ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

« Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux […] ? » :

la temporalité de l’après chez Flaubert

Véronique Samson
Université McGill, 2016

Le héros romantique, on le sait, vient au monde déjà vieillard. Dès le début du XIXe siècle, Chateaubriand déplore l’expérience précoce des civilisations avancées : « sans avoir usé de rien », écrit-il, « on est désabusé de tout »[1]. Ici, la vieillesse est un problème historique, auquel le siècle se trouverait confronté comme nul autre avant lui. Plus on progresse dans l’histoire, plus il devient difficile de se délester du passé : les jeunes gens, nés trop tard, portent sur leurs épaules le poids des siècles. Aux lendemains de 1830, le sentiment de vivre dans des « sociétés expirantes »[2], pour reprendre la formule de Balzac, s’accentue. Le jeune-vieux tend alors à s’incarner plus concrètement, et la littérature fournit un magasin de têtes grises, sinon blanches, et de crânes dégarnis. C’est le lot des « enfants du siècle » de La Confession de Musset, à commencer par le proche ami du narrateur, Dagenais, « rendu chauve avant l’âge »[3]. On reconnaîtra ici le double mal du siècle analysé par Pierre Barbéris : celui d’une aristocratie exilée du pays, et du mouvement de l’histoire, après la Révolution ; celui d’une jeunesse bourgeoise privée d’avenir par la gérontocratie en place depuis la fin de l’Empire[4]. Cette deuxième génération, tout particulièrement, donne corps à sa vieillesse et extériorise son désenchantement en une figure-type, avec l’intention, davantage politisée, d’exposer au regard de tous ce qu’un monde en ruines a fait d’eux.

Ainsi, au moment où Flaubert commence à écrire, le « jeune-vieux » n’est pas jeune : on ne soupçonnerait pas le romancier, si préoccupé par le cliché, de se l’approprier. Or la vieillesse est revendiquée – ou déplorée – tout au long de la correspondance. La question citée en titre – « Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux […] ? » [5]  – provient d’une lettre à Louise Colet du 20 décembre 1846. Flaubert vient d’avoir vingt-cinq ans : il est difficile d’expliquer par sa situation présente l’âge avancé qu’il s’attribue. Dans les lettres à son amante, le correspondant ne cesse d’exposer l’illusion de l’enveloppe corporelle :

tu as cru que j’étais jeune, que j’étais frais, que j’étais pur. Il y a des gens frisés, cors[et]és et fardés qui ont encore l’air jeune. Au lit ce sont des vieillards décrépits. – Il y a des cœurs pareils, que des maladies ont usés et que de grands excès ont rendus invalides[6].

Cette manière de mettre en cause l’état-civil permet de suggérer un héritage romantique : comme chez Musset, l’âge véritable excède les repères chronologiques habituels et récuse toute définition strictement comptable. Il reste que l’incarnation s’est quelque peu transformée depuis 1830, peut-être pour tromper les attentes du cliché : il n’y a plus, chez Flaubert, de coïncidence entre l’intérieur et l’extérieur, de reflet de l’âge dans le physique, et la vieillesse est remotivée comme révélation. Il s’agira ici de montrer que la vieillesse de Flaubert n’a rien d’un trait de caractère idiosyncratique, ce à quoi on la réduit le plus souvent, dans les cas où on en prend note. Plutôt, on l’abordera comme reprise et variation d’une figure héritée, permettant de formuler une expérience vive de l’histoire.

