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La programmation d’Emma

Zaven Paré, 2016

 

J’ai fait les diagrammes commentés ci-dessous au début de l’année 2016, alors que j’étais chercheur dans un laboratoire d’architecture de programmation de systèmes informatiques.

Considérant des inputs et des outputs, les interactions causales vont d’états mentaux à des catégories d’actions et de comportements. Caractéristique centrale de la conscience, la problématique de l’intentionnalité concerne les capacités de représentation des machines, leurs modèles, leur perception, la causalité, et le sens donné à leurs capacités d’action. Par analogie, le modèle abstrait de calculabilité de ces inputs et de ses outputs peut-il s’étudier à partir d’un personnage de roman ? Qu’est-ce qui est programmé ou programmable ?

Habituellement, en tant qu’extension de capacités biologiques, il est possible d’étudier l’intentionnalité à partir de diverses formes d’expérimentation. Mais en tant que dispositif obéissant à certains modèles comportementaux, Madame Bovary semble aussi pouvoir se préter à une étude d’interactions causales selon divers degrés d’intentionnalité suggérés par Flaubert.

Les capacités de croyance ou de désir d’Emma Bovary dépendent directement de la mise en rapport de ses états mentaux avec ses lectures et avec le monde. Ainsi, de ses capacités de représentation à ses conditions de satisfaction, et de celles-ci à une simulation de son intentionnalité, Emma agit selon un mode psychologique unique.

L’ensemble des diagrammes qui suivent tente d’illustrer et d’expliquer la mise en processus du projet Bovary pour créer l’effet personnage en simulant notamment l’éveil de sa conscience au travers de ses intentions. Par exemple, les états affectifs d’Emma répondent à des désirs mis en rapport avec l’illusion des sens décrits dans ses lectures :

Lors du procès, selon Senard, le corps délictueux est notamment associé à la lecture, mais la perception d’Emma passe aussi par différents autres prismes :

 

 

Contrairement à l'image visuelle qui est globale, les descriptions faites de mots et de phrases et donc renforcées linéairement résultent d’une représentation linéaire par l’écriture, puis par la lecture. Si la perception visuelle d’une image est renforcée par la répétition dans les présents successifs et des liaisons simultanées de l'ensemble des éléments qui la constitue, c'est la simultanéité des présents et des liaisons entre tous les éléments de l'image qui constitue un ensemble cohérent. Un mot, encore moins une phrase, n’existe pas dans le présent absolu, mais uniquement dans le présent mental du lecteur, et chacun de ces éléments qui les constituent est associé au précédent. Il s’agit d’une liaison qui s’établit en continuité. Ainsi la liaison des éléments, des mots et des phrases qui nous semble instantanée est non seulement successive mais peut-être orientée. Par ailleurs, elles peuvent former des actions et être mémorisées, permettant alors de donner une idée de durée, et ainsi représenter l’espace contenu dans une image. L’évocation des images est clairement mise en écho et se confond avec les descriptions des lectures, qui créent à leur tour des images mentales, tout aussi prégnantes que des images dessinées ou peintes. D’une certaine manière, on est tenté de dire que le langage pourrait en partie « contredire » l’image ; or Flaubert, au-delà de la linéarité de la succession des mots et des phrases, tente et réussit à donner cette impression d’images. Les images mentales d’Emma se fixent ainsi selon différents répertoires littéraires, imaginaires, légendaires, historique et exotiques. Quant aux causes de ses plaisirs ou de ses déplaisirs, elles apparaissent selon des états psychologiques : selon son espérance, sa fierté (désir de faire savoir), sa honte (désir de dissimuler sa fierté) et durant ses moments de panique. Mais, la conjonction du plaisir avec l’espoir, la fierté, la honte ou la panique repose encore sur la prévalence de ses lectures voire l’ascendance de la morale sur ses actes. À la tristesse de la vie monotone d’Emma succède l’envie, la honte et l’indignation : la honte de son désir, désirer avoir honte et avoir honte du désir d’avoir honte:

 

 

Les fonctionnements d’Emma reposent aussi sur des rapports d’ambivalence, par exemple factuels :

— argent / amour

— sacrifice / récompense

— beauté / esprit

— avec absolution / sans absolution

 

ou bien formels :

