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Gve Flaubert

Bibliomanie
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conte
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Novembre 1836

Bibliomanie

 

 

Dans une rue étroite et sans soleil de Barcelone vivait il y a peu de temps un de ces hommes au front pâles [pâle] à l’œil terne creux un de ces êtres sataniques tels qu’Hoffmann en déterrait dans ses songes.

C’était Giaccomo le libraire il avait trente ans et il passait déjà pour un vieillard vieux et usé. Sa taille était élevée haute mais courbée comme celle d’un vieillard. Ses cheveux nombreux garnis et nom étaient longs etaient mais blancs. Ses mains étaient fortes et nerveuses mais desséchés [desséchées] et couvertes de rides. Son costume était étrange et misérable et déguenillé ; il avait l’air gauche et embarrassé. Sa physionomie était pâle triste laide – et même insignifiante. On le voyait rarement dans les rues si ce n’est les jours de vente où l’on vendait à l’enchère des livres rares et curieux. Alors, ce n’était plus le ce même homme indolent et ridicule. C’était Ses yeux s’animaient il courait il marchait, il trépignait – il avait peine à modérer sa joie, ses inquiétudes, ses angoisses et ses douleurs – il revenait chez lui haletant essoufflé hors d’haleine. Il prenait le manuscrit livre chéri, le couvait des yeux, le regardait et l’aimait comme un avare son trésor, un père sa fille, un roi sa couronne.

Cet homme n’avait jamais parlé à personne si ce n’est aux bouquinistes et aux brocanteurs. Il était taciturne et rêveur – sombre et triste : il n’avait qu’une idée, qu’un amour, qu’une passion : les livres. Et cet amour et cette passion le brûlaient intérieurement il ne vivait que pour les livres et les livres étaient sa vie intérieurement, ils r lui rongeait usait ses jours lui dévorait son existence.

Souvent le soir la nuit on les voisins voyait à travers les vitres du libraire une lumière qui vacillait, puis elle s’avançait, s’éloignait, montait, puis quelquefois elle s’éteignait. Alors ils entendaient frapper à leur porte, et c’était Giaccomo qui venait les prier de rallumer sa bougie qu lampe bougie qu’un feuillet avait soufflée.

Il Ces nuits fiévreuses et brûlantes il les passait dans ses livres ; il courait sur dans ses magasins, il montait parcourait les galeries de sa bibliothèque dans avec extase une lumière à la main et ravissement, puis il s’arrêtait, les cheveux en désordres, les yeux fixes et étincelants. Ses mains tremblaient en touchant aux rai bons livres des rayons ; ils étaient chauds et humides. Il prenait un livre en retournait les feuillets en tâtait le papier en examinait les dorures, le couverts, les lettres, l’encre, les plis, et l’arrangement du mot finis l’arrangement des dessins pour le mot finis. Puis il le changeait de place, le mettait dans un rayon plus élevé – et restait des heures entières à en regarder le titre et la forme.

Il allait ensuite vers ses manuscrits, car c’était ses enfants chéris il en prenait un le plus vieux le plus usé le plus sale. Il en e regardait le parchemin avec amour et bonheur. Il en sentait la poussière sainte et vénérable ; puis ses narines s’enflaient de joie et d’orgueil il pret un sourire venait sur ses lèvres.

Oh il était heureux cet homme. Heureux au milieu de toute cette science dont il ne comprenait que la forme à peine qu’un mot à peine la portée morale et sa valeur littérature ; il était heureux entre tous ces livres promenait jetait s promenait ses yeux sur les lettres dorées sur les pages usées, sur le couvert parchemin terni. Il aimait le jour comme un aveugle la science les livres la science comme un aveugle aime le jour.