 

La vieillesse romantique pose avant tout la question du temps : si elle s’incarne d’avantage après 1830, c’est aussi qu’elle intègre la durée d’une vie, étant de plus en plus souvent donnée pour le résultat d’une forte émotion, d’un choc capable de contracter les années. C’est le cas de Dagenais dans La Confession d’un enfant du siècle. « Une précoce expérience l’avait rendu chauve avant l’âge ; il connaissait la vie et avait pleuré dans son temps »[7]. C’est aussi l’enjeu de la trahison de la maîtresse d’Octave, qui ouvre le roman : le héros court le risque de perdre sa jeunesse, et l’espérance qui la caractérise, en devenant subitement vieux comme son ami. Or l’idée que chaque année puisse se charger d’une durée plus longue, et ainsi déborder sa mesure, n’a pas toujours eu la qualité menaçante qu’elle acquiert dans l’école du désenchantement. Chez Byron, elle demeure une prérogative héroïque de l’artiste, capable d’augmenter le sentiment de l’existence, en brûlant un siècle en vingt-cinq ans :

[…] for I had the share
Of life which might have fill’d a century,
Before its fourth in time had pass’d me by[8]

Une telle conception du temps trouve ses conditions de possibilité dans le régime d’historicité[9] qui en vient à dominer vers la fin du XVIIIe siècle : elle peut être conçue comme une manière de résister à la rationalisation du temps capitaliste, à cette quantité fixe que devient l’heure de travail[10]  ; elle reflète, en outre, l’accélération du temps généralement ressentie, alors que se bousculent les événements politiques et les progrès technologiques[11]. Si certains ont pu faire le rapprochement avec le puer senex étudié par Ernst Robert Curtius dans l’Antiquité latine, il faut constater que le type romantique est loin d’offrir un équilibre entre les facultés du jeune homme et la sagesse du vieillard : plutôt, il semble être, dans le premier mal du siècle comme dans le second, le produit d’un déséquilibre, d’une difficulté à se tenir dans le temps et à coïncider avec son présent[12].

Flaubert hérite de l’ambivalence de la génération 1830, qui craint de s’user trop vite : chez lui, comme on le voit dans la lettre du 7 mars 1847, le blâme se porte, avec une certaine indétermination, sur la « maladie » et les « grands excès ». La vieillesse est présentée comme la conséquence d’une sensibilité exacerbée, voire d’une débauche des sens, qui aurait flétri le romancier avant son temps. Une décennie plus tard, dans une lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, Flaubert accuse plus directement ses crises nerveuses d’avoir provoqué en lui une maturité instantanée : « j’en suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de choses que j’avais à peine effleurées dans la vie. […] Vous voyez bien que je suis plus vieux que vous – par l’âme – et que malgré vos vingt ans de plus, vous êtes ma cadette. »[13] Encore en 1857, les années de la jeunesse comptent en double ou en triple, alors que le temps se multiplie pour mieux se conformer à l’intensité de l’émotion.

Comme on le voit, Flaubert suggère que sa vieillesse a été délimitée par un événement précis dans le récit de sa vie, départageant un « avant » et un « après » : son grand âge peut alors être défini comme une forme d’existence dans l’après-coup, au-delà de l’achèvement de cette jeunesse traversée en accéléré. Les allusions de Flaubert pointent le plus souvent vers la célèbre crise de 1844, où il s’effondre près de Pont-l’Évêque dans une voiture avec son frère – c’est, d’ailleurs, la césure privilégiée par la plupart de ses biographes[14]. Cependant, dans une lettre du 2 décembre 1846 à Louise Colet, c’est plutôt au moment de Novembre, dont la rédaction se termine en 1842, que Flaubert situe « la clôture de [s]a jeunesse »[15]. En outre, la structure temporelle que Flaubert applique, dès 1845, à l’événement de sa chute, se trouve déjà dans les lettres de jeunesse à Ernest Chevalier et à Alfred Le Poittevin des années 1830. Si le correspondant ne fait pas encore référence à sa propre vieillesse, il évoque tout de même un renoncement à la vie, qui laisse présager le discours tenu à Louise Colet quelques années plus tard.

J’ai rêvé de gloire quand j’étais tout enfant, et maintenant je n’ai même plus l’orgueil de la médiocrité. […] Je n’ai plus ni convictions, ni enthousiasme, ni croyance. […] Je me suis ravagé le cœur avec un tas de choses factices et des bouffonneries infinies ; il ne poussera dessus aucune moisson. Tant mieux. Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on [ne] verra mon nom imprimé ; je n’en ai plus la force, je ne m’en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai[16].

