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Thomas Edward Lawrence,
traducteur manqué de Salammbô :
fraternité d’armes

 

François Lapèlerie (2018)

 

Heroes obscure in life, in art have found
The glory which some frailty has denied
Ernest Haik Riddall Altounyan
Ornament of Honour

 

[Résumés en français et anglais à la fin de l'article.]

 

Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence of Arabia, ou Lawrence d’Arabie, parlait le français et connaissait bien la littérature française et certainement encore mieux Flaubert. Lawrence mentionne plusieurs fois Salammbô, en plusieurs occasions très différentes, dans sa période post-arabe, pendant son engagement dans l’armée britannique comme simple soldat.

Salammbô : « the classical text-book-instance » 

La première citation de Salammbô est surprenante : elle est une référence d’ordre militaire. Que peut donc apporter Salammbô à la litanie des écrivains militaires que cite Lawrence dans ses écrits : Caemmerer, Moltke, Goltz, Willisen, Haig, Foch, Nivelle, Ardant du Piq et autres plus anciens tels Maurice de Saxe, Bourcet, Guibert, Napoléon ?[1]

Après la guerre, après la conférence de paix de Paris, Lawrence, devenu célèbre, fut sollicité pour écrire un article dans le premier numéro du premier volume de la nouvelle revue Army Quarterly, qui allait devenir une revue de référence dans les études d’histoire et de prospective militaires. Dans ce long article, intitulé « The Evolution of A Revolt »[2], paru en 1920, et consacré aux leçons qu’il tire de son expérience militaire en Arabie, Lawrence a un but : conceptualiser et vulgariser une stratégie nouvelle, la stratégie de la guerre « irrégulière » (irregular) en la situant par rapport aux autres stratégies dites classiques[3]. Peu après, Lawrence écrit ses « mémoires de guerre », les Seven Pillars of wisdom, qui sont le récit de son épopée guerrière en Arabie, comme conseiller de Fayçal, fils du shérif de La Mekke[4].

Pour les besoins de sa cause, il est donc conduit à réfuter les théories qui ont dominé la conduite de la guerre en Europe de 1914 à 1918, théories qui, selon lui, tout en étant coûteuses en hommes, sont inefficaces. Se fondant sur son expérience et sur les idées et les pratiques des stratèges français du XVIIIe siècle, comme Maurice de Saxe, Pierre Joseph de Bourcet ou François de Guibert, qu’il avait lus, il défend la guerre de mouvement, les manœuvres, l’évitement de l’ennemi et du combat pour économiser la vie des hommes et placer l’ennemi dans une situation sans issue où il devrait se rendre compte qu’il a perdu la bataille, avant de l’avoir livrée. En poussant à son paroxysme le raisonnement de Lawrence, le vrai chef de guerre devrait gagner la guerre sans livrer bataille[5]. Au contraire, prétendant tirer les enseignements des guerres de la Révolution et du Premier Empire français[6], qui ont vu s’affronter de gigantesques masses de soldats au cours de batailles sanglantes, certains militaires, dont Foch, Nivelle ou Haig font partie, et à la tête desquels figure Karl von Clauzewitz[7], théorisent une guerre « absolue » dont le but est « la destruction physique des forces organisées de l’ennemi » par le seul moyen de la bataille pour assurer la victoire d’une idéologie. Car pour eux, la victoire ne s’obtient que par « l’effusion de sang », ce que Lawrence appelle, peut-être aussi influencé par la mort de deux de ses frères, Will et Frank, sur le front français en 1915, « murder war »[8].

C’est à ce moment là que T.E. Lawrence fait référence à Salammbô :

He [Foch] called his modern war « absolute. » In it two nations professing incompatible philosophies set out to try them in the light of force. A struggle of two immaterial principles could only end when the supporters of one had no more means of resitance… The logical end of a war of creeds is the final destruction of one, and Salammbo the classical textbook-instance…[9]
[Il [Foch] appela sa guerre moderne « absolue ». Dans cette guerre, deux nations animées de philosophies incompatibles entreprennent de les mettre à l’épreuve à la lumière de la force. Un combat de deux principes immatériels ne peut finir que lorsque les partisans de l’un sont à bout de résistance… La fin logique d’une guerre de croyances est la destruction finale de l’une, et Salammbo en est un cas d’école typique…]

À la suite d’une telle démonstration, publiée dans Army Quarterly, en quelque sorte le journal officiel de la pensée militaire britannique, on se serait attendu à une référence militaire, comme la bataille de Verdun, bel exemple de « murder war » totale, bien plus qu’à une référence à un roman, fût-il historique. C’est pourtant la référence que Lawrence préféra[10].

La guerre des Mercenaires, dont l’issue ne peut être que la destruction totale et sanglante soit de Carthage, soit des Mercenaires, devient un exemple digne de figurer dans les annales militaires. T.E. Lawrence pose un regard de militaire sur Salammbô. Salammbô n’est plus seulement un roman. Salammbô est plus qu’un roman : Salammbô est le paradigme de la guerre de destruction totale, « The classical text-book-instance », référence qui démontre certainement la connaissance qu’avait T.E. Lawrence de Salammbô, pour que ce roman lui vienne naturellement à l’esprit à ce moment de son raisonnement. Peut-être même se souvient-il à cet instant de cette phrase très clauzewitzienne de Flaubert, quand Mercenaires et Carthaginois se préparent à la bataille décisive : « De part et d’autre, on n’avait aucune hâte, sachant bien qu’une action terrible allait s’ouvrir et qu’il en résulterait une victoire ou une extermination complète. »[11]

Salammbô : « a miracle of style »

Peut-être Lawrence avait-il plus qu’une connaissance de Salammbô : une familiarité. En effet, deux ans plus tard, Lawrence a fini de rédiger la première et longue version des Seven Pillars of Wisdom. Il écrit à son ami Edward Garnett le 23 août 1922[12]. Il a des doutes sur la qualité de son œuvre et sur son propre style :

It’s no remedy or consolation for my lack of style to point to Dostoevsky in the same dock: it’s partly why people prefer to read him in the English version. War and Peace I thought decently written on the whole. Of course not a miracle of style like Salammbo or the Moralités Légendaires[13] : or like Doughty[14] and Eothen[15] and Idle Days in Patagonia[16]. If mine had been simple stuff it wouldn’t have mattered. It could have gone into the Hakluyt[17] category as a good yarn: but it’s elaborate and self-conscious: ambitious if you like: and that makes failure a discredit. It doesn’t matter missing if you don’t aim: thereby Lane’s Arabian Nights is better than Burton’s.
Don’t call me an artist. I said I’d like to be, and that book is my essay in the maner of an artist : as my war was a décent imitation of soldiering, and my politics chimed with the notes of politicians. These are all good fraud, and I don’t want you to decorate me, for art, over the book in which I explode my legend as man-of-war and statesman[18]
[Ce n’est ni un remède ni une consolation à mon manque de style que de mettre en avant Dostoïevski, à mes côtés : c’est en partie pour cela que les gens préfèrent le lire en anglais. War and Peace à mon avis est bien écrit dans l’ensemble. évidemment pas un miracle de style comme Salammbo [sic] ou les Moralités Légendaires : ou comme Doughty et Eothen et Idle Days in Patagonia. Si mon bouquin avait été un simple remplissage, ça n’aurait pas eu d’importance. Il aurait pu aller dans la catégorie Hakluyt comme une bonne histoire : mais c’est élaboré et très conscient : ambitieux si vous voulez : et pour cela l’échec discrédite. Peu importe qu’on rate son coup si on ne vise rien : et ainsi les Arabian Nights de Lane sont meilleures que celles de Burton.
Ne dites pas que je suis un artiste. J’ai dit que j’aimerais l’être, et ce livre est ma tentative de passer pour un artiste comme ma guerre fut une imitation correcte de l’art militaire, et ma politique était bien à l’unisson des notes des politiciens. Ce sont en totalité de bonnes fraudes, et je ne veux pas que vous me décoriez, pour mon art, en raison d’un livre dans lequel je pulvérise ma légende de guerrier et d’homme d’état.]

Manifestement Salammbô semble être presque un livre de chevet pour Lawrence[19]. Pour qu’il en vienne à y voir, dans une correspondance familière, « a miracle of style », après y avoir vu une référence militaire dans un article officiel, Salammbô (sinon Salammbô) a décidément impressionné Lawrence. Lawrence a marqué en de nombreuses occasions sa préférence pour un style ciselé et recherché. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il en donne la confirmation. En 1928, le soldat Thomas Edward Shaw est en poste à Karachi. Il correspond avec David Garnett, écrivain et fils d’Edward. Garnett et Lawrence parlent encore une fois de littérature, de leurs goûts et de la valeur des Seven Pillars. Lawrence, comme d’habitude est très critique à l’égard de son œuvre qu’il n’estime pas beaucoup. Le 21 janvier 1928 Garnett le rassure[20]  :

It’s natural that you should undervalue the Seven Pillars and doubt their finest qualities. Only dog scan return with complete satisfaction to their vomits — not artists.
[Il est naturel que vous deviez sous-évaluer les Sept Piliers et douter de leurs plus belles qualités. Seuls les chiens reviennent avec une pleine satisfaction à leurs vomissures ‒ pas des artistes.]

