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Flaubert philologue

 

Alain Corbellari
Universités de Lausanne et de Neuchâtel
Résumé
La « méthode » dont Flaubert se réclame sans cesse porte un nom au XIXe siècle : c’est (davantage encore que la « méthode historique ») la philologie, dont les principes, en France, sont posés à la même époque par Ernest Renan, dont Flaubert est l’ami. On rééxamine donc ici d’une part le goût de Flaubert pour l’enquête historique et archéologique, d’autre part ses revendications de méthode et les conséquences de celle-ci dans l’élaboration de son esthétique littéraire.

Alain Corbellari, professeur de littérature française médiévale aux universités de Lausanne et de Neuchâtel, est spécialiste de la réception de la culture médiévale dans la Modernité et de l’histoire des études médiévales. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et en particulier de Joseph Bédier écrivain et philologue (Genève, Droz, 1997) et du recueil d’articles Le Philologue et son double. Études de réception médiévale (Paris, Classiques Garnier, 2014).

 

Homme de passions s’il en fut, Flaubert eut à coup sûr celle de l’exactitude et de la précision. D’où lui vient une telle propension est une question que l’on peut cependant agiter longtemps, car on ne trouve guère dans sa formation et ses études (dans une école plus préoccupée de rhétorique que de recherche historique) les maîtres ou les enseignements qui eussent pu éveiller en lui un goût des choses précises et de la méticulosité de la recherche, encore moins de l’érudition. Et l’on ne peut pas davantage prêter à la mode romantique du Moyen Âge, ni même aux romans de Walter Scott, qui fascinèrent tant le jeune Gustave, une tendance fort marquée à mettre en avant le sérieux du travail érudit. Force est donc d’admettre que la passion du détail, le goût de la vérification, le courage de réunir la folle documentation accumulée pour Salammbô ou La Tentation de saint Antoine[1], Flaubert ne semble bien les devoir qu’à lui-même. Se fiera-t-on à sa nièce Caroline qui affirme que « de son père, il avait reçu sa tendance à l’expérimentalisme »[2] ? On sait à quelles idées reçues (« manier la plume comme un scalpel », etc.) a mené, dès la parution de Madame Bovary, cette piste biographique, que nous tâcherons de ne pas suivre à notre tour, tout comme nous éviterons de recourir à une psychanalyse existentielle d’obédience sartrienne.

« Idiot de la famille » ou pas, une chose est certaine : la matière pour laquelle Flaubert s’est très tôt le plus passionné est l’histoire. Un aveu, dans une lettre à Louise Colet de 1853, qui comprend peut-être une part de rodomontade (surtout quand on sait les relations que la maîtresse de Flaubert avait entretenues avec Villemain), mais n’en est pas moins significatif, semble en tout cas bien indiquer que Flaubert n’a jamais attendu, pour s’instruire, que l’enseignement officiel lui apporte son savoir pré-mâché :

À la fin de ma 3e, à 15 ans, j’ai lu son [= de Villemain] cours de littérature du m[oyen] âge. J’étais à cet âge en état de l’écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l’Europe[3], qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain a puisé. ‒ Les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins qu’on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n’y a du reste que dans notre siècle où l’on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des œuvres nulles ou absentes[4].

Plus que la bêtise, c’est l’imposture que Flaubert stigmatise ici. Le XIXe siècle, qui est pour nous le siècle de l’érudition, apparaît au jeune Flaubert bien au-dessous de l’âge précédent pour la probité scientifique, mais il ne faut peut-être accorder plus d’importance qu’elle n’en a à cette laudatio temporis acti. On sait que ces mêmes années 1850 correspondent sans doute, par ailleurs, à la période du plus grand optimisme de Flaubert, qui dit volontiers (ainsi à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie[5]) sa foi en une amélioration morale de l’humanité, qui va de pair avec l’espoir que la science puisse y contribuer.

Le témoignage de Maxime Du Camp est également, en l’occurrence, fort précieux, et corrobore plus précisément l’idée d’une authentique passion philologique de jeunesse chez Flaubert :

Ce travail était singulier ; c’est moi qui en avais eu l’idée, que Flaubert avait épousée avec ardeur. En 1843, il n’était point question de langue aryenne, et les savants n’avaient pas encore glané les racines des langues primitives. Sans s’attacher au latin comme à une langue proprement étymologique, on y voyait une sorte de langue mère dont l’influence considérable était encore perceptible en Europe. Sous le titre prétentieux de : les Transmigrations du latin, nous voulions faire un dictionnaire qui eût indiqué les modifications que les vocables d’origine latine ont subies dans les différents pays où ils ont été adoptés. […] ce travail eût exigé la connaissance de toute les langues européennes ; cela ne nous arrêtait guère. N’avions-nous pas dix ans devant nous, et dix ans, à cet âge, n’est-ce point l’éternité ! Depuis, nous avons reconnu qu’il faut bien du temps pour apprendre quelque chose et peu produire[6].

L’idée venait-elle réellement de Du Camp, comme celui-ci s’en vante ? Au vu de la citation que nous produirons plus loin à propos de l’affaire Froehner, où Du Camp dénie à un écrivain le droit de s’occuper d’autre chose que de littérature, on se permettra d’en douter, et ce d’autant plus que l’information du mémorialiste semble bien fragile : en 1843, il était bel et bien question depuis longtemps de langue aryenne, et Du Camp fait surtout montre, dans cette phrase, de l’ignorance qui est restée la sienne dans son âge mûr. De surcroît, on peut se demander si ce portrait (involontaire ?) de Flaubert et Du Camp en Bouvard et Pécuchet précoces et repentis est vraiment à l’honneur de nos deux amis. Revenons donc à Flaubert.