Le jeune homme de dix-sept ans, revenu de tout, aurait déjà épuisé sa réserve d’inspiration : il est frappant que, déjà, le présent soit conçu en creux, dans l’ombre d’un « autrefois », qui devient difficile à situer dans la biographie. En somme, le contexte immédiat des lettres ne suffit pas à expliquer cette singulière vieillesse, qui semble toujours déjà accomplie. Il arrive même à Flaubert de prétendre la posséder comme qualité innée, sous la peau depuis la naissance. Rappelons la citation complète : « Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant même d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne ; tout ce qui m’y entraîne et m’y plonge m’épouvante. »[17] En même temps, Flaubert se dit brisé par les emportements de son passé – une contradiction, entre une vieillesse historique et une vieillesse événementielle, qu’il hérite de la génération de 1830.

La métaphore de la vieillesse se voit radicalisée à quelques reprises dans la correspondance : Flaubert n’aurait pas simplement dépassé ses premières années impétueuses, mais il aurait véritablement terminé sa vie. C’est bien dans une durée après la mort qu’il situe son présent, dans une lettre à Louise Colet du 31 août 1846, où il revient sur un amour de jeunesse :

Il me semble même que ça s’est passé dans l’âme d’un autre homme. Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l’autre qui est mort. J’ai eu deux existences bien distinctes. Des événements extérieurs ont été le symbole de la fin de la première et de la naissance de la seconde[18].

Encore ici, l’expérience posthume trouve son fondement dans le régime d’historicité moderne : l’accélération du temps provoque l’éloignement démesuré de celui qu’on a été dans le passé, voire jusque dans une vie antérieure. Ce sera, un peu plus tard, une des grandes questions de Proust, pour qui la vie se compose de morts successives. Or la seconde vie n’a rien d’une renaissance chez Flaubert, se réduisant plutôt au faible reflet de la première dans la mémoire du correspondant – rappelant la réflexion suivante, faite par le narrateur de Novembre : « Il y a des jours où l’on a vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que le souvenir de la première »[19]. Flaubert définit en effet la temporalité de sa vie comme au beau fixe. Il écrit à Louise Colet, le 31 janvier 1852 : « Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement. Ce que je fais aujourd’hui, je le ferai demain, je l’ai fait hier. J’ai été le même homme il y a dix ans. »[20] Ainsi, Flaubert se fait son propre fossoyeur, en enterrant une période close sans cependant ouvrir sur un temps nouveau, et en débouchant même sur ce qu’on pourrait nommer une sortie du temps. Dans ses Études sur le temps humain, Georges Poulet a observé – sans cependant en faire l’expérience centrale du temps flaubertien – que « [l]e sentiment de l’existence devient celui d’une ajoute continuelle à cette longueur de durée. »[21] En effet, c’est dans ce temps après la fin que se tient maintenant l’écrivain – dans un temps en excès, qui ne compte plus, qui s’ajoute à la vie, faisant du vieillissement non plus un repoussoir, mais un état, atteint et durable.

S’il arrive aussi à la jeunesse de 1830 de se dire cadavéreuse – on pense à Gautier, décrivant Albertus dans les termes suivants : « À vingt ans l’on pouvait le clouer dans sa bière, / Cadavre sans illusions »[22]  –, il reste qu’elle tient la vieillesse à bout de bras, comme un désenchantement qu’il faudrait se garder d’accepter sérieusement. Octave, le héros de La Confession, demeure jusqu’au bout « enfant », et la tension du roman se maintient sur la possibilité même de se « guérir » de sa jeunesse, comme il le formule lui-même en reprenant le discours de ses contemporains désespérés[23]. Encore à la toute fin du roman, au moment où il pense se tuer avec sa maîtresse, il préfère mourir dans la fleur de l’âge que de voir blanchir ses cheveux : « Est-ce ta jeunesse qui t’arrête ? », se demande-t-il, « et ce que tu veux épargner, est-ce la couleur de tes cheveux ? Ne les laisse jamais blanchir »[24]. Le dénouement du roman le voit retrouver le principe d’espérance, par la foi, rejoignant à sa manière Chateaubriand dans Le Génie du christianisme : la vieillesse du monde et celle du jeune homme, en somme, n’a pas le dernier mot. Chez Flaubert, au contraire, la figure du jeune-vieux se trouve en quelque sorte normalisée, prise au sérieux, acceptée de fait.

