 

On voyait entre les arbres courir les esclaves. (p. 59)
On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques. (p. 59)
On entendait à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des chansons […]. (p. 61)
On n’apercevait que sa barbe blanche, les rayonnements de sa coiffure et son triple collier. (p. 65).

 

Au palais d’Hamilcar, « on distinguait quantité de bâtiments à toit plat » (p. 57) ; « on voyait au milieu du jardin […] de grands feux clairs » (p. 60) ; « on voyait des nymphes » sur un vase (p. 63) ; « on distinguait » une vingtaine de visages pâles des esclaves (p. 63) ; et enfin « on apercevait » les épaules portant des marques de torture (p. 63). Il est clair que dans le monde antique, les objets sont très souvent décrits à travers le regard et les oreilles d’un spectateur anonyme, plutôt qu’ils ne se présentent d’eux-mêmes. En effet, Salammbô se fait remarquer par l’abondance de ce pronom, en comparaison avec d’autres romans de Flaubert, comme Madame Bovary ou Bouvard et Pécuchet. Certes, le roman antique relate principalement des faits concernant des collectivités, à la différence de ces romans modernes qui racontent avant tout des vies individuelles[67]  ; en ce sens, il ne semble pas étrange que le pronom « on » y soit fréquemment utilisé pour représenter les masses. Mais il est tout de même curieux de constater que dans les neuf premières pages du texte, où se trouvent les neuf pronoms indéterminés relevés ci-dessus, le pronom « ils » n’apparaît qu’une fois en position témoin : « ils entendirent un chant plaintif » (p. 63). Dans la totalité du roman, le pronom « ils» est utilisé beaucoup moins que l’« on » en qualité de spectateur ; il arrive d’ailleurs que celui-ci remplace celui-là dans certaines phrases, comme dans cet exemple[68]  :

De loin, ils reconnaissaient les marchés, les carrefours ; ils se disputaient sur l’emplacement des temples. Celui de Khamon, en face des Syssites, avait des tuiles d’or ; Melkarth, à la gauche d’Eschmoûn, portait sur sa toiture des branches de corail ; Tanit, au delà, arrondissait dans les palmiers sa coupole de cuivre ; le noir Moloch était au bas des citernes, du côté du phare. L’on voyait à l’angle des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places, partout, des divinités à tête hideuse. (p. 115)

Dans cette citation, « ils », les Barbares, regardent l’intérieur de la ville ennemie, mais « on » prend leur place quelques lignes plus loin. Le point de vue se généralise à la faveur de cette substition, parce que la vue est maintenant partagée par les Barbares et le lecteur. La vision devient plus nette qu’avant, grâce à la participation de ce dernier, car alors qu’« ils » ne saisissent de loin que l’emplacement de la ville, « on » aperçoit partout des figures de divinités jusqu’« à l’angle des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places ». « On » a évidemment de meilleurs yeux qu’une simple collectivité des Barbares. Citons d’autres exemples de ses regards :

 

À travers les déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules. (p. 63)
on aperçut au fond des autres salles le ciel rose. (p. 186)
Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des vélites. (p. 218)
on les avait aperçus derrière la montagne des Eaux-Chaudes. (p. 242)
dans l’angle de ses paupières, on apercevait de petits points rouges. (p. 244)
on distinguait dans l’ombre des choses militaires. (p. 263)
l’on distinguait, dans ces grosses vapeurs, les tentures, les pendeloques. (p. 326)
l’on apercevait leurs prunelles entre leurs longs cheveux qui pendaient. (p. 351)

 

L’« on » aperçoit ainsi des objets « derrière » un obstacle, « dans » quelque chose ou « au fond » d’un espace[69]. Par contre, Carthaginois ou Barbares, « ils » voient de préférence les choses qui se montrent à découvert, juste « à l’entour » :

 

ils promenaient à l’entour leurs gros yeux ivres. (p. 67)
Puis ils aperçurent tout à l’entour une infinité de bêtes. (p. 137)
ils voyaient tout autour d’eux, sur les hauteurs, les quatre camps des Barbares. (p. 238)
puis ils distinguèrent aux alentours d’autres lueurs plus nombreuses. (p. 261)
ils aperçurent partout autour d’eux une grande muraille blanche, taillée à pic. (p. 339)

 

Ou bien, « ils » voient des objets juste « devant eux » :

 

ils aperçurent devant eux, à ras du sol, des louves de bronze. (p. 235)
devant eux, ils aperçurent quantité de petites flammes. (p. 261)
ils voyaient devant eux la longue cascade. (p. 310)

 

Au mieux, « ils » regardent des objets « dans l’écartement de la gorge » (p. 235), « au haut »[70] ou « de loin »[71]. Leur regard n’atteint pas de choses cachées[72], excepté quelques rares cas[73]. Quant à l’ouïe, « on » entend « un murmure », des sons à peine audibles :

 

On n’entendait que le murmure du vent. (p. 140)
On entendit un murmure de voix. (p. 148)
on entendait le murmure de l’eau. (p. 158)

 

« On » peut discerner « les syllabes celtiques » (p. 59), « le claquement des mâchoires » (p. 61), les rebonds des « pierres sur la croupe des animaux » (p. 156) et « un bruit de pieds nus » (p. 323)[74]. Même « dans les intervalles de la musique, on enten[d] le petit bruit de la chaînette d’or » (p. 69). En revanche, ils n’ont pas d’ouïe très fine. Il est vrai qu’« ils » entendent les bruits accentués, comme « un chant plaintif, un chant fort et doux » (p. 63), « le bruit des gamelles » (p. 271) ou « un grand cri poussé par tous les Barbares à la fois » (p. 312). « Ils » écoutent également Salammbô « murmurer » et « chanter » (p. 69 et p. 72) ; ils sont aussi sensibles à « des chuchotements, des rires » moqueurs lancés par les ennemis (p. 346). Pourtant, « ils » n’écoutent pas dans de nombreux cas : « ils n’entendirent pas » (p. 125), « à force d’avoir crié ils ne s’entendaient plus » (p. 187) ou « Ils n’entendaient plus les ordres d’Hamilcar » (p. 359).

Notons cependant qu’« on » ne se limite pas à désigner les collectivités des Barbares et des Carthaginois. Choses curieuse, « on » se présente parfois en tant que spectateur, quand deux personnes déterminées se trouvent seuls sur la scène. C’est le cas de Mâtho et Spendius quittant le festin. Les deux Barbares montent sur la terrasse déserte pour voir le panorama qui s’étend devant eux, alors qu’« on» se charge du point de vue :

 

le toit de Khamon paraissait tout en flammes, et l’on apercevait des lueurs au fond des temples dont les portes s’ouvraient. (p. 76)
Les éléphants balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes. On apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus. (p. 78)
Des cigognes s’envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On entendait dans le bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées. (p. 76)

 

Dans ces cas, il n’y existe pas d’autres personnages que les deux Barbares. Pourtant, le texte évite d’utiliser le pronom « ils » pour désigner les témoins, et il reprend systématiquement le pronom « on », qui doit pourtant correspondre en théorie à un grand nombre de personnes ou à des personnes indéfinies[75]. En fait, les emplois répétés du pronom « on » doivent se comprendre comme des invitations du narrateur au lecteur à « se placer au point de vue des Barbares[76]  », car ces hommes antiques ne pourraient pas distinguer de loin les objets cachés « au fond des temples », « dans les greniers » ou « dans le bois ». C’est le lecteur qui doit s’en apercevoir, afin de suppléer à la faiblesse de la vision et de l’ouïe des protagonistes[77].

Voyons d’autres exemples[78]. Cette fois, Mâtho et Spendius s’introduisent dans le temple de Tanit :

Pour trouver quelque issue, ils firent le tour par derrière. On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de formes différents. (p. 135)
Puis, immobiles comme le cadavre, ils restèrent pendant quelque temps à écouter. On n’entendait que le murmure du vent par la porte entr’ouverte. (p. 140)

Les deux protagonistes se trouvent seuls. Pourtant, le pronom « ils » n’apparaît jamais en tant que spectateur, et « on » se charge toujours de saisir le monde environnant : cette fois encore, c’est le lecteur moderne que le texte invite à percevoir « des édicules » « sous des bosquets » et « le murmure du vent par la porte entr’ouverte » ; les deux Barbares ne pourraient pas les remarquer par eux-mêmes. C’est comme si nous étions dans le sanctuaire carthaginois pour voir et écouter avec les deux héros.

Dans le caveau d’Hamilcar dans lequel entrent seuls le maître et son intendant, et où la présence des autres est strictement interdite, le sujet du regard est de nouveau désigné par le pronom indéfini :

Puis l’on voyait disposées, par sommes inégales, des pièces de toutes les valeurs, de toutes les dimensions, de tous les âges, – depuis les vieilles d’Assyrie, minces comme l’ongle, jusqu’aux vieilles du Latium, plus épaisses que la main, avec les boutons d’Égine, les tablettes de la Bactriane, les courtes tringles de l’ancienne Lacédémone. (p. 198)

Ici, le témoin « on » énumère en détail les pièces de monnaies, « depuis les vieilles d’Assyrie », « jusqu’aux vieilles du Latium » ; les deux Anciens ne distingueraient pas ces pièces dans ce bazar sombre. Cette fois encore, le lecteur doit regarder avec eux, afin de compléter leur vue rudimentaire.

Il arrive aussi qu’un personnage regarde seul, et le pronom « on » est employé pour désigner le détenteur du point de vue, comme si le texte suggérait la présence d’un tiers. On trouve une illustration de ce cas dans le chapitre « Sous la tente » :

Mâtho n’entendait pas ; il la contemplait, et les vêtements, pour lui, se confondaient avec le corps. […] les deux agrafes de sa tunique, soulevant un peu ses seins, les rapprochaient l’un de l’autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d’émeraudes, que l’on apercevait plus bas sous la gaze violette. […] Par les trous de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. Mâtho la regardait tomber. (p. 264)

D’abord, désignant exclusivement le seul héros, « il » regarde Salammbô ; ensuite, « on » voit à sa place, avant que le tour de « Mâtho » ne revienne. Les yeux du Barbare saisissent en principe des choses frappantes, ainsi de l’« intervalle » entre les seins, et « une gouttelette » qui tombe sur l’épaule nue. Pendant ce temps, le regard du pronom « on » capte un objet peu apparent, puisqu’il atteint « une plaque d’émeraudes », cachée « plus bas sous la gaze violette » ; Mâtho ne peut pas l’apercevoir par lui-même. Dans cet exemple également, le lecteur est invité à voir avec lui, ou à sa place.

Dans un autre passage, l’invitation au regard est plus claire. Il s’agit d’un événement d’après la guerre. Un Carthaginois est envoyé au défilé de la Hache pour savoir ce qui reste des Barbares. Le terrain est désert. Les lions se couchent calmement. À la tombée de la nuit, un survivant parmi les Mercenaires est attaqué par une bête, ce dont le Carthaginois est le seul témoin. D’étranges phrases sont pourtant ajoutées par la suite : « Tout à coup, de petits graviers roulèrent d’en haut. On entendit un frôlement de pas rapides » (p. 368) Il ne semble pas vraisemblable que cet « on » indique l’espion carthaginois, puisque « penché au haut du précipice » escarpé, l’homme se trouve trop loin pour voir les cailloux tomber et pour entendre les pas feutrés des chacals (p. 368). De fait, « on » est ici le lecteur même, invité à entendre le « frôlement de pas » qu’aucun homme ancien ne peut écouter.

Souvenons-nous, sur ce point, de la scène énigmatique qui se déroulait au palais d’Hamilcar, juste après son retour. Le Suffète a condamné ses esclaves au supplice, pour leur faire payer les crimes des autres. Des couteaux et des chaînes ont été apportés « au milieu du jardin » (p. 207). Et, « [d]u côté des cuisines, […] des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons ». Des esclaves étaient flagellés, puis ils défaillaient, et « [l]es autres, qui regardaient, se mirent à crier d’épouvante ». Tout le monde voit des victimes et des bourreaux, et « on » remarque soudain Salammbô en haut de la terrasse : « On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar l’aperçut » (p. 207). Nous devons nous demander qui est cet « on » parmi les personnels du palais, capable de s’apercevoir de la présence lointaine de Salammbô, plus vite que l’Œil de Baal. Seul le lecteur moderne peut remplir ce rôle.

