OEUVRES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Une leçon d’histoire naturelle

– Genre commis –

Janvier 1837

 

Depuis Aristote jusqu’à Cuvier, depuis Eline Pline jusqu’à Mr [M.] de Blainville, on a fait bien des pas et des pas immenses dans la science de la nature.

Chaque savant est venu apporter à la cette science son contingent d’observations et d’études. On a voyagé, fait des découvertes importantes, tenté de périlleuses excursions d’où l’on n’a rapporté souvent <que> des petites fourrures noires auou blanches, jaunes ou tricolores, et avec des membrés cassés et des nez ensanglantés ; et puis l’on était bien contentaise de savoir que l’ours mangeait du miel et qu’il aimait avait non un faible pour les tartes à la crème.

Ceci Voilà Ce sont de bien grandes découvertes, je l’avoue, mais aucun homme n’a eu encore encore songé à parler du commis, l’animal le plus intéressant de notre époque.

Aucun homme sans doute n’a fait assez d’études spéciales, n’a assez médité, assez vu, assez voyagé, pour pouvoir parler du commis avec ample connaissance de cause.

Un autre obstacle se présentait. Comment classer cet animal ? A quelle famille appartenait-il le rattacher ?... Quelle était son espèce ?... on a douté hésité longtemps s’il était entre le bradyppe, le hurleur et le chacal. Bref, la question resta indécise. On laissa à l’avenir <le soin> de résoudre ce problème avec celui de découvrir le principe du genre chien.

En effet, il était difficile de classer un animal qui si peu logique dans sa complexion. Sa casquette de loutre fesait [faisait] *croire à* opiner pour une vie aquatique ainsi que sa redingotte [redingote] à longs poils blancs bruns, tandis que les plus son gilet de laine épais de quatre pouces prouvait certainement que c’était un animal des pays septentrionaux. Ses ailes Sa perruque Ses ongles crochus l’auraient fait prendre pour un carnivore, s’il eut des dents. Enfin tout en était resté à l’académie des sciences avait de l statué pour un digitygrade malheureusement, on reconnut bientôt qu’il avait une canne en bois de fer et que parfois il fesait [faisait] ses visites du jour de l’an en fiacre et allait à bois dîner à la campagne en coucou.

Pour moi que ma longue expérience a mis à même de pouvoir instruire le genre humain je puis parler avec la confiance modeste d’un savant zoologue. Mes voyages fréquents dans les bureaux me laissent m’ont laissé assez de souvenirs physiologiques pour décrire les animaux qui les peuplent, la vie de ces animaux, leur anatomie, leurs mœurs. J’ai passionné tout l vu toutes les classes toutes les les espèces du commis, depuis le com<m>is de barrière jusqu’au commis d’enregistrement. Mes voyages m’ont entièrement ruiné, et je prie mes lecteurs de faire une souscription pour un homme qui s’est dévoué à la science et qui a usé pour elle 4 paires de souliers, deux parapluies, vingt chapeaux et six resemelages [ressemelages] de bottes à par.

Le commis subit des vexations dans l’été il ne a depuis 36 ans jusqu’à soixante, il n’ est na petit, replet, gras et frais, a une tabatière dite queue de rat parce que le tabac s’y conserve plus frais que dans une [illis.], il a une porte une perruque rousse, a des lunettes <en argent> au bureau et un mouchoir de rouenneries. Vous Il crache et lorsque vous éternuez il vous dit : Dieu vous bénisse.

Il subit des variations de pelages [pelage] selon le changement des saisons. En été, il porte un chapeau de paille, un pantalon de nankin qu’il a soin de préserver des taches d’encre en étalant dessus son mouchoir. Ses souliers sont en castor et son gilet en coutil. Il porte a invariablement un haut col de velours.

Pour l’hiver, il m c’est un pantalon gris <vert> <bleu avec> avec une énorme redingotte [redingote] qui le préserve du froid. La redingotte [redingote] est <l’>amie du com le milieu du commis comme l’eau est celui aux des poissons.

Vous ne connaitrez le commis partout, n’importe où ; c’est ce <petit> homme bouffi et non <nos.> qui au buff billard vous fausse votre queue au moment le plus pathétique d’une poule ; c’est lui qui donne un léger coup de main à votre chapeau ; puis, regarde en l’air en disant : tiens, il y a des hannetons ici ; c’est encore lui qui veut vous fermer par derrière vous fermer les yeux avec les deux mains qui sentent le beurre en vous dis soufflant malicieusement dans l’oreille « Devinez qui ».