Une phase célébrissime, mais généralement citée hors contexte, est particulièrement révélatrice du fait que Flaubert semble avoir possédé nativement une tournure d’esprit qui allait être celle de la plupart des savants français à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. En effet, lorsqu’il écrit à Alfred Le Poitevin, en 1845, que « pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps »[7], Flaubert ne songe guère à l’assomption de l’insignifiant dans une quête de la pure littérature. D’ailleurs cette association mallarméenne qui vient (trop) facilement à l’esprit quand on lit la revendication du « livre sur rien »[8], lancée par Flaubert au moment de l’écriture de Madame Bovary mérite peut-être d’être ici questionnée.

De fait, l’événement qui suscite sa réflexion sur l’« intéressant » est loin d’être complètement banal : il s’agit au contraire d’un accident spectaculaire survenu il y a peu dans sa région. Et la suite de la phrase (« À force de vouloir tout comprendre, tout me fait rêver ») montre bien que, loin de restreindre le regard de Flaubert, l’« intéressant » lui ouvre plutôt des horizons inattendus, manifestant une sorte d’extase du savoir. Plus qu’extraire quelque chose de rien, « regarder longtemps », c’est donc plutôt refuser de trier et de classer a priori les objets et événements du monde, c’est tout placer à la même distance afin que les détails, les faits secondaires, ou simplement l’ensemble des choses à disposition puissent bénéficier du même regard équanime. En d’autres termes, c’est refuser à sa seule subjectivité le droit d’organiser le monde pour être sûr de ne rien manquer de la diversité des choses. Mais celles-ci n’en deviennent pas pour autant, magiquement, « passionnantes » ou « fascinantes » ; et c’est pour cela que Flaubert utilise, conjointement avec le mot « rêver », le terme dépassionné d’« intéressant ». La même ambivalence se retrouve dans une remarque qui a l’air d’une boutade, mais qui est au fond très sérieuse, faite treize ans plus tard à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie :

Tout amuse quand on y met de la persévérance : l’homme qui apprendrait par cœur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir[9].

L’important reste que le critique, comme l’écrivain, doit se défaire de toute idée préconçue et se forcer à n’accepter aucune compromission de son regard avec ses préjugés, comme il le dira clairement à Louise Colet :

Il faut faire de la critique comme on fait de l’histoire naturelle, avec absence d’idée morale. […] L’esthétique attend son Geoffroy-Saint-Hilaire, ce grand homme qui a montré la légitimité des monstres[10].

Et à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie :

L’Art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ![11]

Est-ce à dire que seule l’objectivité scientifique compte pour Flaubert ? Pas tout à fait, car il reste, on l’a vu, le « rêve » et l’« amusement », valeurs éminemment esthétiques qui réservent en fait la part de l’Art proprement dit et expliquent la polémique (courtoise) que Flaubert mènera dans les années 1860 contre Taine. Tout en estimant sa Philosophie de l’art « élevé[e] et solide », il en « blâme le point de départ »[12], à savoir la mise de côté de « l’Art en soi, qui est, cependant »[13]. Découvrant le petit roman autobiographique Thomas Graindorge que Taine publie en marge de ses grands essais, Flaubert y trouve l’occasion de se rassurer sur l’esprit de l’historien :

Un mot de vous m’avait autrefois révolté : à savoir qu’une œuvre n’avait d’importance que comme document historique. Il me semble qu’ici au contraire vous faites grand cas de l’art en soi[14].

En fait, ce que Flaubert blâme chez Taine, c’est le dogmatisme : l’oubli de l’art lui semble un parti pris parfaitement arbitraire, et étranger à l’exigence de méthode qui plus que tout (ou presque !) lui tient à cœur. Cette distinction de la « méthode » et du « système » est centrale dans l’appréhension flaubertienne du monde ; elle explique en particulier des déclarations apparemment paradoxales comme ce cri du cœur lassé à George Sand :

J’exècre ce qu’on est convenu d’appeler le réalisme, bien qu’on m’en fasse un des pontifes[15].

Ce que Flaubert rejette, en effet, c’est le dogme du réalisme et non l’exigence méthodique de l’observation précise, tout aussi impérieuse quand il s’agit de rendre visible la Carthage d’Hamilcar que la Normandie d’Homais. Comme il l’écrira à Huysmans :

Ni les giroflées, ni les roses, ne sont intéressantes pour elles-mêmes, il n’y a d’intéressant que la manière de les peindre. Le Gange n’est pas plus poétique que la Bièvre, mais la Bièvre ne l’est pas plus que le Gange[16].

Observation qui est sans doute, soit dit en passant, à l’origine de l’écriture par Huysmans, de son texte de 1890, sur… La Bièvre !

Il n’est toutefois pas impossible que dans certains cas, le mot « intéressant » s’accompagne chez Flaubert d’une connotation ironique comme dans la lettre qu’il envoie à Du Camp, en réponse à l’envoi par ce dernier du deuxième volume de ses Convulsions de Paris, Épisodes de la Commune :

Je ne sais pas si jamais j’ai lu quelque chose de plus intéressant. ‒ C’est très bien fait. ‒ Je ne m’arrêtais que pour me livrer de temps à autre à des « réflexions philosophiques », comme dirait Fellacher[17].