Comme la place du lecteur est indiquée dans les scènes de Salammbô, pour qu’il y suive de près les événements, le texte se passe parfois de lui expliquer les évidences. L’exemple le plus célèbre en est le pronom « ils » dans le chapitre de « Moloch », qui apparaît inopinément sans son antécédent dans les phrases :

puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire ; elle s’enfonça dans l’ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle ; ― et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l’éternité.
Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s’envolant faisait de hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaître dans un nuage. Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles ; et la sombre draperie les empêchait de rien voir et d’être reconnus. (p. 330-331)

Ici, « ils » sont posés sur les mains de la statue géante en formant ensemble « une petite masse noire ». Avec le mouvement des bras d’airain, « ils » montent jusqu’à « l’ouverture ténébreuse », pour disparaître dedans. Il ne s’agit pas des « prêtres », mais des enfants sacrifiés. Le texte n’explicite pas qui sont désignés par le pronom « ils » : le mot « enfants » n’apparaît ni dans les phrases précédentes ni dans les suivantes. Éric Le Calvez tente d’éclaircir ce mystérieux manque d’information par « l’esthétique balbutiante de la scène, qui vise à faire imaginer l’horreur sans la nommer ou la détailler concrètement », plutôt que par « la prudence (ou la peur de la censure) »[79]. Pour notre part, nous attribuons cette omission à l’évidence de la situation. Remarquons que dès le début de la citation, le regard du « on » était fixé sur la scène, ce qui indiquait la présence certaine du lecteur en tant que témoin. Celui-ci est censé regarder la scène en détail et apercevoir « une petite masse noire » sur les mains de la statue, si bien que le texte pouvait omettre de donner plus de précisions sur cette « masse » ; en tant que spectateur privilégié, le lecteur doit savoir ce que désigne le pronom « ils ».

Voyons d’autres exemples. Il s’agit d’un pronom « elle », qui n’est pas précédé de son antécédent. Le lecteur est néanmoins censé savoir ce qu’« elle » désigne, puisqu’« on » est de nouveau là pour partager la vision de Mâtho, qui est la seule personne réveillée :

Des ailes de phénicoptères, emmanchées à des branches de corail noir, traînaient parmi les coussins de pourpre et les étrilles d’écaille, les coffrets de cèdre, les spatules d’ivoire. À des cornes d’antilope étaient enfilés des bagues, des bracelets ; et des vases d’argile rafraîchissaient au vent, dans la fente du mur, sur un treillage de roseaux. Plusieurs fois il se heurta les pieds, car le sol avait des niveaux de hauteur inégale qui faisaient dans la chambre comme une succession d’appartements. Au fond, des balustres d’argent entouraient un tapis semé de fleurs peintes. Enfin il arriva contre le lit suspendu, près d’un escabeau d’ébène servant à y monter.
Mais la lumière s’arrêtait au bord ; - et l’ombre, telle qu’un grand rideau, ne découvrait qu’un angle du matelas rouge avec le bout d’un petit pied nu posant sur la cheville. Alors Mâtho tira la lampe, tout doucement.
Elle dormait la joue dans une main et l’autre bras déplié. Les anneaux de sa chevelure se répandaient autour d’elle si abondamment qu’elle paraissait couchée sur des plumes noires, et sa large tunique blanche se courbait en molles draperies, jusqu’à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses yeux, sous ses paupières entre-closes. (p. 143)

Il n’est pas nécessaire d’expliquer qu’« elle » désigne Salammbô, puisque la présence du lecteur est clairement inscrite dans la scène en tant que pronom « on ». D’ailleurs, grâce à la participation du public au regard, « on » remarque les yeux de Salammbô « sous ses paupières entre-closes », ceux que Mâtho laisserait échapper de lui-même[80].

Voici un autre exemple concernant le pronom « il ». Cette fois encore, le lecteur est censé regarder la scène en tant que témoin :

Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui. On l’aperçut, alors une clameur s’éleva. Tous avaient compris ; ce fut une consternation, puis une immense colère.
Du fond des Mappales, des hauteurs de l’Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leur palais, les vendeurs de leurs boutiques ; les femmes abandonnaient leurs enfants ; on saisit des épées, des haches, des bâtons ; mais l’obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le voile ? Sa vue seule était un crime : il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir.
Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard : on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l’épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il s’avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. (p. 146)

Le texte se passe d’explication encore une fois, parce qu’« on » voit Mâtho marcher dans les rues sous la clameur des Carthaginois. En effet, le pronom « il » ne représente ni « le voile », ni un des « prêtres désespérés », ni le « colosse », ni un des « navires » ; il ne peut s’agir que du Barbare[81].

Passons au dernier exemple dans lequel le lecteur est toujours présent en tant que spectateur :

Sur le seuil de Khamon, on aperçut Hamilcar. Il se retourna en criant à ses hommes de s’écarter. Il descendit de son cheval ; et du glaive qu’il tenait, en le piquant à la croupe, il l’envoya sur les Barbares.
C’était un étalon orynge qu’on nourrissait avec des boulettes de farine, et qui pliait les genoux pour laisser monter son maître. Pourquoi donc le renvoyait-il ? Était-ce un sacrifice ?
Le grand cheval galopait au milieu des lances, renversait les hommes, et, s’embarrassant les pieds dans ses entrailles, tombait, puis se relevait avec des bonds furieux ; et pendant qu’ils s’écartaient, tâchaient de l’arrêter ou regardaient tout surpris, les Carthaginois s’étaient rejoints ; ils entrèrent ; la porte énorme se referma derrière eux, en retentissant. (p. 289-290)

Dans ce passage également, sous couvert du « on », le lecteur est censé regarder les manœuvres d’Hamilcar. Il doit donc comprendre que « ses hommes » ne correspondent pas à des « hommes » renversés, et que le pronom « ils » ne désigne rien d’autre que les Barbares, qui ont poursuivi l’armée du Suffète. Au demeurant, « on » est présent comme témoin de la scène dans tous les cas où le pronom n’a pas d’antécédent ou où celui-ci est ambigu[82].

 

2. La reprise

(1) les annonciateurs

 

Il s’avère ainsi que le lecteur occupe une place privilégiée pour observer de près le déroulement de la guerre. Alors, qu’est-ce que Flaubert attend de lui ? Ou plus précisément, qu’est-ce que le lecteur est censé voir dans le destin des deux ennemis, en tant que témoin omniprésent, capable de remonter dans le passé, de prévoir l’avenir, d’en tirer un raisonnement ? Pour y répondre, il faut d’abord examiner ce que les protagonistes naïfs considèrent comme raison décisive de la victoire, car, sur ce point, ils partagent le même avis, qui changera toutefois avec le temps. Au début, ils ont été convaincus que l’arithmétique décidait de l’issue finale. Selon eux, plus les combattants augmentent, plus la victoire est assurée. Ainsi, « les Barbares, trois fois plus nombreux»[83] sont « pris d’une joie désordonnée » en voyant les pauvres rangs des ennemis (p. 219). Hamilcar se dit que « les Mercenaires, dix fois plus nombreux, finir[ont] par triompher » (p. 237). En plus, dans ce monde antique, on considère que les machines et les éléphants multiplient les forces humaines. La puissance de Carthage est censée dépendre de ses « écuries pour trois cents éléphants » et de « tout le matériel de guerre » (p. 113-114). Il en résulte que chaque armée cherche à augmenter le nombre de soldats et à multiplier les forces militaires au moyen des machines et des animaux. Dans le camp de Carthage, Hannon ordonne à la fois « l’enrôlement de tous les citoyens valides » et « la construction de quatorze galères dont on n’avait pas besoin » ; il fait aussi équiper « les cent douze éléphants » (p. 155). Du côté des Barbares, Spendius emporte partout ses instruments de guerre, à Utique ou à Carthage, comme s’il n’était pas satisfait de la supériorité du nombre des combattants. En outre, Narr’Havas se présente à Carthage « comme un sauveur, avec six mille hommes » et « quarante éléphants » (p. 335), tandis que le même homme enthousiasme les Mercenaires avec ses « vingt-cinq éléphants et six mille cavaliers » (p. 232).

En fait, l’accroissement des forces militaires avec des soldats, des machines ou des éléphants n’influe pas sur le résultat des batailles. En particulier, les animaux s’avèrent impuissants ; ceux d’Hannon sont « effrayés par ces flammes » (p. 166), de la même manière que ceux de Narr’Havas, eux aussi « effrayés » (p. 359). Les « machines » d’Hannon ne peuvent pas « sortir des sables » (p. 162) ; celles de Spendius sont incendiées (p. 225). Quant au nombre des guerriers, « les Barbares, trois fois plus nombreux », sont vaincus par Hamilcar, de même que « les Mercenaires, dix fois plus nombreux ». L’armée d’Hannon est dispersée, malgré « l’enrôlement de tous les citoyens valides ». Hamilcar se rend compte que le nombre des soldats importe peu : « Son armée montait à quatorze mille hommes, le double environ de l’armée barbare. Jamais il n’avait éprouvé une pareille inquiétude » (p. 362). Les autres protagonistes finissent également par comprendre que les mathématiques ne servent pas à prévoir le résultat des batailles, parce que la guerre ne se déroule pas selon la logique.

Dès lors, les protagonistes commencent à parler de la « fortune ». Hannon se trouve interrompu par le « changement de fortune », quand une défaite survient inopinément (p. 167). Au contraire, Mâtho reprend confiance en se disant que « la fortune [est] changeante » (p. 355). Les Carthaginois crient à l’« infortune » à la nouvelle de l’invasion des Mercenaires de la Sardaigne (p. 287). Certes, la « fortune » reste quelque chose de manipulable pour Spendius, qui dit : « À force de travail, on assouplit la fortune. Elle aime les politiques. Elle cédera ! » (p. 228). Mais elle dépasse l’intelligence humaine pour les autres Anciens ; c’est quelque chose comme un cadeau qui tombe du ciel. Ainsi, Hamilcar ne faiblit pas au moment des périls, puisqu’il compte sur la fortune, « sur un événement, sur quelque chose de décisif, d’extraordinaire » (p. 310). Par contre, les Barbares sont déprimés, en s’attendant « à quelque chose d’imprévu et qui ser[a] terrible » (p. 283). À Carthage, « une foule, des vieillards, des malades, des enfants » osent partir combattre les ennemis, puisqu’ils comptent sur la fortune miraculeuse ; ils emmènent le seul éléphant qui est resté dans la patrie, « pour se mettre sous la protection d’une chose formidable » (p. 365). C’est comme si la victoire finale était apportée à Carthage, aux yeux des protagonistes, par les caprices de la fortune.

Cependant, pour le lecteur de Salammbô qui assiste au déroulement de la guerre en tant que témoin privilégié, ce « quelque chose de décisif » qui entraînera la victoire ne peut être ni un miracle ni une chance, synonyme de hasard, puisqu’au fond l’évolution de la guerre n’est ni « changeante » ni « inexplicable » ni « extraordinaire ». En effet, le lecteur doit considérer ce « quelque chose de décisif », que les protagonistes appellent la « fortune », comme la « fatalité » dirigeant les individus et les collectivités vers une fin prédestinée. Voici les phrases significatives de Polybe sur ce point, qui se trouvent au commencement de son Histoire :

la Fortune a dirigé pour ainsi dire tous les événements dans une direction unique et elle a contraint toutes les affaires humaines à s’orienter vers un seul et même but. Aussi l’historien se doit-il, de son côté, de faire en sorte que ses lecteurs puissent embrasser d’un seul regard les ressorts qu’elle a partout fait jouer pour produire tous ces effets ensemble[84].