 Ce n’était point la science qu’il aimait c’était sa forme et son expression. Oh ont valeur Il aimait un livre parce que c’était un livre ; il aimait son odeur, sa forme, son titre. Il adorait Ce qu’il aimait dans un manuscrit, c’était sa vieille date illisible, les lettres gothiques bizarres et étranges, les dorures lourdes dorurent [dorures] qui chargeaient les gra dessins et il aim c’était ces pages couvertes de poussière, poussière dont il aspirait le parfum avec délice le parfum suave et tendre. C’était ce joli mot finis entouré de deux amours portés sur une bandelette un ruban, s’appuyant gravé s’appuyant sur une fontaine, gravé sur une tombe ou reposant dans une corbeille entre les roses et dans et bouquets bleus les pommes d’or et les bouquets bleus.

Cette passion l’avait eut absorbé tout entier : il mangeait à peine, il ne dormait plus ; mais il rêvait – des jours et des nuits entiers – à son idée fixe : les livres. Il pen rêvait à tout ce que devait avoir de divin de de sublime et de beau une bibliothèque royale – et il rêvait à s’en faire une aussi grande que celle d’un roi. Comme il respirait à son aise comme il était fier et puissant lorsqu’il plongeait sa vue dans les immenses galeries pl où son œil se perdait dans des livres ; il levait la tête des livres ; il l’abaissait des livres ; à droite à gauche encore.

Il passait dans la ville. Il passait dans Barcelone pour un homme étrange et infernal – pour un savant, ou un sorcier.

Il ne savait à peine lire. Personne n’osait lui parler, tant son front était sévère et pâle ; il avait l’air méchant jamais il ne touch et traître, et pourtant jamais il ne toucha à un enfant pour lui nuire ; il est vrai que jamais il ne fit l’aumône.

Il gardait tout son argent tout son bien, toutes ses émotions pour les livres ; il avait été moine et pour eux il avait abandonné Dieu. Plus tard il leur sacrifia ce que les hommes ont de plus cher après leur Dieu l’Argent. Ensuite il leur donna ce qu’on a de plus cher après l’argent, son âme.

Depuis quelque temps surtout, ses veilles étaient plus longues et plus on le voyait plus tard sa lampe des nuits qui brûlait sur ses livres. C’est qu’il avait un nouveau trésor, un manuscrit.

 

Un matin, entra dans sa boutique un jeune étudiant de Salamanque. Il paraissait riche, car deux valets de pied tenaient sa mule à la porte de Giaccomo. Il avait un pourpoint une toque de velours rouge et des bagues brillaient sur ses doigts.

Il n’avait pourtant pas cet air de suffisance et de nullité habituelle aux gens qui ont des valets galonnés de beaux habits et la tête creuse. Non cet homme était un savant mais un riche savant. C’est-à-dire un homme qui <à Paris> écrit sur une table d’acajou a des livres dorés sur tranche des mu pantoufles brodées une robe de chambre un chat d une pendule en or, un chat qui dort sur son tapis, et deux ou trois femmes qui lui font lire ses vers sa prose et ses contes, qui lui disent vous avez de l’esprit, et qui le b rne le trouvent qu’un fat. Les manières de ce gentilhomme étaient polies. En entrant il salua le libraire fit une profonde révérence et lui dit d’un ton affable :

« N’avez-vous point ici, maître, des manuscrits curieux du douzième siècle? »

Le libraire devint embarrassé et répondit en balbutiant : « Mais, seigneur, qui vous l’a dit ?

– Personne, mais je le suppose. Et il déposa sur le bureau du libraire une bourse pleine d’or qu’il fit sonner en souriant comme ainsi que tout homme qui touche à de l’argent dont il est le possesseur.

« Seigneur reprit Giaccomo il est vrai que j’en ai, mais je ne les vends pas ; je les garde.

– Et pourquoi qu’en faites-vous ?

– Pourquoi, monseigneur – ici il devint rouge de colère – ce que j’en fais. Oh non vous ignorez ce que c’est qu’un manuscrit !

Pardon, maître Giacomo, je m’y connais et pour en donner la preuve je vous dirai que vous avez ici la Chronique de Turpin !

