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Alfred Feuillet
Flânerie littéraire à travers quelques œuvres récentes,
Dentu, 1859

 

MADAME BOVARY[1]

MOEURS DE PROVINCE

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE[2]

 

FRAGMENTS

 

PAR M. GUSTAVE FLAUBERT

 

 

Un livre qui a fait grand bruit en cette année littéraire de 1857, c’est le roman tout balzacien (qu’on nous permette ce mot qui rend bien notre pensée) de M. Gustave Flaubert, un jeune écrivain de beaucoup de talent, compatriote de M. Louis Bouilhet, l’auteur de Meloenis et de Madame de Montarcy, né comme lui dans la vieille cité qui a donné le jour aux deux Corneille.

Accueilli lors de sa publication dans la Revue de Paris, par un procès dont il est sorti triomphant, le roman de Madame Bovary se distingue par les plus brillantes qualités : science, couleur, esprit, observation profonde, impitoyable connaissance du cœur humain.

C’est l’histoire saisissante de vérité d’une jeune femme, dont l’imagination ardente avait pris la place du cœur ; qui, dédaignant l’affection peu expansive de son mari, — un homme bon, simple de caractère, tranquille, réglé de mœurs et d’habitudes, mais faible et timide, bref tout l’opposé de sa femme, — se donne à d’autres et en arrive, après avoir été mauvaise épouse, à être mauvaise mère ; elle néglige son enfant et sa maison, fait des dettes et, ne pouvant les payer, menacée d’une saisie, va jusqu’à conseiller le vol à son amant ; puis, suppliant vainement et à deux genoux qu’on lui prête de l’argent, cette femme qui, depuis le jour où son mari l’avait prise chez son père, chaste jeune fille, avait descendu bien des degrés sur l’échelle de la honte et du déshonneur, sort enfin de la vie par la porte du suicide.

Telle est en résumé l’action habilement déroulée dans les deux remarquables volumes qu’avec juste raison le succès a pris tout d’abord sous sa protection.

Vous le voyez dès à présent, il y a là tous les éléments d’un drame, et d’un grand drame : on y trouve le pathétique auprès du comique, l’émotion palpitante auprès du rire. L’exécution est à la hauteur du sujet ; c’est tout dire.

Deux caractères se dessinent au début qui dominent tous les autres : Charles Bovary et Emma Rouault, sa seconde femme.

Charles, qui nous apparaît dès le collège, plein d’hésitation timide, de ridicule gaucherie, et qui ne parvient qu’à grand-peine à obtenir son grade d’officier de santé ; Emma, imagination romanesque, femme délicate, impressionnable comme une sensitive, rêvant dès le couvent beaux cavaliers, guitares et sérénades, promenades en nacelle au clair de lune, échelles de soie accrochées aux balcons, enlèvements, etc., etc., enfin plus d’imagination que de cœur : de là le drame.

Nous aurions voulu donner l’analyse approfondie de cet important ouvrage. Mais comment en quelques lignes faire sentir l’intérêt contenu dans deux volumes ? Comment disséquer en quelques coups de plume une œuvre qui ne brille pas moins par les détails que par l’ensemble? Comment aussi réclamer la parole, et qu’oser ajouter après la remarquable critique de M. Sainte-Beuve[3]  ? Nous devons cependant, pour être convenable envers un tel livre, en toucher au moins les plus grandes phases, en indiquer en passant les scènes principales, celles qui méritent le plus d’éloges et par l’idée, et par l’exécution ; et, après avoir aussi appelé l’attention sur les personnages qui y vivent, blâmer les petits défauts de l’auteur, pour louer plus justement ses rares qualités.

Entrons donc de plain-pied, et sans plus tarder au cœur du sujet.

Établi non loin de Rouen dans le petit village de Tostes, et marié très-jeune à madame veuve Dubuc, personne « laide, sèche comme un cotret et bourgeonnée comme un printemps. » Une nuit, Bovary est appelé à venir remettre une jambe cassée au père Rouault, cultivateur aisé, demeurant à six lieues de Tostes.

« Vers quatre heures du matin. Charles bien enveloppé dans son manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle s’arrêtait d’elle-même devant ces trous entourés d’épines que l’on creuse au bord des sillons, Charles, se réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu’il savait. La pluie ne tombait plus : le jour commençait à venir, et sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s’étalait à perte de vue, et les bouquets d’arbres autour des fermes faisaient, à intervalles éloignés, des taches d’un violet noir sur cette grande surface grise qui se perdait à l’horizon dans le ton morne du ciel. »

Déjà se montre chez notre auteur un vif instinct de la campagne qui est un de ses caractères distinctifs. Partout en effet nous rencontrons dans son livre les paysages les plus vivants, la nature prise sur le fait. En faut-il une autre preuve ? Voyez quelle vie et quelle vérité dans cette vaste plaine tout ensoleillée, et comme on y entend bien respirer le sentiment champêtre, le souffle poétique et créateur qui répand dans ces pages les rustiques et pénétrantes senteurs des prairies normandes !

« Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui, roulant d’un bond sur tout le plateau du pays de Caux apportaient jusqu’au loin dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se balançant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait son châle contre ses épaules et se levait.

« Dans l’avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait la mousse rase[4], qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se couchait : le ciel était rouge entre les branches, et les troncs pareils des arbres plantés en ligne droite semblaient une colonnade brune se détachant sur un fond d’or... »

Et cette autre peinture d’une nuit d’été n’est-elle pas aussi habilement rendue ? Qui de nous ne s’est arrêté bien des fois en présence de ce majestueux spectacle ?

« La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir troué. Puis elle parut éclatante de blancheur dans le ciel vide qu’elle éclairait ; et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tâche qui faisait une infinité d’étoiles ; et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au fond, à la manière d’un serpent sans tête couvert d’écailles lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre, d’où ruisselaient, tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s’étalait autour d’eux ; des nappes d’ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait... »

Mais nous ressemblons à un voyageur qui, séduit par la fraîcheur et le charme des petits sentiers, abandonnerait la grande route et n’arriverait qu’indirectement et fort tard à son but. Revenons vite au grand chemin de l’analyse.

Le père Rouault, dont Charles avait guéri la jambe cassée, avait une fille jolie, distinguée, de bonnes manières, ayant reçu, comme on dit, « une belle éducation » au couvent des Ursulines de Rouen : c’est Emma.

Du premier jour elle a plu à notre médecin qui, souvent le matin, entraîné par une douce habitude, se dirige vers les Bertaux.

« Ces jours-là il se levait de bonne heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour s’essuyer les pieds sur l’herbe, et passait ses gants noirs avant d’entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa rencontre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait le père Rouault, qui lui tapait dans la main en l’appelant son sauveur ; il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.

« Elle le reconduisait toujours jusqu’à la première marche du perron. Lorsqu’on n’avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On s’était dit adieu ; on ne parlait plus ; le grand air l’entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l’écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil : elle alla chercher son ombrelle ; elle l’ouvrit. L’ombrelle, de soie gorge-pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède, et on entendait les gouttes d’eau une à une tomber sur la moire tendue. »

Où trouver un plus gracieux tableau, plus frais et plus vivant ? Point de musée choisi, formé par un goût pur, délicat, exquisite, — comme disent nos voisins d’outre-Manche, — dont il ne fût un des plus fins joyaux.

Les visites de Charles à la ferme continuaient donc toujours, et, sans qu’il se rendît bien compte du plaisir qu’elles lui causaient, elles « faisaient, parmi les pauvres occupations de sa vie, une exception charmante. » C’est que, du premier instant qu’il l’avait vue, Emma Rouault était restée au plus profond de sa pensée. Elle était si différente de l’autre !

Ses chères promenades cependant furent bientôt interrompues par la mort subite d’Héloïse, sa femme. Mais notre homme, après quelques mois donnés à une vague et solitaire tristesse, reprend insensiblement le chemin des Bertaux, et insensiblement aussi Emma prend sur lui plus d’empire.

Accompagnons-le encore une fois à la ferme :

« Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n’aperçut point d’abord Emma ; les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui se brisaient aux angles des meubles et tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n’avait point de fichu ; on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur.

« Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit en riant de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l’armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l’un jusqu’au bord, versa à peine dans l’autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire, et, la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petit coups le fond du verre. »

Ne vous semble-t-il pas voir une ravissante petite toile rendue avec la dernière exactitude, avec tout le fini et la délicate recherche des maîtres flamands ?

Ce tête-à-tête se prolonge un peu plus que d’habitude ; l’entretien amène de la part de la jeune fille des confidences sur son couvent ; Charles parle de son temps de collège ; l’intimité en devient plus étroite: il est presque décidé en s’en retournant, et, à quelques jours de là, surmontant sa timidité, il demande et obtient la main d’Emma.

Ici se place un des trois grands morceaux du livre, la noce de village, tableau de genre traité à la manière de Biard, touché d’une main sûre, et d’une vérité frappante. Les gens de la noce y sont pourtraicturés d’une façon admirable. Nous y revoyons entre autres Bovary père, ancien aide-chirurgien-major, voltairien acharné, un des bons types du roman, avec qui nous avions déjà fait plus ample connaissance.

Emma Rouault, devenue madame Bovary, après avoir quitté la maison paternelle pour suivre son mari à Tostes, s’étonne bientôt de ne pas trouver en lui ce qu’elle avait rêvé : une âme battant à l’unisson de la sienne et comprenant ses aspirations vers une vie plus brillante. Cette existence, cette vie toujours la même, d’une monotonie lourde et obscure, lui pèse. Charles, dont « la conversation était plate comme un trottoir de rue » qui « n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris ; » qui « ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet ; » qui « ne put un jour lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman ; » Charles qui, dans sa « pesanteur sereine, la croyait heureuse » et, d’une affection peu démonstrative, mais vraie, n’avait qu’à heure fixe ses expansions de tendresse, n’est bientôt plus pour elle qu’un objet d’ennui, et de l’ennui à l’aversion il n’y a qu’un pas.

