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Lectures d'Emma Bovary et Teresa Uzeda :
deux cas de boulimie littéraire

 
Zuzanna Krasnopolska
Doctorante à l'Université de Varsovie, département d'Italien
 
Résumé
À travers une étude comparative de Madame Bovary et de L'Illusione par De Roberto, l'auteure montre que les héroïnes des deux romans sont victimes de « boulimie littéraire ». Elle s'attache à trouver les différences et les similitudes dans l'éducation littéraire d'Emma Bovary et de Teresa Uzeda et à caractériser le progrès de leur bovarysme. Une comparaison étroite entre les lectures des héroïnes aboutit à conclure qu'Emma est victime de ses illusions, alors que Teresa prend conscience de la puissance maléfique des romans.
Abstract
Through a comparative study of Madame Bovary and De Roberto's L'Illusione, the author argues that the heroines of both novels are the victims of ‘literary bulimia'. The author therefore proceeds to find differences and similarities in the literary education of Emma Bovary and Teresa Uzeda and to characterize the progress of their bovarysme. A close comparison of both heroines readings results in a conclusion that whilst Emma falls victim of her illusions, Teresa comes to an awareness of the malefic power of novels.
  « There is no such thing as a moral or an immoral book.
Books are well written, or badly written. »
Oscar Wilde « People say that life is the thing, but I prefer reading. »
Logan Pearsall Smith   Cet article traitera de deux romans et de deux héroïnes : le premier d'entre eux, c'est le chef d'œuvre de Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857) ; le second, publié plus de trente ans après, c'est L'Illusione (1891) de Federico De Roberto. Les héroïnes de ces deux romans ont un point commun : leur éducation littéraire joue un rôle déterminant dans la formation de leur caractère et de leur mentalité. L'impact des livres sur ces deux femmes est incommensurable. En effet, ce qui leur arrive est la preuve de l'affirmation de Giorgio Manganelli : « l'opera letteraria è un artificio, un artefatto di incerta e ironicamente fatale destinazione »[1] (1985 : 222). Il nous faut pourtant souligner que ce qui unit vraiment les deux protagonistes, c'est leur façon de lire, de dévorer les textes écrits dès leur enfance, et la perte de perception de la réalité. Le bovarysme, comme nous le savons, est basé sur la force de la littérature en tant qu'intermédiaire. Nous allons donc commencer en observant comment Flaubert et De Roberto construisent cet intermédiaire. Mon but dans cet article est de montrer en détails ce qui se dégage de la comparaison directe entre les étapes de la formation littéraire d'Emma et Teresa. Pour le faire, je voudrais aller au-delà de l'étude de Jean-Paul de Nola, Federico De Roberto et la France [2] , parce qu'il a seulement énuméré les livres lus par Madame Bovary sans préciser ni commenter le processus complexe d'imitation et de développement de l'œuvre modèle, effectué dans L'Illusione par De Roberto.

L'éducation littéraire de Madame Bovary et de Signora Uzeda

Tony Tanner dans son livre Adultery in the Novel : Contract and Transgression affirme qu'Emma Bovary est « constantly perceived and appropriated in fragments [...] she herself seems to partake in this process of self-fragmentation [...] and [is] to take Lacan's word morcelée »[3] (1979 : 306). Étant si facilement menée et influencée par les autres, spécialement par les hommes, Emma n'est pas un caractère stable, elle semble ne pas avoir une identité propre, mais être un vagabond psychologique, une collection d'éléments ni unifiés ni organisés. Un des éléments qui la constitue malgré tout, ce sont les livres qu'elle lit pendant sa vie. Comme l'a dit Mario Vargas Llosa, « if Emma Bovary had not read all those novels, it is possible that her fate might have been different [...] ; perhaps she might have borne her lot with the same oblivious calm and complacency as the other bourgeois matrons of Yonville » (1987 : 150-151)[4]. On peut dire presque la même chose de Teresa Uzeda, en notant toutefois que ses intérêts littéraires et les livres qu'elle a lus sont mieux documentés que dans le cas de son amie française. En effet, il est clair que Teresa a lu plus qu'Emma, et que son éducation littéraire est mieux commentée dans le texte même du roman - on y trouve aussi ses propres jugements sur certains œuvres et certains auteurs. Divers critiques ont fait le rapprochement entre les deux héroïnes, en décrivant Teresa comme « la sorella di Madame Bovary » (De Frenzi 1904 : 132) ou « la Bovary siciliana » (Baldacci 1962 : 65), en argumentant que « si tratta di due donne alla disperata quanto fallace ricerca di una sorta d'identificazione del proprio essere nei rapporti con gli altri, e che conducono questa ricerca attraverso l'illusorietà - appunto - dell'amore »[5] (Borri 1987 : 39). Pourtant, il est nécessaire de dire que le roman L'Illusione peut être vu comme une réécriture de Madame Bovary, mais uniquement dans une certaine mesure, non dans un but d'imitation, mais plutôt dans l'intention de subvertir un modèle pour étudier des circonstances différentes dans un milieu, une race et le moment différents. Par conséquent, comme l'affirme Margherita Ganeri, Teresa peut être considérée non comme un alter ego d'Emma, mais comme une sorte de version un peu plus féministe ou, pour être plus précis, une femme qui connaît ses droits et qui est capable de prendre l'initiative et de décider pour elle-même[6]. Elle ne peut le faire qu'en raison de sa position sociale plus élevée : c'est pour cela que Vittorio Spinazzola appelle Teresa « una Emma Bovary aristocratica » (1961 : 94). Le but de De Roberto, c'était d'imaginer une Emma qui a tout ce dont la vraie Madame Bovary était privée : la possibilité de quitter son mari (qui est pourtant un personnage beaucoup moins sympathique et aimable que Charles Bovary) et la possession de sa propre fortune. L'idée de subvertir le roman de Flaubert exigeait aussi la reconsidération de la liste des lectures d'Emma - c'est à partir de ce principe qu'une liste pour Teresa fut créée. Jean-Maurice Gautier, dans son article « Les lectures d'Emma », divise les textes lus par Emma en deux catégories[7]  : « les lectures