– Moi oh on vous a trompé, Monseigneur.

– Non Giaccomo répondit le gentilhomme rassurez-vous. Je ne veux point vous le voler, mais vous l’acheter.

– Jamais

– Oh vous me le vendrez, répondit le jeune l’écolier car vous l’avez ici il a été vendu chez Ricciami, le jour de sa mort.

– Eh bien seigneur je l’ai c’est mon trésor c’est ma vie. Oh vous ne me l’arracherez pas. Écoutez, je vais vous confier un secret. Baptisto, vous savez Baptisto le libraire qui demeure sur la place Royale eh bien il ne l’a pas lui et moi je l’ai.

– Combien l’estimez-vous ?

Giaccomo s’arrêta longtemps, et répondit d’un air fier : « Deux cents pistoles, monseigneur. » Il regarda le jeune homme d’un air triomphant, ayant l’air de lui dire : « Vous allez croire Vous allez vous en aller, c’est trop cher et pourtant je ne le donnerai pas à moins. » Il n’en fut point ainsi Il se trompa car celui-ci lui montrant sa bourse :

« En voilà trois cents », dit-il.

Giaccomo pâlit il fut près de s’évanouir.

300 pistoles ? répéta-t-il, mais je suis un fou monseigneur je ne le vendrai pas pour quatre cents.

L’étudiant se mit à rire à fouillant dans sa poche dont il tira deux autres bourses :

Eh bien ! Giaccomo, en voici 500. Oh non tu ne veux pas le vendre mais je l’aurai, je l’aurai aujourd’hui à l’instant il me le faut. Dussé-je vendre cette bague donnée dans un long baiser d’amour, dussé-je vendre mon épée garnie de diamants, mes hôtels mes palais, dussé-je vendre mon âme il me faut ce livre. Oui il me le faut à toute force, à tout prix. Dans huit jours je soutiens une thèse à Salamanque. Il me faut ce livre pour être docteur ; il me faut être docteur pour être archevêque ; il me faut la pourpre pour avoir la tiare au front. »

Giaccomo s’approcha de lui et le regarda avec admiration et respect comme le seul homme qui l’ait compris.

« Écoute, Giaccomo interrompit le gentilhomme je vais te dire un secret qui va faire ta fortune et ton bonheur. Ici il y a un homme cet homme demeure à la barrière des Arabes ; il a un livre, c’est le Mystère de saint Michel [Le Mystère de saint Michel].

Merci dit Giaccomo Le Mystère de saint Michel [Le Mystère de saint Michel? dit Giacomo en poussant un cri de joie. Oh merci, vous m’avez sauvé la vie.

– Vite donne-moi la Chronique de Turpin . Giaccomo courut vers un rayon ; là il s’arrêta tout à coup, s’efforça de pâlir, et dit d’un ton avec la voix d’un air étonné :

« Mais, monseigneur, je ne l’ai pas.

– Oh Giacomo tes ruses sont bien grossières et tes regards trahissent tes paroles.

– Oh ! monseigneur, je vous jure je ne l’ai pas.

– Allons tu es un vieux fou Giaccomo ; tiens voilà six cents pistoles. Giacomo prit le manuscrit et le donna au jeune homme :

« Prenez en soin dit-il en le quittant et il mit lorsque celui-ci s’éloignait en riant et disait à ses valets « On nous a dit en montant sur sa mule : « Vous savez que votre maître est un fou, mais il vient de tromper un imbécile. L’idiot de moine-bourru répéta-t-il en riant, il croit que je vais être pape.

Et le pauvre Giaccomo restait triste et désespéré, appuyant son front brûlant sur les vitres de la carreaux de sa boutique en pleurant de rage et regardant avec douleur les valets de son manuscrit objet de ses soins et de ses affections que portait les valets du gentilhomme.