« Intéressant » (que Flaubert souligne lui-même) semble déjà avoir ici le sens qu’il a acquis dans le jargon universitaire moderne lorsqu’il s’agit de noyer le poisson de l’ennuyeux en se réfugiant derrière l’intérêt de la science. Mais de fait, c’est bien la crédibilité de la science qui est jeu, puisque Flaubert reproche à Du Camp, dans la suite de sa lettre, d’avoir précisément manqué de l’impassibilité scientifique que se doit d’observer le savant digne de ce nom :

Cédant à une « légitime indignation »[18], tu qualifies ces messieurs d’assassins, de monstres, etc. ‒ À quoi bon ? puisque tu montres qu’ils l’ont été.
L’effet eût été plus écrasant sans réflexion aucune.

Or cette impassibilité à laquelle Flaubert reproche à Du Camp d’avoir manqué, c’est exactement celle qu’il réclame du romancier. Nous n’insisterons pas ici sur des éléments bien connus de la poétique flaubertienne, sinon pour remarquer qu’il s’agit bien là d’une attitude éthique et qu’il est tout aussi, sinon plus, légitime de la qualifier de scientifique que de littéraire.

Ce qui est frappant, par ailleurs, est que Flaubert se sent de plain-pied avec les savants et les critiques : prenant de haut Villemain, comme on l’a vu, ne s’en laissant pas conter par Taine, il administrera même au philologue allemand Froehner, au moment de Salammbô, une mémorable correction dont la réputation scientifique de son contradicteur ne se relèvera pas[19]. Il est, de fait, inutile de commenter en détail la longue réfutation par Flaubert des arguments par lesquels Froehner croyait prouver que Salammbô était mal documenté : quiconque est habitué des polémiques scientifiques ne relèvera aucune différence notable (même dans l’humour et l’ironie, armes qui restent toujours prisées par nombre de philologues d’aujourd’hui) entre le ton de Flaubert et celui des comptes rendus des meilleures revues scientifiques de son temps, comme la Romania ou la Revue critique[20]. Ce qui reste toutefois sans exemple c’est qu’un homme sans diplômes ait réussi à damer le pion sur son propre terrain à un représentant de la science philologique allemande à son apogée ! Contrairement à ce qu’insinuait Du Camp, dont il faut sans doute ‒ une fois n’est pas coutume… ‒ soupçonner ici la jalousie (« les romanciers font des romans, les historiens font de l’histoire, les critiques font de la critique et la Terre tourne »)[21], Flaubert a su démontrer plus que brillamment qu’il n’était pas homme à se contenter de son étiquette d’écrivain. Un tel exploit suffirait à justifier notre titre de « Flaubert philologue », et, de fait, si Flaubert a pu parvenir, sans passer par l’université, à une telle maîtrise du débat scientifique c’est moins parce qu’il en a imité le jargon que parce qu’il l’a devancé. Le fameux chapitre de Par les champs et par les grèves où Flaubert ridiculise les théories proposées jusqu’à lui sur l’origine des alignements de Carnac constitue un autre exemple de parfaite maîtrise des arguments du débat scientifique, même si la démonstration est essentiellement négative[22]. Là, Flaubert avait certes la partie plus facile, car, de son temps, aucun archéologue sérieux ne s’était vraiment encore penché sur ce problème archéologique, et ceux qui s’y sont risqués après lui n’ont d’ailleurs guère de beaucoup fait avancer l’élucidation de l’énigme[23]. Que Flaubert ne propose pas de solution (à part l’inénarrable clausule « ce sont de grosses pierres » !) n’entache en rien le sérieux de sa démonstration et anticipe même sur des postulats méthodologiques que la philologie ne fera véritablement siens qu’à la fin du XIXe siècle, à savoir la mise en cause de la pertinence de cette obsessionnelle recherche de l’origine qui avait dominé le champ historico-philologique pendant un siècle. Durkheim postulant que l’origine n’existait pas[24], Bédier affirmant, dans sa thèse sur Les Fabliaux, qu’« il flotte, épars dans l’air, le pollen des contes »[25], pour ne pas parler de Saussure qui, issu de l’école comparatiste, lui portera le coup de grâce en fondant le structuralisme, font, à leur manière écho à la méfiance de Flaubert envers ceux qui lâchent la proie de l’œuvre pour l’ombre de ses antécédents.

 

Il est temps d’évoquer celui que l’on peut considérer comme le contemporain capital de Flaubert dans la problématique philologique. Dans les mêmes années que Flaubert écrivait la fameuse lettre à Alfred Le Poitevin, plus exactement en 1847, un jeune séminariste défroqué prenait des notes qu’il ne publiera que près d’un demi-siècle plus tard sous le titre de L’Avenir de la Science, et qui seront alors reçues comme la bible de toute une nouvelle génération de chercheurs en « sciences humaines », appellation d’ailleurs directement issue de l’expression « sciences de l’humanité » utilisée pour la première par le jeune ex-séminariste en question, dans lequel on aura reconnu Ernest Renan[26]. Contemporain presque exact de Flaubert[27], Renan ne connaissait certes pas encore, en 1847, l’auteur de La Tentation de saint Antoine, dont il allait plus tard devenir l’ami[28], mais il était, comme lui, particulièrement sensible à un esprit venu d’Allemagne[29] et qui n’allait s’imposer définitivement dans l’université française qu’une bonne génération plus tard. Cet esprit, Renan le définissait d’un mot que l’on ne trouve certes jamais explicitement sous la plume de Flaubert, mais qui ne m’en semble pas moins le plus adéquat ‒ j’y ai déjà eu recours ‒ pour qualifier sa propre exigence :

L’esprit moderne, c’est à dire le rationalisme, la critique, le libéralisme, a été fondé le même jour que la philologie. Les fondateurs de l’esprit moderne sont des philologues. La philologie constitue aussi une des supériorités que les modernes peuvent à bon droit revendiquer sur les anciens [30].