La correspondance de Flaubert, tout en empruntant au jeune-vieux romantique, aux figures et formules du déjà-là, met donc en place un rapport au temps quelque peu différent : sans aucune réserve d’avenir, l’écrivain relègue son existence dans un passé sur lequel il ne peut que se retourner – ce qui pourrait suffire à expliquer la mémoire exacerbée dont se vante Flaubert, dont le cœur ressemblerait à une « nécropole »[25]. La tendance s’accentue évidemment alors que le passé de Flaubert s’allonge, mais cette manière de se construire en point fixe, gardien du temps entouré d’êtres aux souvenirs trop faibles, est une constante de la correspondance. Ainsi Flaubert insiste sur les facultés de sa mémoire, par exemple dans une lettre à Amélie Bosquet du 20 août 1866 : « Je suis d’argile pour recevoir les impressions et de bronze pour les garder. Chez moi rien n[e s]’efface ; tout s’accumule. »[26] Le 16 janvier 1852, il écrit à Louise Colet :

Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n’est-ce pas ? tout. Les momies que l’on a dans le cœur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles. […] Les affections qui suintent goutte à goutte de votre cœur finissent par y faire des stalactites. Cela vaut mieux que les grands torrents qui l’emportent[27].

L’image du stalactite dit bien la fixation, la cristallisation d’une substance qui devrait autrement s’évaporer. Plus que les autres métaphores du souvenir, celle de la « momie » suggère tout ce qu’il y a de morbide dans une mémoire qui refuse le passage du temps, qui embaume le passé pour le faire durer en elle. Flaubert s’inquiète à plusieurs reprises de ce passé qui le « mange » et le « dévore ». Il écrit à Maurice Schlésinger, commémorant le vingtième anniversaire de leur première rencontre en mars-avril 1857 : « Tout cela me plonge dans des abîmes de rêverie qui sentent le vieillard. On dit que le présent est trop rapide. Je trouve, moi, que c’est le passé qui nous dévore. »[28] Le présent romantique – point de transit du temps qui fuit, brèche entre un passé et un futur qu’on ne peut raccorder – est ici transformé par la masse de souvenirs d’une mémoire incapable d’oubli.

Si le passé a un tel poids pour Flaubert, c’est peut-être à cause de la confusion entre mémoire et histoire qu’il tend à opérer dans la correspondance. La « nécropole » du cœur de Flaubert a, en effet, la particularité de ne pas contenir uniquement les morts de son existence propre – son père, sa sœur Caroline, Alfred Le Poittevin, tous ceux qui sont disparus lorsqu’il écrit à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie en 1857 et à Élisa Schlésinger en 1859, reprenant la métaphore. Au contraire, il est à noter que dans la deuxième lettre, ce cœur n’est pas seulement vieux, mais « vieux comme l’antiquité elle-même »[29]. Dans une lettre à George Sand, Flaubert prétend ainsi conserver en lui des souvenirs qui s’étendent au-delà de son existence propre, et posséder une mémoire aux dimensions de l’histoire humaine.