« Oh ! sois maudit, homme de l’enfer. Sois maudit toi dont l’ar sortait maudit cent fois toi qui m’as volé tout ce que j’aimais sur la terre, où ne pourrai vivre maintenant. Je sais qu’il m’a trompé l’infâme il m’a trompé. S’il en était ainsi, oh je me vengerais. Non courons vite à la barrière des Arabes. Si cet homme allait me demander une somme que je n’ai pas, que faire alors ?....... Oh c’est à en mourir ! » Il prend l’argent que l’étudiant avait laissé sur le bureau et sortit en courant.

Pendant la route, il n’avait rien qu’il allait par les rues, il ne voyait rien de tout ce qui l’entourait ; tout passait devant lui comme derrière un voile comme une fantasmagorie dont il ne comprenait pas l’énigme ; il n’entendait ni la marche des passants ni le bruit des roues sur le pavé ; il ne pensait il ne rêvait il ne voyait qu’une chose : les livres. Il pensait au Mystère de saint Michel [Le Mystère de saint Michel], il se le créait dans son imagination, peut-être gros large et mince avec un parchemin orné de lettres d’or ; il tâchait de deviner le nombre des pages qu’il devait contenir. Son cœur battait avec violence comme celui d’un homme qui attend son arrêt . Enfin il arriva.

L’étudiant ne l’avait pas trompé !!!

Sur un vieux [tapis] de Perse tout troué étaient étendus une dizaine de vieux livres. Giaccomo sans parler à l’homme qui se promenait dormait à côté couché comme les livres et ronflant au soleil, tomba à genoux, se mit à parcourir de l’oe d’un œil inquiet et soucieux tous les dos de livres ; puis il se leva pâle et abattu ; il éveilla le bouquiniste en criant, et lui demanda :

« Hé l’ami, n’avez-vous pas ici le Mystère de saint Michel [le Mystère de saint Michel] ?

– Quoi dit le marchand en ouvrant les yeux, ne voulez-vous pas parler d’un livre que j’ai – regardez !

– L’imbécile dit Giaccomo en frappant du pied. En as-tu d’autres que ceux-là ?

– Oui. Tenez, les voici ; et il lui montra un nouveau petit paquet de brochures lié avec des cordes. Giaccomo les rompit avec colère et en lut le titre en une seconde.

« Enfer ! dit-il, ce n’est pas cela. N’as-tu vendu l’as-tu pas vendu par hazard [hasard]. Oh si tu le possèdes donne donne. Cent pistoles –deux cents – tout ce que tu voudras. »

Le bouquiniste le regardant étonné :

« Ah ! vous voulez peut-être parler d’un petit livre que j’ai donné hier , au curé de la cathédrale d’Oviedo.

Oui c’est cela te souviens-tu du titre de ce livre ?

– Non.

– N’était-ce pas le Mystère de saint Michel [le Mystère de saint Michel] ?

– Oui, c’est cela. »

Giaccomo s’écartant de <à quelques pas de là> et tomba sur l’herbe comme un homme la poussière comme un homme qui se meurépuisé d’un fatigué d’une apparition qui l’obsède.

Quand il revint à lui, il fesait [faisait] soir et le soleil qui rougissait à l’horizon était à son déclin ; il se leva et rentra chez lui malade et désespéré.

Huit jours après, Giaccomo n’avait pas oublié sa triste déception sa blessure était encore vive et saignante ; il n’avait point dormi depuis trois jours nuits car ce jour-là devait se vendre un ex le premier livre qui eût été imprimé en Espagne, exemplaire unique dans ce royaume. Il y avait longtemps qu’il avait envie de l’avoir. Aussi fut-il heureux le jour où on lui annonça que le propriétaire était mort. Mais une inquiétude lui tenait à l’âme : Baptisto pourrait l’acheter. Baptisto qui depuis quelque temps lui enlevait non les chalands, peu lui importait, mais tout ce qui paraissait de rare et de nouveau. Baptisto dont il haïssait la renommée d’une haine d’artiste. Cet homme lui devenait à charge. C’était toujours lui qui enlevait les manuscrits aux ventes publiques : il enchérissait et il obtenait. Oh que de fois le pauvre moine, dans ses rêves d’ambition et d’orgueil, que de fois la main il vit venir à lui la longue main de Baptisto qui passait à travers la foule aux jours de vendues pour lui enlever un trésor qu’il avait rêvé si long-temps qu’il avait convoité avec tant d’amour et d’égoïsme.