Puis Garnett continue :

George Moore[21] seems a very great writer to me and Flaubert almost a God. However, I think his letters, his attitude to writing more valuable really than his novels.
Bouvard and Pecuchet, L’Education sentimentale, and Bovary seem to me very great works of arts. My ideas of writing, of form especially, are thus derived largely from the French. Is it wrong to suspect you of an anti-French bias which extends to literature, and even, for all I know, to painting ?…
I don’t think, despite my patchy pleasure in French poetry since 1500 and French prose since 1890, I can be properly called Anti-French.
[George Moore me semble un très grand écrivain et flaubert quasiment un dieu. cependant je pense que ses lettres, sa conception de l’écriture sont réellement plus précieuses que ses romans.
Bouvard et Pécuchet, L’Education sentimentale, et Bovary me semblent de très grandes œuvres d’art. Mes idées sur l’écriture, sur la forme particulièrement découlent ainsi largement du français. Est-ce inexact de vous suspecter d’un parti pris anti-français qui s’étend à la littérature et même, pour autant que je sache, à la peinture ?...
Je ne pense pas, malgré le plaisir inégal que je trouve à la poésie française depuis 1500 et à la prose française depuis 1890, que je puisse être à proprement appelé anti-français.]

Garnett était donc au courant des sentiments anti-français que Lawrence avait exprimés et systématiquement mis en pratique tant au plan militaire pendant toute sa campagne arabe qu’au plan diplomatique pendant la conférence de la paix de Paris, s’opposant violemment à la politique française au Levant.

Le 16 février 1928, Lawrence lui répond par une longue lettre de cinq pages dont deux concernent la littérature française[22]. Lawrence mentionne ses préférences pour certains auteurs et concernant Flaubert, il écrit :

Flaubert’s worth, in my eyes, two or three Moores. Bovary… yes, she’s all right : but I own that Salammbo takes me as almost the best thing in French. Almost the best… Let’s see, there’s Rabelais the best of all : and yes, probably Salammbo second, with Bovary and Balzac’s tenty-volumed novel, and some Misérables near by.
[Flaubert vaut, à mes yeux, deux ou trois Moores. Bovary… oui, elle est très bien : mais je reconnais que Salammbo me fait l’effet d’être presque la meilleure chose en français. presque la meilleure… Voyons, il y a Rabelais le meilleur de tous : et oui, probablement Salammbo deuxième, avec Bovary et Balzac et son roman en vingt volumes, et quelques Misérables pas loin…]

On voit combien Lawrence admirait Salammbô pour son « miracle of style », même si Rabelais, classé en tête, et Salammbô, classé en second, n’ont que peu de chose en commun. La première qualité que Lawrence appréciait dans une œuvre était l’effacement de l’auteur derrière son sujet. Ainsi, discutant du De bello gallico de César avec David Garnett, il lui écrit[23]  :

Sorry you don’t like Caesar’s Gallic War. I call it a miracle of self-suppression : one of the most impressive things in print. My Seven Pillars is nearer Xenophon, a much less ambitious ancient. Hats off to Caesar, though, for really pulling off the personal thing, and yet leaving his stuff palpitant with excitement.
[Désolé que vous n’aimiez pas la Guerre des Gaules de César. Je l’appelle un miracle de suppression de soi : une des choses les plus impressionnantes par écrit. Mes Seven Pillars sont plus proches de Xénophon, un ancien beaucoup moins ambitieux. Chapeau bas devant César, quoi qu’il en soit, pour avoir réellement enlevé le côté personnel, et, quand même avoir laissé son affaire palpitante avec de l’exaltation.]

Dans l’absolu, Lawrence aimait donc chez les autres un style très « césarien » : impersonnel, sans fioriture, allant à l’essentiel alors que lui-même s’est exprimé dans les Seven Pillars en une style très coruscant où le côté personnel et le « je » (le « self ») sont l’essence du récit[24]. Ce qui expliquerait en même temps son amour de Rabelais, de la poésie en général et de poètes comme Jules Laforgue ou Apollinaire en particulier.

Salammbô : « Hanno’s leprous body»

Salammbô apparaît en une autre occasion. Devenu célèbre, Lawrence avait eu l’occasion de se faire des relations dans le milieu de la politique, des arts, de l’édition et surtout dans le milieu littéraire, comme George Bernard Shaw et sa femme Charlotte qui joua un grand rôle dans sa vie littéraire. Dans une autre lettre, du 30 mars 1923, il propose donc à l’éditeur américain Jonathan Cape, de traduire en anglais quelques œuvres françaises :

If you, as a Publisher, ever have anything in French which needs translating (for a fee) please give me a chance at it. I’ve plenty [of] leisure in the Army and my French is good, and turning it into English is a pleasure to me…
[Si vous, en tant qu’éditeur, avez jamais quelque chose en français qui doit être traduit (moyennant finance), s’il vous plait, donnez-moi une chance de le faire. J’ai beaucoup de temps libre à l’armée et mon français est bon, et j’aurai plaisir à en faire une version en anglais…]

Pourquoi donc traduire des œuvres étrangères après avoir écrit les Seven Pillars ? Pourquoi ne pas continuer en écrivant une autre œuvre originale ? Lawrence met en avant le besoin d’argent (« for a fee »), ce qui à ce moment de sa vie était réel, puisque l’héroïsme n’enrichit que rarement les héros[25]. Il pensait certes que l’écriture plus que la gloire militaire perpétuerait son souvenir :

… in the distant future, if the distant future deigns to consider my insignificance, I shall be appraised rather as a man of letters than as a man of action.[26]
[… dans le futur éloigné, si le futur éloigné daigne prendre en considération mon insignifiance, je serai évalué plus comme homme de lettres que comme homme d’action.]

En 1933, il écrit à son ami le poète Ernest Altounyan[27]  :

Writing has been my inmost self all my life, and I can never put up my full strength into anything else.
[L’écriture a toujours été le plus profond de mon être toute ma vie durant, et je ne peux jamais utiliser toute ma force à quoi que ce soit d’autre.]

Mais il pensait toujours qu’il était incapable de créer. « Why I’ve never invented anything in my life ! » [« pourquoi n’ai-je jamais inventé quoi que ce soit dans ma vie ! »]

écrit-il à David Garnett, dans la même lettre du 16 février 1928 ; après avoir constaté : « Not to regard my conviction that I’m not a writer, and that my Seven Pillars, if it is any good, achieves it without my concurrence ! » [« Sans parler de ma conviction que je ne suis pas un écrivain, et que mes Seven Pillars, s’ils sont bons, y arrivent sans mon concours ! »]

 

Après un tel renoncement, la traduction devient alors une possibilité d’arriver à une petite immortalité relative. Pour Lawrence, elle devenait un exercice intellectuel plus difficile et plus exigeant que la création littéraire : et aussi plus efficace pour mettre en valeur le traducteur. Lawrence explique[28]  : « I think it is the best way of learning to use words. Much harder than choosing one’s own ideas, and clothing them. » [« je pense que c’est [la traduction] le meilleur moyen d’apprendre à utiliser les mots. Bien plus dur que choisir ses propres idées, et de les habiller. »]

Il va jusqu’à se dénigrer, à nouveau :

In translating you get all the craftman’s fuss of playing with words, without the artist’s responsability for their design and meaning. I could go on translating for ever : but for an original work there’s not an idea in my head.
[Quand vous traduisez vous obtenez tous les tracas de l’artisan en jouant avec les mots, mais sans la responsabilité de l’artiste pour leur conception et leur signification. Je pourrais continuer à traduire pour l’éternité : mais pour une œuvre originale il n’y a pas une idée dans ma tête. »]

Lawrence renonce à être mauvais écrivain pour être un bon traducteur. Car il démontre qu’il a une haute idée de ses capacités de traducteur qui peuvent rejoindre… celles de l’écrivain. Comme on le verra, quand on lui propose de traduire une œuvre déjà traduite, il commence en général par dénigrer ses futurs prédécesseurs : une traduction est « crabbed » (obscure), telle autre « unreadable » (illisible), une dernière « pompous » (pompeuse). Donc : « the rivalry in english is not high ». Et il en conclut qu’il ne peut que faire mieux ! D’autant mieux d’ailleurs si l’original lui-même n’est pas d’une haute qualité : comme tel texte qui n’est qu’un « coffe-house talk » (une discussion de bistrot). Troisième et dernière étape du raisonnement : sa traduction en anglais sera même meilleure que l’original en sa propre langue, ce qu’il écrit textuellement. La modestie de Lawrence traducteur n’est qu’apparente.

Cape lui proposa donc, bizarrement, de traduire Le Gigantesque, roman d’un arbre, œuvre d’un certain Adrien Le Corbeau, qui avait reçu, à l’époque, un accueil favorable de la critique[29]. Lawrence accepta sans enthousiasme de traduire ce roman écologiste avant l’heure et sans aucun intérêt ‒ pour des raisons financières. La traduction parut sous le titre de The Forest Giant[30]. Cape lui proposa alors de traduire en anglais la traduction française des Mille et une nuits de Mardrus[31], Sturly de Pierre Custot[32], et pour finir Salammbô.

Lawrence, qui avait déjà évoqué les Arabian Nights de Lane et de Burton, comme on l’a vu, est enthousiaste à l’idée de traduire les Mille et une nuits de Mardrus. On peut se demander pourquoi cet enthousiasme à l’idée de traduire en anglais la traduction en français d’un texte en arabe alors qu’il serait sans doute plus simple de traduire directement en anglais le texte en arabe. C’est d’abord parce qu’il est persuadé qu’il fera toujours mieux que ses prédécesseurs, on l’a vu : traduire même indirectement ce texte était un défi. Et qu’ensuite Lawrence n’avait pas une connaissance suffisante de l’arabe pour faire ce travail[33]. Lawrence admire la traduction de Mardrus en français qu’il déclare

much the best version of the « Nights » in any language (not excepting the original which is in the coffe-house talk !) and it’s ambitious to make a still-better English version : and yet I think it’s possible. Better, I mean, as prose. The correctness of Mardrus can’t be bettered. The rivalry in English isn’t high. Payne crabbed : Burton unreadable : Lane pompous. »
[De loin la meilleure version des Nuits dans quelque langue que ce soit (sans excepter l’originale qui est du niveau de discussion de bistrot !) et c’est ambitieux de faire une version anglaise encore meilleure : et je pense que c’est quand même possible. meilleure, je veux dire comme prose. L’exactitude de Mardrus ne peut pas être améliorée. la concurrence en anglais ne va pas loin. Payne obscure : Burton illisible : Lane pompeux.]