« Ennuyer, a dit madame Sand, c’est descendre aussi bas qu’il est possible dans le cœur de ce qu’on aime[5]. »

— « Mais vers la fin de septembre quelque chose d’extraordinaire tomba dans sa vie. » Le marquis d’Andervilliers, que Charles avait guéri d’un abcès, l’invite, lui et sa femme, à un grand bal qu’il donnait dans son château de la Vaubyessard pour préparer sa candidature à la Chambre des députés.

Cette visite à la Vaubyessard est un des chapitres les plus délicatement étudiés et des mieux réussis. Tout le changement que cette fête du grand monde, si bien dépeinte, apporte dans l’esprit ébloui d’Emma, toutes les sensations nouvelles qu’elle y fait naître, y sont analysés avec une rare finesse d’observation.

Quand, sortant d’une vive lumière, on entre dans un jour ordinaire, tout nous paraît sombre et triste : telle fut l’impression qu’éprouva moralement madame Bovary, passant du luxe et des salons éclatants de la Vaubyessard à sa modeste maison de Tostes, retombant du bruit et du mouvement grandiose de la high life dans l’eau froide et dormante de sa prosaïque existence.

De retour en son humble ménage, la vie est alors de plus en plus triste pour elle, et de plus en plus le dégoût qu’elle éprouve pour son pauvre mari — un brave homme cependant et qui l’aimait bien — se change eu mépris. « Quel pauvre homme ! quel pauvre homme ! » s’écrie-t-elle, en le voyant, dénué de toute ambition, tourner continuellement dans le même cercle sans tâcher d’en sortir. S’il avait seulement l’amour de la gloire, s’il tendait à illustrer son nom, à le rendre célèbre dans la science, elle serait encore fière d’être l’épouse d’un tel homme, et, la gloire remplaçant le bonheur, elle lui passerait bien des choses !...

Une espèce de maladie de langueur peu à peu s’appesantit sur elle, et, pensant que le changement d’air pouvait seul la guérir, Charles abandonne ses clients de Tostes pour aller se fixer dans l’arrondissement de Neufchâtel, au gros bourg d’Yonville-l’Abbaye.

Ils y sont reçus à l’auberge du Lion d’or par l’apothicaire du lieu, M. Homais, qui devient ici le comique marqué de la pièce. C’est en effet une bien curieuse figure que ce M. Homais, le pharmacien-philosophe, l’homme important par excellence ; membre du conseil municipal ; correspondant du Fanal de Rouen ; auteur d’un mémoire intitulé : Du Cidre, de sa fabrication et de ses effets... ; grand parleur comiquement emphatique, ayant souvent des « prises de bec » avec l’abbé Bournisien ; officieux et entremetteur, la véritable mouche du coche, en un mot, sous les espèces d’un pharmacien gros et gras, le chef recouvert d’un bonnet grec à gland d’or. Quand nous vous aurons dit que M. Homais a quatre enfants, qu’il les appelle Napoléon, Athalie, Irma et Franklin, ajoutez un bon grain de prudhommerie au personnage, et vous aurez un aperçu d’une des meilleures créations du roman moderne.

Après lui nous faisons connaissance avec Binet, le percepteur, qui ne cesse de tourner des ronds de serviette, dont il encombre sa maison « avec la jalousie d’un artiste et l’égoïsme d’un bourgeois. » Ancien soldat, « il portait un gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon gris et, « en toute saison, des bottes bien cirées, qui avaient deux renflements parallèles à cause de la saillie de ses orteils. » — Puis c’est la mère Lefrançois. l’aubergiste du Lion d’or ; — le maire du bourg, M. Tuvache, et ses deux fils, qui font « beaucoup d’embarras, — gens cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terres eux-mêmes, faisant des ripailles en famille, dévots d’ailleurs et d’une société tout à fait insupportable » — l’abbé Boumisien, curé de l’endroit, qui met pour se moucher « un angle de son mouchoir d’indienne entre ses dents » — Lestiboudois, qui cumule avec les fonctions de sacristain celles de fossoyeur, et cultive des pommes de terre dans le cimetière, ce qui faisait dire au gros curé : « Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois ! » — Puis enfin le sieur L’Heureux, marchand de nouveautés, « né Gascon, mais devenu Normand » sorte d’Harpagon patelin, prêtant à gros intérêts, et qui tient bientôt une large place par ses relations avec madame Bovary ; — le notaire, maître Guillaumin, « tout occupé d’affaires » « lunettes à branches d’or, et favoris rouges sur cravate blanche, robe de chambre à palmes et toque de velours marron » — madame Homais, la pâte des femmes, « douce comme un mouton..., laissant tout aller dans son ménage et détestant les corsets » — Hippolyte, le malheureux pied bot, garçon d’auberge ; tous gens pris sur le vif et fixés implacablement dans le livre comme par un daguerréotype. Le seul qui eût vraiment quelque chose de bon au fond du cœur, Justin, l’apprenti d’Homais s’efface un peu trop, il faut le dire. On aimerait à voir un peu plus développée cette figure d’adolescent qui naît à l’amour.