Que de fois aussi il fut tenté de finir avec un crime ce que ni l’argent ni la patience n’avaient pu faire mais il refoulait cette idée dans son cœur tâchait de s’étourdir sur sa haine qu’il portait à cet homme et s’endormait sur ses livres.

Depuis quelques temps tout lui réussissait mal il était plus triste et plus sombre – enfin ce jour là

Dès le matin il fut devant la maison dans dans laquelle la vente allait avoir lieu ; il y fut avant le commissaire avant le public et avant le soleil.

Dès Aussitôt que les portes s’en ouvrirent il se précipita dans l’escalier monta dans la salle et demanda ce livre. On le lui montra : c’était déjà un bonheur.

Oh jamais il n’en avait vu de si beau et de qui lui complut davantage. C’était une bible avec latine avec des commentaires grecs et il la regarda et l’admira plus que tous les autres. Il le serrait entre ses doigts av en riant amèrement, comme un homme qui se meurt de faim et qui voit de l’or.

Jamais non plus il n’avait rien tant désiré : qu’il eût voulu alors même au prix de tout ce qu’il avait, de ses livres de ses manuscrits de ses 600 pistoles, au prix de son sang, oh qu’il eût voulu avoir ce livre, vendre tout, tout pour avoir ce livre ; n’avoir que lui, mais l’avoir à lui pouvoir le montrer à toute l’Espagne avec un rire d’insulte et de pitié pour le roi pour les princes pour les savants pour Baptisto, et dire : ‒ À moi ! à moi ce livre ! et le tenir dans ses deux mains toute sa vie ; le palper comme il le touche le sentir comme il le sent et le posséder comme il le regarde.

Enfin l’heure arriva. Baptisto était présent, le visage [deux mots illis.] serein et l’air calme et paisible. On arriva au manuscrit livre. Giaccomo offrit d’abord vingt pistoles, Baptisto se tut et ne regarda pas la Bible. Déjà le moine avançait la main pour saisir ce livre qui lui avait coûté si peu de peines et d’angoisses quand Baptisto se mit à dire : « 40. » Giaccomo vit [trois mots illis.] son antagoniste qui s’enflammait à mesure que le prix montait plus fort et plus haut. – Cinquante ! s’écria-t-il de toutes ses forces. – 60 ! s’écria Baptisto. – Cent ! – 400 ! – 500 ! » ajouta le moine avec rage.

Et tandis qu’il trépignait d’impatience et de colère, Baptisto affectait un calme ironique et méchant. Déjà la voix aigre et cassée de l’huissier avait répété trois fois : « 500 » quand déjà Giacomo se rattachait au bonheur car un souffle échappé des lèvres d’un homme vint le faire évanouir. Car le libraire de la place Royale, se pressant dans la foule, dit 600 se mit à dire : « Six cents » La voix de l’huissier répéta : « 600 » quatre fois, et aucune autre voix ne lui répondit. Seulement on voyait à un des bouts de la table, un homme, au front pâle, aux mains tremblantes, un homme qui riait amèrement la main dans de ce rire des damnés du Dante. Il et avait la main dans sa poitrine ; et la quand il la retira il avait de la chair elle était chaude et mouillée car il avait de la chair et du sang au bout des ongles.