Je n’éprouve pas comme vous ce sentiment d’une vie qui commence, la stupéfaction de l’existence fraîche éclose. Il me semble, au contraire, que j’ai toujours existé ! et je possède des Souvenirs qui remontent aux pharaons. Je me vois à différents âges de l’histoire très nettement, exerçant des métiers différents et dans des fortunes multiples. Mon individu actuel est le résultat de mes individualités disparues. – J’ai été batelier sur le Nil, leno à Rome du temps des guerres puniques, puis rhéteur grec dans Suburre, où j’étais dévoré de punaises. – Je suis mort, pendant les Croisades, pour avoir mangé trop de raisins sur la plage de Syrie. J’ai été pirate et moine, saltimbanque et cocher. Peut-être empereur d’Orient, aussi ?[30]

La métaphore de la mort au sein de la vie, qui a permis à Flaubert de départager une jeunesse présumée de sa présente vieillesse, se produit à une autre échelle : la longue durée de l’histoire se superpose à celle de la biographie en supposant une sorte de réincarnation de l’être de Flaubert, d’une époque à une autre. Les « débris de mille existences passées »[31] viennent alourdir la durée d’une seule existence, et lui confèrent du même coup une extension démesurée, alors que les périodes les plus reculées se voient intégrées au présent et intériorisées comme une mémoire vive.

La vieillesse flaubertienne engage à sa manière la réalité physique, et se traduit par une disposition particulière du corps, de la tête, et par une certaine orientation du regard. « À trente-cinq ans (et j’en ai trente-huit) on se trouve veuf de sa jeunesse ; alors on se retourne vers elle et on la regarde comme de l’histoire »[32], lit-on dans une lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, datée du 18 décembre 1859. Une telle mise en scène de soi devient plus fréquente encore dans la dernière décennie de la vie de Flaubert, accablé par de nombreux deuils qui s’ajoutent à la défaite humiliante de 1871 et à la ruine financière de 1875. « Je me retourne vers le passé, éperdument. Et l’avenir m’épouvante. Il n’y a rien à faire qu’à courber le dos »[33], écrit Flaubert à Edmond de Goncourt, le 2 août 1875, à un moment où les événements semblent lui donner raison et confirmer son sentiment de vivre au-delà de la fin. Ces positionnements physiques sont à comprendre comme une manière de se tenir dans le temps, que Sartre reprendra d’ailleurs dans L’Idiot de la famille, au moment d’esquisser le portrait de Flaubert en homme qui avance à reculons[34]. L’image mémorable du coup d’œil dans le rétroviseur marque une certaine réception de Flaubert au XXe siècle, et résonne encore par exemple chez Julien Gracq, qui écrit dans En lisant en écrivant : « Le tempo de Flaubert, dans Madame Bovary comme dans L’Éducation, est, lui, tout entier celui d’un cheminement rétrospectif, celui d’un homme qui regarde par-dessus son épaule. »[35]

Il est notable qu’encore dans les années 1870, la vieillesse dont se plaint Flaubert s’augmente de réminiscences romantiques : « je souhaite crever le plus vite possible car je suis fini, vidé et plus vieux que si j’avais cent ans », écrit-il à George Sand, à 53 ans[36]. Ainsi, la correspondance permet de revenir sur le rapport de l’écrivain à ceux qui le précèdent : on sent parfois l’ironie percer sous la figure du jeune-vieux flaubertien, et on devine que Flaubert use de ces formules par défaut d’autres plus adéquates peut-être, mais l’expérience du temps ouverte par le régime d’historicité moderne, et incarnée par deux générations littéraires, a tout de même laissé ses traces en lui[37]. Si la figure du vieillard n’est endossée qu’au milieu des années 1840, on voit que la posture temporelle de l’après advient au moment où Flaubert découvre un certain romantisme et s’approprie son cadre discursif, autour des années 1837-1838. Dans les lettres de jeunesse à Ernest Chevalier et à Alfred Le Poittevin, la vieillesse apparaît inextricablement liée à la formulation d’une vocation, et il est sans cesse question de prendre un état. Ainsi, l’entrée dans le vieil âge, pour Flaubert, est aussi une entrée dans l’écriture, et il n’est pas fortuit que les figurations de soi en vieillard atteignent leur forme la plus développée au moment où commence la rédaction de Madame Bovary. La correspondance est, après tout, le premier lieu de la figuration de sa personnalité publique, et on peut souligner que cette « retraite » anticipée permet à Flaubert d’esquiver l’impératif de gagner sa vie par l’écriture, d’une manière tout à fait continue avec la posture d’écrivain qu’on lui connaît.