Dans tous ces types et bien d’autres encore, notamment le docteur Larivière, M. Flaubert se montre peintre de portraits du plus grand talent : il a le pittoresque, il a la vie, il a la main ferme et sait du premier coup reconnaître dans un visage le trait caractéristique. Ce qui n’empêche pas qu’il ne soit en même temps un paysagiste de premier ordre, comme nous l’avons vu.

Au milieu de l’entourage que nous venons d’énumérer, Emma se trouverait bien isolée si, dès son arrivée à l’auberge du Lion d’or, elle n’y eût lié connaissance pendant le dîner, par une conversation intime, sympathique et pleine d’abandon, avec M. Léon Dupuis, locataire d’Homais, clerc de notaire, jeune, blond, rêveur et élégant, timide, modeste et réservé.

Jusqu’ici le livre n’avait été pour ainsi dire qu’un prélude, une sorte de prologue, c’est maintenant seulement que l’action s’engage et que le drame se prépare, soutenu d’une analyse ferme, patiente et vraie.

L’intimité, la similitude des idées et des goûts, se changent pour Léon et la jeune femme en un amour assez vif, mais qu’ils ne s’avouent pas encore, amour qui s’accroît pour elle de toute l’antipathie qu’elle éprouvait pour son mari, qui toujours la croyait heureuse comme il se trouvai content ; « le pauvre homme ! » il lui fallait si peu de chose.

Peu après son arrivée à Yonville, Emma avait donné à Bovary une petite fille, Berthe, qui pendant quelque temps la rattache à lui, « ce bon garçon qui la chérissait » pourtant. Mais elle ne tarde pas à négliger son enfant pour ne plus songer qu’à Léon.

Cet amour, tout platonique qu’il fût, était donc venu jeter un rayon de bonheur dans l’ombre de sa vie et suffisait à occuper son cœur, quand tout à coup celui qui en était l’objet va à Paris terminer son droit, et la voilà retombée plus avant encore dans la tristesse et le vide de cette existence de village, dans la morne mélancolie qui déjà l’avait saisie au retour de la Vaubyessard.

Un jour cependant Yonville-l’Abbaye prit un air de fête et d’activité tout à fait en dehors de ses habitudes. Les comices agricoles de la Seine-Inférieure s’y tenaient en grande pompe ! Les comices agricoles ! Voilà certes un chapitre bien habilement touché et où le bon comique ne fait pas défaut, C’est, avec la noce des Bertaux et le bal de la Vaubyessard, le troisième grand morceau de l’ouvrage.

Quelques jours avant cette fête, M. Rodolphe Boulanger de la Huchette, gentilhomme campagnard du voisinage, homme de trente-quatre ans, « de tempérament brutal et d’intelligence perspicace, ayant d’ailleurs beaucoup fréquenté les femmes et s’y connaissant bien » avait vu Emma chez elle, où il était allé faire saigner un de ses fermiers, et s’était dit que cette gentille femme du médecin lui conviendrait. « Oh ! je l’aurai, s’écria-t-il en s’en retournant... Il n’y a plus qu’à chercher les occasions. Eh bien ! j’y passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille ! je me ferai saigner s’il le faut ; nous deviendrons amis, je les inviterai chez moi... Ah ! Parbleu ! ajouta-t-il, voilà les comices bientôt ; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons, et hardiment, car c’est le plus sûr. »

Donc, le jour des comices il n’avait pas manqué son plan, et dès le commencement de la fête madame Bovary était à son bras.

Arrivons à la scène principale de cette journée.

Pendant que tous les paysans des environs et les messieurs des comices, les yeux écarquillés, la bouche ouverte et les oreilles tendues, écoutent religieusement le discours où le conseiller de préfecture, M. Lieuvain, déclame avec emphase et gravité sur les bienfaits de la paix à l’ombre de laquelle fleurissent l’agriculture et les arts, le commerce et l’industrie, Rodolphe assis dans la salle des délibérations de la mairie, près d’une fenêtre, à côté d’Emma, lui prenant tendrement la main, promène la jeune femme d’une voix insinuante à travers tous les méandres vaporeux du sentiment. Il lui fait une déclaration passionnée en lui filant doucement des phrases sentimentales, entrecoupées à chaque instant par la forte voix de l’orateur, à laquelle se mêlent parfois les cris des bestiaux, que son discours n’intéresse guère.

Ces roucoulades amoureuses alternant en sourdine avec la psalmodie du président des comices, puis avec la voix proclamant les prix décernés aux cultivateurs éleveurs, domestiques, etc... tout cela est du plus piquant effet.

C’est quelque temps après que l’épisode du pied bot, maladroite et sotte opération manquée par Charles, qui l’avait entreprise à l’instigation d’Homais, achève de le perdre à tout jamais dans l’estime de sa femme, comme il l’était déjà dans son cœur : désormais pour elle c’est un homme nul, bien mort et enterré.

Elle se livre tout entière et sans remords à Rodolphe.