Il aurait été certainement intéressant de lire la traduction de la traduction de Mardrus par un Lawrence qui était particulièrement pudibond. Mais le projet ne put aboutir : Cape ne put obtenir les droits de traduction pour Le Livre des mille nuits et une nuit. Et ce fut Edward Powys Mathers qui en fut chargé : sa traduction parut en 1923[34].

La seconde proposition suivit le même destin : Lawrence après avoir accepté de traduire Sturly abandonna son projet : mécontent de sa traduction, il brûla son brouillon. Peut-être n’avait-il pas les connaissances nécessaires en français pour traduire ce genre de texte ?[35] Richard Aldington remplaça Lawrence et traduisit Sturly, qui parut chez Jonathan Cape en 1924[36].

L’idée de traduire Salammbô enthousiasma d’abord Lawrence. Puis le fit hésiter, presque effrayé par l’ampleur et la difficulté de la tâche. « Peut-être l’expérience fâcheuse de Sturly avait-elle incité Lawrence à se méfier de la richesse du vocabulaire de Flaubert et des exigences de son style. »[37] Lawrence renonça donc et laissa passer cette chance de traduire un grand texte français[38]. Edward Powys Mathers, encore lui, en fut chargé. La traduction en anglais de Salammbô parut sous le titre Salambo en 1931[39].

Bien que ce dernier projet n’ait pas abouti, la correspondance échangée entre Lawrence et Cape sur Salammbô est révélatrice. Lawrence, qui connaissait déjà Salammbô puisqu’il y avait déjà fait référence, accepta de traduire le roman. Il écrivit à Cape :

[I]t’s the description of Hanno’s leprous body, after twelve days on the cross which has finally conquered me[40].
[C’est la description du corps lépreux de Hannon, après douze jours sur la croix qui finalement m’a conquis.]

Texte étonnant ! Lawrence a-t-il donc établi une chronologie de Salammbô qui lui permette d’affirmer qu’il s’est passé 12 jours entre la crucifixion de Hannon et la découverte macabre d’Hamilcar, ou en deux pages du roman ? Rien dans le texte ne permet ce calcul précis.

Quoi qu’il en soit, on se serait attendu à une autre raison que la « description of Hanno’s leprous body ». Cet argument ressemble à une plaisanterie morbide ou plutôt à une provocation destinée à choquer Jonathan Cape, trait de caractère assez fréquent chez Lawrence.

Mais n’y aurait-il pas une part de vérité ? Il est vrai, en effet, que dans sa description de la maladie et de la mise à mort de Hannon, Flaubert n’épargne aucun détail à ses lecteurs.

Dès la mise en croix d’abord : « Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds ; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres ; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose d’effroyablement triste, ayant l’air d’occuper plus de place que sur un autre visage humain. »[41]

Puis quand Hamilcar découvre ce qui reste de Hannon sur sa croix : « Au fait de la plus grande [croix], un large ruban brillait ; il pendait sur l’épaule, le bras manquait de ce côté-là, et Hamilcar eut de la peine à reconnaître Hannon. Ses os spongieux ne tenant pas sous les fiches de fer, des portions de ses membres s’étaient détachées ; ‒ et il ne restait à la croix que d’informes débris, pareils à ces fragments d’animaux suspendus contre la porte des chasseurs. »[42]

 

C’est bien cette brève description de restes humains qui a conquis Lawrence : elle n’est pas cependant la plus « gore » du roman. Certes Flaubert n’a rien négligé dans ces deux passages particulièrement réalistes, ou presqu’irréalistes tant il ajoute de détails horribles qui font douter de leur réalité. C’est cette accumulation nosographique de lèpre, d’éléphantiasis et de décomposition qui semble très improbable, même en ces temps et en ces lieux.

Hannon semble ainsi avoir spécialement inspiré Flaubert tout au long du roman. À chaque apparition du personnage, il ajoute en général quelque détail sordide sur son anatomie[43]. Il enjolive même la réalité : les maladies de Hannon pourraient avoir contaminé les mercenaires : « Plusieurs étaient rongés au visage par des dartres rouges ; cela leur était venu, pensaient-ils, en touchant Hannon. »[44]

On comprend que Lawrence vient de relire Salammbô et que sa décision a été emportée par cette étonnante description du corps démembré de Hannon, réduit à quelques débris humains en état de décomposition avancée. Certes, étant donné la personnalité de Lawrence, on ne pouvait s’attendre à ce que l’héroïne elle-même ait pu le « conquérir »[45]. Mais là encore on se serait attendu à ce que Lawrence donne une autre raison, ne serait-ce que son admiration pour ce « miracle of style » que serait Salammbô. Même si on ne peut exclure, on l’a vu, un certain humour macabre ou une volonté de choquer dont Lawrence a fait preuve en d’autres circonstances, cette remarque s’ajoute à d’autres épisodes antérieurs de sa vie qui démontrent que cette réflexion est certainement sincère.

On constate ainsi une certaine tournure d’esprit commune à Flaubert et à Lawrence, une véritable convergence : Lawrence et Flaubert ont en commun un attrait certain pour les scènes délétères, scabreuses ou franchement morbides ou mortifères qu’ils se complaisent à décrire en détail. Tendance qui s’est souvent manifestée dès leur enfance et tout au long de leur vie[46].

Si Lawrence a bien connu la même attraction, les sources documentaires sont moins bien fournies que dans le cas Flaubert[47]. Comme l’écrit Harold Orlans, un biographe de Lawrence, « as a boy, he slept near a brass-rubbing of « a corpse eaten by worms. »[48] [« pendant son enfance, il dormait près d’une plaque de laiton estampée « d’un corps dévoré de vers. »]

Harold Orlans rapporte un incident peu connu, de 1915 ; Lawrence avait 27 ans :

In 1915, he sent his family photos of dead men that his brother Frank, fighting in the French trenches, protested : « Has Ned[49] sent any explanation of those photos of the dead men ? I cannot imagine what he did for. I could get plenty here if I… wanted to. The human body after death is a most vile & loathesome thing.
[En 1915, il envoya à sa famille des photos d’hommes morts tellement que son frère Frank, combattant dans les tranchées françaises, protesta : « Ned a-t-il envoyé la moindre explication sur ces photos d’hommes morts ? Je ne peux imaginer pourquoi il l’a fait. je pourrais en avoir plein ici si je voulais. le corps humain après la mort est la chose la plus horrible et la plus répugnante.]

Orlans continue :

Lawrence « kept photographs of the Turkish wounded in his home at Clouds Hill[50] … and often studied gruesome details.
[Lawrence gardait des photographies de Turcs blessés dans sa maison de Clouds Hill… et souvent étudiait des détails épouvantables.]

Lawrence avait alors 35 ans.

Le sommet de l’expressionisme morticole lawrencien est atteint dans le chapitre 71 des Seven Pillars of Wisdom. Le 1er octobre 1918, l’armée britannique entre enfin dans Damas libérée de l’occupation turque, Lawrence dans sa Rolls Royce blindée « Blue Mist », ses bédouins sur leur dromadaire. À la demande d’un médecin, il fait une reconnaissance dans une caserne turque qui servait d’hôpital.

The stone floor was covered with dead bodies, side by side, some in full uniform, some in underclothing, some stark naked. There might be thirty there, and they crept with rats, who had gnawed wet red galleries into them. A few were corpses nearly fresh, perhaps only a day or two old : other must have been ther for long. Of some the flesh going putrid, was yellow and blue and black. Many were already swollen twice or thrice life-width, their fat heads laughing with black mouth across jaws harsh with stubble. Of others the softer parts were fallen in. A few had burst open, and were liquescent with decay.
Beyond was the vista of a great room, from wich I thought there came a groan. I trod over to it[51], across the soft mat of bodies, whose clothing, yellow with dung, crackled dryly under me. Inside the ward the air was raw and still, and the dressed battalion of filled beds so quiet that I thought theese too were dead, each man rigid on this stinking pallet, from which liquid muck had dripped down to stiffen on the cemented floor…
We formed a stretcher party to carry down corpses, of which were lifted easily, others had be scraped up piecemeal with shovels…
The trench was small for them, but so fluid was the mass that each newcomer, when tipped in, fell softly, just jellying, out the edge of the pile a little with his weight[52].
[« Sur le sol dallé, les cadavres gisaient côte à côte, certains en uniforme, d’autres en sous-vêtements, d’autres enfin, complètement nus. Ils étaient environ une trentaine, grouillant de rats qui avaient creusé, dans leurs corps de rouges galeries. Quelques-uns me parurent morts depuis peu, un jour ou deux peut-être. La chair de certains, en pourrissant, s’étaient marbrée de jaune, de bleu et de noir. Beaucoup avaient doublé ou triplé de volume : dans leur visage gonflé riait une bouche noire entre des mâchoires hérissées de barbe. chez d’autres, les tissus s’étaient affaissés. quelques-uns avaient éclaté, se liquéfiaient en pourriture.
Au fond, je distinguais une grande pièce d’où je crus entendre venir une plainte. Je m’y dirigeais, enjambant le tapis de corps mous dont les vêtements jaunis craquelés d’ordure crissaient sous mes pas. À l’intérieur de la salle, dans un air humide et raréfié, le bataillon des lits s’étirait, si tranquille que je crus tous les occupants morts eux aussi, chaque homme rigide sur sa couchette puante d’où l’ordure liquide s’était égouttée pour se cailler sur le ciment du sol…
On organisa une équipe de porteurs pour charrier les cadavres : certains furent soulevés aisément, d’autres durent être ramassés par morceaux, à la pelle…
La tranchée était trop petite, mais la masse des corps entassés si fluide que chaque nouveau cadavre, quand on l’y jetait, s’affalait mollement, comme une gelée, soulevant à peine les bords de la pile sous son poids…[53]