Remarquons que Polybe emploie le mot « Fortune » dans le sens proche de la prédestination ; mais ce qui est plus important est le fait que selon lui, « les ressorts qu’elle a partout fait jouer » sont révélés uniquement à lui et à ses lecteurs ; autrement dit, les acteurs des « affaires humaines », les personnages historiques, ne peuvent se douter de rien, puisqu’ils sont impliqués dans les événements sans en connaître l’issue. Il en est de même pour Flaubert, qui fait en sorte que son public seul se rende compte de la fatalité des faits ; il exclut de son personnel romanesque un visionnaire doué de pouvoir puissant qui embrasse le destin des deux ennemis. Aussi, à la différence des personnages de la mythologie grecque et de l’Ancien Testament, qui peuvent connaître l’avenir grâce aux devins célèbres comme Cassandre ou Tirésias, les personnages de Salammbô sont-ils surpris tout le temps des événements imprévus[85]. Certes, la fille d’Hamilcar est parfois envahie par de sinistres pressentiments[86], et elle se croit un jour entourée de « la fatalité » (p. 267) ; c’est là que le texte emploie ce grand mot pour la seule et unique fois. Mais elle ne devine jamais concrètement ce qui arrivera, si bien qu’elle est entraînée dans des aventures malgré sa vague crainte. D’ailleurs, la plupart des personnages ne réfléchissent pas sur l’avenir, comme nous l’avons déjà vu. Ajoutons que le narrateur même ne cite pas ouvertement le fatum comme origine des choses, excepté la dernière phrase où il annonce la mort de l’héroïne. Flaubert use en fait de certains procédés sophistiqués pour persuader le lecteur que le destin a été déjà fixé pour Carthage et les Mercenaires, sans intervention apparente du narrateur ni d’un personnage prophétique.

Voyons donc les mises en scène de l’écrivain. D’abord, une de ses stratégies consiste à faire allusion aux mythes occidentaux, comme beaucoup de chercheurs l’ont déjà indiqué[87]. Par exemple, le lecteur se rend compte du lien fatal entre Mâtho et Salammbô, parce que certains passages du texte évoquent Tristan et Iseut en raison du philtre magique ; Mâtho tombe éperdument amoureux de Salammbô, aussitôt qu’il boit une coupe de vin, offerte par elle (p. 74). Cette scène de rencontre ressemble étrangement à celle du mythe celtique, à tel point que le lecteur prévoit la séparation future des deux personnages, soldat et fiancée d’un roi, à l’instar des amants tragiques. Il en est de même pour l’avenir d’Hannibal. Le texte raconte son triomphe sur un aigle, en faisant allusion aux exploits de ce héros légendaire contre les légions romaines, dont l’enseigne représente évidemment cet oiseau de proie (p. 174). Le lecteur se convainc donc que l’enfant du roman deviendra vainqueur de la guerre contre Rome, comme le confirme l’histoire légendaire. En effet, Flaubert use dans ces exemples des mythes et légendes européens comme d’une sorte de prophétie, pour que le lecteur imagine a priori le destin des protagonistes.

Cependant, ce même lecteur comprend quelquefois a posteriori que le destin des protagonistes a été fixé bien avant ; il se rend compte, juste au moment où la prédiction est en train de se réaliser, que celle-ci a été auparavant prononcée à son insu. Il s’agit des morts anticipées. Flaubert réserve cette mise en scène pour les trois personnages principaux. C’est d’abord le cas de Spendius. Le public s’aperçoit après coup que sa mort a été prévue quand les Mercenaires ont rencontré des lions crucifiés sur la route de Sicca. De fait, la description du supplice du Grec et de ses amis ressemble curieusement à celle du crucifiement des animaux, dont l’un retient surtout notre attention : « Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et ses deux pattes antérieures étaient largement écartées comme les deux ailes d’un oiseau » (p. 85). Or, les Mercenaires sont eux aussi crucifiés en baissant « le menton sur la poitrine », et leurs bras sont « fixés plus haut que leur tête » (p. 357). Notons aussi que le « sang noir » du lion, « coulant parmi ses poils, [amasse] des stalactites au bas de sa queue », alors que le sang des soldats tombe « par grosses gouttes, lentement, comme des branches d’un arbre tombent des fruits mûrs ». En plus, sur la route de Sicca, « des bandes de corbeaux tourno[ient] dans l’air », au-dessus des animaux attachés à des croix (p. 86), de la même manière que sur les Barbares tourbillonnent des vautours, dont les croassements claquent « dans l’air » (p. 358). D’ailleurs, juste après avoir vu le crucifiement des lions, les Barbares sont pris de faiblesse et de peur, ils attrapent une dysenterie et entendent un bourdonnement d’oreilles, comme s’ils étaient eux-mêmes crucifiés (p. 86). Il est donc clair pour le lecteur que les cadavres des bêtes anticipent ceux des Mercenaires, sans que personne s’en rende compte alors.

Il en est de même pour Mâtho. Au moment de son exécution, le lecteur comprend que son destin était déjà fixé lors de sa fuite hors de Carthage avec le zaïmph. En effet, les deux scènes se ressemblent de façon étonnante. Dans les deux cas, les Carthaginois courent les rues afin de prendre une bonne place pour voir le Barbare marcher ; lors de sa fuite, ils montent « sur les maisons, sur les terrasses, sur l’épaule des colosses et dans la mâture des navires » (p. 146) ; ensuite, lors de son exécution, ils se cramponnent « aux saillies des maisons » et « toutes les ouvertures dans les murailles [sont] bouchées par des têtes » (p. 375[88]). En plus, les habitants dessinent un même mouvement en quittant les rues et en y revenant :

Les rues se vidaient à son approche, et ce torrent d’hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu’au sommet des murailles. (p. 146)
quelquefois on croyait l’apercevoir, et la foule se précipitait vers l’Acropole, les rues se vidaient, puis elle revenait avec un long murmure. (p. 370)

Ils sont immanquablement pris de « rage » à la vue du Barbare[89], avant d’éclater de rire en le voyant incapable de riposter[90]. À la différence que le peuple d’autrefois s’éloignait de lui de peur du zaïmph, alors qu’au moment du supplice, ce même peuple doit s’écarter de lui à cause des chaînes mises aux barrières (p. 374) ; d’ailleurs, lors de la dernière marche du Barbare, l’autorité interdit aux citoyens « de rien lancer contre sa personne et de porter sur elle plus de trois doigts d’un seul coup » (p. 370). Enfin, dans la scène de l’évasion, « la ville entière » hurle contre le fugitif (p. 147), alors que dans la scène de l’exécution, un « vaste aboiement » emplit Carthage (p. 375). Quant à Mâtho, tantôt pour fuir de la ville, tantôt pour subir les tortures, il suit le même itinéraire ; il part du plus haut point de la ville[91] et descend dans les rues labyrinthiques, afin d’arriver à la même place de Khamon. Il garde son air farouche ; il marche dans la ville « comme un lion qui s’éloigne » (p. 146), et plus tard, il sortira du cachot « avec l’air effaré des bêtes fauves» (p. 373). Notons surtout qu’au milieu de la fuite avec le zaïmph, le héros, « pâlissant comme quelqu’un qui va mourir », s’arrête soudain sur la place de Khamon, où il sera réellement exécuté plus tard (p. 147). Il est évident que cet arrêt soudain de Mâtho, décrit dans la scène de l’évasion, anticipe sa mort finale.

En ce qui concerne le décès de Salammbô lors du festin final des Carthaginois, le lecteur se rend compte qu’il a été déjà prévu lors de la fête initiale des Barbares. La ressemblance entre les deux scènes est encore une fois indéniable[92]. Dans les deux cas, le « soleil » vient de se coucher[93], et les lueurs des lampes vacillent dans la nuit[94]  ; on entend le même bruit mêlé de paroles et de chansons[95]. Il y règne une même atmosphère euphorique : lors du festin des Mercenaires, « [l]a joie de pouvoir enfin se gorger à l’aise dilat[e] tous les yeux » (p. 60), alors qu’à la fête des Carthaginois, « on s’abandonn[e] à des rêves de bonheur » enfin réalisés (p. 373). De plus, les invités mangent chaque fois les mêmes fruits : des pastèques, des limons et des grenades[96]. Enfin, à la fête initiale, les Barbares se servent des « spatules d’or » et « des plats incrustés de pierres précieuses » (p. 61) à l’instar du banquet final dans lequel on utilise « des cuillères d’écaille » et « la double série des assiettes à bordures de perles » (p. 373). Mais il faut remarquer avant toute chose qu’au début, entourée des Barbares, Salammbô a offert du vin à Mâtho – geste interprété comme une promesse de fiançailles –, et que quelque temps après, il s’est plongé dans « une invincible torpeur, comme ceux qui ont pris autrefois quelque breuvage dont ils doivent mourir » (p. 88). Or, au moment de la fête finale, Salammbô tient une coupe à la main devant les Carthaginois célébrant ses noces. Mais cette fois, c’est elle-même qui meurt avant même de boire (p. 377). Le lecteur est ici invité à reconnaître la similitude des deux épisodes, pour en tirer la conclusion que la « torpeur » du héros après le festin premier a anticipé la mort de l’héroïne lors de ses noces, de la même façon que les cadavres des lions et l’arrêt soudain du fugitif ont annoncé par avance l’exécution de Spendius et de Mâtho. Il est en effet évident que Flaubert met en scène soigneusement la destinée de ces trois personnages, en préparant, dès la première moitié du roman, l’image anticipatrice de chaque mort qui ne surviendra que vers la fin.

En outre, pour signaler le fatum au lecteur, Flaubert a recours aux « malédictions ». C’est pourquoi le texte est plein d’hommes ordinaires qui maudissent machinalement les autres sans réfléchir aux conséquences, à savoir les citoyens de Carthage (p. 80), la vieille femme aux confins de la ville (p. 261), Giscon (p. 271), Mâtho (p. 284), etc. Leurs vœux maléfiques seront tous exaucés, pour donner au lecteur l’impression que la fin tragique a été annoncée par ces personnages insouciants de l’avenir. Parmi eux, le Suffète Hannon en est un exemple typique, puisqu’il maudit comme il respire, et que tous ses vœux néfastes se réalisent à son propre insu. Dès le début, il a appelé « la malédiction de tous les Dieux » sur l’armée des Barbares (p. 100), dont le lecteur assistera à l’extermination totale. Ailleurs, le Suffète prédit la mort des captifs ennemis : « je vous mettrai à de bonnes places, très hautes, au milieu des nuages, pour être rapprochés des aigles ! » (p. 164). Cette menace suggère forcément l’exécution future de Spendius et de ses amis. Hannon prédit également aux Mercenaires « qu’ils finir[ont] tous plus horriblement encore » (p. 357), ce qui se réalisera plus tard, quand ils se livreront au cannibalisme. D’ailleurs, le Suffète a prédit sa propre fin, quand au début, « il se sentait déjà tout étendu sur sa croix » (p. 167). Or, la malédiction est aussi jetée sur Mâtho et Salammbô :

Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit ! Haine, vengeance, massacre et douleur ! (p. 145)
Malédiction sur toi qui as précipité sa ruine par ton ignominie ! (p. 271)

Le lecteur pressent ici un malheur à venir pesant sur les deux personnages, et il se réalisera effectivement. En outre, la malédiction frappe Carthage : l’Histoire nous apprend que la ville sera réellement vaincue par les Romains après les événements racontés de Salammbô. Hamilcar la maudit sans savoir si ses vœux seront exaucés : « Il n’y aura plus que le cri des aigles et l’amoncellement des ruines. Tu tomberas, Carthage ! » (p. 182)[97].

Au demeurant, Flaubert use de trois procédés pour la mise en scène de la fatalité : les mythes occidentaux en tant que prophéties, les morts anticipées et les prédictions funestes faites par des personnages ordinaires. Malgré la diversité apparente, ces procédés ont un point commun ; ils concernent tous la répétition d’un même épisode, indiquée au lecteur par les protagonistes. Le cas le plus clair est celui de la malédiction. Tous ceux qui maudissent décrivent en effet le même avenir sombre par une expression toute faite, pour suggérer au lecteur de façon indirecte que leur discours sera repris plus tard dans le roman, ou dans d’autres textes à propos de l’anathème jeté sur Carthage. Souvenons-nous que la même formule est employée concernant la malédiction jetée sur le héros et l’héroïne, et que le narrateur a repris toutes les prophéties sinistres d’Hannon. La fatalité se manifeste dans le texte par ces répétitions d’un même discours sombre.