Un mot à indiquer ici, qui montre combien, dans ses promptes résolutions, était irréfléchi et décidé en même temps le caractère exagéré (nous parlons de la femme, non du type) de madame Bovary. Un soir que, son mari sorti, elle était seule enfermée avec Rodolphe dans le cabinet aux consultations, « elle crut entendre dans l’allée un bruit de pas qui s’approchait.

— On vient! dit-elle...

Il souffla la lumière.

— As-tu tes pistolets?

— Pourquoi?

— Mais... pour te défendre, reprit Emma.

— Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garçon !

Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : Je l’écraserais d’une chiquenaude.» Ces mots subitement échappés aux lèvres d’Emma : « As-tu tes pistolets? » achèvent de peindre la femme.

Ceci noté, tâchons de reprendre le fit de l’analyse.

Le talent d’opposition, d’antithèse dans les faits comme dans les idées, M. Flaubert, en artiste qu’il est, le possède au plus haut degré. Nous venons de voir tout à l’heure la fameuse scène des comices, et voici maintenant qu’Emma, ayant déposé toute pudeur comme un vêtement, incommode, court chaque matin les pieds dans la rosée trouver son amant, et que, lui ayant fait promettre dans son rendez-vous du soir de l’enlever le lendemain, elle feint de dormir, la figure rayonnante de « cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l’enthousiasme, du succès » voici que Charles rentre et l’admire avec amour ; puis, s’approchant du berceau de son enfant, son cœur de père forme les plus riants projets pour l’éducation et l’établissement de sa fille chérie, tandis que la mère, feignant toujours d’être endormie, se voit déjà avec Rodolphe fuyant le toit conjugal, emportée « au galop de quatre chevaux vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. »

Ces deux rêves qui marchent de front, comme dans la vie le bien et le mal, dénotent chez l’auteur un vif sentiment artistique, une main habile aux contrastes et qui sait faire rendre au clavier de l’âme humaine tout l’effet qu’il peut contenir.

Mais Rodolphe était loin d’être disposé à se charger d’un enlèvement, à s’expatrier, à s’embarrasser pour la vie de la femme d’un autre. Après lui avoir écrit : « Du courage ! Emma, du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence..., » il quitte aussitôt Yonville. Il n’y a qu’une route pour aller à Rouen, et elle passe devant la maison de Bovary : — n’importe ! Il fait prendre le galop à son cheval.

Emma était alors à table avec son mari. « Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place. Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse. » Son évanouissement fini, c’est le délire, c’est la fièvre cérébrale qui s’emparent d’elle et ne la lâchent qu’à grand’peine et bien longtemps après.

Pendant sa convalescence une forte réaction se produit sur tout son être : autant c’était une femme amoureuse, autant c’est maintenant une femme dévote et mystique : elle avait une de ces âmes qui ne connaissent que les extrêmes.

Charles, pour la distraire, suivant le conseil d’Homais, la mène un jour entendre à Rouen Lucie de Lammermoor. L’auteur sait tirer ici le plus grand parti de la situation : deux drames se jouent à la fois, l’un sur la scène, l’autre dans le cœur d’Emma. Chaque épisode de la pièce était comme un miroir qui reflétait peu à peu devant elle l’image de sa vie...

Bovary, rencontrant par hasard dans la salle du théâtre Léon Dupuis, qui, de retour de Paris, est clerc dans une étude de Rouen, remmène dans sa loge, et de cette entrevue entre Léon et son ancienne amie naît une nouvelle liaison, profonde, délirante, fiévreuse et qui doit la perdre.

Ce n’est plus là le jeune homme timide et réservé que nous avons connu autrefois ; il s’est quelque peu façonné à Paris durant trois ans, et du premier moment qu’il se trouve en présence d’Emma, il a flairé une bonne fortune. Il la revoit seule le lendemain : car il a habilement persuadé Bovary de la laisser encore un jour, pour entendre le dernier acte de Lucie, « quelque chose de superbe! de sublime! » qu’ils avaient perdu la veille...

Puis bientôt, sous prétexte de leçons de piano, chaque jeudi Emma se levait de grand matin, et quand l’heure attendue avec une fiévreuse impatience avait enfin sonné, elle montait joyeuse dans la diligence de Rouen et allait passer sa journée avec Léon.

Mais ses voyages, ses fantaisies, ses goûts de luxe avaient fait bien des brèches à la petite fortune du médecin ; elle avait, à l’insu de son mari, souscrit bien des billets à L’Heureux, incessamment renouvelés ; les échéances arrivaient enfin, les protêts aussi. Le procès-verbal de la saisie venait d’être dressé, et elle avait secrètement installé le gardien dans le grenier de sa maison.

Elle part pour Rouen, fait de vains efforts pour contracter un emprunt, et, comme Léon, mis aussi en campagne, n’avait pas mieux réussi à lui trouver de l’argent, « il l’entendit qui murmurait :

— Si j’étais à ta place, moi, j’en trouverais bien !

— Où donc ?

— A ton étude !... »

Désespérée, elle revient à Yonville et court se jeter suppliante aux genoux de Rodolphe, son ancien amant. Trois mille francs la sauveraient ! Il pouvait bien les lui prêter sans les voler : il refusa avec calme. Partout mêmes supplications, mêmes refus... et la vente de son mobilier venait d’être affichée, et Charles, qui était sorti, allait rentrer d’un moment à l’autre !