homogènes (qui reflètent aussi bien les sentiments du personnage que de son auteur) et « les lectures hétérogènes » (qui contrastent avec le goût de l'auteur et la situation de son héroïne). Cette division élémentaire ne marche pourtant que dans une certaine mesure. Et voici le nœud de la question : l'attitude respective de Flaubert et De Roberto à l'égard du romantisme littéraire. Flaubert ne s'est pas considéré comme un écrivain romantique ; en effet, il condamnait les clichés romantiques, ses exagérations et son kitsch. Cependant, il n'acceptait pas l'étiquette de réaliste (trouvant les banalités de la vie quotidienne particulièrement repoussantes). Ainsi, dans une de ses lettres, Flaubert avoue avoir écrit Madame Bovary « en haine du réalisme»[8]. En général, on le considère comme romantique avant son départ pour Orient, d'où il est revenu en 1849 « converti » au réalisme[9]. Les opinions des critiques sur cette question sont pourtant partagées. Ni Jean-Paul Sartre ni Georg Lukács ne croient au réalisme de Flaubert : le premier le voit comme le représentant d'une approche lyrique cachée, tandis que le second retrace son inclination décadente[10]. Albert Thibaudet le considère au contraire comme une figure principale du réalisme, parce qu'il représente la transformation de l'écrivain-poète (comme Balzac) en écrivain-critique (1963 : 299) ; plus récemment, Peter Brooks a vu dans Madame Bovary le premier roman qui mérite d'être considéré comme un roman réaliste (2005 : 54). De son côté, De Roberto, comme Gœthe ou Carducci entre autres, voyait dans le romantisme une maladie qui ravageait l'ordre classique et malgré sa dévotion absolue et l'admiration qu'il avait pour Flaubert (« non c'è che lui, non c'è che lui ! »[11]), il le considérait comme un écrivain romantique[12]. Alors, si nous nous décidons à suivre De Roberto et à voir dans le romantisme une maladie mentale et psychique, nous trouverons dans Emma Bovary et Teresa Uzeda les représentantes parfaites d'une lecture extensive moderne au XIXe siècle, de « la boulimie littéraire » (Calabrese 2003 : 567). Selon Stefano Calabrese, c'est précisément pendant cette période-là que les idées de l'influence littéraire, de l'éblouissement, de l'étourdissement et de la mimêsis sont devenues non seulement des thèmes largement présents dans la littérature (avec Werther, Héloïse, René, Manfred ou Oberman, pour n'en énumérer que quelques-uns) mais aussi une tendance très répandue dans la vie quotidienne. Ce processus complexe de la lecture extensive possède trois aspects : l'immobilisation vis-à-vis d'un texte, pendant laquelle le lecteur désire établir un rapport solitaire et intime avec lui ; le changement dans l'attente du lecteur dû au fait que le roman devrait alors créer un monde nouveau dans lequel le lecteur pourrait plonger et s'immerger ; et, par conséquent, l'abolition de la distance entre le lecteur et le texte ; tous ensemble, ils mènent à l'identification emphatique (homoiosis) avec le personnage littéraire (Calabrese 2003 : 568-571). Le bovarysme devient donc le point culminant de l'illusionime romanesque, comme le confirme Balzac :
[...] en lisant des charmes et des romans, la femme, créature encore plus susceptible que nous de s'exalter, doit elle éprouver d'enivrantes extases. Elle crée une existence idéale auprès de laquelle tout pâlit, elle ne tarde pas à réaliser cette vie voluptueuse, à essayer de transformer la magie en elle. Involontairement, elle passe de l'esprit à la lettre et de l'âme aux sens[13].
En écrivant sur les rêves et les masques, Gaston Bachelard cite Georges Buraud, selon lequel les masques étaient des rêves arrêtés et les rêves étaient des masques en mouvement, l'interprétation des masques étant en conséquence très proche de celle des rêves[14] (1970 : 204-205). Dans cette perspective, nous pourrions constater que les visages décrits par les écrivains sont des masques que les lecteurs peuvent mettre en les adaptant à eux-mêmes. Il me semble que c'est ce que font Emma Bovary et Teresa Uzeda, en essayant des masques et des rêves divers dans lesquels elles jouent des rôles différents. Les livres lus par Emma Bovary et Teresa Uzeda sont un trait essentiel de leur création comme êtres humains fictifs, pour leur comportement et leur attitude envers la réalité. Bien qu'elles viennent de classes sociales différentes, toutes les deux se considèrent à part : dans le cas d'Emma, sa supériorité est représentée, entre autres, par l'esquisse au fusain de la tête de Minerve « encadrée de dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres gothiques : À mon cher papa » (305)[15] et son dédain pour Charles dont la conversation « était plate comme un trottoir de rue » (328) ; dans le cas de Teresa, sa supériorité apparaît dans les commentaires « Io vorrei suonare senza perdere tanto tempo » et « Io non le posso soffrire le persone brutte »[16]. Il est donc très important de présenter l'éducation littéraire de Madame Bovary et Teresa Uzeda, en se concentrant sur les moments cruciaux. Le premier livre déterminant pour Emma est Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre (il faudrait ajouter que De Roberto, dans son essai Le donne, i cavalier, souligne l'impact de Paul et Virginie sur la culture française de l'époque[17]). Par ordre chronologique, sa véritable éducation littéraire commence au couvent où elle s'adonne à la lecture des textes religieux dus à l'Abbé Frayssinous et à Chateaubriand. Ce dernier est sans doute l'auteur le plus décisif pour la formation de son imagination, y compris sa prédilection pour la mélancolie, les ruines, les châteaux abandonnés aux forces de la nature, prédilection développée par ses lectures de Walter Scott. Ensuite, Emma lit les romans apportés au couvent par une vieille femme qui travaille à la lingerie et dont la famille a été ruinée pendant la Révolution. Emma aspire à être et à vivre sa vie comme une vraie héroïne romantique, une femme imaginative et sentimentale, encline aux rêves. Par conséquent, c'est une lectrice avide de romans et de poèmes qui abondent en clichés romantiques, énumérés par Flaubert avec une érudition ironique :
Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêt sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes (324-325).