Il en va de même pour les mythes occidentaux : dans Salammbô, un mythe devient prophétie lorsqu’un protagoniste le reprend dans son propre discours. C’est le cas de Tristan et Iseut. Autharite parle d’une coutume de son pays, évoquant le philtre magique, pour suggérer au lecteur que la fin tragique des amants de Tristan sera réservée au héros et à l’héroïne du roman (p. 74). En ce qui concerne la légende d’Hannibal, le lecteur comprend que le fils d’Hamilcar est destiné à la gloire, quand l’éducateur Iddibal annonce les « présages de grandeur » de l’enfant étranglant un aigle, retraçant ainsi les exploits historiques du général carthaginois que nous connaissons bien par les livres d’histoire (p. 174). Dans ces deux exemples, la fatalité apparaît à travers les répétitions intertextuelles des épisodes mythiques, remarquées par le lecteur grâce aux paroles des protagonistes.

Enfin, on peut tenir le même raisonnement en ce qui concerne le procédé de la mort anticipée, réservée aux trois protagonistes. Le cas de Spendius est exemplaire à cet égard, car c’est par la question qu’il adresse à Autharite que le lecteur prend conscience de la ressemblance entre sa mort et celle des lions crucifiés : « Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca ? » (p. 358). Le Grec amène son ami agonisant à se souvenir des animaux, comme s’il attirait l’attention du lecteur. Quant au destin de Mâtho, le lecteur réalise que la scène de son exécution ressemble à celle de sa fuite hors de Carthage, parce que le Barbare en signale lui-même la similarité. Mourant sous la torture, « il se souv[ient] d’avoir, autrefois, éprouvé quelque chose de pareil. C’était la même foule sur les terrasses, les mêmes regards, la même colère ; mais alors il marchait libre, tous s’écartaient » (p. 375). À propos du décès de Salammbô lors du banquet final, le lecteur comprend que cette mort a été annoncée de façon secrète lors du festin initial des Mercenaires, parce que les voix intérieurs des Carthaginois suggèrent au lecteur la ressemblance entre les deux scènes ; émerveillés devant la table des noces, « quelques-uns se rappel[lent] le banquet des Mercenaires » (p. 373). Le fatum ressort encore une fois de la répétition d’une même situation, répétition qui passerait inaperçue si elle n’était pas soulignée par les personnages eux-mêmes.

Flaubert jalonne ainsi le texte de nombreux signes annonciateurs, tels qu’Iddibal, Spendius, Salammbô qui maudit le voleur du zaïmph, Autharite, Hamilcar, Hannon, les Carthaginois de la fête, et tous les « maudisseurs » ordinaires. Parmi eux, Mâtho est indiscutablement le meilleur informateur. Non seulement il renseigne le lecteur au sujet de sa présence récurrente sur la place de Khamon, présence qui signifie sa mort programmée, mais aussi il mentionne d’autres répétitions. D’abord, en pénétrant dans Carthage pour le vol du zaïmph, le héros indique au lecteur sa présence répétée au même endroit du palais ; il se souvient de s’être trouvé sur le même escalier de la maison d’Hamilcar dans la nuit du festin (p. 142). Ensuite, il signale son absence répétée à la guerre ; il est absent du combat contre l’armée d’Hannon et contre l’armée d’Hamilcar. Ainsi, après la défaite de la bataille du Macar qui s’est déroulée sans lui, Mâtho se souvient d’« un autre désastre, au même endroit », d’une débâcle contre l’armée d’Hannon, à laquelle il n’a pas participé non plus. Il dit que « [c]’est une malédiction » de subir cette honte à deux reprises (p. 226) ; ici, au travers des paroles inconscientes du Barbare, le texte montre clairement que la fatalité (ou la malédiction) se manifeste dans la répétition. Enfin, Mâtho récite nonchalamment un hymne (p. 91) que Salammbô a chanté une fois devant lui (p. 71) ; comme un « perroquet, animal fatidique », il répète mot à mot chaque phrase avec un geste précis, de la même manière qu’elle (p. 103). Cette imitation du Barbare dévoile non seulement le pouvoir fatal que la Carthaginoise exerce sur lui, mais aussi le lien étroit entre la reprise et la fatalité.

 

 (2) La reprise sans annonces

 

Cependant, le lecteur de Salammbô n’a pas toujours besoin d’annonciateur pour reconnaître les épisodes répétés, d’autant plus que Flaubert le charge de les découvrir par lui-même. En particulier, concernant la reprise intertextuelle, l’écrivain fait en sorte que chaque lecteur saisisse la trace des mythes présents dans le roman, en mobilisant son érudition et sa sensibilité. Par exemple, Edmond de Goncourt remarque « la parenté du récit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le récit de Salammbô, se rendant au camp de Mâtho »[98], bien qu’aucun personnage du roman ne fasse allusion à cette reprise. Il est pourtant évident que Flaubert veut faire apparaître clairement la ressemblance entre les deux protagonistes masculins, dont le corps est mutilé à la suite du rendez-vous avec une ennemie ; afin de mettre en scène la fatalité, l’écrivain a besoin de convaincre son lecteur que la fin sanglante de Mâtho a été fixée par avance ; cette fin est déjà devenue fatale quand Salammbô visitait le héros « sous la tente », tout comme Judith visitait Holopherne. Notons que les chercheurs indiquent d’autres relations intertextuelles, dont Salammbô et Astarté[99] ou bien Pasiphaé amoureuse du taureau[100].

En outre, dans le texte même, on rencontre des répétitions d’un même épisode ou d’une même situation, qui donnent au lecteur l’impression de déjà-vu, sans aucune suggestion de la part des protagonistes. C’est le cas (encore) des lions et des Mercenaires : les deux sont liés par un même destin. Souvenons-nous du premier chapitre, dans lequel des soldats ivres ont massacré les animaux appartenant à Hamilcar (p. 66), aussitôt après qu’ils s’étaient couchés, rassasiés « dans la pose pacifique des lions » (p. 59). Or, dans le dernier chapitre, les bêtes se reposent avec l’air satisfait, après avoir dévoré tous les Mercenaires enfermés dans le défilé de la Hache (p. 368). Dans ces exemples, le mal retourne effectivement sur celui qui l’a commis, et il est facile de reconnaître que le destin cruel des soldats a été fixé par avance, quand ils ont tué des animaux. Il en va de même pour les Carthaginois et les Barbares, puisque ces deux peuples subissent tour à tour les mêmes épreuves, comme si leurs peines s’étaient distribuées par avance de façon équitable. Il s’agit en premier lieu de la famine. Les Carthaginois en souffrent pendant toute la guerre ; ils sont contraints de cueillir « des herbes et des fleurs », de tuer « tous les chiens, tous les mulets, tous les ânes » (p. 309) ; il arrive même qu’ils s’entre-tuent à coups de couteau « en se disputant un rat » (p. 240). Le même sort se répète chez les Barbares vers la fin du roman : Spendius cueille « une plante à larges feuilles » pour supporter la soif (p. 343) ; les autres soldats égorgent « tous les mulets » (p. 340), et finissent par commettre des actes d’anthropophage (p. 342). Ensuite, la même peine de mort est infligée aux Barbares et aux Carthaginois, presque en même temps ; les dix ambassadeurs des Mercenaires sont crucifiés vivants (p. 357), aussitôt après qu’Hannon et ses trente concitoyens ont été mis en croix (p. 356)[101]. De plus, dans chaque camp, des femmes participent à la torture des ennemis avec de petits outils tranchants : celles des Barbares torturent des prisonniers puniques en leur crevant les yeux « avec les aiguilles de leurs chevelures » (p. 281), alors qu’une jeune fille punique fend la joue à Mâtho avec « la pointe d’un fuseau » (p. 374). Enfin, l’exécution de ce dernier Mercenaire reprend en détail celle de l’ancien général de Carthage. Tous les deux sont abattus comme des boucs émissaires par des ennemis. Giscon est tué dans les hurlements des Barbares : « Oui, oui » (p. 285). On lui coupe la tête pour la jeter en hauteur : « et la masse, enfin lancée, décrivit une longue parabole et disparut derrière le retranchement punique. » (p. 285) Plus tard, Mâtho est lui aussi tué dans un « vaste aboiement » (p. 375). On lui fend la poitrine, on lui arrache le cœur, que l’on offre au soleil, posé sur une cuiller (p. 377). Le lecteur doit reconnaître ici l’association métonymique reliant Mâtho, Giscon et Holopherne, que nous avons cité ci-dessus.

La reprise est également observée dans le simple regard des protagonistes, jeté vers l’horizon, sans suggestion ni de la part des personnages ni de la part du narrateur. Il s’agit de la scène qui se situe au lendemain du festin. Mâtho monte « sur la terrasse » avec Spendius pour regarder le lever du soleil au-dessus des « rues désertes » (p. 75) ; du haut du palais d’Hamilcar, il reconnaît le char de Salammbô « à l’horizon » (p. 78). Plus tard, la fille du Suffète s’avance à son tour au bord de la « terrasse » pour regarder « l’horizon » au-delà de « la ville endormie », avant de contempler Tanit qu’elle adore (p. 105-106). Tous les deux regardent ainsi l’extrémité de la terre au-delà de Carthage endormie, pour découvrir l’objet de leur désir inassouvi. Un autre exemple montre également la répétition d’un regard sur l’horizon. Cette fois, Salammbô est à cheval en route pour le camp des Mercenaires quand elle voit « [s]ur horizon clair, les villages en noir » (p. 259). Mâtho court, de son côté, après l’armée d’Hamilcar quand il croit « distinguer dans l’horizon quelque chose de vert », qui s’avère tout de suite être la ville punique (p. 288). Leur regard se répète au bout de la terre comme si cette symétrie prédisait leurs destins entremêlés. On peut faire la même remarque pour le regard de Mâtho et d’Hamilcar. Le premier voit « l’horizon » (p. 157) avant de se coucher à plat ventre et de pleurer en pensant qu’il ne possédera jamais Salammbô (p. 158). Le Suffète retrouve, pour sa part, sa sérénité au sommet de son palais, il observe « l’extrême horizon » et il tend « du côté de Rome ses deux bras frémissants » (p. 173). Les deux hommes se trouvent opposés autant géométriquement que psychologiquement ; l’un, désespéré, se couche sur la terre, et l’autre est debout au sommet de la tour en pleine sérénité. Néanmoins, leur regard se pose toujours sur l’horizon pour saisir l’objet de leur désir.

Il en va de même pour le regard porté par le pronom « on ». Il est lancé toujours au loin, à l’extrémité de la terre. Souvenons-nous du commencement du chapitre « Salammbô ». Dans la nuit, Carthage était silencieuse. « Les portiers dormaient » et « les places » étaient « désertes » (p. 102). Aucun être humain ne bougeait. « On » était le seul témoin de cette ville silencieuse. Or, le même regard était aussi lancé du côté des Barbares après leur défaite contre l’armée d’Hamilcar. C’était encore la nuit : « La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. » (p. 224) « On » seul regardait les champs déserts. Voici les descriptions détaillées :

La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d’un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l’angle d’un mur, un collier d’or à la poitrine d’un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient, çà et là, comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l’obscurité […]. On n’entendait plus le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l’eau au dernier étage des palais ; et au milieu des terrasses les chameaux reposaient tranquillement, couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons ; l’ombre des colosses s’allongeait sur les places désertes […]. La voûte du ciel bleu s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l’Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple d’Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.
Salammbô monta sur la terrasse de son palais […]. Salammbô regarda l’étoile polaire. (p. 102-103)
La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les éléphants, qui s’étaient enfuis, vagabondaient à l’horizon avec leurs tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et là comme des phares à demi perdus dans la brume ; et l’on n’apercevait d’autre mouvement sur la plaine que l’ondulation du fleuve, exhaussé par les cadavres et qui les charriait à la mer.
Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit à la clarté des étoiles, de longs tas inégaux couchés par terre. (p. 224)

Dans la première citation, le ciel bleu « s’enfonçait à l’horizon », alors que dans la seconde, des éléphants « vagabondaient à l’horizon ». Chaque fois, quelque chose brille « ça et là » dans l’obscurité. Le témoin « on » signale la présence de l’eau, en mentionnant soit « le grincement des roues hydraulique », soit « l’ondulation du fleuve ». Ces témoignages s’expriment par des phrases négatives (« On n’entendait plus » ; « l’on n’apercevait d’autre mouvement sur la plaine que […] »). De plus, chaque fois après la description du paysage désert, un protagoniste est apparu pour regarder des étoiles ; dans la première citation, Salammbô monte sur la terrasse pour regarder l’étoile polaire, alors que dans la seconde, Mâtho voit les cadavres allongés grâce à la clarté des étoiles.

