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Ivre et mort

Juin 1836

 

Ivre et mort

I

 

C’était dans quelque bon gros bourg de France Touraine ou de Champagne le long de ces fleuves qui arrosent tant de vignobles par une pluvieuse soirée d’ et froide soirée alors que toutes les lumières s’étaient éteintes et le cabaret du Grand-Vainqueur resplendissait seul de clarté au milieu du silence et de l’obscurité du brouillard. Ceux qui passaient dans la route qui était tout à la fois la rue principale du pays voyaient à travers les vitres et les rideaux rouges des formes vagues se dessiner et chancelantes. Parfois, si l’on ouvrait la porte et que la petite sonnette fit entendre ses cris on entendait des chansons folles et endormies, des cris des bravos, des paroles lourdes de bruyantes comme l’éclat des verres et une ch exhalaison de chaleur de fumée et d’eau-de-vie s’élançait par sous au dehors en épaisses rafales. La pluie qui tombait avec violence en effet

Dites-moi quel un plus beau lieu d’asyle [asile] qu’un tel lieu, en hiver contre le froid en été contre le chaud, les uns pour apaiser leur soif d’autres pour s’y réchauffer, les autres pour s’y rafraîchir et presque tous finissant par se réch s’échauffer en se rafraîchissant.

Non un élégant café avec ses clartés d’or, ses lustres ses glaces ses fleurs – ce rendez-vous du bon ban stupide banquier du marchand d’asphalte du bon ton et des pantalons à guêtres et où il n’est permis que de s’y griser pour 400 francs. Loin de moi ce lieu musqué et décent où la mère peut conduire sa fille et où le badaud de province s’extasie sur les bonnes manières de Paris en se faisant voler sa montre. Fuyez ce bureau de cristal, ces lambris dorés écrasés de dorures, cette femme de 50 ans à la mise simple qu’on appelle à la tenue modeste et qui semble la statue de l’ennui occupée dans ses moments de loisirs à casser du sucre, ou fuyez le vacillement flamboyant du gaz, ces grands noms journées journaux gisants ou repliés sur des tables de marbre blanc, et ces hommes gonflés et bouf de suffisance et bouffis de rien avec leur or se dessinant en relief dans les poches de leurs d’un gilet à fleurs. Fuyez ces cris ce tapage de l’opulence ennuyeuse et ce tapage d’argent.

Oh que j’aime bien mieux un simple et modeste cabaret comme celui-ci avec sa joie libre ses allures franches son atmosphère chaude et ses têtes dormeuses et rouges s’appuyant avec un gros rire sur les lèvres contre la simple peinture couleur lie de vin si pro appropriée du lieu qui décore les lambris, son atmosphère chaude et grise odorante, son plafond noirci de tabac, ses quinquets modestes qui brulent un filent, ses banquettes usées en velours rouge usées et où pendant bien des ans tant de passions se sont assouvies tant d’ardents désirs se sont apaisés ; ses glaces tachées de mouches et fêlées et ses tables de marbre de noir aux pieds vermoulus, ses tabourets d’une paille grise, et et surtout cela un bourdonnement d’ivresse une clameur épaisse et gaie des poitrines nues et rouges et des bras mains nerveuses étreignant avec des verres des lèvres déjà épaisses et rougies de vin baisant délicatement le tuyau d’une pipe aimée.

Quelle plus belle chose, quel est-il un plus beau point de vue sous lequel on puisse envisager la nature humaine un qui soit plus chrétien et plus doux plus digne d’un philanthrope d’Amérique ou d’un banquier de Londres ami des hommes – en effet, depuis l’empereur jusqu’au mendiant, depuis la princesse et la grande dame jusqu’à la fille des rues est-il une créature et un ayant un palais et une âme faite à l’image de Dieu qui ne connaisse la douceur d’un petit verre.

Or le cabaret du Grand-Vainqueur était le plus aimable cabaret qu’on puisse aimer.

Chacun le retrouvait toujours dans ses jours de peines ou de bonheurs dans l’adversité ou la fortune et faisant offrant à tous ses présents qui ainsi comme ceux de la nature font évanouir tous les soucis et engourdissent toutes les pénibles réalités.