On se passa le livre de main en main pour le faire parvenir à Baptisto. Ce livre passa devant Giaccomo, il en sentit l’odeur, il le vit courir un instant devant ses yeux puis s’arrêter à un homme qui le prit et l’ouvrit en riant. Alors le moine baissa sa tête pour cacher son visage, car il pleurait……

En s’en retournant, il pritil s’éloigna au ….. en retournant par les rues il était lent sa sa démarche était lente et pénible ; il avait son vis une figure étrange et stupide ; sa tournure était grotesque et risible ridicule ; il avait l’air d’un homme , car il chancelait : ses yeux étaient à mouillés moitié fermés ; il avait les paupières rouges et brûlantes ; la sueur coulait sur son front, et il disait balbutiait entre ses dents comme un homme qui a trop bu et qui a pris trop de part au festin qui l’a banquet de la fête.

Sa pensée n’était plus à lui : elle errait comme son corps sans avoir de but ni d’intention ; elle était chancelante, irrésolue, lourde et bizarre ; sa tête lui fesait [faisait] comme du plomb ; son front le brûlait comme un brasier.

Oui, il était ivre de ce qu’il avait su senti ; il était fatigué de ses jours ; il était soûl de l’existence.

Ce jour-là c’était un dimanche le peuple se promenait dans les rues en causant et en chantant. Le pauvre moine écouta leurs causeries et leurs chants ; il ramassa quelques bribes de phrases, quelques mots, quelques cris ; mais il lui semblait que c’était toujours le même son et la même voix. C’était un brouhaha confus, une bourrasque bizarre et bruyante qui bourdonnait dans son cerveau et l’accablait.

« Tiens, disait un homme à son voisin, as-tu entendu parler de l’histoire de ce pauvre curé d’Oviedo qui qui fut trouvé étranglé dans son lit ? »

Ici, c’était une femme un groupe de femmes qui prenaient le frais du soir sur leurs portes. Voici ce qu’entendit Giacomo en passant devant elles : « Dites donc Martha avez-vous entendu savez-vous qu’il y a eu à Salamanque un jeune riche Don Bernardo vous savez celui qui lorsqu’il vint ici, il y a quelques jours, avait une mule noire si jolie et si bien équipée, et qui la faisait piaffer sur les pavés ; eh bien ! le pauvre jeune homme on m’a dit ce matin à l’église qu’il était mort !

– Mort dit une jeune fille.

– Oui, petite, répondit la femme ; il y avait il est mort ici, à l’auberge de Saint-Pierre. D’abord il se sentit mal à la tête ; enfin, il eut la fièvre, et au bout de 4 jours, on le porta en terre. »

Giaccomo en entendit encore d’autres. Tous ces souvenirs le firent trembler, et un sourire de férocité vint errer sur sa bouche.

Le moine rentra chez lui, épuisé et malade ; il se coucha par terre sur le banc de son bureau et dormit ; sa poitrine était oppressée, un rauque et creux sortait de sa bouc gorge ; il s’éveilla avec la fièvre, un cauchemar l’accablait avait épuisé ses forces. Il faisait nuit alors, et minuit 11 heures venaient de sonner à l’église voisine. Giaccomo entendit des cris : « Au feu ! au feu ! » Il ouvrit ses vitres, alla sur la place dans les rues, et vit, en effet des flammes qui s’élevaient au-dessus des toits. Il rentra chez lui, et il allait [trois mots illis.] reprendre sa lampe pour aller dans ses magasins, quand il entendit, devant ses fenêtres, des hommes qui passaient en courant, et qui disaient : « C’est sur la place Royale, le feu est chez Baptisto. » Le moine tressaillit, un rire éclatant partit du fond de son cœur et il se dirigea avec la foule vers la maison du libraire. La maison était en feu, les flammes s’élevaient chassé hautes et terribles et chassées par les vents elles s’élançaient vers le beau ciel bleu d’Espagne qui planait sur Barcelone agitée et tumultueuse, comme un voile sur des larmes.