Contre-épreuve : trouve-t-on en retour le terme « intéressant » chez Renan ? Presque, puisque l’on peut lire un peu plus loin dans L’Avenir de la Science :

Il ne faut pas dire : « Cela est absurde, cela est magnifique » ; il faut dire : « Cela est de l’esprit humain, donc cela a son prix »[31].

La part de rêve et d’amusement revendiquée par Flaubert est remplacée, chez Renan, par une forme de justice dans laquelle il est loisible de voir les prodromes de la political correctness anglo-saxonne (l’influence de Renan sur le relativisme moderne est essentielle[32]), mais la ferveur n’est pas tout à fait absente de cette vision : tout comme Flaubert avouait rêver devant « l’intéressant », Renan recherche le « prix » à attacher à toutes les manifestations de l’invention humaine.

Flaubert reconnaîtra très vite dans les ouvrages de Renan non seulement des thèmes, mais aussi un style selon son cœur, comme en témoigne éloquemment une lettre remerciant Renan de l’envoi de ses Dialogues et fragments philosophiques :

Que vous dirai-je de plus, mon cher Renan ? Je vous aime pour votre grand esprit, pour votre grand style, pour votre grand cœur. ‒ Vous m’avez honoré en citant mon nom au seuil de votre livre. ‒ Et plus que jamais je suis fier d’être votre ami[33].

Certes, Flaubert a parfois, devant des tiers, assorti de quelques bémols son admiration pour Renan ; ainsi, conseillant des lectures « édifiantes » à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, il lui fait part de ses réserves à l’égard de La Vie de Jésus :

Le livre de mon ami Renan ne m’a pas enthousiasmé comme il a fait du public. J’aime que l’on traite ces matières-là avec plus d’appareil scientifique […] Connaissez-vous la Vie de Jésus du docteur Strauss ? Voilà qui donne à penser et qui est substantiel ![34]

Pour le coup, c’est encore une fois le prétendu dilettante qui en remontre au professeur, preuve supplémentaire, s’il en était besoin, du sérieux que Flaubert porte aux choses de l’érudition. Et de fait, les mille pages de La Vie de Jésus de David Friedrich Strauss (1835), traduites de l’allemand par nul autre qu’Émile Littré de 1839 à 1853, représentent effectivement un monument de la philologie germanique à côté duquel La Vie de Jésus de Renan (1862) apparaît bien légère.

Mais, bien sûr, l’auteur de Salammbô ne s’exprime pas de manière aussi directe lorsqu’il s’adresse à Renan lui-même, lequel, de fait, se montera autrement mieux documenté dans les volumes suivants de son Histoire des origines du christianisme, qu’il ne manquera d’ailleurs jamais d’envoyer à Flaubert. Et ce dernier le remerciera en ne se faisant généralement pas faute de rappeler qu’il est lui-même quelque peu de la partie :

Que vous dirais-je ? je suis ébloui. Voilà le vrai. Vous savez qu’en ces matières je suis un peu plus qu’un amateur. J’ai donc pu apprécier tout ce qu’il y a dans votre œuvre de fin, et de puissant, vos appréciations si neuves, votre érudition si profonde[35].

De fait, s’il est un sujet sur lequel Flaubert aime à faire preuve d’une certaine vantardise, c’est, beaucoup plus que sur son génie romanesque, sur son érudition : à Maupassant qui avait écrit dans La République des Lettres que Flaubert connaissait « le Talmud comme un rabbin, les Évangiles comme un prêtre, la Bible comme un protestant, le Coran comme un derviche », Flaubert se récriera avec coquetterie : « Seulement le Talmud est de trop ; je ne suis pas si fort que ça ! »[36]. À Caroline, il écrit après une soirée passée avec des médecins :

Croirais-tu que sur trois savants qu’il y avait là, moi, homme de lettres ‒ j’étais le seul qui ait lu Hippocrate ![37]

Mais le témoignage le plus éclairant de l’acharnement érudit de Flaubert est encore le débat qu’il mène dans les derniers mois de sa vie avec divers savants de sa connaissance pour trouver une exception à une loi botanique afin de ridiculiser Bouvard et Pécuchet devant les enfants qu’ils sont censés instruire au dernier chapitre de son ultime roman. Flaubert s’avoue consterné de l’esprit obtus, voire confus des personnes à qui il s’adresse. Même Georges Pouchet, l’ami qui lui a remonté le moral en l’invitant à venir étudier avec lui les poissons et les mollusques à Concarneau en 1876, s’y perd :

Le bon Pouchet m’a écrit, hier, une lettre de 4 pages qui m’abîme les yeux, vu son infâme écriture, et qui m’embrouille la cervelle, par son défaut de méthode ![38]

Mais Flaubert finira tout de même par trouver une solution à son problème, et le récit de son triomphe est d’autant plus émouvant à lire qu’il en fait part dans sa toute dernière lettre à Caroline, moins d’une semaine avant sa propre mort :

Guy m’a envoyé mon renseignement botanique ! J’avais raison ! Enfoncé M. Baudry ! Je tiens mon renseignement du professeur de Botanique du jardin des Plantes.
Et j’avais raison parce que l’Esthétique est le Vrai. Et qu’à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La Réalité ne se plie point à l’Idéal mais le confirme[39].