Originaire de l’ancien continent, ce sa race est très nombreuse <il est malheureusement très répandu dans nos pays>. Ses mœurs sont douces il choisit <quelquefois> une compagne dès quarante ans d’autre fois  il reste <le plus souvent> célibataire et mène alors une sa vie de garçon.

La vie de garçon – C’est-à-dire que lorsqu’il va au Café il il dit Mademoiselle à la Dame du comptoir ; prend le sucre qui lui reste desur son plateau et se permet parfois le cigarre [cigare] de deux trois sous.

O mais alors, le commis est infernal il le jour qu’il a fumé : il <se> sent belliqueux, il taille quatre plumes avant d’en trouver une bonne, il rudoie le garçon de bureau, laisse tomber ses lunettes et fait des pâtés sur ses registres, ce qui le désole considérablement.

D’autres fois le commis est marié ; alors il mène est citoyen rangé, n’a plus la tête chaude comme dans sa jeunesse, il se couche à neuf heures, monte sa garde, ne sort pas sans parapluie, mange son café au lait tous les dimanches matins, et lit le Constitutionnel.

II est chaud partisan de la charte de 1830 et des libertés de juillet, a du respect pour les lois de son pays, crie vive le roi devant un feu d’artifice et fu condamne dans son opinion blanchit son baudrier tous les samedis soirs. Il est enthousiaste de la garde nationale, son cœur s’allume au son du tambour, et il court à la place d’armes sanglé et étranglé dans son col fredonnant : Quel plaisir d’être soldat.

Quant à sa femme elle garde la maison tout le long du jour, raccommode les bas, fait des manchettes <en toile> pour son époux, elle est abreuvée lit les mélodrames et de l’ambigu et trempe la soupe (c’est là sa spécialité).

Quoique chaste, le commis a pourtant l’esprit licencieux et enjoué. Car lorsqu’il est au comptoir il dit [« ] Oui belle enfant aux jeunes personnes qui entrent. [ »] De plus, il est abonné aux romans de Paul de Kook dont il fait ses lectures favorites le soir auprès de <son> poële [poêle], les pieds dans ses mules et le bonnet de soie noir sur la tête.

Il faut veur voir cet intéressant bipède dans sa sphère, au bureau, copiant des contrôles. Il est nu sans ôte sa redingotte [redingote] et son col et travaille avec son gilet de laine.Il a toujours une plume sur l’oreille gauche il est se penche sur son pupitre, et écrit lentement <et> en savourant l’odeur de l’encre qu’il voit avec plaisir s’étendre sur un <immense> papier. Aussi il aime sa profession il il chante entre ses dents ce qu’il écrit et fait une musique perpétuelle avec son nez. Mais lorsqu’il est pressé, il jette avec ardeur les points, les virgules, et les barres, les fionts et les paraphes. Ceci est le comble du talent. Il s’entretient avec ses collègues du dégel, de la pluie, des limaces, de l’expédition de Constantine, du repavage du port, du pont de fer et du gaz. S’il voit quelquefois une image à travers les épais rideaux qui lui bouchent le jour, s’il voit, dis-je, une ima quelque image il s’écrie subitement : « Diable va y avoir du bouillon » puis il se remet à la besogne.

Le commis aime la chaleur, il vit dans une étuve perpétuelle. Et Son plus grand plaisir est de faire rougir le poële [poêle] du bureau. Alors il rit de du rire de l’heureux, la sueur de la joie inonde son visage, qu’il essuie de temps en temps en soupirant avec son mouchoir et il ne peut retenir cette exclamation qui lui échappe avec son mouchoir et en souf[f]lant régulièrement mais alors étouffant sous le poids du bonheur, il ne peut retenir cette exclamation : Qu’il fait bon bon ici ! <Puis> Quand il est au plus fort de cette béatitude, il copie avec une nouvelle ardeur, sa plume va plus vite que de coutume, ses yeux s’allument, et il oublie de raba remettre le couvercle à sa tabatière, et, emporté par l’ivresse, il <se> se re lève court tout à coup de sa place et revient bientôt dans le sanctuaire apportant dans ses bras une énorme bûche, puis il s’approche du poele [poêle], s’en écarte à divers<es> reprises, ouvre <en> ouvre la porte avec une règle, puis jette son morceau de bois en disant : « encore une allumette ! » Alors il rentre Et il reste quelques moments debout la bouche ouverte à écouter avec délices délice la flamme qui fait trembler le tuyau et qui <en> rend<ant> un bruit sourd et beau qui bourdon agréable.