On y voyait en permanence la maîtresse du lieu invariablement posée sur un banc rembourré de velours d’Utrecht rouge avec des clous d’or, entre la statue bronzée de Napoléon et les une derrière elle et devant sur le comptoir dont jadis les pieds étaient surchargés de tâches, d’écorchures grises d’empreintes de doigts épais une longue file de pots d’étain de grandeur successive échelonnés par rang de taille.

C’était une femme dont on ne datait plus l’âge qu’aux replis de la peau de son cou qui semblait celle d’un canard incuit et aux poils gris et rudes qui se hérissaient sur son triple menton. Un bonnet blanc mais dont les tuyaux élevés et empesés formaient un soleil encadrait une figure dormeuse et rouge aux paupières de pl au nez aplati et relevé à la lèvre noircie de tabac depuis la jusqu’aux gencives d’un sillon de tabac jusqu’aux gencives.

Sa taille, tapissée de paquets de graisse était lacée enfermée dans une robe de bleue avec des taches blanches et dont on voyait le lacet serpenter le long du dos.

Tout le jour elle était accoudée sur le vieux comptoir ou dont les pieds jadis dorés étaient couverts de taches, d’écorchures grises et d’empreintes de doigts épais, raccommodant des chaussettes ou un vieux pantalon bleu avec du fil blanc.

Ainsi on la trouvait toujours bonne et douce calme au milieu du bruit et parant seulement sans murmurer ses carafons menacés d’un revers de main ou d’un geste conservateur.

Alors Le petit poêle en tôle taule placé au milieu de l’appartement était rouge et murmurait bourdonnait en faisant trembler son tuyau; autour de lui se trouvaient rangés des mariniers et avec leurs chemises rouges leurs longues barbes droites et leurs joues enflammées des laboureurs avec leurs cheveux longs leur dos voûté le front calme et réfléchi, leurs gamaches blanches qui leur montent jusqu’aux genoux et leur gilet rouge rayé puis encore de joyeux garçons de la campagne aux grands yeux bleus, à la ch clairs, avec leurs cheveux ras et droits, une blouse bleue un col raide et empesé, jusqu’aux oreilles et serré par une cravate de couleur roulée en cordon.

Au milieu d’eux se trouvaient deux hommes qu’on ne pouvait assigner la de classe ranger dans aucune de ces classes – tout le cercle semblait les respecter et les regarder avec admiration comme des gloires illustres et avérées.

Taciturnes et sombres ils ne regardaient fièrement* étaient là comme deux ennemis jaloux réciproquement de leurs forces et de leurs renommées ils s’échangeaient ils s’échangeaient [sic]] des regards de pitié et des sourires d’un insultant dédain.

Le plus grand des deux était sec et mince un nez épais et allongé une barbe et des cheveux noirs quelque chose dans toute sa personne de nerveux et de rusé – l’autre au contraire était petit carré, aux membres forts et trapus, la barbe rouge, de grands yeux à fleur de tête – de la force et de la stupidité.

Depuis longtemps ils se hai C’étaient les deux plus intrépides buveurs de 20 lieues à la ronde, capables chacun de rester des nuits au combat et d’en sortir victorieux, le premier toujours sur la défensive, usant d’une tactique sage et modérée, le second plein d’impétuosité et de colère faisant ruisseler comme sur son palais qu des bouteilles entières qui s’engloutissaient dans cet estomac gigantesque.

Depuis longtemps ils se haissaient et souhaitaient d’en venir aux prises Fiers tous deux de leur gloire ils passaient dans le village pour des aussi impassibles et aussi contents d’eux-mêmes qu’un Dieu au milieu de ses adorateurs. Jamais aucune défaite n’avait souillé leurs gloires et quand leurs compagnons d`orgie étaient étendus sur le pavé de la salle ils sortaient en haussant les épaules de pitié pour cette pauvre nature humaine, qu’une bouteille de vin qui s’enivre si facilement d’une bouteille de vin d’un peu de gloire d’un peu de bonheur toutes choses lus ou moins vides et qui s’épuisent.