Ces deux séquences de Salammbô rappellent de façon inévitable au lecteur un passage de Madame Bovary, dans lequel le même pronom « on » décrit la vue de l’Yonville-l’Abbaye, du point de vue d’un spectateur unique. Il s’agit du début de la deuxième partie. « On » y mentionne l’horizon (« Au bout de l’horizon »), et on signale la présence de l’eau (« l’on découvre la vallée »[102]). Quelque chose brille également dans le noir, puisque chez le pharmacien, les « lettres d’or », Homais, se détachent « sur un fond noir » au-dessus de la porte vitrée (MB, p. 149). On trouve également une attestation à la forme négative : « Il n’y a plus ensuite rien à voir dans Yonville » (MB, p. 150). Il est donc facile de constater la similitude entre cette vue et les deux paysages puniques : dans les trois cas, le lecteur est invité à observer le décor des sites dans lesquels l’histoire se déroulera désormais : la ville de Carthage, le champ de bataille et Yonville-Abbaye. De fait, il n’est pas si difficile de reconnaître dans Salammbô des réminiscences du roman précédent. Les contemporains de Flaubert ont déjà remarqué que la même histoire se répétait dans les deux textes et que Salammbô suivait le même parcours qu’Emma ; la fille d’Hamilcar est pour eux la petite sœur de Madame Bovary. Ils ont ainsi prévu que la cadette mourrait jeune à cause du zaïmph (qui a remplacé l’arsenic), après avoir trahi son fiancé (au lieu de son mari), tout comme son aînée[103]. D’ailleurs, l’écrivain lui-même a considère que les deux héroïnes étaient faites sur le même moule, toutes les deux hystériques, « toutes amoureuses d’Adonis », de l’idéal[104]. Or, dans les deux textes, non seulement les héroïnes, mais aussi les personnages secondaires accomplissent la même action, car si à Carthage, « [o]n abattit dans le temple de Moloch un pan de mur » (p. 324), à Yonville « on a abattu un pan de mur » pour agrandir le cimetière (MB, p. 149).

Enfin, on peut trouver dans Salammbô les échos des romans postérieurs, en rapport ou non avec la fatalité. Examinons, par exemple l’épisode repris dans Bouvard et Pécuchet concernant l’entraînement des civils en armes. À Carthage, des citoyens s’exercent « à manier la pique » pour se préparer aux combats (p. 155), alors qu’à Chavignolles où se déroule l’histoire de Bouvard et Pécuchet, des villageois s’entraînent avec les fusils après la révolution de 48. Certains Carthaginois s’exténuent de jeûnes « pour se faire maigrir », tout comme Bouvard corpulent, et d’autres mangent à satiété « pour acquérir des forces », tout comme Pécuchet maigre (p. 155). Il y a des citoyens essoufflés, qui évoquent Petit, maître d’école du roman posthume, chancelant lamentablement sous le poids de son fusil[105]. Certes, dans la ville punique, des hommes mobilisés se disputent entre eux « faute d’instructeur », alors que dans le village normand, Gorgu est « désigné comme instructeur » pour discipliner des recrues volontaires. Il est pourtant clair qu’une même anecdote se répète dans les deux romans. Il en va de même pour le rapport entre Madame Bovary, Bouvard et Pécuchet et Salammbô, car le même type de jeune fille est employé dans les trois textes : la Guérine (MB, p. 198), la Barbée[106] et Salammbô (p. 107), toutes les trois souffrent des mêmes symptômes avant le mariage. Par ailleurs, les chercheurs remarquent l’apparition des mêmes divinités dans Salammbô et La Tentation de saint Antoine. Par exemple, Tanit de Carthage est le double de « la Dercéto de Babylone, à croupe de poisson[107]  », apparue dans la version 1856 de Saint Antoine[108]. La déesse de Carthage est également considérée comme mélange des deux démones, « la Luxure » et « la Mort », décrites dans la version 1874 du même roman[109]. De plus, dans cette dernière version de La Tentation, le couple carthaginois de Moloch et de Tanit réapparaît dans la figure du « Soleil, le Mâle » et de « l’Autre qu’il féconde ». On rencontre même « les vierges de Babylone qui se prostituent »[110], à l’instar des « prêtresses de Tanit, accourues pour recevoir les hommes », à Carthage (p. 86). Au fait, le lecteur de Salammbô est laissé libre de chercher des reprises (inter)textuelles et de consolider l’impression de déjà connaître les choses, même au-delà de l’intention de l’auteur.

Conclusion

Nous avons ainsi constaté un curieux croisement entre l’Ancien et le Moderne, croisement où la partie psychologique relève des Anciens, et la fatalité, des modernes. En effet, les protagonistes de Salammbô se conduisent d’après des mobiles psychologiques, à savoir le sentiment d’injustice, l’obéissance à la justice, la vénération des dieux, ou la sensibilité propre à la communauté. Ces hommes anciens agissent en général de façon impulsive, au hasard des circonstances. Certes, ils ont parfois l’impression de déjà-vu en se souvenant qu’ils ont subi la même épreuve dans le passé. Mais ils ne pensent pas que leur sort soit préalablement fixé, puisqu’il leur manque le sens historique, sens du temps, pour relier le passé et le présent, et déduire la causalité de ce rapport. Même Spendius, seul représentant du Moderne, ne montre qu’« un indéfinissable sourire » en se rappelant les lions crucifiés, et Autharite les considère juste comme ses « frères » (p. 358). Il est vrai que Mâtho éprouve « une tristesse écrasante », en se souvenant d’avoir vu autrefois la même foule sur la même place (p. 375), et qu’il parle de la « malédiction » concernant son absence répétée aux grandes batailles. Mais il ne pense pas à la causalité temporelle et il oublie facilement « l’intervalle des jours écoulés », quand il se rappelle s’être trouvé une fois sur le même escalier du palais d’Hamilcar (p. 142). Quant aux « maudisseurs » ordinaires, ils ne savent pas que leurs vœux se réaliseront. Seul le lecteur sait voir la fatalité.

En d’autres termes, dans Salammbô, le sentiment d’injustice, consistant dans le refus du destin forcé, appartient aux héros du monde antique, tandis que la recherche des preuves de la prédestination est confiée au lecteur, au public moderne. Le lecteur se trouve ainsi dans la position de Charles Bovary, pauvre liseur des lettres de sa femme défunte, qui croit y découvrir la « faute de la fatalité ». En lisant la correspondance par ordre chronologique, cet homme est le seul à pouvoir comprendre le destin tragique d’Emma, alors que Rodolphe, l’amant, ne voit rien de fatal dans sa liaison avec cette femme (MB, p. 500). Notons pourtant que sur ce point, ces deux hommes s’imitent l’un l’autre avec la répétition d’une même expression. D’abord, Charles se dit après l’échec de l’opération chirurgicale : « La fatalité s’en était mêlée » (MB, p. 292). Ensuite, Rodolphe utilise le même mot dans sa lettre d’adieu à Emma : « n’en accusez que la fatalité ! » (MB, p. 315). En ayant lu cette lettre, Charles suit à son tour l’indication du rival et n’accuse effectivement que « la faute de la fatalité ». Le fatum est ici encore inséparable de la répétition.

Au demeurant, les « procédés du roman moderne », que Flaubert a prétendu avoir appliqué à « l’Antiquité », incluent la participation positive du lecteur à l’interprétation. Le lecteur de Salammbô doit découvrir des répétitions (inter)textuelles par lui-même pour se convaincre par là que l’histoire du roman suit le parcours prédéterminé, suggéré dans le texte ou d’autres, d’autant plus que ni les protagonistes ni le narrateur ne parlent ouvertement de l’influence de la fatalité. C’est pourquoi l’auteur invite son public à prendre une position d’observateur privilégié dans le déroulement de la guerre. Il lui fournit parfois des informateurs concernant les répétitions dans les moments clefs de l’histoire. Ainsi, plus le lecteur découvre de répétitions (inter)textuelles, c’est-à-dire des échos mythologiques, des reprises d’un même épisode dans le roman et des décors religieux ou archéologiques tirés de textes documentaires, plus l’impression de déjà-vu se confirme, et la fatalité se consolide, comme l’a voulu l’auteur. C’est comme si le lecteur même était prédestiné dans le roman, comme si le lecteur y était conduit par la main invisible de Flaubert.

Tomoko Mihara est maître de conférences à l’Université de Gunma, au Japon. Elle a soutenu une thèse de doctorat intitulée La Communauté et l’Autre dans Bouvard et Pécuchet de Faubert, à l’Université de Rouen en 1999, sous la direction d’Yvan Leclerc.

 

 