Le fait qu'Emma lise ces livres, qu'elle découvre le monde de l'imagination justement au couvent, est d'importance cruciale. Comme l'écrit Lucette Czyba, le couvent est un endroit fermé, isolé de la réalité, ce qui veut dire qu'Emma vient à connaître certains aspects de la vie réelle seulement à partir des romans (1983 : 61-63). Nous savons qu'elle connaît bien la réalité de la vie à la campagne où elle a été élevée, elle « connaissait trop la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues » (324). Ce qui l'impressionne alors dans les textes écrits, ce sont, par contraste, les tempêtes marines, les paysages avec des ruines pittoresques, et elle commence à construire le monde extérieur de façon analogue à celui qu'elle trouve dans ses lectures. En ce qui concerne Teresa, à part les contes de fées narrées par sa bonne Stefana, elle trouve son premier contact avec la littérature assez décevant. Ainsi, L'Invito a Lesbia Cidonia par Lorenzo Mascheroni est « una seccatura che, a cercarla col lanternino, non si poteva trovare l'eguale in tutto il mondo »[18], et après la première lecture, Gerusalemme liberata par Torquato Tasso « da principio si seccò anche [...] poi, a poco a poco, cominciò a gustarla »[19] (54). Peu de temps après, Teresa découvre la bibliothèque de son oncle avec une multitude de romans français :
Ella pensava che si dovessero trovare ancora uomini così disinteressati, arditi ed eroici, sempre pronti a metter mano alla spada, a sfidare ogni pericolo per il sorriso d'una dama, per un capriccio, per una fantasia. [...] A poco a poco si abituò a vivere di quelle letture, sino a dimenticar per esse le amiche, le occupazioni d'ogni giorno e lo stesso appetito. [...] Immaginava i luoghi descritti, vedeva gli eroi rappresentati dai romanzieri, s'innamorava di Rodolfo, di Mario. (p. 73) [...] Ella passò il tempo leggendo, divorando romanzi sopra romanzi, d'ogni genere e dimensione, fino a stordirsi, fino a ubriacarsi (p. 181)[20].
La mort de sa mère et de sa sœur Lauretta approfondissent sa mélancolie et le besoin d'alimenter son imagination :
[...] si stimava simile a qualcuna delle eroine belle e infelici che aveva preso a modello, che le parevano altrettanto maestre di vita, dalle quali aveva la secreta ambizione di essere approvata in ogni atto e in ogni pensiero (75)[21].
Enfin, enchantées par les livres romantiques, Emma et Teresa cherchent un refuge hors de la réalité inconfortable et inacceptable entre les bras des amants, comme leurs héroïnes. Après avoir commencé sa liaison adultère avec Rodolphe, Emma retourne chez elle et se regarde dans le miroir :
Elle se répétait : « J'ai un amant ! un amant ! » se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire. [...] Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. (439)
L'exclamation d'Emma résonne fidèlement dans L'Illusione au moment où Teresa, après avoir succombé aux appels d'Arconti et après avoir décidé de le voir chez lui, se répète en elle-même, en regardant les gens réunis au théâtre, « Aveva un amante !... » (229)[22]. Étant faites de grands espoirs, idéaux, rêves et rêveries, les héroïnes refusent d'accepter la réalité telle qu'elle est. Le bovarysme permanent d'Emma et celui, temporaire, de Teresa, est basé sur le désaccord entre « ici » et « là » ; elles souffrent d'un malaise qui, selon Maria Janion, se résume par la constatation suivante : « Les rêveurs sont présents où ils sont absents et ils sont absents où ils sont vraiment » (1991 : 30). Tout ce qu'Emma peut faire se résume à rêver d'être quelqu'un d'autre, autre part. Pourtant, Emma meurt pour ses rêves, tandis que Teresa découvre la nature illusoire de l'existence.

L'intertextualité et les différences

Emma Bovary est considérée comme un des caractères archétypiques de la littérature internationale. Elsa Morante identifie trois attitudes typiques que les personnages littéraires peuvent adopter face à la réalité : la première est celle d'Achille pour lequel la réalité est naturelle, fraîche et pleine d'espoir ; la deuxième, celle de Don Quichotte, que la réalité ne satisfait pas et qui trouve son unique refuge dans la fantaisie ; finalement, celle d'Hamlet, que ni la réalité ni la fantaisie ne peuvent satisfaire et qui décide donc de ne plus exister (1990 : 1468). Emma est, bien sûr, la version féminine de Don Quichotte, sa réincarnation la plus proche et la plus parfaite (Stara 2004 : 137). Tout les deux avaient lu beaucoup de livres dans lesquels ils ont trouvé les qualités et les idéaux qu'ils chercheraient ensuite dans la vie quotidienne. Emma ne trouve pas dans la réalité d'équivalents pour les notions de « “félicité”, “passion” et “ivresse” » (322) ne trouvent pas d'équivalent dans la réalité : dans cette perspective, Madame Bovary est une tentative de réécriture de Don Quichotte. En effet, comme le dit René Girard, « le parallèle entre Don Quichotte et Madame Bovary est devenue classique » (18). Pourtant, on ne peut pas oublier qu'en se suicidant, Emma Bovary abandonne le modèle quichottien, de même que Don Quichotte avant de mourir retrouve son équilibre mental et il rejette les notions et les qualités chevaleresques. Même si Emma n'est pas un type hamlétien, elle choisit la mort, vaincue par la réalité de la bourgeoisie française du XIXe siècle. Son refus de vivre dans le monde réel, son rejet du réel fait d'elle un caractère pathologique dont le malaise fut plus tard désignée par Jules de Gaultier du nom du « bovarysme ». En ce que concerne Teresa Uzeda, Federico De Roberto s'inspire en même temps