Ici Lawrence rejoint Flaubert. Ce que Flaubert avait imaginé à partir de ses souvenirs et de ses lectures, Lawrence le vit ici personnellement et le rapporte en détails, avec autant de délectation que Flaubert, semble-t-il. La « gelée » de soldats turcs répond à la marmelade de suffète. C’est la fin de l’avant-dernier chapitre des Seven Pillars of Wisdom et c’est sur cette scène atroce, sur ce point d’orgue putride (« flesh going putrid ») ‒ qui n’était pas nécessaire au récit ‒ que se conclut une épopée qui devait finir glorieusement mais qui finit dans une fange innommable, symbole du sort de l’humanité.

S’il est vrai que Lawrence avait sans doute eu le souci de rivaliser avec les précédents traducteurs anglais ou américains, Sheldon, Matthews, Chartres ou Redman, ce qui l’a réellement décidé à accepter, un temps, de traduire Salammbô, c’est bien probablement, comme il l’a écrit, « the description of Hanno’s leprous body, after twelve days on the cross »[54] .

Colonel Lawrence and private Shaw

Salammbô est décidemment un roman aux multiples facettes, où Lawrence vient se refléter. Dans ses lettres, le colonel Lawrence, le guerrier, vient renouveler le sens du roman. Salammbô est un roman de stratégie militaire, et pas de n’importe quelle stratégie, de stratégie clauzewitzienne, théorisée en un « classical textbook-instance ». Or une guerre clauzewitzienne est une guerre d’annihilation : elle ne peut que se terminer par la destruction totale d’un des deux belligérants. Le récit de Flaubert n’est que la conséquence de ces prémices. La théorie est mise en œuvre par le roman : une suite de batailles, de massacres, de tortures, de flots de sang, qui l’illustrent. La romance n’est qu’un prétexte à la rédaction du roman. Et d’un autre côté, le private Shaw, le traducteur, révèle ses goûts en matière de littérature, son admiration pour Flaubert, et son « miracle of style », sa conception de la traduction et du traducteur, ses paradoxes et sa fausse modestie. Mais au pied du mur, au pied du « miracle of style », Lawrence le traducteur ne fanfaronne plus : il n’est plus question de faire une traduction bien meilleure que l’original (« much better than the original »), il n’est même plus question de faire tout simplement une traduction. Le soldat traducteur bat en retraite et capitule devant l’écrivain. Hommage posthume à Flaubert : Flaubert serait-il intraduisible ? En renonçant à traduire Salammbô, Lawrence finit par faire mentir sa prédiction : « I shall be appraised rather as a man of letters than as a man of action ». C’est au contraire sa gloire militaire qui le rend encore célèbre aujourd’hui, même si tout le monde connaît au moins le titre de son unique « roman », sans l’avoir lu pour autant : Seven Pillars of Wisdom.

 

Résumé

 

Thomas Edward Lawrence (TEL) connaissait bien la littérature française et appréciait particulièrement Flaubert. Salammbô a été l’un de ses romans préférés. Son admiration s’est manifestée à plusieurs reprises dans ses écrits et sa correspondance. Une première fois, c’est dans un écrit militaire « The Evolution of A Revolt » paru en 1920 dans la revue Army Quarterly. Dans cet article, où il résume sa guerre « irrégulière » en Arabie, il qualifie Salammbô de « classical text-book-instance » ou « cas d’école typique ». Pour TEL, la guerre des mercenaires est l’exemple parfait de la guerre qu’il abhorre, « la guerre d’extermination », dont Clauzewitz est le théoricien. Plus tard, en 1922, dans une lettre à son ami Edward Garnett, où il expose ses préférences littéraires, il qualifie Salammbô de « miracle of style ». Il précise dans une autre lettre : « Bovary… yes, she’s all right : but I own that Salammbo takes me as almost the best thing in French. Almost the best … There’s Rabelais the best of all : and yes, probably Salammbo second, with Bovary… » [« Bovary… oui, elle est très bien : mais je reconnais que Salammbo me fait l’effet d’être presque la meilleure chose en français. Presque la meilleure… Il y a Rabelais le meilleur de tous : et oui, probablement Salammbo deuxième, avec Bovary… »] En 1923, il demande à son ami l’éditeur Jonathan Cape de traduire en anglais quelques œuvres françaises. Cape lui propose entre autres Salammbô. Ce qu’il accepte immédiatement, se justifiant ainsi : « It’s the description of Hanno’s leprous body, after twelve days on the cross which has finally conquered me » [« C’est la description du corps lépreux de Hannon, après douze jours sur la croix qui finalement m’a conquis. »] Plaisanterie morbide ou vérité ? Affirmation probablement largement vraie, qui exprime une part cachée de la personnalité de TEL, part qu’il a en commun avec Gustave Flaubert. Flaubert et TEL ont depuis leur enfance été attirés par les cadavres, de préférence en décomposition, peut-être expression d’une nécrophilie toujours prête à affleurer.

 

Abstract

 

Thomas Edward Lawrence (TEL) had a deep knowledge of French literature and was very fond of Flaubert. Salammbo was one of his favorite novels. Many times he expressed his admiration for Salammbo in his writings and in his letters. First of all, it is in a military writing "The Evolution of A Revolt" published in 1920 in the magazine Army Quarterly. In this article, where he summarizes his "irregular" war in Arabia, he describes Salammbo as a "classical text-book-instance". For TEL, the mercenary war is the perfect example of the war he abhors, "the war of extermination", of which Clauzewitz is the theoretician. Later on, in 1922, in a letter to his friend Edward Garnett, where he sets out his literary preferences, he describes Salammbo as a "miracle of style." He says in another letter: « Bovary… yes, she’s all right : but I own that Salammbo takes me as almost the best thing in French. Almost the best… There’s Rabelais the best of all : and yes, probably Salammbo second, with Bovary… » In 1923, he asked his friend, the publisher Jonathan Cape, to translate some French works into English. Cape offers Salammbo among others. What he accepts immediately, justifying himself as follows: "It's the description of Hanno's leprous body, after twelve days on the cross which has finally conquered me". Morbid joke or truth? Assertion probably largely true, which expresses a hidden part of the personality of TEL, share that it has in common with Gustave Flaubert. Flaubert and TEL have since childhood been attracted by corpses, preferably in decomposition, perhaps an expression of a necrophilia always ready to emerge.

 

Annexe : références et chronologie

Dans le milieu très étroit des études lawrenciennes, qui ressemble un peu à une secte avec ses « illuminati », Thomas Edward Lawrence est un énigmatique demi-dieu qui a ses partisans et ses détracteurs. TEL ‒ pour Thomas Edward Lawrence ‒ est une fréquente appellation du héros ; de même son œuvre majeure Seven Pillars of Wisdom est généralement appelée SPOW, acronymes dont l’usage révèle l’initié. Pour les personnes intéressées, voici deux sites essentiels, créés par Jeremy Wilson (1944-2017), qui était le spécialiste de Lawrence :
http://www.telstudies.org, inachevé, sur Lawrence.
http://www.castlehillpress.com  qui commercialise l’édition en cours des œuvres complètes de Lawrence, y compris sa volumineuse correspondance, publiées aux Castel Hill Press par Jeremy Wilson. J. Wilson est également l’auteur d’une biographie « autorisée » de Lawrence : Lawrence of Arabia : the Authorized Biography of T.E. Lawrence, London, Heineman, 1989, traduite en français en 1994, Denoël. L’édition Penguin des Seven Pillars of Wisdom étant la plus commune et la plus accessible, les références seront données dans cette édition : T.E. Lawrence, Seven Pillars of Wisdom. A Triumph, Penguin Books in association with Jonathan Cape, 1964. Les textes originaux de Lawrence sont traduits par l’auteur de l’article, sauf mention contraire.

 

Pour le lecteur qui ne serait pas spécialiste, voici une très brève chronologie de la vie de Lawrence qui permet de situer les épisodes évoqués dans l’article. Ce résumé est rédigé à partir du « biographical summary » de J. Wilson paru dans les telstudies
(http://www.telstudies.org/biography/introductory_biography.shtml).

Thomas Edward Lawrence, né en 1888, est le second fils « illégitime » de Sir Thomas Chapman, un baronet anglo-irlandais, et de Sarah Junner, qui eurent cinq garçons « illégitimes ». Sir Thomas avait fui le domicile conjugal avec Sarah Juner, la gouvernante de ses quatre filles légitimes, abandonnant femme et filles « légitimes ». Le nouveau couple prit le nom de Lawrence, nom du père lui aussi « illégitime » de Sarah Junner. Quand il découvrit sa « bâtardise » ultérieurement, Thomas Edward en fut très affecté, surtout dans l’Angleterre hypocrite et bornée de cette époque. Après une vie errante et un séjour de deux ans en France, à Dinard, pendant lequel T.E. suivit des cours de français, la famille Lawrence s’installa à Oxford, où T.E. fut admis au Jesus College pour y faire des études d’histoire (à cette époque le latin et le grec faisaient partie des disciplines requises).