En effet en valait bien une autre. Gloire du génie gloire des richesses gloire de roi gloire d’ivrogne, chacune a ses délices ses haines ses déceptions. Celle-ci faisait envie à toute la jeunesse du pays, et au jeune maitre du château qui faisait venir de Paris du vin et des femmes et des amis qui usait de tout cela, qui et s’en lassait vite, et qu’une bouteille de champ champagne faisait tomber sur ses tapis beaux tapis vierges son sopha [sofa] de damas que l’opulence s’efforçait de rendre crapuleux et qui n’était que bêtement ridicule.

C’était pour eux une mission dont ils s’acquittaient largement. Comme tous les grands hommes appelés sur cette terre qui les méconnait, eux aussi sont étaient méconnus des gra classes supérieures qui leur p qui ne comprennent seulement que les passions qui ne dégradent pas mais qui avilissent il est vrai les passions qui avilissent, mais non celles qui dégradent.

Une femme de bon ton eût passé de l’autre côté du trottoir s’ils se fussent hasardés de venir apporter à la sur le bo dans Paris leur force de géant – elle eût rougi, se fût écriée ! horreur !... et peut-être elle allait faire la cour à une son amie la baronne qui d’abord avait fait dont le mari d’abord avait été commis puis chef de bureau puis banquier marquis baronet pair de France qui n’avait eu d’autre mérite que d’avoir peu de conscience, un bon tailleur une belle chaîne à sa montre et une femme habile dont il s’était servi comme les mendiants de leurs plaies en vivant d’un mépris qui était un revenu une ferme un loyer.

L’homme d’État, tiré pompeusement par son attelage de chaque chevaux blancs s’étalant complaisamment sur des coussins de velours bleu au milieu de ses livrées eût éclaboussé sans scrupule et renversé avec la flèche de son carrosse ces deux rustres en chemises rouges vacillant dans la rue comme un navire sur la mer – il se serait regardé dans une glace spacieuse aurait dit bien des fois moi se serait trouvé découvert beau et eût trouvé du génie jusque dans le moindre pli de sa robe de chambre et a bigarrée et retombant majestueusement sur son parquet ciré – et cet homme ne dort pas ne mange pas ne boit pas il n’a jamais eu d’autre ciel que celui de son lit d’hom d’autres hommes que ceux qui le servent et sur qui il marche il est ambitieux comme Alexandre et rampant comme un serpent sans vigueur ce n’est qu’un laquais du ministre qui lui paie ses gages par des places, des croix des honneurs des dîners auxquels il ne mange pas tant il est content d’y être et un jour viendra où le ministre ou le roi qu’il sert viendront à s’éteindre comme une chandelle qui a brûlé quelque temps et qui meurt  et tout cela s’évanouira l’ivresse de la gloire et de l’ambition se partie il se réveillera de ce songe et quel réveil !

Le philanthrope, cet homme qui aime les autres, comme un naturaliste aime un musée d’animaux, et qui porte un chapeau bas des habits noirs des souliers larges eût sans doute pleuré de douleur en voyant ces deux hommes entrant joyeusement au cabaret lui qui est membre de la société de tempérance et qui a des maux d’estomac et ce même homme après avoir pendant 40 ans versé tout son argent aux pauvres qui l’ont trompé fait mettre son nom dans les journaux pris des actions aux chemins de fer, correspondu avec toutes les académies savantes dont il se fait beaucoup d’honneur d’être membre arrive un jour à voir que tout l’a trompé que les actions du chemin de fer ont baissé, que les journaux ont menti que les académies sont sottes que les hommes sont faux et que lui-même est un niais il se réveille de ce songe, et quel réveil !

Alors il se nourrit de réflexions et d’amères pensées il décoche des sarcasmes sur la nature humaine et sur la nature de Dieu sur les saisons sur le froid sur le chaud mais tout cela ne lui donne ni un manteau, ni une paire de bottes ni son bonheur qu’il a perdu.