de Cervantès et de Shakespeare pour introduire un nouveau type de personnage. Teresa éprouve les tentations de l'imagination illusoire, mais elle se remet du bovarysme et par là elle ressemble à Don Quichotte - tous les deux retrouvent le sens de la réalité. De plus, elle possède tout de même des caractéristiques d'Hamlet en tant que symbole de doute philosophique. Effectivement, au cœur de L'Illusione où la vérité est relative et les valeurs et les perspectives changent sans arrêt se trouve la notion de doute, comme concept philosophique. Pour comprendre mieux cette question, il faut regarder de plus près les différences entre Madame Bovary et Signora Uzeda, en tant que lectrices avides. Tout d'abord, la cible de Flaubert est l'idée même du romantisme vu comme une culture morte dont les symptômes sont des clichés, des masques et du kitsch. Par conséquent, il juge son héroïne, formée par les idées reçues de son époque, avec de beaucoup de sévérité, comme s'il projetait sur elle toute son antipathie pour la culture romantique. De Roberto, au contraire, ne critique pas son héroïne, son éducation ni sa façon de vivre. Dans sa lettre du 16 octobre 1891 à son ami Ferdinando Di Giorgi, il définit L'Illusione comme« un monologo di 450 pagine »[23]. Dans une lettre antérieure[24] du 18 juin 1891, adressée au même ami, il dit de son roman :
L'illusione, nel mio concetto, è, va bene, l'amore ; ma più che l'amore, è la stessa vita, l'esistenza, questo succedersi di evanescenze, questo continuo passare di fatti, di impressioni, delle quali nulla resta, il cui ricordo non ha nulla che lo distingua dal ricordo delle impressioni e dei fatti sognati, inesistiti. La mia protagonista vive unicamente per l'amore, gli altri vivono per l'amore, per gli affari, per il potere, per l'arte, per tante altre cose ; ma il significato ultimo che io avevo cercato di dare al mio libro, è questo : che tutta l'esistenza umana, più che i movimenti dell'attività di ciascuno, si risolve in una illusione [25].
Teresa finit par voir l'amour comme une illusion, représentant ainsi le point de vue plus large de son auteur selon lequel toute la vie est une illusion. De cette manière, elle devient une projection de l'auteur, et son « monologue » pourrait être vu comme celui de l'auteur. Contrairement à Flaubert, De Roberto dans L'Illusione adopte le point de vue de la femme touchée par le bovarysme qui réussit finalement à voir au-delà des illusions qu'elle avait longtemps créées. Dans son essai sur De Roberto, Margherita Ganeri affirme que c'est seulement dans ce roman et pour peu de temps que De Roberto se retient d'exprimer sa misogynie habituelle, son idée que les instincts biologiques constituent une forme de haine et que les femmes sont par nature des vamps froides et dragueuses (2005 : 16). De Roberto ne condamne pas Teresa, au contraire : il la présente comme une intellectuelle, comme quelqu'un qu'il aurait aimé être pendant un certain temps. Certes, sept ans après la publication de L'Illusione, dans son roman épistolaire Un'intenzione della Duffredi, il semble changer son avis et commence à voir dans Teresa une victime éternelle de l'illusion de l'amour[26]. Néanmoins, à la fin de L'Illusione, Teresa voit clairement que « nel credersi diversa dagli altri, come s'era ingannata ! La sua storia era la storia d'ognuno ! »[27] (405), s'unissant ainsi avec son auteur dans la reconnaissance de ce qui, pour tous les deux, est la vraie nature de la vie. Une autre différence importante est celle du milieu dans lequel les deux héroïnes sont élevées. Les rêves d'Emma d'entrer dans le monde aristocratique commencent tout de suite après le bal à La Vaubyessard, le château du marquis d'Andervilliers. Elle devient obsédée par Paris, prend un abonnement aux revues de femmes pour être au courant des tendances à la mode et des événements de la haute société ; dans les romans d'Eugène Sue, elle cherche surtout les descriptions de meubles en vogue et chez Balzac et George Sand « des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles » (344). Quand elle lit des passages sur Paris, la figure du vicomte qui a dansé avec elle pendant le bal et qui est en ce moment à Paris devient une partie de ses rêves :
Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s'élargit autour de lui, et cette auréole qu'il avait, s'écartant de sa figure, s'étala plus au loin, pour illuminer d'autre rêves (344).
Comme le dit Alberto Carrara, « Emma vuole sapere tutto su Parigi, vuole, quasi, incorporarsela »[28] (1988 : 56). Elle sent que quelque chose d'important de sa vie se perd en n'étant pas autorisé à faire partie du monde aristocratique. Tous ses rêves d'évasion et de transgression gravitent autour du désir d'accéder à la classe supérieure, jusqu'au point où elle commence à y croire. Teresa, pourtant, ne nourrit pas de désirs de ce genre, car elle fait déjà partie de ce monde faux, artificiel et corrompu. Il y a aussi des différences entre l'attitude d'Emma et de Teresa envers la lecture. Pendant la conversation sur les livres entre Emma et Léon, l'héroïne cherche à imiter les questions et les réflexions entendues à La Vaubyessard sur la musique, l'opéra italien et Paris, en déclarant sa préférence pour les romans gothiques au détriment de la poésie. Quand Léon affirme son goût pour les poèmes, Emma répond :
Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et maintenant, au contraire, j'adore les histoires qui se suivent tout d'une haleine, où l'on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature (367).