Plongée dans une angoisse inexprimable, après avoir sans succès tenté tous les moyens, même les plus bas, les plus vils, un seul lui reste pour sortir enfin de cette horrible situation : le suicide !

Cette mort par empoisonnement, le dernier grand morceau du livre, est racontée, ainsi que l’enterrement, d’une façon déchirante ; c’est un récit palpitant, quelque chose comme le cinquième acte d’un drame poignant : le froid vous saisit.

Peu de temps après cette mort affreuse, Bovary, accablé de la plus profonde tristesse et réduit à la misère par les prodigalités d’Emma, recevant une lettre où madame veuve Dupuis lui fait part du « mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire à Yvetot, avec mademoiselle Léocadie Lebœuf, de Bondeville » répond parmi ses autres félicitations, en songeant à l’amitié qu’Emma montrait pour le jeune clerc : « Comme ma pauvre femme aurait été heureuse! »

Il ignorait tout encore, lorsqu’un jour il trouve dans le compartiment secret d’un bureau de palissandre qui servait à sa femme, toutes les lettres que Léon lui avait écrites ; dans une boîte qu’il défonce d’un coup de pied étaient le portrait de Rodolphe et ses billets doux. Une effrayante lumière se fait enfin dans son esprit. D’abord il fut comme fou, puis ce fut une fureur concentrée, puis une sombre douleur, un pesant chagrin. Il ne traîne plus dès lors qu’une existence lourde et découragée, la vie lui est à charge ; et un beau jour d’été qu’il était assis dans la tonnelle de son jardin, il tombe mort tout d’un coup après avoir pardonné.

On s’intéresse vivement à la fin de ce pauvre homme, à qui il manque bien peu de chose pour en faire un noble et touchant caractère.

Quand tout ce qu’il possédait fut vendu pour désintéresser les créanciers, « il resta douze francs soixante-quinze centimes, qui servirent à payer le voyage de Mlle Bovary chez sa grand’mère. »

Nous avons assez rapidement parcouru ces deux volumes, aussi n’avons-nous pu citer bien des mots pris à même la nature, bien des scènes devant lesquelles on est près de s’écrier, comme le vieillard du parterre à la première représentation des Précieuses ridicules : « Courage ! Voilà la bonne comédie » De la bonne comédie dans un bon roman, mais c’est du mieux dans du bien! — Nous ne pouvons omettre cependant de rappeler les conversations, les discussions philosophiques et théologiques qui s’élèvent entre Homais et l’abbé Bournisien toutes les fois qu’ils se rencontrent, et surtout la nuit où ils veillent tous deux auprès d’Emma, le lendemain de sa mort. Notre pharmacien au ton doctoral avait sur toutes choses des idées nettement, invariablement arrêtées, étiquetées d’avance et jamais il ne cédait d’un point à sa partie adverse.

Comment oublier aussi un mot profondément vrai, qui dépeint bien d’un seul trait le caractère étroit du paysan jugeant les autres à sa mesure ? Le père Rouault en souvenir de la guérison de sa jambe cassée, avait l’habitude d’envoyer tous les ans à la même époque une dinde à son gendre Bovary. Après l’enterrement de sa tille « il voulut s’en retourner tout de suite aux Bertaux disant qu’il ne pourrait pas dormir dans cette maison-là. Il refusa même de voir sa petite-fille.

— Non ! non ! ça me ferait trop de deuil. Seulement vous l’embrasserez bien ! adieu !... Vous êtes un bon garçon! Et puis jamais je n’oublierai ça, dit-il en se frappant la cuisse, n’ayez peur ! Vous recevrez toujours votre dinde. »

Il y a bien quelques taches dans ce roman (et où n’y en a-t-il pas ? Arago en trouva même au soleil), mais elles sont petites et les qualités sont grandes. Nous nous plaisons à reconnaître chez l’auteur un don précieux de la couleur, une exacte reproduction des objets qui saute aux yeux ; nous voyons que M. Flaubert sait manier ces phrases brèves, entrecoupées, hachées, qui sont comme de petits coups de pinceau d’une main exercée, dont chacun ajoute au tableau un trait de vérité. Mais un roman, après tout, n’est pas, ne peut pas être de point en point une reproduction photographique : certains détails inutiles, quelquefois puérils, doivent être négligés, qui, poussés à l’excès dans une exactitude scrupuleuse, chargent l’action et, s’opposant à son cours, nuisent à l’intérêt principal ; d’autres aussi que le bon goût réprouve, tels que la face repoussante de ce hideux mendiant accroché derrière la diligence. M. Flaubert

n’avait pas besoin de reproduire cette figure avec une si vigoureuse ressemblance pour nous persuader qu’il excelle autant à peindre le laid que le beau.