On voyait un homme, à moitié nu ; il se désespérait, s’arrachait les cheveux, se roulait par terre en criant en blasphémant Dieu et en poussant des cris de rage et de désespoir. C’était Baptisto. Le moine contemplait son désespoir et ses cris de avec calme et bonheur, avec ce rire féroce de l’enfant qui rit riant des tortures du papillon dont il a écorché les arraché les ailes.

On voyait dans un appartement élevé des flammes qui brûlaient quelques liasses de papiers. Giaccomo prit une échelle, l’appuya contre la muraille noircie et chancelante. L’échelle tremblait sous ses pas ; il monta en courant, arriva à cette fenêtre. Malédiction ! ce n’était que quelques vieux livres de librairie sans valeur ni mérite. Que faire ? Il était entré. Il fallait ou avancer au milieu de cette atmosphère enflammée, ou redescendre par l’échelle dont le bois commençait à chercher à s’échauffer. Non, il avança mais où trouver ce manuscrit enfin.

Il traversa plusieurs salles ; le plancher tremblait sous ses pas. Les portes tombaient lorsqu’il en approchait. Les solives se fendaient sur sa tête. Il courait au milieu de l’incendie, haletant et furieux. Il lui fallait ce livre. Il le lui fallait ou la mort – enfin après des efforts inouïs il ouvr. Il ne savait où diriger sa course, mais il courait – une fort; enfin, il arriva devant une partie cloison qui était intacte, il la brisa avec un coup de pied, et vit un appartement obscur et étroit. Il tâtonnait, sentit quelques livres sous ses doigts ; il en toucha un, le prit et l’emporta hors de cette salle. C’était lui le Mystère de saint André ! Il retourna sur ses pas, comme un homme éperdu et en délire. Il sauta par-dessus les trous, il volait dans les flammes, mais il ne retrouva point l’échelle qu’il lui dressé contre le mur ; il arriva à une fenêtre et descendit en dehors se cramponnant avec les mains et les genoux aux sinuosités. Ses vêtements étaient enflammés ses chev ses f commençaient à s’enflammer et lorsqu’il arriva dans la rue, il se roula dans le ruisseau pour éteindre les flammes qui le brûlaient.

Quelques mois se passèrent, et l’on n’entendait plus du libraire Giaccomo, si ce n’est comme un de ces hommes singuliers et étranges dont la multitude rit dans les rues, parce qu’elle ne comprend point leurs passions et leurs manies.

L’Espagne était occupée d’intérêts plus graves et plus sérieux un mauvais génie semblait peser sur elle. Chaque jour de nouveaux meurtres et de nouveaux crimes, et tout cela paraissait venir d’une main invisible et cachée : c’était un poignard suspendu sur chaque toit et sur chaque famille, sur chaque c’étaient des gens et qui disparaissaient tout-à-coup sans qu’on eût aucune trace du p sang sang que leurs blessures avaient répandu. Un homme partait pour un voyage, il ne revenait plus.

On ne savait à qui attribuer toutes cet horrible fléau ; car il faut attribuer le malheur à quelqu’un, mais d’étranger, mais le bonheur, à soi.

En effet, il est des jours si néfastes dans la vie, des époques si funestes pour les hommes, que, ne sachant qui bl accabler de ses malédictions, on crie vers le ciel. C’est dans les époques malheureuses pour les na l’humanité les peuples que l’on crut à la fatalité.

Une police vive et empressée avait tâché il est vrai de découvrir l’auteur complice de tous ces forfaits. L’espion soudoyé s’était introduit dans toutes les maisons avait écouté toutes les paroles entendu tous les cris, vu tous les regards, et il n’avait rien appris. Le procureur avait ouvert toutes les lettres brisé tous les cachets fouillé dans tous les coins et n’avait rien trouvé.