NOTES

[1] Lettre à Sainte-Beuve du 23-24 décembre 1862, Gustave Flaubert, Correspondance III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », édition présentée, établie et annotée par Jean Bruneau, p. 276.
[2] Lettre à Ernest Feydeau du 26 juillet [?] 1857, Correspondance II, p. 749.
[3] Lettre à Ernest Feydeau de la fin d’avril 1857, Correspondance II, p. 709.
[4] « Il croit avoir fait une restitution morale : c’est la “couleur morale” qu’il est très fier d’avoir rendue. Mais cette couleur morale est la partie la plus faible de son livre. Les sentiments de ses personnages ne sont pas des sens de la conscience, perdus avec une civilisation : ils sont les sentiments banals et généraux de l’humanité, et non de l’humanité carthaginoise ; et son Mâtho n’est au fond qu’un ténor d’opéra dans un poème barbare », Edmond et Jules de Goncourt, Journal : mémoires de la vie littéraire, 6 mai 1861, Éditions de l’imprimerie nationale de Monaco, 1957, p. 190.
[5] Lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie du 23 janvier, 1858, Correspondance II, p. 794 : « Le livre que j’écris maintenant sera tellement loin des mœurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu. On n’y verra aucune observation, rien de ce qu’on aime généralement. Ce sera de l’Art, de l’Art pur et pas aucune autre chose. »
[6] Voir Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, Gallimard, « Tel », 1992, p. 138 : « Flaubert ne pouvait créer en Salammbô une femme vivante. En lui donnant la solidité psychologique d’Emma Bovary ou de Mme Arnoux, il eût été directement contre son idée d’art, qu’il faut comprendre telle qu’elle est. »
[7] Lettre à Sainte-Beuve du 23-24 décembre 1862, Correspondance III, p. 276.
[8] À propos de la fatalité dans Salammbô, voir Gisèle Séginger, « Salammbô et les mythes : une figure de femme fatale entre mysticisme et érotisme », Salammbô, Figure(s) de la fatalité, pour le cent cinquantenaire de Salammbô (1862), textes réunis par Atsuko Ogane, JSPS KAKENHI Grant Number 23520406, 2013, p. 10-19, et Yvan Leclerc, « Salammbô : femme fatale et roman de la fatalité », ibid., p. 39-50.
[9] Gustave Flaubert, Salammbô, chronologie, présentation, notes, dossier et bibliographie par Gisèle Séginger, « GF » Flammarion, 2001, p. 61. Les références à cette édition seront dorénavant indiquées par le numéro de la page entre parenthèses. Sauf indication contraire, c’est nous qui soulignons.
[10] Même face à une défaite, les Carthaginois veulent solliciter les aides des dieux, en proposant, en échange, de « leur offrir quelque chose d’une incalculable valeur, un être beau, jeune, vierge » (p. 243).
[11] Flaubert s’en inquiète lui-même : « Les mêmes effets reviennent trop souvent. On sera harassé de tous ces troupiers féroces », lettre à Jules de Goncourt du 27 septembre 1861, Correspondance III, p. 177. Voir aussi la lettre à Edmond et Jules de Goncourt du 15 juillet 1861, Correspondance III, p. 164.
[12] C’est pourquoi la mentalité des Anciens ne peut pas avoir le « rôle organisateur » du récit. La psychologie s’en charge en général dans le roman du XIXe siècle. Voir Gisèle Séginger, Flaubert, une éthique de l’art pur, Minard, Caen, 2010, p. 154.
[13] Par exemple, nous ne traitons pas ici du tabou du zaïmph.
[14] « […] l’on considérait les dieux des autres, car ils effrayaient aussi » (p. 159).
[15] Il court sur des boucliers « comme un dieu marin sur des flots » (p. 315).
[16] Schahabarim ordonne de « vaincre Moloch », « en parlant » de Mâtho. Salammbô les confond dans son esprit (p. 251).
[17] À ce propos, voir Walid Ezzine, « Le symbolisme animalier dans Salammbô », Revue Flaubert, n° 10, 2010, p. 2 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=62 ; Anne Green, « Flaubert costumier », Salammbô de Flaubert : histoire, fiction, Yvan Leclerc dir., Champion, 1999, p. 122 et Corinne Saminadayar-Perrin, « Animalité, barbarie, civilisation : questions de frontière dans Salammbô », Revue Flaubert, n° 10, 2010, p. 2 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=55
[18] Mâtho considère Salammbô comme « toute puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit » (p. 266). Et dans l’esprit des Carthaginois, « Salammbô resplendissante se confon[d] avec Tanit » (p. 372).
[19] Plus tard encore, le Barbare est « presque terrifié » par elle : « appuyée sur la force des Dieux », elle lui réclame le zaïmph « en paroles abondantes et superbes » (p. 264).
[20] « À présent, le génie de Moloch l’envahissait. Malgré les rébellions de sa conscience, il exécutait des choses épouvantables, s’imaginant obéir à la voix d’un Dieu » (p. 233).
[21] Voir la citation suivante : « Des mots étranges quelquefois lui échappaient, et qui passaient devant Salammbô comme de larges éclairs illuminant des abîmes » (p. 248).
[22] Mâtho a d’ailleurs deviné l’insignifiance du zaïmph, lorsqu’il se demande : « À quoi cette chose des Dieux lui servait-elle? » (p. 158).
[23] Flaubert écrit : « L’amour tel que le concevaient les Anciens n’était-il pas une folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux ? » (lettre à Sainte-Beuve du 23-24 décembre 1862, Correspondance III, p. 277.)
[24] Quant au zaïmph, il s’agit d’un voile difficile à qualifier, qui est « tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l’aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger » (p. 139) ; de plus, il ne sert à rien ni à personne, comme Mâtho le devine avec lucidité (p. 158). Pourtant, on croit à cause même de cette insignifiance inexplicable qu’un « mystère » se dégage indéniablement de « la splendeur de ses plis » (p. 245).
[25] D’après les mêmes symptômes, l’hystérie peut être diagnostiquée par les hommes modernes. Voir la lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie du 18 février 1859, Correspondance III, p. 16.
[26] Voir Gisèle Séginger, « Une religion sans dieux », « Dossier » dans Gustave Flaubert, Salammbô, op. cit., p. 445-446.
[27] Narr’Havas et ses soldats parlent « un dialecte inintelligible » à Mâtho et à Spendius (p. 214). Un agent carthaginois salue « chacun dans son propre idiome », pour éviter les troubles éventuels (p. 260) Au moment de la crise, « les Gaulois » s’éloignent des autres, et se joignent « aux hommes de la Cisalpine dont ils comprenaient la langue » (p. 237).
[28] Nous reconnaissons facilement les figures des Mercenaires décrits par Michelet : « ces bandes sans patrie, cette Babel impie et sanguinaire sans loi, sans Dieu » (Jules Michelet, Histoire romaine, Les Belles Lettres, 2003, p. 228).
[29] Polybe, Histoire, « Quatre », Gallimard, 2003, p. 137.
[30] Le texte dit aussi : « l’exaltation gagnait jusqu’aux gens de Malqua, issus des familles autochtones et d’ordinaire indifférents aux choses de la patrie. Par reconnaissance des plaisirs qu’elle leur donnait, maintenant ils s’intéressaient à sa fortune, se sentaient Puniques » (p. 231).
[31] Lors du vol du zaïmph, la ville entière s’unit dans « l’engourdissement des gens ivres » (p. 147), et après l’immolation, la patrie se fond « dans le bonheur de cette ivresse » (p. 334), ce qui évoque forcément « l’armée ivre » des Barbares se fondant dans « un vertige de destruction » (p. 66).
[32] Voir Anne Green, « Flaubert costumier », op. cit., p. 122 et Corinne Saminadayar-Perrin, « Animalité, barbarie, civilisation : questions de frontière dans Salammbô », op. cit., p. 2.
[33] Les mots « immonde » et « immondice » se trouvent 23 fois dans Salammbô, dont 6 fois dans l’expression « Mangeurs-de-choses-immondes ». En comparaison, on ne trouve que 2 occurrences dans LÉducation sentimentale, une seule dans La Tentation de saint Antoine (1874), 4 dans Bouvard et Pécuchet, et aucune dans Madame Bovary.
[34] Même si Hamilcar accueille « des hommes déshonorés, la crapule de Malqua, des fils de Barbares, des affranchis », il n’admet pas tous ceux qui se présentent ; il repousse « les gens d’occupations sédentaires » et ceux qui ne sont pas aptes à l’armée (p. 181).
[35] « [D]es paysans ruinés par les impôts » s’ajoutent aux Mercenaires (p. 53).
[36] Voir Jean Rousset, « Positions, distances, perspectives dans Salammbô », Travail de Flaubert, Édition de Seuil, coll. « Points », 1983, p. 79-92.
[37] Schahabarim voit « comme des brouillards légers », qui se révéleront être « l’armée des Barbares » (p. 111)
[38] Citons d’autres exemples : Autharite « croyait apercevoir les feux des longues cabanes », mais ce n’étaient que des illusions (p. 157) ; Mâtho « crut distinguer dans l’horizon quelque chose de vert », qui était en fait Carthage (p. 288) ; « les Barbares croyaient entrevoir les souffles exhalés, les âmes de leurs compagnons », mais c’étaient en fait des illusions (p. 342) ; « les uns croyaient apercevoir un troupeau de bœufs », et « d’autres, trompés par l’agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes », avant que l’armée carthaginois n’apparaisse devant eux (p. 217).
[39] Quand, pour une seule fois, Hamilcar croit « distinguer des gens qui regard[ent] sur la plate-forme d’Eschmoûn », son regard n’est pas corrigé, mais il se tourne simplement « à gauche » (p. 358).
[40] Pendant les batailles, « ses regards » fortifient les soldats « comme des coupes de vin » (p. 236) ; sans un mot, il peut même faire savoir son intention avec « un regard plus froid et plus lourd que la hache d’un bourreau » (p. 322).
[41] Les « grands yeux » de Salammbô tourmentent Mâtho « comme des soleils » trop brillants (p. 90). Et les yeux de Giscon, « largement ouverts au milieu de sa figure », regardent les Barbares « d’une façon continue et intolérable » (p. 284).
[42] « Les yeux de Mâtho à chaque instant » se fixent sur les portes rouges, et pourtant l’intérieur reste impénétrable (p. 79). Il plonge « ses regards dans les appartements silencieux » « par l’intervalle des roseaux dorés », pour chercher Salammbô, en vain (p. 33). « De temps à autre, il coll[e] son visage contre les baies quadrangulaires des appartements fermés, et il cr[oit] voir dans plusieurs des personnes endormies », à la place de la femme aimée (p. 142).
[43] Spendius se comporte « comme une vipère » qui se coule « entre les murs » (p. 33) ; il connaît même l’existence de « la Chambre des Ancêtres », et « une voie souterraine conduit à leurs tombeaux » dans le palais d’Hamilcar (p. 34).
[44] Sous la tente également, le regard de Mâtho ose se porter sur Salammbô : « Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir ; et ce malaise, cette répugnance augmentaient d’une façon si aiguë que Salammbô se retenait pour ne pas crier » (p. 244).
[45] Scénario général de Salammbô, Ms g 322 B recto haut, à la Bibliothèque municipale de Rouen, transcrit par Atsuko Ogane et Yvan Leclerc :
http://flaubert.univ-rouen.fr/images/Sal_BMR_msg322_Br_haut.pdf
[46] Dans le quartier de Malqua annexé aux murailles, habitent traditionnellement les gens de la marine et les teinturiers, tandis que le vieux quartier de Byrsa abrite les maisons des Riches. Le troisième quartier, Mégara, est la ville neuve où habitent les gens de revenu moyen. Voir aussi Gisèle Séginger, « Le chapitre explicatif de Salammbô », dans Gustave Flaubert, Salammbô, op. cit., p. 382-384.
[47] Ibid., p. 389.
[48] Gisèle Séginger écrit : « car la Richesse conduisait dans Carthage à toute les magistratures. C’en était la condition légale, et l’unique différence qu’il y eût entre les citoyens », ibid., p. 387.
[49] Pour preuve, les Barbares recueillent « des femmes de toutes les nations, brunes comme des dattes mûres, verdâtres comme des olives, jaunes comme des oranges » (p. 83).
[50] Lettre à Louis Bouilhet du 8 mai 1858, Correspondance II, p. 810.
[51] Voir Gisèle Séginger, Flaubert, une éthique de l’art pur, op. cit., p. 184-185.
[52] Voir Walid Ezzine, « Le symbolisme animalier dans Salammbô », op. cit., p. 2, et Corinne Saminadayar-Perrin, « Animalité, barbarie, civilisation : questions de frontière dans Salammbô », op. cit., p. 2.
[53] Flaubert écrit : « Des gens qui se font appeler fils de Dieu, œil de Dieu (voyez les inscriptions du colonel Hamaker) ne sont pas simples, comme vous l’entendez ! ― Et puis vous m’accorderez que les Grecs ne comprenaient rien au monde barbare. S’ils y avaient compris quelque chose, ils n’eussent pas été des Grecs. L’orient répugnait à l’hellénisme » (lettre à Sainte-Beuve du 23-24 décembre 1862, Correspondance III, p. 276).