Et tous vous diront qu’ils sont supérieurs à ils diront qu’il faut mieux vendre que d’ sa conscience et son corps pour servir aux intrigues aux crimes pour qu’on vous marche sur vous foule la tête comme un marchepied que cela est plus noble que de s’endormir ivre de vin sur le plancher d’un cabaret un lieu où le premier entré est acheté. Comme si le monde n’était pas qu’un lieu vénal où tout se vend, où ceux qui ont de l’or entrent et puisent à flots, amours voluptés bouches richesses honneurs empires gloires triomphes.

Sans doute la fille de joie étalée parée tout le jour comme un morceau de viande à l’étal du boucher sans doute le ministre maigre de soucis, ce chien de cour dansant et gambadant et se pliant pour amuser son maître le banquier couché sur des tas d’or comme Job sur son fumier de corruption, la philanthropie froide comme la pierre d’un hôpital, le poète si creux d’idées si rempli de vanité et d’une folie orgueilleuse qu’on appelle le génie, sans doute la vénalité, la richesse, les joueurs la prostitution la débauche tout ce qu’on appelle le monde vous dira qu’il est noble tous vous diront qu’ils ont une âme, une âme pure, âme qui glisse sur les parquets, qui filtre sur les lambris dorés des palais qui nage dans cette atm l’atmosphère des grandes villes âme sur laquelle on marche, âme qu’on foule aux pieds, qu’on vend aux boutiques âme à tant pour l’acheteur âme de femme et de poète qu’on vend qui se vend pour la vanité âme de roi pour la tyrannie âme de ministre pour l’ambition, âme d’homme pour la corrup âme de pauvre pour l’or âme de député pour la France– l’or est noble, sa noblesse est vieille comme le monde. Eh bien sans doute il faut détruire des populations entières que les caves d’un cabaret, il faut mieux s’enivrer de sang que de vin et arriver enfin soûls de la vie que soûls d’une bouteille.

Eh bien, non !

Honneur à la passion la plus douce la plus noble la plus vertueuse la plus philosophique de toutes passions, passion des sages et des Dieux car ceux d’Homère s’enivrent comme des laquais l’Olympe va danser à la barrière le dimanche et se met en goguette une fois la semaine. Celle-là au moins est sans déception et sans lendemain passion qu’on peut toujours satisfaire.

est-ce que la plus classification psychologique vaudra pour vous l’e les rangs symétriques d’une cave bien montée ? est-il une passion un caprice qui dure aussi longtemps qu’une gorgée de bon vin ? Je demande aux gens qui ont vécu si jamais le souvenir de quelqu’amour de jeunesse a valu pour eux la trace humide d’une liqueur sur le palais – votre maîtresse vieillit, et ou votre femme vieillit, pour peu que vous soyez vertueux vous n’en changez pas vous la gardez chaque jour elle s’épuise, vous n’avez plus que la lie de vos anciennes délices. Mais le vin devient meilleur chaque jour au contraire s’améliore chaque jour – c’est une saveur de plus une volupté à la volupté, un anneau de plus à ce chaînon de bonheur de tendres extases de savoureuses sensations.

O bouteille silencieuse, je voudrais si j’avais autant de génie que d’amour je voudrais te faire un poème ou te bâtir une statue,

Mais hélas douce ivresse si méprisée et si commune tu es comme la vertu, qui tu trouves en ta satisfaction en toi-même.

Cependant on t’élève des autels où tes adorateurs viennent te puiser au fond des verres, comme la vérité un celui qui alla trop la vérité au fond du puits et cette malheur au joyeux philosophe qui la fait sortir dans la rue.

La foule des enfants crie après l’homme soûl. La foule des hommes s’acharne sur après la vérité qu’ils mettent en pièces.

 

II

 

Eh bien un jour que ces deux hommes, se trouvèrent [illis.] en présence ils se parlèrent poussés par la vanité et la gloire ils se portèrent le plus sanglant et le plus terrible triomphal défi que jamais paladin aux jours de tournoi eût jeté à son adversaire c’e mais un duel à mort à outrance une bataille à deux en champ clos à armes égales, où le vaincu devait rester sur place pour proclamer le triomphe de son vainqueur – c’était un défi inspiré par la rage, la lutte serait acharnée longue pleine de tumulte de cris de sang et les forces épuisées sans trêve, sans repos – on devait plutôt mourir sur la place, et l’honneur et le plaisir de la victoire serait tout, car le triomphe <à lui seul> devrait couvrir d’honneur celui qui l’aurait remporté etle l’illustrer d’une gloire immortelle.