 

Il resterait à rappeler le moment où Emma remarque quelques cheveux gris sur ses tempes, et commence à se dire trop vieille pour aimer Léon ; ou encore les moqueries du médecin de Chavignolles, avertissant Bouvard et Pécuchet qu’ils sont trop âgés pour entreprendre des études – vieillesse que les deux compères finissent par ressentir amèrement au moment de leurs déconvenues en amour et en gymnastique. Mais on pourrait encore soupçonner Flaubert de se moquer de ses personnages. Il faudrait, surtout, réfléchir au fait que ceux-ci entament leur existence romanesque par un événement – le mariage, la retraite – qui devrait marquer une fin. Si le romancier refuse de conclure, c’est peut-être que la conclusion a déjà eu lieu, bien avant la dernière page.

 

Bibliographie

 

Flaubert, Gustave. Correspondance, t. I-IV, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-1998.

—. Novembre, dans Œuvres de jeunesse, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 759-831.

 

Balzac, Honoré de. « Préface de la première édition [1831] », La Peau de chagrin, dans La Comédie humaine, t. X, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1979.

—. Splendeurs et misères des courtisanes, dans La Comédie humaine, t. VI, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1977.

Barbéris, Pierre. Balzac et le mal du siècle. Contribution à une physiologie du monde moderne, t. I, Paris, Gallimard, 1970.

Bishop, Lloyd. The Romantic Hero and his Heirs in French Literature, New York, Peter Lang, 1984.

Byron, Lord George Gordon. Epistle to Augusta, dans The Complete Works, vol. IV, Newcastle-upon-Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2009, p. 38-43.

Chateaubriand, François-René de. Essai sur les révolutions. Le Génie du christianisme, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1978.

De Biasi, Pierre-Marc. Gustave Flaubert. Une manière spéciale de vivre, Paris, Grasset & Fasquelle, coll. « Le Livre de Poche. Références littérature », 2009.

Gautier, Théophile. « Albertus, poëme [1832] », dans Œuvres poétiques complètes, Paris, Bartillat, 2004, p. 9-58.

Gracq, Julien. En lisant en écrivant, dans Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995.

Hartog, François. Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 2003.

Koselleck, Reinhart. « “Champ d’expérience” et “horizon d’attente” : deux catégories historiques », dans Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.

Musset, Alfred de. La Confession d’un enfant du siècle, Paris, GF Flammarion, 2010.

Poulet, George. « Flaubert », dans Études sur le temps humain I, Paris, Plon, 1950.

Sartre, Jean-Paul. L’Idiot de la famille, t. I-II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1971.

Séginger, Gisèle. « Aspiration et malaise romantiques dans la Correspondance du jeune Flaubert », dans Simone Bernard-Griffiths et Christian Croisille (dir.), Difficulté d’être et mal du siècle dans les Correspondances et Journaux intimes de la première moitié du XIXe siècle, Cahiers d’études sur les correspondances du XIXe siècle, Clermont-Ferrand, Nizet, 1998, n° 8, p. 243-259.

Thompson, E.P. « Time and Work-Discipline », dans Customs in Common, Londres, Merlin, 1991.

 

 