Si par malheur vous laissez la porte ouverte en entrant dans le sanctuaire repaire bureau, alors le commis est devient furieux, ses ongles se redressent, il gratte sa perruque, frappe du pied, jure, laisse tomber sa poudre et vous entendez sortir d’entre les registres, les contrôles, les nombreux cahiers d’additions et de divisions, vous entendez sortir une voix glapissante qui vous dit crie : [« ] Fermez la porte, <corbleu !> vous ne savez donc pas lire ? Regardez l’avis qui est à l’entrée du Comptoir. La chaleur va s’en aller La chaleur va s’en aller ! » Ne vous avisez pas de l’appeler commis il serait capable de vous donner de la fausse monnaie, dites <au contraire> : Mr [M.] l’employé.

L’employé a de longs ongles, et c’est même un de ses passe-temps que de les gratter avec son gratoir [grattoir].

L’employé apporte le matin son petit pain dans sa poche, ouvre son bureau pupitre, prend sa casquette à larges bords verts et attend que le garçon lui ait apporté son fromage ou son beurre son déjeuner de beurre salé ou son fromage quotidien.

Lorsque le jour commence à baisser, vers les quatre ou cinq heures du soir, l’employé se réjouit fort de voir la porte du comptoir s’entrouvrir et entrer de voir entrer la personne qui doit allumer les quinquets.

Car le quinquet est pour le bureaucrate un long sujet de conversation, de discussion et et une causes [cause] de disputes entre lui et ses collègues. A

A peine est-il allumé qu’il regarde si la mèche est bonne, s’il ne file pas, et puis lorsqu’il os a haussé le bouton à une hauteur démesurée, lorsqu’il a fait a cassé cinq <ou> six verres, alors il se plaint amèrement de son sort, dit et dit souvent, avec l’accent de la plus profonde tristesse, que la lumière lui blesse la vue. C’est pour s’en préserver qu’il à cette énorme casquette qui jette étend son ombre sur le papier de son voisin. Le voisin dit qu’il est impossible d’écrire sans y voir, il veut lui faire ôter sa casquette ; mais le rusé burocrate [bureaucrate] l’enfonce davantage sur ses oreilles, et a soin de le mettre la gorgette.

Il va tous les dimanches au spectacle et applaudit les vaudevilles, se place aux secondes ou au parterre, il siffle le lever du rideau, applaudit les vaudevilles. Etre garde fait des ent Quand il est jeune, il va prendre va faire sa partie de dominos entre les entractes. Quelquefois il perd, alors il rentre chez lui, casse deux assiettes, n’appelle plus sa femme mon épouse, il oublie Azor, et enfin il n’ mange avidement le bouilis bouilli réchauffé de la veille salle sale avec fureur les haricots et puis s’endort dans des rêves de quinquets, de contrôles, de dégels, de repavages et de soustractions soustractions.

J’ai dit, je crois, tout ce qu’il y avait à dire sur le commis en général, ou du moins je sens que la patience du lecteur commence à se lasser. J’ai encore dans mes cartons de nombreuses observations sur les divers<es>classes de ce genre, tel que le commis de barrière qui s’élève quelquefois jusqu’au rang de maître d’étude, se lance dans la littérature, et rédige des affiches et des feuilletons ; le commis d’enregistrement, le commis des rouenneries, <le commis voyageur>, l’employé de mairie et mille autres encore. – Heureux fruits Tel est le fruit ingrat des veilles de ma vie studieuse. Mais si des temps meilleurs se font plus tard sentir, si les orages politiques qui tendent à augmenter diminuent, eh bien ! je pourrais alors reparaître public, <et> publier en vous la suite de ce cours de zoologie, im immense échelon social <qui s’étend> depuis le commis de barrière jusqu’au caissier de l’agent de change.

GF

 

[Transcription semi-diplomatique : barré, <…> ajout interlinéaire, [illis.] mot illisible barré.]
[Transcription de Joséphine Gehan, Master 1,
Lettres modernes, université de Rouen Normandie, 2018.]

 



Mentions légales