Car il s’agissait de qui des deux boirait le plus !!!

 

III

 

C’était chez Hugues.

Dans une chambre basse au rez-de-chaussée donnant sur une cour remplie de fermiers avec une herbe verte une haie d’épines et des arbres le long des fossés – cette chambre ouverte sur une cour plantée d’arbres, au fond était une haute cheminée aux avec des chenets de fer rouillés aux et une grande plaque de fonte, alors ses cend où les araignées y tendaient leurs toiles agitées de temps en temps par le vent qui tombait du haut s’engouffrait sur elles et les déchirait en lambeaux; une solive noircie et couverte de clous qui portaient un fusil de quelques bâtons et d’un pistolet – puis, sur les murailles d’un blanc blanchies avec la chaux se dressait un buffet de bois blanc portant dans ses rangées des piles de vaisselle de couleurs c’était là toute sa demeure l’appartement. En outre un châssis carré de vitres qui se glissaient sur une vertes et épaisses qui se glissaient [glissait] sur une vis en bois cela jettaient [jetait] sur tout cela une teinte verdâtre de crépuscule et de mélancolie.

A côté de cette fenêtre se trouv à moitié baissée se trouvait une petite table noire avec deux chaises de paille avec deux chaises de paille où sir Hugues venait de déposer 2 verres et une quantité de bouteilles de toutes les dimensions – derrière se ten dans un coin s’étendait encore cette foule de bouts de bouteilles, avec leurs têtes blanches de liège.

Il les débouchait lors quand Rymbault arrivait – il était temps, la nuit allait venir, et cela durerait jusqu’au matin.

Les voilà donc réunis, ils s’asseyent tous deux en silence sombres – longtemps et ils boivent ainsi* ils se mettent à boire – à boire de longues heures.

De temps à autres on voyait sortir de dessous leurs joues des bouffées grises qu’ils aspiraient à pleine poitrine de leur longue pipe en terre elles partaient en s’élargissant se repliant mollement sur elles-mêmes, et montaient vers le plafond en nuage vaporeux.

On entendait aussi le bruit de la bouteille froissant le verre, en y faisant tomber son vin et celui des verres frappant sur les dents déjà crispées par l’ivresse.

Et au dehors une nuit d’été calme et silencieuse. À l’horizon derrière la colline qui s’élevait au loin outre le ciel éclairé par la lune couverte de taillis s’élevait de terre comme une un reflet de lumière bleue qui ma illuminait la campagne et venait encore jeter ses rayons blafards et azurés à travers les grosses vitres vertes des fenêtres.

On n’entendait plus que ce murmure confus des nuits qui s’élève des champs, comme si la nature dormait et qu’elle laissât échapper des soupirs dans ses rêves – un cri long lointain part qui court, un pas éloigné et furtif le battement d’ailes des oiseaux sous la verdure les aboiements répétés d’un chien pleurant au clair de lune, et puis les vaches dormant pesamment sur au pied des arbres sur l’herbe de la cour ou se retournant sur la litière de leurs étables.

Il y avait comme* aussi comme un vent d rafraic plein de fraîcheur qui passait sur les feuilles à travers la haie entre les pommiers et qui apportait dans ses replis invisibles comme un parfum de foin coupé et de fleurs des bois.

Cependant l’orgueil sinistre des deux buveurs s’était abattu et avait place à une gaieté douce et paisible peu à peu leur front s’était déridé leurs bouches avaient souri s’étaient pliées pour un sourire – ils se parlaient gaiement les yeux à demi clos et la tête lourde et joyeuse tout prêts à se laisser endormir dans des rêves d’ivresses [ivresse].