[54] Polybe remarque : « À Carthage, aucune activité, si elle est source de profit, n’est considérée comme déshonorante. À Rome, rien n’est plus honteux que de se laisser acheter ou de rechercher le gain par des procédés malséants » (Polybe, Histoire, p. 601).
[55] Polybe, ibid., p. 599 : « l’État s’attache à former des hommes prêts à tout endurer pour acquérir une réputation de vaillance parmi leurs compatriotes. »
[56] Polybe, ibid., p. 145.
[57] « Salammbô est une Orientale, Mâtho est un possédé, et ni l’un ni l’autre ne sauraient être traités selon les procédés d’une psychologie compliquée, mais Spendius, seul peut-être dans le roman, vit d’une manière complète et que nous reconnaissons, parce qu’ici nous nous trouvons de plain-pied avec le Grec, avec une valeur constante de la vie méditerranéenne et occidentale » (Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, p. 141).
[58] Lettre à Sainte-Beuve du 23-24 décembre 1862, Correspondance III, p. 282. C’est Flaubert qui souligne.
[59] Sainte-Beuve, « Salammbô, par M. Gustave Flaubert », Le Constitutionnel, 22 décembre 1862, reproduit dans Gustave Flaubert, Œuvres complètes, Club de l’Honnête Homme, 1971, t. II, p. 433. En ligne : http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/salammbo/sal_sai4.php
[60] Hamilcar ne prévoit la reddition de Carthage qu’en étant « emporté par un esprit » descendu sur lui (p. 182).
[61] Même si Mâtho rêve de revoir Salammbô, il ne sait pas comment réaliser ce souhait, si bien qu’il se laisse conduire dans les guerres suicidaires (p. 213).
[62] Le Grec menace aussi Mâtho d’un avenir noir : « Aimes-tu mieux périr le soir d’une défaite, misérablement […] ? » (p. 133).
[63] « Le sens historique date d’hier. Et c’est peut-être ce que le XIXe siècle a de meilleur » (lettre à Edmond et Jules de Goncourt du 3 juillet 1860, Correspondance III, p. 95).
[64] Voir Polybe, Histoire, p. 142 et Jules Michelet, Histoire romaine, p. 231.
[65] Voir Mohamed Radi, « Le lecteur comme spectateur de l’Antiquité dans Salammbô de Gustave Flaubert », Revue Flaubert, n° 9, 2009 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=32. Selon cette étude, « Salammbô peut, à certains égards, être considéré comme une pièce de théâtre », avec les rideaux, les déplacements scéniques des personnages, la lumière se focalisant sur l’héroïne, etc.
[66] Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 42.
[67] Selon Jean Rousset, dans Salammbô, « le détenteur du point de vue » est «dans la majorité des situations, un être collectif » (« Positions, distances, perspectives », op. cit., p. 83-84).
[68] Le texte fournit d’autres exemples du changement de pronoms : « ils y trouvèrent des robes d’hyacinthe, des éponges, des grattoirs, des brosses, des parfums, et des poinçons en antimoine, pour se peindre les yeux ; – le tout appartenant aux Gardes, hommes riches accoutumés à ces délicatesses. Ensuite on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze : c’était au Suffète pour se donner des bains pendant la route . Quant à la solde des Mercenaires, elle emplissait, à peu près, deux couffes de sparterie ; on voyait, même, dans l’une, de ces rondelles en cuir dont la République se servait pour ménager le numéraire […] » (p. 99-100) ; « Ils aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des chevaux sans brides. Leurs bracelets d’or sautaient dans les vagues draperies de leurs manteaux. On distinguait en avant un homme couronné de plumes d’autruche et qui galopait avec une lance à chaque main » (p. 129).
[69] À la fin du texte, pourtant, « on » se trompe, en croyant apercevoir Mâtho (p. 370).
[70] « ils crurent voir au haut d’un caroubier quelque chose d’extraordinaire » (p. 85) ; « du haut de l’escalier des galères, ils regardaient » (p. 250) ; « Mais ils trouvèrent en haut une seconde muraille » (p. 314).
[71] « Cent pas plus loin ils en virent deux autres » (p. 86) ; « De loin ils reconnaissaient les marchés » (p. 115) ; « Ils aperçurent au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des chevaux sans brides » (p. 129) ; « de loin ils la voyaient » (p. 275) ; « du plus loin qu’ils l’apercevaient, les Carthaginois s’enfuyaient bien vite » (p. 325).
[72] Citons les autres exemples de « ils » sujet d’un verbe de perception visuelle : « Ils aperçurent un petit lac » (p. 67) ; « et ils regardaient avec stupéfaction les grandes cornes des bœufs » (p. 82) ; « ils aperçurent des hommes couverts de manteaux blancs » (p. 88) ; « ils y trouvèrent des robes d’hyacinthe » (p. 99) ; « Dès qu’ils apercevaient quelque personnage » (p. 119) ; « ils virent les chaînes du port s’abaisser » (p. 122) ; « Ils avaient vu de telles sommes en sortir » (p. 127) ; « à chaque rang des arcs, ils la trouvaient plus étroite » (p. 129) ; « Mais ils découvrirent une brèche dans la haute muraille » (p. 132) ; « et ils reconnurent la façade occidentale de l’Acropole » (p. 133) ; « Enfin ils distinguèrent un grand serpent noir » (p. 137) ; « Enfin ils reconnurent les maisons de Mégara » (p. 141) ; « ils se regardèrent l’un l’autre quelque temps » (p. 173) ; « ils reconnaissaient à leur costume » (p. 176) ; « ils se regardèrent les uns les autres, effrayés » (p. 185) ; « Ils virent alors sur la blancheur de son front une longue cicatrice » (p. 185-186) ; « Ils le reconnurent » (p. 208) ; « Cependant, ils le regardaient d’un air triste » (p. 208) ; « Ils distinguèrent plusieurs barres transversales » (p. 218) « ils suivaient des yeux, dans la campagne, un cavalier galopant » (p. 224) ; « Quelquefois ils voyaient, au bord de la route, luire dans un buisson comme des prunelles de chat-tigre » (p. 234) ; « Ils reconnaissaient, au milieu des tentes, Hamilcar qui se promenait en distribuant des ordres » (p. 236) ; « ils se poussaient pour le voir » (p. 239) ; « seuls tous les deux, ils regardaient les étoiles » (p. 248) ; « Aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos de pierres sèches » (p. 260) ; « Ils la voyaient par une ouverture de la tente » (p. 269) ; « ils aperçurent de grandes flammes » (p. 270) ; « ils découvraient les étendards » (p. 273) ; « ils se regardaient, effarés » (p. 278) ; « Ils le reconnurent à sa longue barbe » (p. 284) ; « Dès qu’ils aperçurent les Barbares » (p. 290) ; « quand ils aperçurent, venant droit vers eux, comme des monstres » (p. 293) ; « ils contemplaient en bas, sous eux, les ruines fumantes » (p. 314) ; « se cramponnant pour mieux voir sur les débris de l’hélépole, ils regardaient béants d’horreur » (p. 332) ; « ils ne découvraient aucune issue » (p. 338) ; « ou bien ils se reculaient épouvantés, apercevant, dans les nuages, des bataillons puniques » (p. 344) ; « Ensuite ils trouvèrent un champ de fèves » (p. 348) ; « Pendant longtemps ils se regardèrent en silence » (p. 353) ; « ils reconnaissaient toujours dans ces bandes des armures carthaginoises » (p. 360).
[73] Il y a deux exceptions : « ils » aperçoivent les figures des Mercenaires « par les trous des tentes » (p. 118) ; puis, alors qu’ils divaguent sur la croix, « ils » entrevoient « à une profondeur infinie des rues, des soldats en marche, des balancements de glaives » (p. 357).
[74] Voici les autres exemples de « on » écoutant : « Un soir, à l’heure du souper, on entendit des sons lourds et fêlés qui se rapprochaient » (p. 92) ; « Tant qu’ils vociféraient des injures on les écoutait avec patience » (p. 126) ; « Chacun parlait, on n’écoutait personne » (p. 128) ; « On entendit un bruit de râteaux et de fourneaux » (p. 164) ; « le silence pendant quelques minutes fut tellement profond qu’on entendait au loin le bruit de la mer » (p. 183) ; « on entendait le claquement des sandales avec le bruit sourd des pieds nus posant sur le bois » (p. 189) ; « d’où l’on entendait sortir une mélopée lugubre » (p. 204) ; « On entendait les vis de bois craquer » (p. 207) ; « à chaque moment on entendait sonner les trompettes » (p. 211) ; « On entendait au fond un grand bruit de pas » (p. 219) ; « on entendit le hennissement des chevaux de Narr’Havas » (p. 235) ; « On entendait continuellement retentir des hymnes » (p. 242) ; « on n’entendait aucun bruit, un accablement indicible pesait dans l’air » (p. 253) ; « On n’entendait que le grincement des cigales » (p. 261) ; « des éléphants, que l’on entendait manger » (p. 263) ; « On entendait les hurlements de ceux qui étaient dans les cabanes » (p. 270) ; « Enfin, on entendit un craquement » (p. 296) ; « on entendit contre la porte de Khamon un grand coup » (p. 299) ; « et l’on entendait toujours le heurt des béliers » (p. 305) ; « Partout on entendait les femmes crier » (p. 319) ; « alors on entendait les cris des mères » (p. 332) ; « car on entendait un bruit de pas avec des clairons » (p. 337) ; « Au milieu des syntagmes puniques on n’entendait plus la voix du crieur annonçant les ordres » (p. 364).
[75] Certes, « on » peut représenter une ou plusieurs personnes déterminées pour exprimer « des sentiments très divers : modestie, orgueil, gentillesse, ironie, mépris, reproche, etc. ». Mais cet « emploi stylistique » ne s’applique pas à nos exemples, qui correspondent à des énoncés neutres (Hanse, nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, Duculot, 1994, p. 614).
[76] Yvan Leclerc, « Notes sur Salammbô », Équinoxe, n° 14, « Gustave Flaubert », printemps 1997, p. 66.
[77] Cet « on » ne désigne pas uniquement le narrateur, lequel ne se trouve pas au même niveau que les personnages de son récit, car, comme nous l’avons déjà vu, le texte de Salammbô met le pronom « on » sur le même plan que le pronom « ils », désignant en principe les Carthaginois et les Barbares.
[78] Ailleurs, Spendius et Mâtho se trouvent seuls dans la tente, quand l’auditeur est désigné par « on » au lieu d’« ils », pour que les bruits subtiles soient entendus : « Mais Spendius, qui tendait l’oreille, arracha brusquement le zaïmph et le jeta dans un coin, en accumulant par-dessus des toisons. On entendit un murmure de voix » (p. 148) Plus tard, quand Salammbô se rend au camp des Mercenaires, sous la conduite de l’homme de Schahabarim, « [p]ersonne n’appara[ît] autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans la campagne » (p. 258). Il n’y a que ces deux Carthaginois regardant le paysage, quand le témoin est indiqué par « on » : « et, dans l’intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux de vêtements » (p. 259) Grâce à cette participation du lecteur, les protagonistes remarquent encore une fois ces choses minuscules auxquelles ils resteraient insensibles en eux-mêmes.
[79] Éric Le Calvez, « L’horreur en expansion. Génétique de la “grillade des moutards” dans Salammbô », ITEM, 2007, p. 8 : http://www.item.ens.fr/index.php?id=187077
[80] Cette collaboration du lecteur rend inutile de préciser l’identité d’« elle », même dans les phrases suivantes : « Un grand tumulte monta en ébranlant les escaliers et un flot de monde, des femmes, des valets, des esclaves, s’élancèrent dans la chambre avec des épieux, des casse-tête, des coutelas, des poignards. Ils furent comme paralysés d’indignation en apercevant un homme ; les servantes poussaient le hurlement des funérailles, et les eunuques pâlissaient sous leur peau noire. / Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui l’enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout environné du firmament. Les esclaves s’allaient jeter sur lui. Elle les arrêta » (p. 145). Le texte s’épargne d’expliquer qu’« elle » signifie Salammbô, puisque le lecteur est censé toujours la regarder, en participant au regard en tant que pronom « on ».
[81] Citons un autre exemple : « Les éléphants sortirent. Mais les Mercenaires, avec des brandons arrachés aux murs, s’avancèrent par la plaine en agitant des flammes, et les grosses bêtes, effrayées, coururent se précipiter dans le golfe, où elles se tuaient les unes les autres en se débattant, et se noyèrent sous le poids de leurs cuirasses. Déjà Narr’Havas avait lâché sa cavalerie ; tous se jetèrent la face contre le sol ; puis, quand les chevaux furent à trois pas d’eux, ils bondirent sous leurs ventres qu’ils ouvraient d’un coup de poignard […]. Mais le lendemain on aperçut les tentes des Mercenaires sur la montagne des Eaux-Chaudes » (p. 359-360). Ici encore, « on » est présent en tant que spectateur, bien qu’il se trouve relativement loin ; le lecteur est censé comprendre que « tous » et « ils » ne désignent ni les cavaliers de Narr’Havas, ni les éléphants, mais les Mercenaires.