Un matin pourtant, Barcelone avait quitté sa robe de deuil pour aller s’entasser dans les salles de la Justice, où l’on allait condamner à mort celui que l’on supposait <être> l’auteur de tous ces horribles meurtres. Le peuple cachait ses larmes dans un forcé rire convulsif ; car lorsqu’on souffre et qu’on pleure, c’est une consolation bien égoïste il est vrai mais [deux mots illis.] enfin réelle, de voir d’autres souffrances et d’autres larmes.

Le pauvre Giaccomo si calme et si paisible était accusé d’avoir brûlé la maison de Baptisto d’avoir volé sa Bible. Il était chargé encore de mille autres accusations. Il était donc là assis sur le banc des meurtriers et des brigands – lui l’honnête bibliophile, le pauvre Giaccomo qui ne pensait qu’à [ses] livres était donc compromis dans des mystères de meurtre et d’échafauds.

Le peuple La salle regorgeait de peuple. Enfin, le procureur lut son se leva et lut son rapport ; il était long et diffus, on à peine si on pouvait en distinguer l’action principale des parenthèses et des réflexions. Le procureur disait qu’il avait trouvé dans la maison de Giacomo la bible qui appartenait à Baptisto, puisque cette sale bible était la seule en Espagne. Or, il était probable que c’était Giacomo qui avait mis le feu à la maison de Baptisto, pour s’emparer de ce livre rare et précieux. Il se tut et se rassit essoufflé.

Quant au moine il était calme et paisible et ne répondit pas par un regard à la multitude qui l’insultait.

Son avocat se leva, il parla longtemps et bien. Enfin, quand il crut avoir ébranlé son auditoire, il souleva sa robe et en tira un livre embaumé ; il l’ouvrit c’était et le montra au public : c’était une bible, autre comme c’était un autre exemplaire de cette bible.

Giacomo poussa un cri et tomba sur son banc en s’arrachant les cheveux. Le moment était critique on attendait une parole de l’accusé, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Enfin, il se rassit, regardant ses juges et son avocat d’un air comme un homme qui s’éveille. On lui demanda s’il était coupable d’avoir mis le feu chez Baptisto.

« Non, hélas ! répondit-il. – Non ? – Mais allez-vous me condamner. Oh condamnez-moi je vous en prie. La vie m’est à charge, mon avocat vous a menti, ne le croyez pas. Oh condamnez-moi, j’ai tué, Don Bernardo, j’ai tué le curé, j’ai volé le manuscrit livre le livre unique car il n’y en a point deux en Espagne. Messeigneurs tuez-moi je suis un misérable. On non ne

Son avocat s’avança vers lui, et lui montrant cette bible : « Je puis vous sauver, regardez ! Giacomo prit le livre et le regarda : – Oh ! moi qui croyais que c’était le seul en Espagne ! » « Oh ! dites-moi, dites-moi que vous m’avez trompé. Malheur sur vous ! » et il tomba évanoui.

Les juges revinrent et prononcèrent son arrêt de mort. Giaccomo l’entendit sans frémir, et leurs il parut même plus calme et plus tranquille. On lui fit espérer qu’en demandant sa grâce au pape il l’obtiendrait peut-être. Il n’en voulut point, et demanda seulement que les livres sa bibliothèque fût donnée à l’homme d’Espagne qui avait le plus de livres en Espagne.

Puis, lorsque le peuple fut se fut écoulé, il demanda à son avocat d’avoir la bonté de lui prêter son livre. Celui-ci le lui donna.

Giaccomo le prit amoureusement, versa quelques larmes , le déchira avec colère, puis il en jeta les morceaux à la figure de son défenseur, en lui disant : « Vous en avez, monsieur l’avocat je vous disais bien que c’était le seul en Espagne. [ »]

 

[Transcription semi-diplomatique : barré, <…> ajout interlinéaire, [illis.] mot illisible barré.]
[Transcription de Joséphine Gehan, Master 1,
Lettres modernes, université de Rouen Normandie, 2018.]

 

 

 



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