En 1910, il obtint son diplôme de « bachelor of art » après avoir soutenu une « thesis » intitulée Crusader Castles, consacré aux châteaux des croisés en Orient. Pour cette étude il avait effectué deux voyages d’étude, l’un en France à vélo, l’autre de mille miles à pied, en Syrie et en Palestine, alors provinces de l’empire ottoman, pendant lequel il avait aussi commencé à apprendre l’arabe.

Puis de 1910 à 1914, il fut recruté comme assistant de Leonard Wooley sur le chantier de fouilles du British Museum à Carchemish, au sud-est de la Turquie actuelle. Ce séjour lui permit d’approfondir sa connaissance de l’arabe et du Levant. La guerre le vit d’abord, de 1914 à 1916, affecté au « Military Intelligence Department », au Caire (Service de renseignement militaire). Il devint spécialiste des mouvements nationalistes arabes dans l’Empire Ottoman.

En octobre 1916, il est envoyé en mission de renseignement dans le Hejaz, auprès du shérif de La Mekke, Hussein, qui venait de se révolter contre la colonisation ottomane. Il devient alors l’officier de liaison auprès du fils du shérif, l’émir Fayçal, et son conseiller.

De fin 1916 à 1918, il conseille les arabes révoltés, dirige des opérations militaires, comme la campagne du Hejaz, la capture d’Akaba (6 juillet 1917), les attaques du chemin de fer du Hejaz, puis une guérilla sur le front nord. Lawrence s’illustra aussi à Tafileh (25 janvier 1918) : il mit à mal une force turque au cours d’une bataille très classique et très meurtrière pour les turcs (à la suite de laquelle presque tous les prisonniers furent massacrés par les bédouins).

De 1919 à 1922, après la libération de Damas, Lawrence joua un rôle diplomatique. Il fit partie, comme conseiller, de la délégation britannique à la conférence de Paris en 1919.

Lawrence s’estima victime de la duplicité de son propre pays. Tandis qu’officiellement et cyniquement les Britanniques promettaient aux Arabes qu’ils seraient indépendants à la fin de la guerre (et que Lawrence naïvement faisait de même), en secret ils signaient avec la France les « accords Sykes-Picot » qui partageaient l’ancien et vaste domaine de l’empire turc entre la France (Liban et Syrie) et la Grande-Bretagne (Jordanie et Iraq).

Lawrence considéra qu’il avait trahi sa parole et résigna ses fonctions. Inconnu jusque-là, il devint un héros international quand un journaliste de guerre américain, Lowell Thomas, fit un spectacle grandiose à sa gloire : With Allenby in Palestine and Lawrence in Arabia, spectacle qui fut vu par d’innombrables Anglais et Américains. C’est durant cette période, de 1919 à 1922, qu’il écrit les Seven Pillars of Wisdom. Rappelé par Churchill au Colonial Office pour remédier aux excès d’une colonisation britannique directe dont la sauvagerie avait provoqué des révoltes particulièrement en Iraq, il contribua à la création des royaumes d’Iraq et de Transjordanie, sous tutelle britannique, dont les souverains furent des fils de Hussein. Mais il ne put convaincre la Grande Bretagne de venir en aide à Hussein lui-même, le shérif de La Mekke, son ancien allié : le royaume du Hejaz sur lequel il régnait fut envahi par Ibn Saoud, le fondateur de l’Arabie Saoudie et Hussein condamné à l’exil.

De 1922 à sa mort en 1935, éprouvé par les années de guerre, hanté par sa trahison des Arabes et pour d’autres raisons tenues secrètes (sa honte d’avoir été violé en Syrie ; son masochisme), il s’engage comme simple soldat (private) dans différents corps de l’armée britannique (Royal Air Force,Tank), sous différents noms, rejetant ainsi le nom « illégitime » de Lawrence: John Hume Ross dans la RAF ; puis Thomas Edward Shaw au Tank Corps, nom qui sera le sien durant tout le reste de sa période militaire; voire son vrai nom Chapman. Durant son engagement dans la RAF, il écrivit The Mint, récit des petites et grandes horreurs ordinaires de la vie des casernes britanniques de l’époque, qui, selon ses volontés, ne sera publié qu’en 1950. En mars 1935, son engagement dans l’armée britannique prit fin. Il espère pouvoir ouvrir un atelier d’imprimerie à l’ancienne pour éditer des éditions précieuses. Après onze semaines de retraite, il décède des suites d’un accident de motocyclette.

 