— anecdotique / exemplaire

— contingence / signification

— signe / symbole

— temps / histoire

— espace / scène

— fragmentation / totalité

Il est par ailleurs possible de tenir compte de divers paramètres concernant la référence au milieu (la Normandie). Du milieu défini comme ensemble fermé et fini, Homais tire une loi décrite comme une sorte d’agencement thermique clos sur lui-même, auto-indexé, auto-référé comme un système autogène et cyclique, une théorie néo-hippocratique capable de mettre en relation le climat et les mœurs des habitants :

— milieu > système fermé (système de conservation) < système ouvert (émotions-sentiments)

— climat tempéré : auto-indexé & auto-référé = système autogène & cyclique = équilibre

Chaud, froid, en équilibre ou en panne, le système de conservation se fait au détriment des émotions et des sentiments[1]. Pour compléter ces remarques, il est aussi possible de tenir compte d’autres paramètres faisant référence au corps d’Emma :

— homéostasie +  redondance = équilibre constant

— moteur (variateur) + condensateur → chaleur x DdP[2] (énergie mécanique) / milieu = équilibre critique

L’énergie mécanique d’Emma est transformée en chaleur, suivie d’une sorte de rééquilibrage thermique par rapport à son milieu adiabatique. La première loi de la thermodynamique tient compte de la quantité d’énergie qui est l’agent moteur. La seconde en revanche tient compte du réchauffement et du refroidissement de différents corps par les conditions dans lesquelles la chaleur est transmise. Bien que l’énergie soit toujours présente chez Emma, elle y est parfois plus ou moins concentrée, disponible et utilisable. Le principe d’évolution de la seconde loi suppose que toute transformation réelle s’effectue avec une variation d’état, appelée aussi création d’entropie[3]. La dégradation de l’énergie utilisable d’Emma équivaut à une irréversibilité locale due à des phénomènes de contacts, de frottements et de diffusions qui ne sont jamais tout à fait des pertes d’énergie au sens propre : le rapport de cause à effet entre le désordre et l’usure.

Avec Madame Bovary, Flaubert atteint alors ce qu’on pourrait appeler un moteur parfait mais modéré, dont le cycle de fonctionnement constant en fait une machine presque idéale. Emma peut échanger de la chaleur alternativement avec un autre corps plus ou moins chaud et un milieu tiède ou froid. Tantôt chaud, le corps d’Emma représente l’équivalent du foyer d’un moteur, et tantôt froid, l’équivalent du condensateur qui transfigure la matière ; un cycle idéal est celui soumis à la condition qu’il n’y ait pas de flux de chaleur inutile, sous peine de tomber malade : entropie +  redondance = évolution (DdP).

 

 

Consécutivement à l’observation de certaines sensations d’Emma dont les oscillations se modifient dans un sens prédictible, et après avoir précisé comment certains types d’émotions peuvent déterminer les actions et les phénomènes cognitifs de ce personnage, ces éléments centraux de sa personnalité comme l’ensemble de ses dispositions à vouloir et à croire, permettent de mieux envisager le projet de l’ébauche de sa conscience de soi. Ainsi, les éléments centraux de la personnalité d’Emma, ses émotions, ses motivations, ses intentions ou ses désirs varient selon ses dispositions à agir, à vouloir et à croire.

Fondées aussi sur l’idée de combler un certain manque sur le plan cognitif, les boucles de rétroaction induisent différents phénomènes perceptifs, des illusions au renfort de l’illusion, et de l’illusion à la désillusion. Le bovarysme serait alors la résultante d’un problème de feedback, un sentiment né d’émotions qui ne peuvent être circonscrites à la seule expérience du monde (croire / vouloir).

Le désordre émotionnel d’Emma pourrait facilement être considéré sous l’angle d’une pathologie spécifique, comme une altération de son champ perceptif. Lorsque la perception n’est pas suffisante sur le plan cognitif, le jeu de miroir de l’illusion ne fonctionne pas et la désillusion apparaît. Ainsi, le manque ou la perte de paramètres davantage en prise avec le réel (neurophysiologiques et moteurs) ou permettant d’en vérifier l’expérience (moniteurs et motivateurs) renforcent encore le bovarysme. En s’autorisant une autre analogie, on pourrait dire que le bovarysme est un sentiment qui semble produit par une différence de représentation entre la mémoire associée aux systèmes de contrôle et l’activité des systèmes opérationnels.