Contrairement à Emma, Teresa trouve la poésie importante (thème qui devient particulièrement signifiant à la fin du roman), même si, au début, elle ne réussit pas à la comprendre :
Ella pensava d'essere una creatura provata dalle sventure, superiore alle altre ; dotata d'un cuore più sensibile, d'una fantasia più impressionabile, votata a un destino più arcano degli altri. La pœsia era per lei un bisogno ; leggeva i versi del Prati, del Leopardi, dell'Aleardi ; di molti passi non intendeva il senso, ma quanti la facevano piangere ! (85)[29]
Toutefois, en subvertissant le modèle de Madame Bovary, De Roberto gagne la possibilité d'entrer dans le jeu intertextuel avec le chef d'œuvre de Flaubert. Pour citer quelques exemples, Teresa voit les protagonistes de ses lectures comme ses « sœurs » : « Ella le vedeva tutte, quelle grandi amate di cui si narravano le fortunose storie ; i loro nomi le risonavano continuamente all'orecchio : Andreina, Matilde, Emma, Cecilia »[30] (79). Bien évidemment, « Emma » citée ici est Madame Bovary. Plus tard, Teresa entre dans une relation avec le vicomte de Biennes, un « visconte, come nei romanzi »[31] (247), qui semble être la réplique de De Roberto au personnage du vicomte qui danse avec Emma pendant le bal. En outre, parmi les livres de Teresa, se trouvent des textes de Paul de Kock, bien que, finalement, ils soient rejetés par l'héroïne (75), et même si rien n'indique qu'Emma ait lu Paul de Kock, en écrivant Madame Bovary, Flaubert avoue[32]  : « j'ai peur de tomber dans le Paul de Kock ». De Roberto, dont l'admiration pour Flaubert et la connaissance de son œuvre étaient profondes, a probablement fait allusion à cette lettre-là, en plaçant De Kock parmi les auteurs de Teresa. De nombreux critiques soulignent l'importance de la chanson de l'aveugle, la figure du destin dans Madame Bovary, représentant le conflit entre l'innocence et la beauté désirées par Emma et la corruption et le déclin qui l'entourent. Jean-Paul de Nola et Vittorio Spinazzola remarquent la similarité entre cette chanson et celle qu'on retrouve sur les pages de L'Illusione. Pourtant « Voga quel remo / Chi sa se un'altra volta ci vediamo / Capo d'Orlando e Monte Pellegrino ! »[33] (392) reste la sérénade d'une femme désabusée alors que « Souvent le chaleur d'un beau jour / Fait rêver fillette à l'amour » (589) devient un épilogue demi-tragique et demi-ironique à la vie d'Emma. Enfin, la critique souligne aussi la ressemblance entre les figures de Léon Dupuis et Paolo Arconti. Au début, Emme voit dans le premier le symbole d'un jeune artiste romantique, mais il s'avère ensuite être un homme passif et immature... Léon quitte Emma pour aller à Paris, non seulement parce qu'il est trop timide pour vivre contre les conventions de son temps, mais aussi parce qu'il devient « las d'aimer sans résultat » (398). En ce qui concerne Paolo Arconti, sa liaison avec Teresa naît d'une grande passion ; pourtant, il y a toujours quelque chose d'artificiel dans ses déclarations d'amour qui semblent un pastiche plein de clichés de la poésie de Lamartine (le poète particulièrement détesté par Flaubert). Puis, pour les deux héroïnes, la passion disparaît devant la routine quotidienne. Après le départ de Léon, Emma l'imagine plus beau et plus sophistiqué, mais, inévitablement, « l'amour peu à peu s'éteignit par l'absence, le regret s'étouffa sous l'habitude » (404), alors que Teresa s'aperçoit que « quell'uomo per cui s'era perduta, che l'aveva sedotta con la promessa d'un amore eterno, adesso veniva da lei per leggere i giornali, per dormire sopra una poltrona... »[34] (323). Pour toutes les deux, « passion, extase, délire » (439), les paroles si belles dans les livres, finissent en ennui. Toutefois, les deux héroïnes différent en ce que, à la fin de sa liaison avec Paolo Arconti, Teresa, toujours influencée par les livres (à l'époque Feuillet est son auteur préféré), commence, peu à peu, à comprendre l'effet négatif de la lecture :
I libri le avevano fatto un gran male, eccitando la sua immaginazione, pascendola di allettanti finzioni, di chimere seducenti ; ma orami era troppo tardi per smettere, il male era già fatto, e nonostante la sua sfiducia, le restava in fondo al cuore inassopito il bisogno di commozioni, di scosse, di palpiti »[35] (337).
Ce passage montre que Teresa prend conscience de l'influence néfaste exercée sur elle par les livres ; conscience à laquelle Emma Bovary n'accède jamais. À ce moment-là nous sommes témoins du début de la fin de l'attitude innocente et sentimentale envers les textes littéraires qui, jusque-là, caractérisait Teresa. Elle se tourne désormais vers des textes moraux dont, entre autres, ceux de Dumas-fils, qui lui inspirent des idées supérieures :
Divorava gli opuscoli morali di Dumas figlio, esclamava, sola nella sua camera, col libro fra le mani : „Sì, è così ! » ai passaggi dove vedeva precisato il proprio confuso pensiero ; ma incontrando un paradosso, qualche contraddizione, pensava di scrivere lunghe lettere all'autore ; o piuttosto si proponeva di confidargli la sua storia che giudicava soggetto degno di studio, e di chiedergli consigli, di proporgli tante questioni[36] (354).
Ainsi, l'objet de son intérêt change, devient plus sérieux, bien que la façon dont elle continue à lire et à interpréter les textes reste toujours la même et qu'elle conserve sa relation infantile, subjective et intime avec ses lectures, jusqu'à l'idée d'écrire à Dumas pour lui raconter sa vie et lui demander des conseils sur « Qual era la migliore vendetta da prendere contro l'abbandono degli uomini ? » et « Avrebbe ella potuto uscire trionfante dalla lotta nella quale era stata vinta ? »[37] (354). C'est seulement à la fin du roman qu'elle découvre la réponse à la dernière question.