NOTES

[1] Rudolf Karl Fritz von Caemmerer (1845-1911) est un général prussien qui se fit remarquer surtout par ses études historiques et théoriques sur la stratégie, comme : Die Entwicklung der strategischen Wissenschaft im 19. Jahrhunder, Berlin 1904, ou Clausewitz, Berlin 1905.
Helmuth Karl Bernhard, comte von Moltke (1800-1891) est un maréchal prussien et chef d’état-major de l’armée prussienne. Il modernisa l’armée prussienne et la conduisit à la victoire contre le Danemark (1864), l’Autriche (Sadowa, 1866) et la France (Sedan, 1870-1871). Disciple de Clausewitz, il chercha toujours la bataille décisive, la destruction totale de l’armée ennemie et l’occupation du pays ennemi.
Colmar von der Goltz (1843-1916) est un maréchal et baron prussien : il participa à la guerre de 1870, enseigna et écrivit en particulier Leon Gambetta und seine Armee [Gambetta et ses armées], Berlin, 1877, et Das Volk in Waffen, ein Buch über Heerwesen und Kriegführung unserer Zeit [La nation armée…], Berlin, 1883, où il insistait sur le rôle du peuple dans l’armée. De 1883 à 1895 il commanda la mission militaire impériale dans l’empire ottoman : il contribua à moderniser l’armée ottomane. Il occupa à nouveau les mêmes fonctions en 1915 et 1916 et participa activement à la lutte contre les armées britanniques (reddition humiliante du général britannique Townshend à Kut-el-Amara en Mésopotamie).
Karl Wilhelm von Willisen (1790-1879) est un général prussien qui fut autant militaire que politique et écrivain. Il enseigna à l’Académie de guerre prussienne où il développa des théories opposées à celles de Clausewitz, reprises dans son livre Die Theorie des großen Krieges [Théorie des grandes opérations militaires], Leipzig, Berlin, 1840-1868.
Douglas Haig (1861-1928) est un maréchal britannique qui commanda en chef les troupes anglaises en France de 1915 à 1918. Il se fit surtout remarquer par ses offensives très meurtrières pour ses propres troupes lors la bataille de la Somme (400 000 morts) ou la bataille d’Ypres.
Robert George Nivelle (1856-1924) commanda en chef les armées françaises et, en avril 1917, pendant la bataille du Chemin des Dames envoya à la mort 350 000 hommes, français et anglais. Ce qui lui permit, après sa mort, de finir aux Invalides avec les héros.
Charles Jean Jacques Joseph Ardant du Picq (1821-1870), colonel de l’armée française mort au front en 1870, mettait l’homme au centre de la bataille, avec sa psychologie, sa force morale. Ses diverses publications furent réunies dans un livre publié après sa mort sous le titre Études sur le combat (1880). Il était assez anti-clausewitzien : « L’homme ne va pas au combat pour la lutte, mais pour la victoire. Il fait ce qui dépend de lui pour supprimer la première et assurer la seconde. »
Sur Maurice de Saxe, voir la note 5 ci-dessous.
Pierre Joseph de Bourcet (1700-1780), ingénieur du génie et maréchal de camps français, participa aux principales campagnes du règne de Louis XV. Spécialiste des fortifications et cartographe exceptionnel, il publia de nombreux textes et cartes. Le manuscrit de son œuvre théorique fondamentale : Principes de la guerre de campagne ne fut publié qu’en 1888. Il y expose les principes abstraits de base de la conduite des armées et de la guerre.
Jacques-Antoine-Hippolyte comte Guibert (1743-1790) est plus connu comme le plus profond et le plus fécond penseur militaire du XVIIIe siècle que comme auteur dramatique, bien qu’il ait composé des tragédies jouées à la Cour. Politique et militaire, engagé dans différentes opérations, il en tire des principes qu’il expose dans différents ouvrages fondamentaux qui inspireront de nombreux militaires dont Napoléon. Parmi ces publications, on peut retenir les deux livres suivants : Essai général de tactique, précédé d’un discours sur l’état actuel de la politique et de la science militaire en Europe ; avec le plan d’un ouvrage intitulé : La France politique et militaire (1770) ; Défense du système de guerre moderne, ou réfutation complète du système de M. de M… D… par l’auteur de l’Essai général de tactique, Neuchatel, 1779.
[2] « The Evolution of a Revolt », Army Quarterly, October 1920. Cet article est aujourd’hui disponible à de multiples endroits, dont : ‒ sur internet, un fichier pdf et un fichier texte, sur le site du Combat Studies Institute de l’US Army : « The Evolution of a Revolt / by T.E. Lawrence (Late Lieut.-Colonel General Staff, E.E.F. »),
http://disgu.st/~jon/books/t_e_lawrence-the_evolution_of_a_revolt.pdf.
Les citations ultérieures sont faites d’après cette édition. ‒ Dans Oriental Assembly, un recueil d’œuvres choisies de T.E. Lawrence (London, Williams & Norgate, 1939 ; New York, E. P. Dutton, 1940). Dans la dernière édition publiée en 2005 par l’Imperial War Museum, « The Evolution of a Revolt » se trouve p.103-138. On trouvera une anthologie des écrits militaires de TEL dans T.E. Lawence in war and peace. The military writings of Lawrence of Arabia, An anthology, Edited and presented by Malcolm Brown, Pen & Sword Books, 2015.
[3] « The Evolution of a Revolt » est un premier compte-rendu dont l’essentiel sera repris, modifié et intégré aux Seven Pillars of Wisdom, le grand récit de la guerre de libération arabe, surtout dans le chapitre 33 pour la partie théorique (Seven Pillars of Wisdom, p. 193-202). Suivra un article, intitulé Guerilla, paru dans la 14e édition (1929, vol. 10) de l’Encyclopaedia Britannica. Cet article est encore jugé suffisamment important, au moins d’un point de vue historique, pour être repris dans un récent et savant ouvrage sur la guerre et la paix, publié par Richard K. Betts, Conflict after the cold war : arguments on causes of War and Peace, Routledge, 2017. Dans ce recueil de textes jugés essentiels sur le sujet, l’article de Lawrence se trouve (p. 466-475), en bonne compagnie, entre le Speech to the American People d’Osama Bin Laden (p. 462-466) et la brochure de Mao Tse-Tung, On guerilla warfare (p. 475-480). Dans tous ses écrits militaires, Lawrence se pose en quelque sorte en inventeur de la guerre dite « irrégulière », ou petite guerre ou guérilla. Il oublie opportunément que cette stratégie a été banalement utilisée dès que les hommes se sont battus et qu’elle a été étudiée et théorisée dès le XVIIe siècle, par plusieurs écrivains militaires surtout français, comme M. de Grandmaison (La petite guerre ou traité du service des troupes étrangères en campagne…, Paris, 1756) ou Mr. de Jeney (Le partisan ou l’art de faire la petite-guerre avec succès selon le génie de nos jours…, La Haye, 1759) ou M. de la Croix (Traité de la petite guerre pour les compagnies franches, Paris, 1759). Son génie consista à mettre en œuvre sa stratégie dans des conditions à la fois géographiques, politiques et humaines très difficiles.
[4] Lawrence écrit les Seven Pillars of Wisdom de 1919 à 1922. En 1922, son manuscrit de 334 500 mots fut imprimé sur les presses de l’Oxford Times en 8 épreuves seulement. Lawrence soumit ces épreuves, pour avis et corrections éventuelles, à des amis, dont Edward Garnett, lecteur et découvreur de talents pour des éditeurs. Ce texte est désormais appelé « Oxford Text ». Des éditeurs comme Cape ou Constable proposèrent à Lawrence de le publier tel quel. Ce que Lawrence, très insatisfait de son œuvre refusa, malgré les fortes sommes d’argent proposées. En 1926, il en fit un abrégé (de 250 000 mots) à destination uniquement d’amis, appelé « private subscribers edition » ou simplement « subscribers edition ». C’est devenu le texte classique de référence des Seven Pillars of Wisdom. Cette édition richement illustrée et luxueusement imprimée lui coûta beaucoup plus que n’avaient payé les souscripteurs. En 1927, pour payer ses dettes de « l’édition des souscripteurs », Lawrence rédigea lui-même un abrégé au titre accrocheur : « Revolt in the désert », qui fut un succès mondial. En 1935, après la mort de Lawrence, le texte de « l’édition des souscripteurs » fut publié à grands tirages. Depuis, plus d’un million d’exemplaires a été vendu dans le monde. Il fallut attendre 1997 pour voir enfin publier le texte complet originel, l’« Oxford Text », par les Castle Hill Press.
[5] Lawrence rejoint le comte Maurice de Saxe, autre lecture de jeunesse, dont il n’a pas oublié les principes durant sa campagne arabe. Ce général saxon au service de Louis XV fut le plus grand stratège du XVIIIe siècle et il donna à la France les victoires de Fontenoy, Raucoux, Lawfeld, victoires bien réelles même si elles furent inutiles. Il est plus connu aujourd’hui pour son apostrophe célèbre : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers », qu’il est supposé avoir proférée au début de la bataille de Fontenoy; et accessoirement pour être l’arrière-grand-père de George Sand (voir à ce sujet George Sand, Histoire de ma vie, in Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, vol. 1, 1979, p. 32). La philosophie guerrière de Saxe est résumée dans cette phrase : « Je ne suis cependant point pour des batailles, surtout au commencement d’une guerre : et je suis persuadé qu’un habile général peut la faire toute sa vie sans y être obligé » (Maurice de Saxe, Mes rêveries. Ouvrage posthume de Maurice Comte de Saxe, duc de Courlande et de Sémigalle... Tome second, Amsterdam et Leipzig, 1757, Liv. II, p. 148). Il en donna la démonstration éclatante lors de ce qu’on appelle dans les traités de stratégie « la manoeuvre d’Ohey », qui consacre « la victoire sans bataille » et qui livra les Flandres à la France (voir Jean-Paul Charnay, Maurice en ses théâtres ou les avatars du Maréchal de Saxe, in « Maurice de Saxe : Mes rêveries », Economica, Paris, 2002, p. 31). Cette philosophie provoqua les éructations du général Foch, qui dénonçait dans ses Principes de la Guerre (Paris, 1905) « la vieille escrime, les méthodes surannées », les manœuvres permettant « d’éviter le combat », et d’obtenir « la victoire sans bataille » (voir Maurice de Saxe, Mes rêveries…, Economica, p. 28).
[6] Le Dictionnaire Napoléon donne la définition suivante dans l’article « Stratégie napoléonienne » : « Ce qui apparaît immédiatement dans l’étude de la guerre napoléonienne, c’est la recherche systématique de la bataille [italiques dans le texte]. C’est par là que Napoléon ne joue plus le jeu du XVIIIe siècle où la bataille n’était considérée que comme la fin ultime, lorsque tous les autres moyens avaient échoué. L’objectif unique de Napoléon […] est la destruction totale des forces adverses par la recherche immédiate de la bataille décisive. Son système de guerre est, de ce fait, essentiellement offensif » (Dictionnaire Napoléon, sous la dir. de Jean Tulard, Fayard, 1999, vol. II, p. 804).