Un flambeau en cuivre, placé au milieu d’eux jetait s éclairait leur figure d’une clarté douce et vacillante et faisait dessinait sur le plafond noirci de cette des cercles lumineux et vacillants. Ils allaient donc s’endormir, déjà leurs mains avaient abandonné les verres et <étaient> retombé[es] sur leurs cuisses, leurs têtes s’étaient appuyé[e]s sur la muraille le cou en avant – ils avaient fermé les yeux.

Quelque chose de suave et tendre planait sur eux. On voyait sur leurs visages épanouis transpirer une sensation voluptueuse et mys et intime qui sortait de l’âme, le monde avait fui c’est là qu’il eut fallu avec ses douleurs et ses amertumes, la vie tout tournait devant eux en images fugitives et errantes sans suite, comme une ronde de fées qui vêtues de toutes les couleurs de toutes et qui passaient en tourbillonnant devant eux, montaient vers le ciel en spirales en cercles qui s’agrandissaient – des clartés se perdaient et s’évanouissaient comme une poudre d’or qu’on jette aux vents – des clartés inconnues, des lueurs lueurs, des jours apparaissaient tout à coup sur les murailles, s’élargissaient sur la suie de la cheminée montaient en réseaux et en gerbes de feu – c’étaient des extases infinies des sensations délicieuses par tous les sens un sommeil qui se sentait des rêves confus qui commençaient et se nouaient à d’autres rêves interminables, comme le balancement d’un hamac quand on s’endort comme des songes essences de roses qui vous font rêver sur en dorment sou songer d’amour comme une longue suite de paroles douces enivrantes embaumantes comme des bonheurs renaissants comme une campagne étoilée de toutes les fleurs et dont chacune aurait des parfums des amours et à elle et qui toutes vous enivreraient d’une [d’un] même sommeil d’un même bonheur.

Sentir qu’on quitte la vie avec un sourire, qu’on meurt sous le des baisers, qu’on s’endort délicieusement en entrant dans l’infini le monde sans bornes de l’infini et des rêves – c’est là le bonheur, désir de tout, désir de tout désir vague et confus, désir de la mort désir du sommeil, désir des songes – bonheur de la feuille roulant dans l’air des nuages courant dans le vide et s’étalant et s’évanouissant dans l’espace, bonheur de l’oiseau volant jusqu’aux cieux et planant sur le monde bonheur des fleurs jet jetant leurs parfums aux vents, bonheur du poète dans son délire dont l’âme s’exhale avec la voix et qui déborde sur répand aussi comme la fleur ses parfums aux vents à l’oubli pour être emportés et évanouis.

Mais Hugues tout à coup s’est relevé d’un saut a rempli les verres ses yeux brillent , ses mains crispent il rit comme un fou, il veut boire, il a soif, il a du feu dans la gorge et ce qu’il boit le brûle encore.

— Tu recules dit-il à Rymbaud plein de colère.

Cette injure-là fut lavée par une bouteille de rhum.

Et puis voilà la colère qui les prend ils s’animent de nouveau, se rapprochent de nouveau la table, se posent pour se voir boivent avec délices sans ils s’enivrent à longs flots – les verres ne suffisent plus, chacun prend une bouteille de ses deux mains, étreint son cou sous ses lèvres et ne s’arrête que pour se regarder l’un l’autre pâles muets les yeux fixés l’un sur l’autre avec un regard stupide et étonné.

Ils On dirait que Satan les pousse et que le vice leur prodigue des forces plus qu’humaines – puis le délire les prend après la passion la frénésie une frénésie cruelle et terr effrayante d’atrocité et de cynisme.

Les voilà rapprochés l’un de l’autre s’échangeant des regards de défi et buvant des yeux ce qui leur reste à boire.

C’est une orgie, une orgie sombre sans cris sans femmes sans clartés – le vin y ruisselle à flots et l’ivresse s’y étale toute nue – ils s’y plongent jusqu’au cou boivent avec des bro ils boivent avec poussés par un instinct infernal, tout a disparu l’ivresse dorm dolente et ses demi sommeils et ses prismes enchanteurs – quelque chose de machinal les pousse par une force invincible.