Culture de masse, culture de crise et impact de Leopardi

Les deux romans gravitent autour de deux thèmes majeurs traités successivement par la sociologie, l'histoire, la culture et la littérature du XXe siècle, c'est-à-dire la culture de masse et la culture de crise. Selon Mary McCarthy, Madame Bovary est le premier roman qu'on peut appeler moderne non pour le nouveau style de Flaubert mais parce qu'il s'occupe d'une idée nouvelle, qui est celle de la culture de masse représentée par livres, librairies et... plantes grasses (381). C'est avec Léon qu'Emma éprouve le plaisir des premiers signes de la mondialisation : elle trouve dans le jeune clerc un partenaire parfait avec lequel elle peut partager les images séduisantes des livres apportés par Léon de Rouen ou empruntés à la librairie locale. Emma et Léon passent les soirées ensemble au Lion d'or, en lisant et en s'attendant l'un l'autre à la fin de chaque page, au point d'établir « un commerce continuel de livres et de romances» (381). En plus, Léon apporte à Emma de Rouen des cactées, qui deviennent à la mode sous l'influence des romans de l'époque. Le jeune homme est fortement attiré par Emma mais il n'ose pas lui avouer sa passion. Il écrit donc des lettres, qu'il déchire ensuite et, finalement, quand il trouve le courage de déclarer ses sentiments, il est intimidé par l'indifférence prétendue d'Emma. C'est pourquoi la lecture devient un substitut du contact physique, et Tony Tanner, dans son analyse détaillé de la liaison entre Emma et Léon, souligne l'importance de la proximité des mots français « lèvres » et « livres » (294). Ce sens de l'illicite réapparaît quand Teresa dévore en secret les livres de la bibliothèque de son oncle qu'il « mandava a prendere da un gabinetto di lettura, o che gli prestavano i suoi amici [38] » (73) et qu'il a interdit à la jeune fille de lire. Le second thème est la culture de crise de la fin de siècle. L'idée de Schopenhauer de la vie comme une pendule qui oscille entre l'ennui et la douleur trouve son reflet dans les caractères de Madame Bovary et Signora Uzeda. Ces femmes continuent à désirer l'inaccessible et à ressentir un besoin constant de quelque chose qui n'existe pas. Autrement dit, elles construisent leurs vies sur la base de désirs ; si avoir des désirs est douloureux et que la satisfaction en est presque impossible, leur réalisation porte vite et inévitablement à l'ennui. Emma accepte seulement les frissons offerts par les romans et les moments où la vie ressemble à l'intrigue romanesque. Face à l'échec, incapable de soutenir ses illusions, ses rêves et ses désirs, elle capitule. Elle ne sait comment vivre qu'à partir des livres, mais les livres ne lui ont pas appris à affronter la réalité. C'est là où la différence entre Emma et Teresa devient la plus visible. Madame Uzeda ne cherche pas seulement à vivre sa vie comme une intrigue romanesque : elle tire aussi une leçon plus fondamentale de ses lectures. Giacomo Leopardi est une figure littéraire essentielle pour l'impact qu'il a sur sa vie. D'abord, l'appréciation qu'elle porte sur sa poésie est personnelle et subjective, mais après elle évolue vers une compréhension plus profonde et intellectuelle, comme dans l'ultime chapitre du roman, quand sa bonne, Stefana, est sur son lit de mort :
La sua storia era la storia d'ognuno ! [...] Quante volte l'ingrata realtà le si era svelata ? Ed aveva accolto sempre nuove lusinghe ! Quante volte aveva creduto di conoscere la vita ? [...] la vita che prima di essere vissuta era piena di tante promesse, non si riduceva a un mero sogno, a una grande illusione, tutta ?... E poi ? E dopo la vita ?... (405-406)[39]
Selon Marghertia Ganeri (20), ces réflexions constituent des allusions directes à la poésie de Leopardi[40], par exemple à son poème Alla luna :
[...] E pur mi giova
La ricordanza, e il noverar l'etate
Del mio dolore. Oh come grato occorre
Nel tempo giovanil, quando ancor lungo
La speme e breve ha la memoria il corso,
Il rimembrar delle passate cose,
Ancor che triste, e che l'affanno duri ![41]
et A Silvia :
[...] Anche perìa fra poco
La speranza mia dolce : agli anni miei
Anche negaro i fati
La giovanezza. Ahi come,
Come passata sei,
Cara compagna dell'età mia nova,
Mia lacrimata speme !
Questo è quel mondo ? Questi
I diletti, l'amor, l'opre, gli eventi
Onde cotanto ragionammo insieme ?
Questa la sorte dell'umane genti ?[42]
  Au début de cet article, nous avons constaté que L'Illusione peut être vu comme une tentative de réécriture de Madame Bovary, avec le but de remodeler l'original. Ce qui différencie les deux héroïnes, c'est que Teresa est une Emma qui réussit à vivre sa désillusion pour la réalité et qui surmonte sa défaite. Elle comprend ses fautes et reconnaît consciemment son échec. Même si cela se produit seulement à la fin du roman, elle se rend compte qu'elle a vécu dans un monde d'illusions et que les fausses images qu'elle se faisait de l'amour n'étaient que mensonge et vanité. Elle guérit du bovarysme, abandonne l'amour, devient, d'une certaine manière, une intellectuelle, surtout quand elle passe des romans sentimentaux et larmoyants aux textes moraux et philosophiques. Par conséquent, il est important de souligner que la présence de Leopardi au dernier chapitre est riche aussi d'une autre signification. La référence au poète de Recanati dans le monologue final de l'héroïne révèle l'universalité du destin humain : on a déjà vu que Teresa se rend compte que « la sua storia era la storia d'ognuno »[43]. Dans son journal, Lo Zibaldone, Leopardi parle de l'incapacité à s'adapter à la réalité qui se résout en ennui, en vide et en inactivité intérieure. Ce niveau de conscience, le soi-disant « pessimisme cosmique », est aussi atteint par Teresa, tandis qu'Emma, accablée par son échec, sa souffrance et ses tourments, n'y arrive jamais. Sur son lit de mort, elle n'abandonne aucune de ses illusions, mais tente plutôt, en se suicidant d'une manière théâtrale, d'imiter ses héroïnes romantiques préférées. Toutefois, sa mort ressemble plus à une vivisection purement réaliste (ou, peut-être, naturaliste), corporelle, physiologique, froide et cruelle d'un corps en agonie : elle n'a rien de commun avec la mort romantique, sublime et pathétique. Même au moment de sa mort, Emma tente de continuer à jouer son rôle, mais cela sert uniquement à souligner encore la banalité et l'absurdité de toute son existence. Son désir de s'évader de la médiocrité de la réalité bourgeoise la porte à l'autodestruction sans atteindre à l'autoconscience. Gustave Flaubert était un auteur cruel qui n'a épargné à son héroïne aucune souffrance ni désillusion, et qui a détruit toutes ses aspirations, espoirs et rêves. Non seulement il a fait de la vie d'Emma un cliché vulgaire et mesquin, mais aussi il a privé cette femme de la possibilité de comprendre et d'accepter sa défaite. Sans la conscience, Madame Bovary pouvait aussi bien ne jamais exister. Dans cette perspective, Federico De Roberto est moins sévère et plus compréhensif que Flaubert envers son héroïne. Il la laisse vaincue, mais guérie du bovarysme, consciente et soucieuse de sa situation. Elle n'a pas d'illusions, mais De Roberto lui donne la possibilité de survivre « sola a pensare, ricordare, affrontare il significato dell'esistenza umana »[44] (Ganeri : 34).  