NOTES

[1] François-René de Chateaubriand, « Du vague des passions », dans Essai sur les révolutions. Le Génie du christianisme, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1978, p. 714.
[2] Honoré de Balzac, « Préface de la première édition [1831] », La Peau de chagrin, dans La Comédie humaine, t. X, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1979, p. 55.
[3] Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, Paris, GF Flammarion, 2010, p. 99. Notons que le nom de Dagenais contient, ironiquement, l’épithète « jeune ».
[4] Voir Pierre Barbéris, « Définitions et perspectives », dans Balzac et le mal du siècle. Contribution à une physiologie du monde moderne, t. I, Paris, Gallimard, 1970, p. 29-139.
[5] Gustave Flaubert, Correspondance, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p. 420.
[6] Ibid., p. 446 (7 mars 1847).
[7] Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, p. 99.
[8] Lord Byron, Epistle to Augusta, dans The Complete Works, vol. IV, Newcastle-upon-Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2009, p. 42.
[9] J’emprunte l’expression à François Hartog, dans Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 2003.
[10] Voir E.P. Thompson, « Time and Work-Discipline », dans Customs in Common, Londres, Merlin, 1991, p. 358-359.
[11] Voir Reinhart Koselleck, « “Champ d’expérience” et “horizon d’attente” : deux catégories historiques », dans Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.
[12] Voir Lloyd Bishop, The Romantic Hero and his Heirs in French Literature, New York, Peter Lang, 1984, p. 13-15.
[13] Gustave Flaubert, Correspondance, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, p. 697-698. Le romancier souligne lui-même son emprunt à la mesure du temps balzacienne, en rappelant : « les éclairs de malheurs innombrables, les nécessités de positions terribles avaient bronzé la tête de Contenson ». Voir Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, dans La Comédie humaine, t. VI, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1977, p. 522.
[14] L’exemple le plus notoire est évidemment celui de Jean-Paul Sartre dans L’Idiot de la famille, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1971. Pierre-Marc de Biasi en fait aussi « la plus grande fracture de la vie de Flaubert », dans Gustave Flaubert. Une manière spéciale de vivre, Paris, Grasset & Fasquelle, coll. « Le Livre de Poche. Références littérature », 2009, p. 83.
[15] Gustave Flaubert, Correspondance, t. I, p. 410.
[16] Ibid., p. 49 (23 juillet 1839).
[17] Ibid., p. 420.
[18] Ibid., p. 322.
[19] Id., Novembre, dans Œuvres de jeunesse, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 782.
[20] Id., Correspondance, t. II, p. 41-42.
[21] George Poulet, « Flaubert », dans Études sur le temps humain I, Paris, Plon, 1950, p. 321.
[22] Théophile Gautier, « Albertus, poëme [1832] », strophe LXXI, dans Œuvres poétiques complètes, Paris, Bartillat, 2004, p. 37.
[23] Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, p. 121.
[24] Ibid., p. 336.
[25] Voir la lettre à Marie Sophie Leroyer de Chantepie du 4 novembre 1857, dans Gustave Flaubert, Correspondance, t. II, p. 774, et celle à Élisa Schlésinger du 16 janvier 1859, dans id., Correspondance, t. III, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 6.
[26] Ibid., p. 517.
[27] Id., Correspondance, t. II, p. 32 (la lettre célèbre où s’expose l’idée du « livre sur rien »).
[28] Ibid., p. 701. Le passé le « mange » aussi dans une lettre à Louis Bouilhet du 24 août 1853 (Correspondance, t. II, p. 413), et le « dévore » encore dans une lettre à Edma Roger des Genettes du 3 octobre 1875 (Correspondance, t. IV, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 969).
[29] Voir infra, note 25.
[30] Id., Correspondance, t. III, p. 536.
[31] Id., Novembre, p. 760.
[32] Id., Correspondance, t. III, p. 65.
[33] Id., Correspondance, t. IV, p. 944. Flaubert signe, comme il le fait souvent à cette époque, « Votre vieux ».
[34] Voir Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1971, p. 35, p. 274, passim.
[35] Julien Gracq, En lisant en écrivant, dans Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 568.
[36] Gustave Flaubert, Correspondance, t. IV, p. 946-947.
[37] En ce sens, le devenir écrivain de Flaubert ne se fait pas simplement par un rejet du romantisme. C’est l’hypothèse de Gisèle Séginger, dans son étude la correspondance : « Aspiration et malaise romantiques dans la Correspondance du jeune Flaubert », dans Simone Bernard-Griffiths et Christian Croisille (dir.), Difficulté d’être et mal du siècle dans les Correspondances et Journaux intimes de la première moitié du XIXe siècle, Cahiers d’études sur les correspondances du XIXe siècle, Clermont-Ferrand, Nizet, 1998, n° 8, p. 243-259.


Mentions légales