[7] Dans son œuvre principale, De la guerre [Vom Krieg], Clausewitz définit ainsi la guerre (Livre 1, chap. 1, par. 2) : « La guerre est un acte de force par lequel nous cherchons à contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté. » Il précise plus loin sa pensée (chap. 2) : « Il faut détruire la force armée de l’adversaire, c’est-à-dire, et c’est là désormais ce qu’on devra toujours entendre quand nous nous servirons de cette expression, qu’il faut le réduire à une situation telle qu’il ne puisse plus continuer la lutte » (Carl von Clausewitz, De la guerre, Paris, Ed. Ivrea, 2000 ; italiques dans le texte).
[8] « La guerre-meurtre », The Evolution of a Revolt, p. 7. Frank fut tué au combat le 9 mai 1915, à 22 ans, à Richebourg l’Avoué, dans le nord de la France; Will le 23 octobre, à 26 ans, près de Saint-Quentin. Tous deux sont enterrés en France dans des cimetières militaires britanniques.
[9] The Evolution of a Revolt, p. 6.
[10] À moins que par ce choix, faisant d’un roman, Salammbô, un exemple d’extermination surclassant toutes les batailles réelles passées ou contemporaines, Lawrence ne veuille signifier à l’élite pensante de l’armée britannique tout le mépris qu’il avait pour les stratèges étoilés : un romancier, un stratège de papier faisait mieux qu’eux. Ce que pourrait confirmer l’épisode raconté par Louis Massignon. En 1918, Louis Massignon, alors lieutenant de l’armée française qui allait devenir le plus grand islamisant du XXe siècle, fait partie avec Lawrence des personnalités que le commandant en chef britannique, le général Allenby, a invitées à déjeuner. Massignon raconte : « …ayant une grande cour à traverser sous les yeux des officiers, je fis signe à Lawrence de rattacher sa patte d’épaule gauche : “Pensez-vous que j’aie pour ce gens la moindre considération ?” dit-il ; et il fit, à ce moment-là, le geste d’ouvrir son pantalon pour uriner à la face de l’état-major …», Parole donnée : L’entrée à Jérusalem avec Lawrence en 1917, Julliard, Dossier des Lettres Nouvelles, 1962.
[11] Salammbô, Œuvres complètes, t. III, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 763. Si Flaubert-stratège peut apparaître éminemment clausewitzien, Flaubert-tacticien, dans ses descriptions à raz de terre des batailles carthaginoises, ressemble beaucoup plus à Fabrice del Dongo à Waterloo.
[12] T.E. Lawrence, Correspondance with Edward Garnett, ed. by J. and N. Wilson, T.E. Lawrence to David Garnett, 23 august 1922, Fordingbridge, Castle Hill Press, 2016, p. 6-7 (T.E. Lawrence Letters, VII). Voir aussi Lawrence of Arabia. The man behind the myth. (Complete autobiographical Works, Memoirs & Letters). e-artnow, 2015.
[13] Les Moralités légendaires (1887) sont une œuvre très particulière de Jules Laforgue (1860-1887). Laforgue y mit en exergue un passage de Flaubert : « La reine de Saba à Saint-Antoine : ‒ Ris donc, bel ermite ! Ris donc, je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille et je sais une foule d’histoires toutes à raconter plus divertissantes les unes que les autres. » L’une des six « légendes » des Moralités légendaires a pour titre Salomé. Lawrence avait les Moralités légendaires dans sa bibliothèque.
[14] Charles Montagu Doughty (1843-1926) est un célèbre voyageur britannique, également écrivain et poète, surtout connu pour le récit de son voyage en Arabie : Travels in Arabia Deserta, paru en 1888. Lawrence admirait ce livre écrit dans un style archaïsant assez pénible. Il eut une influence certaine sur le style des Seven Pillars of Wisdom.
[15] Eothen or Traces of travel brought home from the East (London, J. Ollivier, 1844) est la relation des voyages en Orient (Turquie, Syrie, Palestine, Égypte) qu’Alexander William Kinglake (1809-1891) effectua en 1835. Il connut un immense succès populaire, aussi bien en Angleterre qu’en France où une traduction parut sous le titre Eothen. Relations d’un voyage en Orient (Paris, Amyot, 1847).
[16] Idle Days in Patagonia (London, Chapman & Hall, 1893) est l’œuvre de William Henry Hudson (1841-1922), naturaliste et ornithologue argentin né de parents anglais, très populaire en Grande-Bretagne. Il y décrit la faune de ce pays à l’occasion d’un voyage en Patagonie.
[17] Richard Hakluyt (1552-1616), religieux anglais, est plus connu comme écrivain, diplomate et surtout géographe. Son œuvre principale (1589), The Principall Navigations, Voiages and Discoveries of the English Nation, made by Sea or ouer Land …, est la plus célèbre. The Hakluyt Society fut fondée en 1846 « to advance knowledge and education by the publication of scholarly editions of primary records of voyages, travels and other geographical material ». La « Hakluyt category » est donc sous la plume de Lawrence une expression plutôt péjorative pour désigner de banals récits de voyages, ce que ne sont pas pour lui, cela va sans dire, Seven Pillars of Wisdom.
[18] Un certain nombre de lettres de Lawrence se trouve sur http://www.telstudies.org, où on les retrouvera classées par date. Cette lettre se trouve à l’adresse : http://www.telstudies.org/writings/letters/1922/220823_e_garnett.shtml.
[19] Lawrence s’obstine à oublier l’accent circonflexe sur le « o » de Salammbô. Pour sa correspondance, il utilisait souvent une machine à écrire : or l’accent circonflexe n’existant pas en anglais, les machines à écrire anglaises en étaient dépourvues. Dans le cas présent, il n’est pas possible de savoir si cette lettre était manuscrite ou dactylographiée. On remarquera aussi l’usage assez erratique que fait Lawrence du signe typographique [ : ]
[20] T.E. Lawrence, Correspondance with Edward Garnett… David Garnett to T.E. Lawrence, 21 january 1928, p. 6-7.
[21] George Moore (1852-1933) est un romancier irlandais victorien, sorte de sous Zola d’outre-Manche. Parmi ses œuvres les plus connues figurent Esther Watters (London, W. Scott, 1894) qui eut un immense succès et qui décrit, en 377 pages, le triste sort d’une « fallen woman » victime d’un vil séducteur ; ou bien The Brook Kerith (London, T. Werner Laurie, 1916), récit de la vie de Jésus-Christ.
[22] T.E. Lawrence, Correspondance with Edward Garnett… T.E. Lawrence to David Garnett, 16 february 1928, p. 138. Le reste de la lettre est aussi intéressant : il permet de mieux cerner les goûts littéraires de Lawrence, souvent surprenants. En voici quelques passages. « Lamartine I like, the prose of him : but the next, great group are the de Nerval, Rimbaud (a demi-god), Verlaine, Lecomte de Lisle, Heredia crowd, with Mallarmé, perhaps, though often he is too dry to fit an Anglo-Saxon mouth. Baudelaire wrote fine prose. As for the Noailles-Jammes-Marbaud sequence, I haven’t much patience with them. French poetry seems to me deplorably lacking in form, except with de Nerval, Rimbaud, Heredia… and very rarely Gautier. There was another man, Laforgue, who might have been their best poet of all : but he died, or stopped… Do you read Verhaeren ? Out of fashion, now, I suppose : but I liked him… What disappoints me in French prose is its lack of power and in poetry its smoothness. »
[23] Ibid., p. 137. Le texte de l’édition de N. et J. Wilson comporte une coquille manifeste. Lawrence ne peut avoir écrit : « for really pulling off the impersonal thing », qui signifierait l’exact inverse de sa pensée. Il n’a pu qu’écrire : « for really pulling off the personnal thing ».
[24] Là où Jules César écrit : « Caesar pontem fecit », TEL écrit : « I began to increase my people to a troop, adding such lawless men I found, fellows whose dash had got them into trouble elsewhere. I needed hard riders and hard livers. » Soit trois « je » en deux phrases (Seven Pillars…, chap. LXXXIII, p. 471).
[25] Il avait, par exemple, donné toute sa solde des cinq années de guerre à des institutions caritatives s’occupant des soldats britanniques dans le besoin des suites de la guerre. Autre exemple : Lawrence avait refusé de publier Seven Pillars dans la version « Oxford text » comme le lui proposaient plusieurs éditeurs. Dans une lettre du 8 mars 1928, envoyée de Karachi, Lawrence écrit à Edward Garnett : « Remember I’ve refused £ 20,000 for that reason in the last twelve months : ‒ and very easily. I’d refuse twenty millions. » [« Rappelez-vous j’ai refusé £ 20 000 pour cette raison dans les douze derniers mois : ‒ et très facilement. Je refuserais vingt millions. »]
[26] T. E. Lawrence to Edward Garnett, 23 December 1927, Texas Quarterly, vol. V, n° 3, Autumn 1962, p. 54.
[27] Ernest Haik Riddall Altounyan (1889-1962), d’origine arménienne, était un ami de Lawrence. Médecin à Alep et poète, il publia en1937 Ornament of Honour, long thrène consacré à la vie et à la mort de Lawrence (ouvrage réédité en 2015 par les Cambridge University Press).
[28] Letters of T.E. Lawrence, ed. by David Garnett, London, Jonathan Cape, 1938 ; T.E. Lawrence to David Garnett, june 14, 1928, p. 613.
[29] Adrien Le Corbeau (1886-1932), de son vrai nom Rudolph Bernhardt, était un roumain francophone et francophile, qui vint tenter sa chance d’écrivain à Paris. Il est l’auteur de trois romans : Le Gigantesque, roman d’un arbre (1922), L’Heure finale (1924), Le Couple nu (1931). Si Le Gigantesque ne semble pas avoir été un succès populaire, il n’en demeure pas moins « qu’Adrien Le Corbeau a bien été l’un des 33 lauréats du prix Montyon de 1923 pour son ouvrage : Le Gigantesque. Le prix était de 500 F. Il n’est en revanche pas mentionné dans le discours du secrétaire perpétuel sur les prix littéraires, qui, vu le nombre de prix décernés, est forcément sélectif » (communication personnelle de Mireille Lamarque, conservateur-en-chef des archives de l’Académie française ; 3 avril 2013). Sur cette traduction, « much better than the original » [« bien meilleure que l’originale »] selon Jeremy Wilson qui reprend les termes de Lawrence lui-même (« My version is better than his » [« Ma version est meilleure que la sienne »]), voir ici. Adrien Le Corbeau n’aurait pas laissé beaucoup de traces dans la littérature si son nom n’était attaché à deux personnages célèbres : Lawrence et Maupassant. Il est l’auteur d’une célèbre forgerie concernant Maupassant. Le 25 octobre 1912, puis le 25 mars et le 10 avril 1913, La Grande Revue publia trois articles intitulés « Guy de Maupassant intime (Notes d’une amie) » : recueil de souvenirs, d’anecdotes et d’historiettes, toutes inventées, ainsi que plusieurs lettres de l’écrivain, tout aussi inventées, d’une supposée Mme X, qui se faisait passer pour une ancienne amie intime de Maupassant. Cette fable eut la vie dure et fut reprise sans trop d’esprit critique par de nombreux biographes de Maupassant, jusqu’à ce que Jacques Bienvenu ne révèle la vérité (Histoire littéraire, 2000, n° 4): l’auteur était bien Adrien Le Corbeau ! On pourra consulter à ce sujet : Sandrine de Montmort, Jacques Bienvenu et Adrien Le Corbeau : Un autre Maupassant : dictionnaire, suivi de Le canular de Le Corbeau… et Souvenirs de Madame X, Scali, 2007.