Ce texte est la traduction de l'article de Zuzanna Krasnopolska « Literary reading of Emma Bovary and Teresa Uzeda : two cases of literary bulimia », dans Dashwood, Julie / Ganeri, Margherita, The Risorgimento of Federico De Roberto, Oxford, Peter Lang, 2009. Traduit par Zuzanna Krasnopolska.
[Mis en ligne sur le site Flaubert en novembre 2010.]  

Notice bio-bibliographique

Zuzanna Krasnopolska est doctorante à l'université de Varsovie (UW). Elle prépare une thèse en littérature comparée sous la direction du professeur Hanna Serkowska. Travaux sur Flaubert et De Roberto (The Risorgimento of Federico De Roberto, Peter Lang 2009, et Acta Philologica, n° 37) et sur la survivance de Madame Bovary en Italie (conférence pour les trente ans du département d'Italien de l'UW, 12-13 avril 2010).  

Bibliographie générale

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NOTES

[1] « L'œuvre littéraire est un artifice, un artefact d'une destination incertaine et ironiquement fatale. »
[2] Jean-Pierre De Nola, Federico de Roberto et la France, Paris, Didier, 1975. Voir Federico de Roberto e la Francia, Atti del Convegno di Zafferana Etnea per il XIII Premio Brancati-Zafferana, sous la dir. de S. Zappulla Muscarà, Palermo, Palumbo, 1984.
[3] « Constamment perçue et appropriée en fragments [...] elle-même semble prendre part dans ce processus d'autofragmentation. »
[4] « Si Emma Bovary n'avait pas lu tous ces romans, il est possible que son sort aurait été différent [...] peut-être aurait-elle supporté son destin avec le même calme oublieux et la même complaisance que les autres matrones bourgeoises de Yonville. »
[5] « Il s'agit de deux femmes à la recherche, à la fois désespérée et trompeuse, d'une sorte d'identification de son être dans les rapports avec les autres ; et qui mènent cette recherche à travers le caractère illusoire- justement - de l'amour ».
[6] Margherita Ganeri, L'Europa in Sicilia. Saggi su Federico De Roberto, Firenze, Le Monnier, 2005, p. 33-35.
[7] Jean-Maurice Gautier, « Les lectures d'Emma », dans Le Lecteur et la lecture dans l'œuvre, Actes du Colloque International de Clermont-Ferrand par Alain Montandon, Clermont-Ferrand, Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, 1982, p. 59.
[8] Gustave Flaubert, lettre à Edma Roger des Genettes de 30 octobre 1856, dans Correspondance, t. II, p. 643.
[9] Voir Julian Barnes, Flaubert's parrot, Basingstoke and Oxford, Picador, 2002, p. 186.
[10] Victor Brombert, I romanzi di Flaubert. Studio di temi e tecniche, Bologna, Il Mulino, 1989, p. 11.
[11] « Il n'y a que lui, il n'y a que lui ! »
[12] Lettre à Ferdinando di Giorgi, 7 mars 1891, publiée dans Romanzi, novelle e saggi sous la dir. de Carlo A. Madrignani, Milano, Mondadori, « I Meridiani », 2004, p. 1728.
[13] Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, cité par Jean-Maurice Gautier, op. cit., p. 61.
[14] Voir Maria Janion, « Madame Bovary iżebrak », [in] Projekt krytyki fantazmatycznej. Szkic o egzystencjach ludzi i duchów, Warszawa, PEN, 1991, p. 44.
[15] Madame Bovary, sous la dir. d'Albert Thibaudet et René Dumensil, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1951, p. 305. Toutes les citations de Madame Bovary viennent de cette édition.
[16] « Je voudrais savoir jouer sans perdre tout mon temps », « Je ne peux pas les souffrir, les personnes laides. » Federico De Roberto, L'Illusione, in Romanzi, novelle e saggi, op. cit., p. 9. Toutes les citations de L'Illusione viennent de cette édition et sont reportées dans la traduction de l'autoresse.
[17] Federico De Roberto, Le donne, i cavalier, Treves, Milano, 1913, p. 40.
[18] « Un embêtement dont, même à le chercher à la loupe, on n'en pouvait pas trouver d'égal dans le monde entier.»