 

 

Dans un premier temps, le souvenir de certains sentiments évoqués dans les livres optimise l’évolution d’Emma, puis l’altère, lui nuit et la fait désespérer. Les lectures et les désirs sont les deux catégories fondamentales pour expliquer l’écart entre sa satisfaction et son insatisfaction. D’une part, l’amour comme la haine deviennent illusoires, puisqu’ils s’ajustent sur le terreau cognitif de son passé. D’autre part, il ne reste que les désirs responsables de ses pulsions inscrites dans le présent et déterminantes pour l’aider à se projeter dans le futur. Le désir est bien une attitude propositionnelle d’Emma, révélatrice d’un comportement intentionnel.

D’une part, le passé d’Emma est chargé de regrets, et d’autre part, son avenir remplit de l’incertitude de la satisfaction de ses désirs. C’est à partir de cette conscience même de soi qu’elle a la possibilité d’anticiper ou non. Avec les répétitives déceptions causées par Charles et Rodolphe, les lectures lui servent non seulement de jauge, mais elles lui permettent aussi de prendre en compte l’avenir. Avec Léon, Emma donnera l’impression d’anticiper davantage, tout en simulant davantage.

L’insatisfaction semble finalement la condition d’une conscience de ce personnage de roman, pour se construire par deçà et par-delà ses lectures. Des lectures de Flaubert à celles d’Emma, des manuscrits au procès, les avant-textes et les pré-textes, les inter-textes et les images forment un dispositif qui donne finalement à Emma la possibilité de se représenter dans un futur antérieur. Ce futur antérieur peut exprimer un fait considéré comme accompli dans le futur de manière certaine ou être utilisé rétrospectivement à propos de faits qui se sont déjà déroulés.

 

 

C’est finalement le désir subordonné au contenu des lectures d’Emma qui compte. Appétits, ardeurs, amours, goûts et dégoûts et concupiscence ne seraient que le résultat de la perpétuelle inconstance des sens. « Inconstantia, concupiscentia. Voilà ce que c’est que la vie des sens. »[4]

Mais pourquoi l’amour qu’elle éprouve devient-il si rapidement une forme affaiblie de ses désirs, comme une intention dont la causalité intentionnelle aurait été effacée par la mémoire d’amours imaginaires, ceux croisés dans les livres ?

 

 

Dès les Bertaux, nourrie d’une expectative qui continue à Tostes et à Yonville, Emma semble attendre quelque chose qui finalement n’aura pas lieu. Cette espérance semble s’installer comme un état intentionnel du personnage, puisque c’est un maintien dans un état d’expectative. Peu à peu, cette attente lui fait perdre tout discernement entre les relations de causalité. Son sentiment de déception se brouille, désirs et espoirs s’éloignent.

Ainsi, selon Flaubert, la différence entre « vouloir » et « aimer » est aussi importante que celle qui oppose la réalité aux lectures d’Emma. Enfin, l’envie expresse de croire à ses désirs expose son corps à des risques de combustion par échauffement ou, au contraire, d’évanouissement par perte de contrôle.

Par la double importance de la passion et du désenchantement dans un univers désespérément ennuyeux, de ses méreprésentations au travers de ses lectures jusqu’au bovarysme, la posture de distanciation du vécu d’Emma permet finalement l’individuation de son personnage par la prédominance du Moi grâce au sentiment d’insatisfaction. Dans ce vaste projet d’ébauche d’une conscience de soi, c’est-à-dire d’individuation du personnage littéraire, la primauté d’un Moi et de la conscience autobiographique n’existent finalement que par la confrontation d’Emma à l’univers social. Au jugement de la société succède la peur puis la crainte. Hypersensible aux variations et aux ajustements des émotions qui construisent et déterminent ses motivations (appétits, ardeurs, amours, goûts, dégoûts et concupiscence), Emma tente en vain de contenir certaines de ces émotions puisqu’elle finira par se suicider.

 

 

NOTES

[1] Zaven Paré, « Emma et la thermodynamique », paru dans Alliage, n° 68, mai 2011, Emma et la thermodynamique, mis en ligne le 17 juillet 2012, URL :
http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=3279
Et  Centre Flaubert, CÉRÉdl, URL : http://flaubert.univ-rouen.fr/article.php?id=8
[2] Différence de potentiel.
[3] Plus techniquement, on pourrait calculer les différents degrés d'entropie à partir de la quantité totale de chaleur ajoutée, divisée par la température.
[4] Extrait de « L’Illusion des sens » de Bossuet, cité par Jules Senard lors du procès.


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