On aura remarqué, dans les deux dernières citations l’usage du mot « méthode », que l’on a déjà rencontré et dont on multiplierait facilement les occurrences sous la plume de Flaubert. Mais, de fait, en quoi consiste cette méthode ? À la lumière des citations produites jusqu’ici, on peut la résumer en quatre points, qui recoupent parfaitement le credo de la philologie selon Renan et ses disciples :

1° l’exhaustivité. Flaubert se vante d’avoir lu plus de 1500 livres pour écrire Bouvard et Pécuchet. Il en conclut, d’une manière qui pourrait sembler paradoxale, que « tout cela ou rien c’est la même chose [car] cette surabondance de documents [lui] a permis de n’être pas pédant »[40]. L’érudition n’enchaîne pas, elle délivre : passé un certain seuil, elle donne au savant une impression de sécurité qui lui permet de déployer les qualités esthétiques de son écriture, quitte à conclure comme Wittgenstein que « sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence[41] ».

2° l’objectivité. Le savant ne doit avoir ni idées préconçues ni système philosophique à défendre. Pas plus que le romancier, ajoute Flaubert, que l’on a vu par ailleurs reprocher ses a priori idéologiques à un critique aussi considérable que Taine.

3° L’observation minutieuse. Le diable est dans les détails, mais Dieu aussi. D’où l’aspect par moments jubilatoire de la quête flaubertienne de « l’intéressant ». Le soin des détails prévient en particulier du risque d’anachronisme, que Flaubert dénonce avec la verve que l’on sait dans son texte sur les « grosses pierres » de Carnac. Par là il se ressource aux origines de la philologie dont l’un des premiers buts a été l’émendation des vers interpolés du texte homérique et dont l’un des premiers exploits, à l’époque moderne, a été la découverte, par Lorenzo Valla, que la soi-disant « Donation de Constantin » au pape de son temps était en réalité un faux médiéval. On se prend à rêver d’un Flaubert vivant vingt ans de plus et prenant parti lors de l’affaire Dreyfus : il apparaît peu douteux qu’il aurait été convaincu par la démonstration des chartistes prouvant que le bordereau ne pouvait pas être de Dreyfus[42].

4° La prise en compte des régularités et des lois scientifiques. C’est cette question qu’aborde dans toute sa subtilité (avec la prise en compte des exceptions et de « l’exception particulière d’une exception générale »[43]) l’épisode de la leçon de botanique ratée de Bouvard et Pécuchet. La prééminence que Flaubert accorde aux liens entre les choses sur les choses elles-mêmes lui donne même la prescience d’une « méthode » qui n’est de loin pas encore celle des philologues de son temps :

Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? Est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les « rapports », c’est à dire la façon dont nous percevons les objets[44].

On a bien lu : c’est déjà l’axiome essentiel du structuralisme que Flaubert énonce ici ! Les choses n’ont pas d’essence, seule fait sens leur position dans un système. Et seule compte, une fois encore, la rigueur de la méthode qu’on applique à leur étude.

 

Le roman flaubertien se situant toujours au-delà des réductions interprétatives que l’on pourrait en proposer, on ne se livrera pas ici à une lecture de Bouvard et Pécuchet ; le risque serait trop grand d’aplatir les remarques du narrateur sur les opinions supposées de Flaubert. Il n’empêche que le dernier roman de Flaubert consiste aussi en la dénonciation d’un défaut de « méthode » chez ses deux héros. Et s’il s’avère difficile de déduire du roman ce que Flaubert pensait exactement de la science, le témoignage de la Correspondance s’avère plus clair : manifestement, Flaubert n’a jamais sérieusement douté de la perfectibilité scientifique de l’humanité, et ce dans la mesure même où cette croyance lui permettait de mettre en doute sa perfectibilité morale.

Exemplaire est, à cet égard, son attitude envers le darwinisme. Tout d’abord méfiant (en raison de l’influence de Pouchet qui, par atavisme familial[45], y était réfractaire), il finira par y adhérer, avec d’autant plus d’enthousiasme que cette doctrine lui permettra de dénoncer l’inutile travail de chercher à améliorer humainement le sort de l’humanité. C’est encore Du Camp qui, par son travail sur la Commune, donne l’occasion à Flaubert de clarifier ses idées sur ce problème essentiel :

Les côtés dangereux de la théorie de Darwin ! Est-ce sérieux ? Et tu avoues toi-même qu’elle a agi sur les communeux un peu à leur insu.
Je crois même qu’ils l’ignoraient complètement et l’exemple en note de Lebiez ne me convainc pas de ce danger ‒ et quand même ! Fût-il réel, est-ce que la Science doit se plier à la Morale ? Nos besoins sont-ils la mesure de l’Absolu ? ‒ De deux choses l’une pourtant : ou l’Évolution ou le Miracle. Il faut choisir[46].

De toute évidence, Flaubert a fait son choix. Il écrit plus nettement encore à Edma Roger des Genettes :

La théorie de « L’évolution » nous a rendu un fier service ! Appliquée à l’histoire elle met à néant les Rêves Sociaux. ‒ Aussi remarquez qu’il n’y a plus de Socialistes. ‒ Sauf le fossile Louis Blanc ![47]

On n’épiloguera pas sur la vision flaubertienne de l’avenir du socialisme… Plus pertinente apparaît par contre l’allusion qu’il fait à Spencer, quelques mois plus tard, à la même correspondante :

Lisez-vous les œuvres d’Herbert Spencer ? Voilà un homme celui-là ! ‒ et un vrai positiviste. Chose rare en France quoi qu’on die. ‒ L’Allemagne n’a rien à comparer à ce penseur ! Du reste les Anglais me semblent énormes[48].