[19] « Au début elle s'ennuya même [...] ensuite, peu à peu, le livre commença à lui plaire. »
[20] « Elle pensait qu'il y avait encore quelque part des hommes tellement désintéressés, hardis et héroïques, toujours prêts à mettre leur main à l'épée, à défier chaque danger pour le sourire d'une dame, pour un caprice, pour une fantaisie. [...] Peu à peu elle s'habitua à vivre de ces lectures, jusqu'à oublier ses amies, ses occupations de chaque jour et même l'appétit. [...] Elle imaginait les lieux décrits, voyait les héros représentés par les romanciers, elle tombait amoureuse de Rodolphe, de Mario. [...] Elle passa son temps à lire, en dévorant romans sur romans, de tous les genres et dimensions, jusqu'à s'étourdir, jusqu'à s'enivrer. »
[21] « Elle s'estimait semblable à une des héroïnes belles et malheureuses qu'elle avait prises pour modèle, qui lui semblaient être ses maîtres de vie, par lesquelles elle avait l'ambition secrète d'être approuvée dans chacun de ses actes et dans chacun de ses pensées. »
[22] « Elle avait un amant !... »
[23] Federico De Roberto, Romanzi, novelle e saggi, op. cit., p. 1733.
[24] Ibid., p. 1731.
[25] « L'illusion, dans mon concept, est bien l'amour ; mais plus que l'amour, c'est la vie même, l'existence, cette succession d'évanescences, le passage continu de faits, d'impressions, desquels rien ne reste, dont le souvenir n'a rien qui le distingue du souvenir des impressions et des faits rêvés, inexistants. Ma protagoniste vit uniquement pour l'amour, les autres vivent pour l'amour, pour les affaires, pour le pouvoir, pour l'art, pour tant d'autres choses ; mais le sens ultime que je voulais donner à mon livre, est celui-ci : que toute existence humaine, plus que les mouvements de l'activité de chacun, se résout dans une illusion. »
[26] Federico De Roberto, Un'intenzione della Duffredi in Gli amori, Milano, Galli, 1898, p. 56.
[27] « En se croyant différente des autres, combien s'était-elle trompée ! Son histoire était l'histoire de tout le monde ! »
[28] « Emma veut savoir tout sur Paris, elle veut, presque, l'incorporer.»
[29] « Elle pensait être une créature accablée par les malheurs, supérieure aux autres ; douée d'un cœur plus sensible, d'une fantaisie plus impressionnable, vouée à un destin plus mystérieux que les autres. La poésie était pour elle un besoin ; elle lisait les vers de Prati, de Leopardi, d'Aleardi ; elle ne comprenait pas le sens de nombreux passages, mais comme ils la faisaient pleurer ! »
[30] « Elles les voyait toutes, les grandes aimées dont on narrait les histoires malheureuses; leurs noms lui résonnait continûment à l'oreille : Andreine, Mathilde, Emma, Cecilia. »
[31] « Vicomte, comme dans les romans.”
[32] Flaubert, lettre de 20 septembre 1851 à Louise Colet dans Correspondance, t. II, p. 5.
[33] «Vogues cette rame/ Qui sait si nous nous voyons une autre fois/Capo d'Orlando et Monte Pellegrino».
[34] « Cet homme pour lequel elle s'était perdue, qui l'avait séduite par la promesse d'un amour éternel, il venait maintenant chez elle pour lire des journaux, pour dormir sur un fauteuil... »
[35] « Les livres lui avaient faits un grand mal, en excitant son imagination, en la nourrissant d'alléchantes fictions, de chimères séduisantes ; mais à présent il était trop tard pour s'arrêter, le mal était déjà fait, et malgré sa méfiance, il lui restait au fond du cœur inassouvi le besoin de s'émouvoir, de frémir, de palpiter. »
[36] « Elle dévorait les opuscules moraux de Dumas fils, s'exclamait, seule dans sa chambre, le livre entre les mains : “Oui, c'est ça !” aux passages où elle voyait se préciser sa propre pensée confuse ; mais, en rencontrant un paradoxe, une contradiction, elle pensait à écrire de longues lettres à l'auteur ; ou plutôt elle se proposait de lui confier son histoire qu'elle jugeait un sujet digne d'être étudié, et de lui demander des conseils, de lui poser beaucoup de questions. »
[37] « Quelle était la meilleure vengeance à prendre contre l'abandon par les hommes ?» et « Aurait-elle pu sortir triomphante de la bataille dans laquelle elle avait été vaincue ? »
[38] « envoyait prendre chez un cabinet de lecture, ou que lui prêtaient ses amis ».
[39] « Son histoire était l'histoire de tout le monde ! [...] Combien de fois la réalité ingrate s'était-elle dévoilée ? Et elle avait toujours accueilli des flatteries nouvelles ! Combien de fois avait-elle cru connaître la vie ? [...] la vie, qui, avant d'être vécue, était pleine de promesses, ne se réduisait qu'à un simple rêve, à une grande illusion, toute la vie ?... Et ensuite ? Et après la vie ?... »
[40] Giacomo Leopardi, Tutte le opere di Giacomo Leopardi, Milano, Mondadori, 1968, p. XLIX.
[41] « Et cependant me plaît / La souvenance, et de compter les âges / De ma douleur. / Ô comme est chère / Dans le temps juvénile, quand longue est l'espérance / Et brève la carrière du souvenir, / La remembrance des choses disparues, / Encore que tristes et que le tourment dure ! » (trad. Michel Orcel in Chants de Giacomo Leopardi, Flammarion, Paris, 1995).
[42] « Bientôt mourait aussi / Ma suave espérance : à mes années / Les destins refusèrent aussi / La jeunesse. / Ah ! comme, / Comme tu t'es enfuie, / Chère compagne de mon jeune âge, / Mon espérance pleine de larmes ! / C'est donc cela, le monde ? Cela, l'amour, / Et les plaisirs, les aventures, les travaux / Dont nous avions tant devisé ensemble ? / C'est là le sort du peuple des mortels ? » (trad. Michel Orcelin Anthologie bilingue de la poésie italienne, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1994).
[43] « Son histoire était l'histoire de tout le monde. »
[44] « Seule à penser, à se rappeler, à affronter le sens de l'existence humaine. »


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