Pour faire la part du feu, c’est-à-dire de la critique, notons encore que parfois, à force de recherche, il donne dans des idées, des comparaisons assez bizarres, pour ne pas dire plus. Nous n’en citerons qu’un exemple, quoique plusieurs se pressent sous notre plume : « La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser des ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »

Enfin, pour être juste dans nos appréciations, nous ne pouvons taire qu’en dépit de ses éminentes qualités, jamais, au grand jamais, ce roman ne saurait obtenir le prix Montyon, — ce à quoi il ne vise pas, du reste.

Ces réserves faites, nous n’avons plus qu’à louer, et nous nous en acquittons de grand cœur, car le talent de M. Gustave Flaubert nous est tout à fait sympathique. Il a la jeunesse, il a la force, il a la vie, il possède au plus haut point le don de la description ; nous l’avons souvent répété. Comme dans ces grandes toiles où de toutes parts brillent de charmants détails, on peut détacher de son livre plus d’un ravissant tableau du genre, d’une touche fine, léchée, précise comme celle de Meissonnier et du petit groupe de ses disciples, plus d’un vivant paysage frais comme ceux de notre moderne école, tout animé du grand souffle de la nature, tout baigné d’air et de soleil. Nous n’aurions pas été étonné le moins du monde de voir cette année M. Flaubert obtenir une médaille à côté de M. Daubigny, ou auprès de M. Chavet, car son roman est plus que l’ouvrage d’un écrivain, il est en même temps l’œuvre d’un artiste.

L’auteur de Madame Bovary tient par plus d’un côté à cette phalange réaliste qui depuis quelques années fait plus de bruit que d’effet ; mais qu’elle nous donne des œuvres de cette portée et les dards de la critique, vite émoussés, feront place à des éloges bien sincères parce qu’ils seront bien mérités.

Que si nous considérons en outre dans son essence psychologique, au fond même de son principe, ce roman qui, différent en cela de ceux de George Sand, ne cherche à rien prouver contre le mariage en thèse générale, loin de nous la pensée de vouloir en excuser l’héroïne en abaissant davantage son mari pour la relever un peu plus aux yeux des lecteurs.

Dans les veines enflammées de madame Bovary coulait par moments un sang de courtisane ; les saints devoirs de la famille, qu’elle foulait honteusement aux pieds, ne venaient pas lui crier assez haut dans l’âme de s’efforcer d’opposer une digue au débordement de ses perverses passions ; cela doit suffire de reste pour arrêter quiconque serait tenté de se faire son défenseur et d’entreprendre son apologie.

Mais s’il faut tout dire, nous trouvons cependant à sa conduite, ou plutôt à son inconduite, des circonstances atténuantes, nous dirions presque entraînantes. Son mari tout d’abord. Supposez en effet qu’elle eût épousé Léon Dupuis, dont le caractère avait avec le sien tant de points de contact, et non Charles Bovary, bon homme, mais nature lourde et inférieure, qui lui était si profondément antipathique, et au lieu de la femme que nous connaissons, nous aurions eu une sage épouse, une bonne mère le famille. — Dans un jour de mélancolique retour sur elle-même, un soir qui tintait l’Angelus, n’a-t-elle pas voulu venir purifier dans les eaux salutaires de la religion, dans le sacrement fortifiant, de la pénitence son Ame flétrie et repentante ? Et n’est-elle pas forcée de se retirer devant l’insuffisance du gros curé Bournisien, ce prêtre qui se dit avec un rire épais « le médecin des âmes » et ne comprend rien à cette douleur muette qui est là devant lui : — qui tout préoccupé des polissons de son catéchisme, jouant dans le saint lieu comme dans une salle de récréation, ne fait jamais un pas au-devant de cette femme suppliante et, les yeux baissés, et au lieu de lui tendre la main et de lui dire : « Venez à moi vous tous qui souffrez, et vous serez soulagés » lui souhaite le bonsoir et rentre précipitamment dans son église secouer les oreilles à ses « garnements ». En mot d’encouragement sympathique de sa part, et Emma s’ouvrait à lui avec confiance, et elle était sauvée : car s’il y a les pauvres honteux, ceux qu’il faut aller trouver pour les soulager, il y a aussi des pécheurs honteux, ceux qu’il faut presque deviner et attirer.

Nous savons bien néanmoins, que la vertu n’est un mérite qu’autant qu’elle est le résultat d’un combat, et que là où l’âme reste pure parce qu’elle ne trouve au dehors aucune tentation, il n’y a pas lieu de monter sur les toits et de crier bien haut : A la vertu ! Il y a longtemps que la chose a été dite dans un de ces vers heureux, devenus « proverbes en naissant, »

 

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

 

Mais à cette femme coupable, qui meurt si misérablement, qui de nous oserait jeter la première pierre ?

Enfin on a fait le reproche au roman de Madame Bovary d’être une œuvre « impersonnelle » et où la morale n’est représentée par aucun personnage. On a dit que l’auteur est trop absent de son œuvre, que le moraliste y manque.