[30] The Forest Giant… Translated… by J.H. Ross. Adrien Le Corbeau, London, Jonathan Cape, 1924 (Notice de la British Library). La traduction parut sous le nom de John Hume Ross : c’était un des pseudonymes que Lawrence utilisa.
[31] Les traductions en langues occidentales des Mille et une nuits (Kitāb ʾAlf Laylah wa Laylah) se firent à partir de versions manuscrites de différentes origines (Bulaq, Calcutta…). Pour s’en tenir aux premières traductions européennes, en France, Antoine Galland fit, au XVIIIe siècle (1704-1717), la première traduction au monde et la plus célèbre des traductions en français. Il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour voir publier une autre traduction en français : le docteur Joseph-Charles Mardrus en fut l’auteur, plutôt imaginatif, qui interpréta beaucoup, inventa tout autant et ajouta aux quelques passages très crus originaux un abondant érotisme fin de siècle à la Pierre Louÿs. En Angleterre, Edward William Lane publia une traduction en anglais de 1839 à 1841. Payne entre 1882 et 1884. Finalement Richard Francis Burton en 1885 publia la sienne, enrichie d’un érotisme érudit. Toutes ces traductions anglaises sont de plus ou moins belles infidèles. Les textes originaux en arabe présentent des variantes souvent importantes et posent donc des problèmes de choix aux traducteurs, ce qui explique les différences que l’on constate dans les traductions. Sans parler des traductions de traduction… Sans parler également de la qualité de la traduction et de l’éventuelle censure exercée par certains traducteurs : si Mardrus ou Burton ajoutèrent un certain érotisme à leur traduction, Enno Littmann, traducteur allemand, « traduisit les passages les plus obscènes non pas en allemand mais en latin» ; Edward William Lane censura son édition de ses passages trop osés pour ses hypocrites contemporains. Voir Robert Irwin, The Arabian Nights. A Compagnion, Allen Lane, The Penguin Press, second ed., 2004.
[32] Sturly est l’histoire d’un esturgeon parlant, Sturly, qui fait découvrir les abysses marins à ses lecteurs. Sturly tire son nom du nom scientifique de l’esturgeon, (acipenser) sturio. Comme l’écrit Jean Bothorel, Sturly, « roman oublié d’un écrivain oublié, Pierre Custot, qui connut en 1923 un succès considérable – plus de soixante mille exemplaires vendus, et non pas seulement tirés –, fut moins tape à l’œil et plus efficace. Sturly, mystérieux esturgeon qui parle, entraînait le lecteur dans une découverte romanesque et merveilleuse du fonds des mers. Custot venait de découvrir le « roman pédagogique et scientifique », Grasset centra tout sur cette idée, proclamant – en même temps qu’il glorifiait dans un « placard » voisin Le Fleuve de feu et Génitrix de Mauriac, ou Le Diable au corps – que le public était las des banales histoires d’adultères, comme de l’éternel roman des amours déchirées… » (Bernard Grasset. Vie et passions d’un éditeur, Grasset, 1989).
[33] Le niveau de connaissance de Lawrence en arabe est sujet à discussion. S’il pratiquait « un dialectal dépouillé, véhément, pas très correct, heurté » de Syrie, selon Louis Massignon (Parole donnée : L’entrée à Jérusalem avec Lawrence en 1917, Julliard, Dossier des Lettres Nouvelles, 1962), il ne pouvait pas rédiger de texte en arabe et encore moins lire des manuscrits arabes anciens ou juger de la fidélité de la traduction d’un texte arabe.
[34] The book of the Thousand Nights and One Night. Rendered from the litteral and complete version of Dr. J C. Mardrus ; and collated with other sources ; by E. Powys Mathers, London : Casanova Society, 1923 (Notice de la British Library ‒ on line catalog). Edward Powys Mathers (1892-1039) était traducteur professionnel, poète à ses heures et pionnier dans la création de « crossword puzzles » (les mots croisés ont été inventés en 1913). Sa célébrité tire son origine autant de sa traduction de Mardrus, devenue classique sous l’appellation Mardrus / Mathers que de son expertise en « crossword puzzles ». Il publia des puzzle books sous le nom de Torquemada.
[35] Dans une de ses lettres, Richard Aldington donna les raisons qui, à son avis, expliquaient le renoncement de Lawrence : « Now, Lawrence failed to translate Sturly, and so did some other unknown person, because they didn’t know to get the technical French words » ([letter]129, to Alan Bird (NYPL), 21 February 1955, Montpellier, in Richard Aldington, an autobiography in letters, edited by Norman T. Gates, The Pennsylvania State University Press, 1992.) [En réalité, Lawrence échoua à traduire Sturly, et ce fut aussi le cas d’une autre personne inconnue, parce qu’ils furent incapables de saisir les mots techniques français.]
[36] Curieusement Aldington, l’un des plus grands poètes britanniques du vingtième siècle, s’intéressa à Lawrence dont il publia une biographie iconoclaste (Lawrence of Arabia: A Biographical Inquiry, St. James’s place, 1955), qui remettait sérieusement en cause, voire mettait à mal, le personnage qualifié, entre autres, d’« impudent mythomaniac » (ouvrage traduit en français : Lawrence l’imposteur, Amiot-Dumont, 1955). Ce qui lui valut d’être ostracisé par l’establishment bien-pensant britannique, défenseur suranné d’un Empire britannique décrépi et de sa fabrique à héros, establishment entraîné par A.W. Lawrence, frère de T.E. et par B.H. Liddell Hart, capitaine à la retraite et biographe thuriféraire de T.E. (Sur cette polémique, voir le livre très documenté de Fred D. Crawford, Richard Aldington and Lawrence of Arabia : A Cautionary Tale, Southern Illinois University Press, 1998).
[37] Maurice Larès, T.E. Lawrence, la France et les Français, thèse, Université de Paris III Sorbonne Nouvelle, 1980, vol. 2, p. 726.
[38] Lawrence se vit proposer de traduire l’Odyssée en anglais. Il accepta et se remit au grec : « My Greek has nearly perished, and I will sharpen it for six months » [Mon grec s’est presqu’évanoui, et je vais l’affûter pendant six mois] (T. E. Lawrence to Charlotte Shaw, 28 January 1927, Letters, II, Castel Hill Press, p. 11-12). Il lui fallut quatre ans pour parfaire sa traduction. Toujours appréciée de nos jours, elle fut éditée en 1932, en Grande Bretagne par Emery Walker et aux USA par Oxford University Press. L’édition anglaise ne mentionnait pas le nom du traducteur, manifestation à la fois du rejet, par Lawrence, de son nom d’usage et de sa recherche d’anonymat.
[39] Salambo. Translated by E. Powys Mathers. Decorated with engravings on wood by Robert Gibbings,… Waltham Saint Lawrence : Golden Cockerell Press, 1931, 317 p. 4 (notice de la British Library ‒ online catalog).
[40] Cité par Harold Orlans, T.E. Lawrence : Biography of a Broken Hero, Mc Farland & Co Inc, 2002, p. 56. Orlans est un biographe américain de Lawrence, qui ne fait pas partie de ses thuriféraires.
[41] Salammbô, p. 818.
[42] Ibid., p. 820.
[43] On peut noter : « Et de ses lèvres violacées s’échappait une haleine plus nauséabonde que l’exhalaison d’un cadavre … », passage où s’ajoutent les odeurs (Salammbô, p. 657). Ou encore : « Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure » (ibid., p. 669).
[44] Ibid., p. 821.
[45] Certains pensent que Lawrence était homosexuel. L’était-il ? Rien ne permet d’avoir une certitude dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres : Lawrence a pris soin de toujours avancer masqué. E.M. Forster, un ami de Lawrence porta ce jugement : « He was a very strange fellow, a born actor and up to all sorts of tricks: you never knew where to have him » (T.E. Lawrence by His Friends, ed. A. W.  Lawrence, Cape, 1937, p. 214). Pour J. Wilson, rien ne le prouve. Pour le psychiatre américain John E. Mack, auteur d’une très longue biographie de Lawrence : A Prince of Our Disorder : the life of T.E. Lawrence (Boston, Little Brown, 1976), Lawrence était bien homosexuel. Selon la dernière théorie à la mode, il pourrait présenter un cas d’asexualité (sur l’asexualité, voir par exemple Bogaert A.F. : « Asexuality: what it is and why it matters », Journal of Sex Research, 2015; 52(4), p. 362-79. L’asexualité expliquerait au moins certains aspects du caractère de Lawrence.
[46] On se souvient des quelques récits de Flaubert sur ce sujet (lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc pour le tome V, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 697 ; lettre à Louise Colet du jeudi 7 juillet 1853, Corr. t. II, p. 376.
[47] Après la mort accidentelle de Lawrence, de nombreux documents qui auraient pu nuire à la légende du héros ont été détruits par son frère A. W. Lawrence (concernant ses pratiques masochistes, par exemple). On sait que la censure familiale s’exerça aussi sur certains écrits de Flaubert après sa mort.
[48] Harold Orlans, T.E. Lawrence…, p. 56.
[49] Ned était le surnom donné à Thomas Edward dans sa famille.
[50] Clouds Hill est le nom du cottage, dans le Dorset, que Lawrence loua dès 1923, puis acheta pour passer sa retraite.
[51] Pour comprendre ce qu’implique cette marche, il faut savoir que Lawrence marchait pieds nus, dans son souci d’imiter les bédouins dans le moindre détail et comme il l’a fait pendant toute sa campagne arabe.
[52] T.E. Lawrence, Seven Pillars of Wisdom… , chap. CXXI, p. 677-678.
[53] La traduction de ce passage des Seven Pillars of Wisdom est celle de Jean Rosenthal, T.E. Lawrence, Les Sept piliers de la sagesse. Un triomphe, édition établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, 1993, collection « Bouquins ».
[54] Faut-il y voir une manifestation de nécrophilie ? Andrew Rutherford croit trouver « a trace of necrophilia » chez Lawrence (The Literature of War. Studies in heroic Virtue, MacMillan Press, 1989, chap. 3 : The Intellectual as Hero : Lawrence of Arabia, p. 38-63). Cette interprétation peut être contestée. Ainsi, Stephen E. Tabachnick, universitaire américain et grand « lawrentian », réfute cette conclusion : « I do not think that Lawrence was either necrophiliac or a joker about death. I think he was serious. Having seen swollen and burst bodies in combat myself, I cannot believe that he would ever joke about death, and I can’t think of an instance when he did that. But you will have to decide » (email personnel de Steve Tabachnick, 18 décembre 2017). [« Je ne pense pas que Lawrence ou était nécrophile ou plaisantait sur la mort. Je pense qu’il était sérieux. Ayant vu des corps gonflés et brûlés au combat moi-même, je ne peux pas croire qu’il ait pu jamais faire des plaisanteries sur la mort, et je ne peux penser à une occasion où il l’ait fait. Mais c’est à vous de décider. »] La même tendance existerait-elle chez Flaubert ?


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