La référence ne manque pas d’inquiéter quelque peu : au vu de ses opinions sociales, Flaubert aurait-il acquiescé à l’eugénisme du darwinisme philosophique ? Notons cependant que l’étiquette « positiviste » semble ici prise en bonne part, ce qui était loin d’aller de soi de la part d’un Flaubert qui, dans une lettre écrite de Damas en 1850 à Louis Bouilhet, n’avait pas de sarcasmes assez fort pour accabler Auguste Comte, en qui il ne voyait (non sans une certaine injustice) que le dernier, et non le moins loufoque, des utopistes socialistes :

J’ai lu à Jérusalem un livre socialiste (Essai de philosophie positive par Aug. Comte). Il m’a été prêté par un catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je vise combien… etc. J’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. Je ne m’étais du reste pas trompé. — Il y a là-dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque. Il y a peut-être autre chose aussi. Ça se peut. L’une des premières études auxquelles je me livrerai à mon retour sera certainement celle de toutes « ces déplorables utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines »[49].

Doit-on déduire que la lettre de 1878 à Edma Roger des Genettes reflète un changement de l’opinion de Flaubert envers Comte ? Rien n’est moins sûr[50], car le positivisme de ce dernier, trop utopiste et trop systématique, n’est au fond pas celui défendu par Littré, lequel, bien que se disant comtien de stricte obédience, n’a jamais suivi la pente mystique de son maître. Or, les allusions de Flaubert à Littré sont rares, mais généralement empreintes de respect. Ainsi écrit-il en 1871 à George Sand, au moment où se constitue une nouvelle Chambre républicaine, qu’il lui « importe infiniment que beaucoup d’hommes, comme Renan et Littré, puissent vivre et soient écoutés »[51]. La mention conjointe des deux grands philologues[52] est ici très significatives. Une fois, certes, Flaubert appelle Littré « le monsieur qui prétend que nous descendons des singes »[53]. Mais cette remarque témoigne, nous l’avons vu, d’une répugnance première au darwinisme qui a finalement été surmontée. De fait, l’allusion tardive de Flaubert à Spencer et à un positivisme que nous avons toutes les raisons de croire plus philologique que philosophique au sens comtien, nous semble remettre en question l’assertion de Gisèle Séginger qui estimait que « selon la stratégie énonciative sa position à l’égard de l’histoire et du passé oscille donc du positivisme (l’histoire est une science) à [un] scepticisme relativiste » et surtout que « celui-ci devient de plus en plus marqué à partir de la période où il travaille sur L’Éducation sentimentale »[54]. On a envie de dire, au contraire, que plus Flaubert doute des capacités de l’homme à faire avancer l’Histoire (et à cet égard L’Éducation sentimentale représente sans doute moins un tournant que le dégoût né des événements de 1870 et 1871), plus il se réfugie dans les assertions de la science. L’évolutionnisme lui semblant donner au positivisme un fondement plus solide que l’esprit de système de Comte, c’est donc au darwinisme qu’il se rallie in fine, non, sans doute, sans garder un certain quant-à-soi, mais tout de même de manière assez franche.

On se permettra à cet égard un parallèle avec un auteur récent qui, outre son attachement à la littérature du XIXe siècle, a au moins deux points communs avec Flaubert : le dégoût de la bêtise de ses contemporains et l’appel à la science comme correctif de l’errance humaine ; on aura reconnu Michel Houellebecq. Mais ce dernier, au contraire de Flaubert, ne prône aucune « méthode » et ne pratique guère l’ascèse du style. Surtout, son attachement à Comte apparaît moins raisonné que celui de Flaubert à Spencer. Alors que Flaubert lie en un faisceau puissant recherche scientifique et esthétique du Vrai, Houellebecq (qui professe par ailleurs un nihilisme relationnel aux antipodes du légendaire sens flaubertien de l’amitié) paraît dissocier les deux buts. C’est aussi, sans doute, que le Vrai apparaît aujourd’hui comme une valeur obsolète. Mais chez Flaubert, elle semble déjà loin d’aller tout à fait de soi, et l’on a vu que l’affirmation que les « rapports » sont plus vrais que les choses elles-mêmes grève déjà d’un fort soupçon la possibilité d’accéder au Vrai sans médiation. C’est cependant précisément dans cette tension que gît la grandeur de l’effort de Flaubert. Sans être tout à fait sûr que le Vrai sera au bout du chemin, il se donne les moyens d’éviter au moins les pires erreurs et en fin de compte, comprend bien que le chemin est plus important que le but. À cette quête, la philologie vient apporter la sûreté de ses procédures, à défaut de pouvoir garantir que la vérité, comme le disait Renan, ne soit pas « triste »[55].