Oui, nous reconnaissons que M. Flaubert met en scène ses personnages et, sans se montrer à nous, les laisse seuls parler et agir. Oui, il est tout à fait écrivain à la manière des peintres : il expose un tableau devant nous : l’enseignement, la moralité qu’il porte en soi, c’est au public de les trouver. Mais cette moralité, elle est assez évidente par elle-même, elle résulte des faits, elle sort du récit, elle vient vous frapper les yeux, et nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire au romancier de notre époque d’imiter le fabuliste et de terminer comme le bon Ésope en nous disant : « De cette histoire, la morale la voici... »

Les procédés ont changé et changent tous les jours : ceux d’hier sont à peine ceux d’aujourd’hui, ceux d’aujourd’hui ne seront peut-être plus ceux de demain. Que sont devenues, par exemple, les trois unités d’Aristote si chaudement recommandées par Boileau, depuis que Népomucène Lemercier osa porter la main sur cette chose antique ? — L’art (et n’est-ce pas aussi la littérature ) est toujours jeune, parce qu’il est la liberté, parce qu’il a mille faces diverses, parce que toujours il se renouvelle : c’est un phénix qui renaît de ses cendres.

On peut, ainsi que nous l’avons fait, relire le roman de Madame Bovary, et l’on se pénétrera bien de l’idée que ce n’est pas là un livre écrit à la hâte : il a au contraire toutes les qualités d’une œuvre profondément fouillée, mûrement étudiée, patiemment attendue (il était, dit-on, sur le métier depuis plusieurs années), caressée avec amour et cependant pleine de force, d’énergie et d’une effrayante vérité.

M. Flaubert est jeune, il a débuté d’une façon brillante, l’avenir s’ouvre large devant lui : En avant ! En avant !

 

Outre ce roman, un des plus beaux qu’on ait eus depuis longtemps, on connaît de M. Gustave Flaubert, qui les a publiés dans l’Artiste, sous le titre de la Tentation de saint Antoine, de curieux fragments de scènes dialoguées avec verve, entrain, imagination, délire.

C’est un vrai cauchemar, ces visions, ces tentations étourdissantes passant et repassant sans cesse devant le saint qui donna tant de fil à retordre au démon. Il y a dans ces fragments des morceaux splendides soutenus d’une ironie vigoureuse, éclairés d’un lyrisme éblouissant : le somptueux festin de Nabuchodonosor qui, devant Antoine mourant de faim et de soif, se déroule dans une salle immense, d’une magnificence royale, avec toute la profusion de richesses, tout le luxe asiatique, toute la prodigieuse et théâtrale opulence du monde ancien, l’arrivée pompeuse et à grand fracas de cette étincelante petite reine de Saba qui,— suivie d’une armée de serviteurs aux vêtements bariolés de toutes les couleurs imaginables et conduisant une véritable caravane des présents les plus précieux, — après maintes cajoleries inutiles, s’en retourne en sautillant comme un oiseau ; puis l’apparition de ces deux hommes errant depuis si longtemps à travers le monde, Apollonius de Tyane et son compagnon inséparable, éternel interrupteur des discours de son maître, longs, vantards et emphatiques discours dont le flux incessant finit par confondre sous un déluge d’extraordinaires paroles les facultés d’Antoine, déjà si ébranlées ; puis... Il faut enfin s’arrêter, car voici maintenant de véritables fantasmagories de magiques visions, de fantastiques tableaux où beuglent, rugissent, sifflent, sanglotent, hennissent, courent, nagent, volent, rampent, bourdonnent autour du saint homme ahuri tous les monstres impossibles créés par le fécond burin de Callot. Mais pourquoi malheureusement ne sont-ce là que des fragments ? M. Flaubert nous en donnera-t-il d’autres qui, reliés à ceux-ci, feront de cette Tentation de saint Antoine une chose une et multiple, la plus étonnante, la plus tourbillonnante peut-être qu’en ces derniers temps poète ait osé exécuter sur la corde roide tendue par une puissante fantaisie ?

 

Octobre 1857.

 

[Transcription par Alexia Kasprzak, étudiante de Master 2 Recherche, Lettres modernes, université de Rouen, mai 2016.]

 

NOTES

[1] Deux vol. grand in-18, chez Michel Lévy, avril 1857. La 3e édition a été publiée avant la fin de l’année.
[2] Voir les numéros de l’Artiste des 21 et 28 décembre 1856, du 11 janvier et du 1er février 1857.
[3] Dans le Moniteur du 4 mai 1857 et dans le t. XIII des Causeries du lundi.
[4] M. Sainte-Beuve, citant ce passage dans Le Moniteur, ainsi que dans ses Causeries du lundi, a deux fois écrit « la mousse rose. » Il est très possible, qu’exposées aux caresses du soleil, les mousses, aussi bien que les pampres, se colorent d’une pudique rougeur ; mais il est beaucoup plus sûr, comme tout le monde sait, que le teint de ces gracieux petits végétaux est ordinairement d’un beau vert, et que Gustave Flaubert a mis « la mousse rase ». Comment cette épithète malencontreuse a-t-elle échappé à l’esprit minutieux de M. Sainte-Beuve, qui pourtant ne voit pas tout en rose ? — Mais, après tout, ce n’est peut-être qu’une coquille... bivalve.
[5] Indiana, chap. xx.


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