[82] Voici les autres exemples d’un « on » sujet d’un verbe de perception visuelle : « On le vit courir entre les proues des galères » (p. 74) ; « et l’on apercevait, aux trous de l’airain, leurs membres nus » (p. 79) ; « On en voyait avec des parasols à la main » (p. 80) ; « Pendant toute la nuit, on aperçut des feux qui brûlaient à l’horizon » (p. 82) ; « On le voyait, dans les cabarets de feuillages » (p. 91) ; « et l’on apercevait autour d’eux des cavaliers ayant une armure en écailles d’or » (p. 92) ; « et l’on découvrit sur un large oreiller une tête humaine » (p. 93) ; « Ensuite on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze » (p. 99) ; « on voyait même, dans l’une, de ces rondelles en cuir » (p. 100) ; « On apercevait les pasteurs qui descendaient les montagnes » (p. 100) ; « On remarquait surtout un petit homme » (p. 113) ; « On apercevait des mâts » (p. 114) ; « On distinguait les enceintes des trois vieux quartiers » (p. 114) ; « Sur le premier, à la proue, on apercevait Giscon » (p. 122) ; « On distinguait en avant un homme » (p. 129) ; « en levant la tête on pouvait voir les étoiles » (p. 134) ; « Nulle part on ne l’apercevait » (p. 139) ; « Des hauteurs de l’Acropole on voyait l’armée » (p. 151) ; « quand on vit l’armée se mouvoir tout à coup » (p. 152) ; « et d’en bas on les apercevait attablés » (p. 154) ; « on apercevait toujours sa grande litière » (p. 155) ; « un autre lac dont on n’apercevait pas les contours » (p. 158) ; « on en voyait qui portaient à la fois une lance, une hache » (p. 160) ; « que l’on apercevait depuis le commencement » (p. 162) ; « quand on découvrit une cuve de pétrole » (p. 166) ; « Du haut de l’Acropole, on apercevait dans la campagne de longues fumées » (p. 168) ; « Enfin on reconnut la trirème d’Hamilcar » (p. 169) ; « et l’on aperçut auprès du pilote un homme debout » (p. 169) ; « L’eau était si limpide que l’on apercevait le fond » (p. 171) ; « Sur la place de Khamon on se poussait pour voir le Suffète sortir » (p. 173) ; « On vit paraître une vieille négresse » (p. 173) ; « On n’apercevait d’en bas que de hautes murailles » (p. 175) ; « On distinguait les navigateurs au balancement de leur démarche » (p. 177) ; « on n’en voyait pas les pierres » (p. 178) ; « et l’on distinguait dans l’intérieur des chaînes brisées » (p. 208) ; « quand on vit, un jour, trois cents Barbares » (p. 212) ; « on le vit descendre de l’Acropole » (p. 216) ; « on n’apercevait pas Hamilcar » (p. 219) ; « On aperçut Spendius penché » (p. 223) ; « et l’on n’apercevait d’autre mouvement sur la plaine » (p. 224) ; « au sommet des hampes en faisceau que l’on ne pouvait voir » (p. 225) ; « et on les trouvait morts, de place en place, sous les oliviers et dans les vignes » (p. 229) ; « On l’apercevait de Clypéa » (p. 231) ; « du haut d’Eschmoûn on les vit abattre leurs tentes » (p. 231) ; « et l’on reconnaissait au milieu d’eux les Mangeurs-de-choses-immondes » (p. 235) ; « À peine pouvait-on reconnaître ces misérables » (p. 238) ; « on les voyait, baissant leur encolure amaigrie » (p. 239) ; « et, dans l’intérieur, on distinguait des éclats de poteries » (p. 259) ; « d’aussi loin qu’on les apercevait, étaient vides » (p. 259) ; « On voyait le long des murailles des squelettes humains » (p. 261) ; « de tous les côtés on apercevait Salammbô » (p. 275) ; « On reconnaissait la forme des camps à leurs palissades inclinées » (p. 277) ; « on apercevait des jambes, des sandales » (p. 277) ; « on pouvait voir la vermine abandonner les morts » (p. 278) ; « On reconnaissait les Mercenaires aux tatouages de leurs mains » (p. 279) ; « et on en voyait dont les bras étaient couverts » (p. 279) ; « et l’on ne vit plus au sommet de la montagne que les pointes des lances » (p. 281) ; « Nulle part on ne l’apercevait » (p. 284) ; « à dix pas, on lui voyait le fond de sa gorge » (p. 286) ; « On ne les vit plus » (p. 288) ; « On vit d’abord accourir tous les chasseurs » (p. 291) ; « on aperçut à l’endroit qu’ils occupaient » (p. 292) ; « on voyait, derrière tous les autres, des hommes à profil de bête » (p. 292) ; « et par les nuits obscures, entre les blocs disjoints, on apercevait des lumières dans les bouges de Malqua » (p. 294) ; « On aperçut au sommet de l’aqueduc un homme » (p. 296) ; « Dans les roues creuses des tympans, on aperçut des hommes » (p. 299) ; « et, sur le rempart, entre les grues, on distinguait un alignement de fourches » (p. 300) ; « on n’apercevait que les plumes des casques » (p. 303) ; « jusqu’au carrefour de Cinasyn, où l’on retrouva la couverture » (p. 310) ; « On les voyait au loin prendre la graisse des morts » (p. 311) ; « On l’avait vu le long du golfe avec les Mercenaires » (p. 314) ; « On en voyait qui grimpaient et descendaient » (p. 316) ; « On ne voyait plus, sur la plaine, qu’une sorte de fourmillement » (p. 317) ; « On distinguait sur les murailles de larges traînées » (p. 317) ; « et l’on reconnut un prêtre de Tanit » (p. 327) ; « quand on l’aperçut ouvrant dans les treillages une des portes » (p. 327) ; « Alors on aperçut des chairs qui brûlaient » (p. 331) ; « Parfois on l’apercevait dans une éclaircie lumineuse » (p. 333) ; « on aperçut Narr’Havas qui sortait par la porte » (p. 336) ; « On aperçut un homme en manteau rouge » (p. 338) ; « on ne distinguait qu’un large amas » (p. 349) ; « On en voyait un jeune » (p. 351) ; « Parfois on apercevait une gazelle » (p. 353) ; « que l’on reconnaissait pour des roues de chariot » (p. 354) ; « on aperçut les tentes des Mercenaires sur la montagne des Eaux-Chaudes » (p. 360) ; « quelquefois on croyait l’apercevoir » (p. 370) ; « sur une litière que surmontait un dais de pourpre, on aperçut Salammbô » (p. 371) ; « Quantité de bras se levèrent et on ne le vit plus » (p. 374) ; « trois fois on l’aperçut qui bondissait » (p. 374) ; « On vit la chair fumer » (p. 375) ; « mais on ne les distinguait pas des tendons » (p. 376).
[83] L’expression « trois fois nombreux » ne se trouve pas dans l’édition de Gisèle Séginger, 2001, établie à partir de l’édition d’Alphonse Lemerre, 1879. On la trouve dans l’édition de Jean Bruneau, Œuvres complètes, Seuil, « L’Intégrale », t. 1, 1964, p. 743, édition qui reprend celle de Charpentier, 1874.
[84] Polybe, Histoire, p. 69-70.
[85] Les Barbares sont « fort surpris » en voyant de fausses monnaies apportées par Hannon (p. 100). Ils sont aussi « ébahis d’apercevoir tous les Carthaginois ainsi retranchés comme dans une forteresse » (p. 300). Quant aux Carthaginois, ils sont « tout stupéfaits » (p. 167) en regardant en bas l’armée de Spendius. Les citadins éprouvent « une stupéfaction » (p. 286) en apprenant la victoire d’Hamilcar, alors que les soldats sont stupéfiés de la déroute de l’armée d’Hannon (p. 359).
[86] « elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa stupeur, ne comprenait plus qu’une chose, c’est que certainement elle allait bientôt mourir » (p. 250).
[87] Voir Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, p. 140, Gisèle Séginger, « Mythes et religion dans les scénarios », Salammbô de Flaubert, Histoire, fiction, textes réunis par Daniel Fauvel et Yvan Leclerc, Champion, 1999, p. 63, et Bernard Masson, « Salammbô ou la barbarie à visage humain », Revue d’histoire littéraire de la France, juillet-octobre 1981, n° 4-5, « Flaubert », p. 585-586.
[88] Chaque fois, l’apparition du héros provoque une réaction unanime : « On l’aperçut, alors une clameur s’éleva » (p. 146) ; « Tous l’avaient reconnu et ils retenaient leur haleine » (p. 373).
[89] « Il s’avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi » (p. 146) ; « La rage du peuple se développait en s’assouvissant » (p. 375).
[90] « Le peuple trépignait de joie, voyant l’impuissance de sa fureur » (p. 147) ; « les chaînes le retenaient, et la foule éclatait de rire » (p. 374).
[91] Dans la première scène, Mâtho part du palais d’Hamilcar qui se trouve plus haut que l’Acropole (p. 116). Dans la seconde scène, il part du « sommet de l’Acropole » (p. 373).
[92] Voir Jean Rousset, « Positions, distances, perspectives dans Salammbô », op. cit., p. 79-82.
[93] À la fête initiale, « le soleil se couchait » (p. 59) et « [l]a nuit tombait » (p. 61), tandis qu’au festin final, « le soleil commençait à descendre, et le croissant de la lune se levait déjà », comme si ces astres avaient annoncé la défaite de Mâtho et la victoire de Salammbô (p. 373). Notons que le « soleil s’était levé » lors du vol du zaïmph, comme s’il avait suggéré la réussite de l’évasion du héros (p. 146).
[94] « Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de porphyre effrayèrent » ; « Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d’airain » (p. 61) ; « des lampadaires à plusieurs branches étaient plantés, comme des arbres, sur les tapis » (p. 373).
[95] « On entendait à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens » (p. 61) ; « les lyres sonnaient un hymne, ou bien un chœur de voix s’élevait. La rumeur du people, continue comme le bruit de la mer » (p. 373).
[96] À l’incipit, les Gaulois croquent « les pastèques et les limons » (p. 60), et « des grenades resplendiss[ent] parmi les touffes blanches des cotonniers » (p. 58). Dans le chapitre final, à la table des Carthaginois, on sert « des limons, des grenades, des courges et des pastèques » (p. 373).
[97] En outre, Spendius accumule « des malédictions sur les Carthaginois » (p. 284) et les Barbares hurlent « des malédictions contre les Carthaginois » (p. 340).
[98] Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Robert Laffont, 1989, p. 843, 21 septembre 1879.
[99] Voir Gisèle Séginger, « Mythes et religion dans les scénarios », op. cit., p. 63.
[100] Voir Gisèle Séginger, « Les métamorphoses du serpent », Revue Flaubert, n° 10, 2010, p. 4 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=68 . Il est également possible de comparer le vol du zaïmph par Mâtho avec celui du feu par Prométhée, et Mâtho allant chercher Salammbô avec Orphée cherchant Eurydice ; d’ailleurs, nous pouvons rapprocher Mâtho en quête du voile de Lancelot en quête du Graal. Voir Bernard Masson, « Salammbô ou la barbarie à visage humain », op. cit., p. 585-586.
[101] Une autre exemple : quand quelques Carthaginois « se gliss[ent] jusqu’aux avant-postes de l’ennemi » pour « voler de la nourriture », « les Barbares, pris de stupéfaction, quelquefois les laiss[ent] s’en retourner » (p. 309) : or, quand dix rescapés du défillé de la Hache se ruent sur un plat dans le camp d’Hamilcar, les Carthaginois « les laiss[ent] finir la gamelle », « [p]lutôt par étonnement que par pitié » (p. 346).
[102] Gustave Flaubert, Madame Bovary, préface, notes et dossiers par Jacques Neefs, « Le livre de Poche », 1999, p. 145-146. Les références à cette édition seront dorénavant indiquées par l’abréviation MB et le numéro de la page entre parenthèses.
[103] Voir Agnès Sandras-Fraysse, « “Je n’entends pas le carthaginois” : caricatures et parodies liées à la publication de Salammbô », Revue Flaubert, n° 9, 2009 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=27
[104] Lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie du 18 février 1859, Correspondance III, p. 16. Flaubert écrit dans la même lettre : « À propos de ma Salammbô, je me suis occupé d’hystérie et d’aliénation mentale. Il y a des trésors à découvrir dans tout cela » (ibid., p. 17).
[105] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, édition présentée et établie par Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Folio », 1979, p. 230.
[106] Ibid., p. 282.
[107] Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine, version de 1856, Œuvres complètes, Seuil, « L’Intégrale », 1964, t. 1, p. 516.
[108] Voir Walid Ezzine, « Le symbolisme animalier dans Salammbô », op. cit., p. 2 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=62
[109] Voir Gisèle Séginger, Flaubert, une poétique de l’histoire, Presses Universitaires de Strasbourg, 2000, p. 51.
[110] Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine, version de 1874, Œuvres complètes, op. cit., p. 554.


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