 

 

 

NOTES

[1] Et pour Bouvard et Pécuchet, bien sûr, mais il s’agit dans ce dernier cas de ce que l’on pourrait appeler une documentation négative : la Correspondance montre clairement que Flaubert recherche sur chaque sujet, pour son dernier roman, non les meilleurs, mais les plus mauvais livres.
[2] Caroline Franklin Grout, Souvenirs intimes, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 1999, p. 139.
[3] Abel-François Villemain a publié la première édition de son Tableau de la littérature au Moyen Âge en France, en Italie, en Espagne et en Angleterre en 1830 à Paris chez Pichon et Didier. Il a donc pu s’inspirer de Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi, De la littérature du midi de l’Europe, 1813, mais pas de Claude Fauriel, De l’origine de l’épopée chevaleresque du Moyen Âge, Paris, A. Auffray, 1832 et surtout Histoire de la poésie provençale, Paris, Labitte, 1846 (3 vol. posthume). Il a par contre pu utiliser Fauriel dans les rééditions de son Tableau publiées en 1846 et en 1858, mais, d’autre part, Flaubert ne pouvait pas avoir lu à 15 ans le dernier ouvrage de Fauriel !
[4] Lettre du 30 avril 1853 à Louise Colet, in Gustave Flaubert, Correspondance, éd. par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1980, p. 319. C’est à cette édition que renvoient toutes les citations de la Correspondance de Flaubert.
[5] Voir la lettre du 18 mai 1857 : « C’est parce que je crois à l’évolution perpétuelle de l’humanité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on veut la fourrer de vive force. »
[6] Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Paris, Aubier, 1994, p. 192-93.
[7] Lettre à Alfred Le Poitevin, 16 septembre 1845.
[8] Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852.
[9] Lette à Louise Colet, 12 octobre 1853.
[10] Lettre à Louise Colet, 12 octobre 1853.
[11] Lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857. Je souligne.
[12] Lettre à Edma Roger des Genettes, 20 octobre 1864.
[13] Lettre à Hippolyte Taine, 5 ? novembre 1866.
[14] Lettre à Hippolyte Taine, 14 juin 1867. Il est difficile de dire à quel passage exact de l’œuvre tainienne Flaubert fait référence, tant cette revendication est récurrente chez l’auteur de la Philosophie de l’art. Ne mentionnons que cette remarque qui ouvre le compte rendu d’une édition moderne de la chanson de geste médiévale de Renaut de Montauban : « Le principal service que les écrits littéraires rendent à l’historien, c’est qu’ils lui mettent devant les yeux les sentiments éteints », Journal des Débats, 30 décembre 1864.
[15] Lettre à George Sand, 6 février 1876.
[16] Lettre à Joris-Karl Huysmans, 7 ? mars 1879.
[17] Lettre à Maxime Du Camp, 15 février 1879.
[18] Mise ainsi entre guillemets, l’expression s’apparente à une entrée pour le Dictionnaire des idées reçues (on y verrait bien : « indignation : toujours légitime »). Dans le contexte relativement tendu des relations tardives entre Flaubert et Du Camp, on se défend difficilement de voir là une rosserie de l’écrivain envers son vieil ami.
[19] Voir le dossier réuni dans le tome III des Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013. En dehors des quelques inexactitudes que Flaubert reconnaissait lui-même (en particulier l’aqueduc, inconnu des Carthaginois, mais dont le romancier ne pouvait se passer pour des raisons narratives évidentes ‒ épisode dont on retrouve d’ailleurs les traces dans une aventure de l’Alix de Jacques Martin, L’Île maudite [1957], comme me le rappelle mon collègue Hédi Dridi, professeur d’archéologie punique à l’Université de Neuchâtel) et de quelques broutilles (comme les cactus, vus par Flaubert en Tunisie et introduits dans son roman, alors qu’ils ont été importés d’Amérique bien plus tard ‒ la trouvaille est de Borges !), l’érudition de Flaubert dans Salammbô fait encore l’admiration des chercheurs modernes. À défaut d’une étude savante, moderne et détaillée sur la polémique Flaubert-Froehner, on renverra à l’article de Paulette Pelletier-Hornby, « Salammbô : la Carthage de Flaubert », in Carthage l’histoire, sa trace et son écho, Paris, Action Française d’Action artistique, 1995, p. 138-44.
[20] On voit dans la lettre du 27 avril 1877 à Georges Charpentier que Flaubert demande à son éditeur d’envoyer un exemplaire des Trois contes entre autres à Gaston Paris (1839-1903), cofondateur (avec Paul Meyer) de la Romania et de la Revue critique, professeur au Collège de France et à l’École pratique des hautes études, futur membre de l’Académie français et véritable fondateur des études « scientifiques » de littérature médiévale en France (voir Ursula Bähler, Gaston Paris et la philologie romane, Genève, Droz, 2004) ; il est bien dommage que cet envoi n’ait apparemment débouché sur aucun rapprochement significatif entre Flaubert et Gaston Paris (dont c’est la seule mention dans la Correspondance du premier).
[21] Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 584.
[22] En cela, l’exercice peut apparaître très moderne. Le 3 août 1894, Paul Meyer, l’un des meilleurs romanistes de son temps, écrira encore à Gaston Paris son peu de goût pour les résultats aporétiques : « J’ai fait une année cours sur la Nouvelle italienne, il y a dix ans. Je suis arrivé à peu près aux même résultats que Bédier [allusion à la thèse de celui-ci sur Les Fabliaux : nous y revenons trois notes plus bas], ce qui m’a dégoûté, car ce sont des résultats négatifs », lettre inédite, BnF, NAF 24449, fol. 197-198.
[23] Le Guide Michelin de la Bretagne (j’ai en main l’édition 1992), reflet parfait de l’opinion de l’homo homaisiensis moderne, en reste à peu près là où Flaubert a laissé le débat.
[24] Durkheim, par exemple, disait, en 1897, de la notion de race : « Il vaut mieux la définir par ses attributs immédiats, tels que l’observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question d’origine », Émile Durkheim, Le Suicide, Paris, PUF, 1930 [orig. 1897], p. 56.
[25] Joseph Bédier, Les Fabliaux, Paris, Champion, 1926 [orig. 1893], p. 51.
[26] J’ai déjà esquissé le présent parallèle dans mon article « Ernest Renan, l’institution et la morale universitaire », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 62 (mai 2010), p. 59-72.
[27] Flaubert est né le 12 décembre 1821, Renan le 28 février 1823.
[28] Sur la relation Flaubert-Renan, vue sous un angle plus philosophique, voir Agnès Bouvier, « Au rendez-vous allemand(2). La rencontre entre Flaubert et Renan autour des Études d’histoire religieuse », Flaubert. Revue critique et génétique, 4, 2010.
[29] Voir Hans Ulrich Gumbrecht, « “Un Souffle d’Allemagne ayant passé” : Friedrich Diez, Gaston Paris, and the Genesis of National Philologies », Romance Philology, XL, 1986-1987, p. 1-37.
[30] Ernest Renan, L’Avenir de la Science, in Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, t. III, 1949 [orig. 1890], p. 841 (c’est Renan qui souligne).
[31] Ibid., p. 877.
[32] Elle a été dénoncée par les réactionnaires dès la fin du XIXe siècle. Voir ainsi Maurice Barrès, Huit jours chez Monsieur Renan, Paris, 1888.
[33] Lettre à Ernest Renan, 22 mai 1876. On lit en effet en pages III-IV de la lettre ouverte à Marcellin Berthelot qui ouvre les Dialogues et fragments philosophiques (Paris, Calmann Lévy, 1876) ces quelques lignes : « Je sens en moi quelque chose de jeune et d’ardent ; je veux imaginer quelque chose de nouveau. Il faut que M. Hugo et Mme Sand prouvent que le génie ne connaît pas la vieillesse. Il faut que Taine, About, Flaubert fassent dire que leurs meilleurs œuvres n’ont été que des essais. Il faut que Claude Bernard et Balbiani découvrent d’autres secrets de la vie. »
[34] Lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 23 octobre 1863.
[35] Lettre à Ernest Renan, 5 novembre 1877. Il s’agit du tome 5 de L’Histoire des origines du Christianisme : Les Évangiles.
[36] Lettre à Guy de Maupassant, 25 octobre 1876. La citation de Maupassant est reproduite en note dans l’édition de la Pléiade, Correspondance, t. V, p. 1166.
[37] Lettre à Caroline, 23 mars 1880.
[38] Lettre à Frédéric Baudry, 29 mars 1880.
[39] Lettre à Caroline, 2 mai 1880.
[40] Lettre à Edma Roger des Genettes, 25 janvier 1880.
[41] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philsophicus, trad. de Gilles-Gaston Granger, Paris, Gallimard, 1993, p. 112. C’était déjà la leçon du texte sur Carnac !
[42] La seule participation de Flaubert à l’antisémitisme de son temps est, on le sait, le rappel récurrent de la confession de son éditeur Michel Lévy dans ses plaintes envers sa ladrerie. Mais on tremble tout de même d’imaginer jusqu’où aurait pu le conduire l’influence de certains amis ou connaissances bien plus antisémites que lui, tels Gautier, Daudet, Drumont ou Pouchet (auteur en 1858 d’une Pluralité des races humaines)… Voir plus loin nos considérations sur le darwinisme.
[43] Lettre à Frédéric Baudry, 29 mars 1880.
[44] Lettre à Guy de Maupassant, 9 août 1878.
[45] On se souvient que le père de Georges Pouchet, Félix Archimède (1800-1872) avait été le défenseur malheureux, face à Pasteur, de la théorie de la génération spontanée. De fait, on peut soutenir que c’est plus par amitié et par piété filiale (Félix Pouchet était un ami de son père) que par conviction profonde que Flaubert a commencé par soutenir Pouchet contre Pasteur.
[46] Lettre à Maxime Du Camp, 13 novembre 1879.
[47] Lettre à Edma Roger des Genettes, 12 janvier 1878.
[48] Lettre à Edma Roger des Genettes, 1er septembre 1878.
[49] Lettre à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850.
[50] Flaubert écrit en effet à George Sand, le 3 février 1873, ces lignes qui corroborent exactement son opinion de 1850 : « l’odieux Joseph de Maistre. Nous a-t-on assez scié le dos avec ce monsieur-là ! Et les Socialistes modernes qui l’ont exalté ! À commencer par les Saint-Simoniens pour finir à A. Comte. »
[51] Lettre à George Sand, 30 avril 1871.
[52] Car Littré est philologue bien plus que philosophe, comme j’ai tenté de le montrer dans mon article « L’ancien français comme refuge. La fascination médiévale d’Émile Littré », Revue des langues romanes, 115/1 (2011), « Le Moyen Âge des imaginations savantes », dir. par Marie Blaise, p. 101-24, repris dans mon recueil Le Philologue et son double, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 61-79.
[53] Lettre à Guy de Maupassant, 23-24 juillet 1876.
[54] Gisèle Séginger, Flaubert une poétique de l’histoire, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000, p. 47.
[55] « Qui sait si la vérité n’est pas triste ? », Ernest Renan, Feuilles détachées, in Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, t. II, 1948, p. 941.


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