La poitrine haletante Leur poitrine haletait pleine de feu, leur peau rougie semblait couverte de sang, leurs muscles de fer eussent broyé d’un coup la table qui les soutenait, une sueur froide coulait sur leurs cheveux sur la peau livide du visage sur leurs paupières de plomb qu’ils soulevaient avec peine.

Maintenant c’est la rage, ils s’arrachent de force ils se [illis.]sans relâche se [illis.] les dernières bouteilles qui leur restent et rapprochés l’un de l’autre les deux figures monstrueuses se lancent des grincements de dents des grimaces des regards de tigre ivres de la salive pleine de vin des injures des cris des râles d’ivresses [d’ivresse].

C’était quelque de chose de terrible à voir que ces deux hommes, à la lueur mourante d’un flambeau au bleu clair de lune si limpide par une nuit si douce et si pure, s’étreindre dans tous les sens, se déchirer avec les ongles mettre mettre en pièces leurs vêtements voir leurs larges doigts s’entrelacer avec des peines inouïes pour se disputer et se battre ainsi pour ce qui est pour s’arracher la dernière, .

Enfin la bouteille se déchira dans leurs mains.

Hugues en tira une de derrière lui, c’était du kirschenwaser [Kirschwasser] il la but d’un trait s’arrêta d’ puis se leva de toute sa hauteur brisa la table d’un coup de pied et jetant la carafe à la tête de Rymbaud Mange, dit-il avec orgueil.

Le sang sang sortit et coula sur leurs vêtements comme le vin. Rymbaud tomba par terre avec des râles horribles, il se mourait.

— Bois, maintenant, continua Hugues.

Il s’approcha de lui lui mit un genou sur la poitrine et il lui desserrait les mâchoires avec les mains il força le moribond de boire encore enfin il se roula plusieurs fois par terre sur les vers brisés dans au milieu du vin et du sang – son corps se plia plusieurs fois comme un serpent, puis tout à coup ses muscles se tendirent il se releva encore s’app une fois chancela et tomba, blanchit poussa indistinctement quelques cris et retomba de nouveau dans son agonie ivre et désespérée.

Hugues dormait.

Puis les râles plaintifs cessèrent, la lune s’évanouit sous les nuages et les faibles clartés de l’aube et quand l’aube vint à blanchir l’horizon ses derniers rayons mourants éclairaient encore ces deux hommes qui dormaient tous deux, mais dont l’un avait passé de l’ivresse au sommeil et l’autre de l’ivresse à la tombe, autre sommeil aussi plus tranquille et plus profond.

 

IV

 

Le lendem

Le lendemain, vers les quatre heures du soir une pluie fine et serrée tombait sur la grande route et mouillait les feuilles les arbres toutes couvertes poudreuses des arbres qui l’entouraient.

La maison de Hugues était une dernière du village qui faisaient suite à la longue file de maisons qui formaient le co elle était séparée de la grande route par une petite cour bordée d’une baie d’arbres qui laissait voir à travers ses plis pleins d’ombrages une maison blanche avec des auvents vers [verts], une vigne tapissant la muraille de plâtre.

C’était dans cette cour que dormait Hugues transporté par les soins de sa femme sous un arbre touffu où il continua son son rêve, tandis que les gens d’église étaient venus chercher le mort l’avaient porté tout couvert de ses haillons jusqu’au presbytère, l’avaient lavé soigné et bref lui avaient donné en dernier lieu une courte office afin qu’il pût passer légalement dans l’autre monde et être mort comme on doit mourir.

Cet homme avait des amis, on le suivit jusqu’à son lit de pierre.

Dans les villages il n’y a ni char ni chevaux on porte la bière sur un brancard. Rymbaud fut porté par une sous un simple drap noir qui cache toujours le corps qu’on porte et les souillures qui l’ornèrent sa laideur sa beauté ce sourire qu’on enviait achetait aux laquais et toutes les souillures enfin qui l’ornèrent. Derrière suivaient les hommes du pays sur plusieurs rangs les premiers avaient la tête découverte parce qu’il faisait chaud et les h autres leur chapeau parce qu’ils n’avaient plus de cheveux. Tous parlant à voix basses [basse] de leurs affaires de leurs bestiaux de leurs moissons, concluant des marchés, et le plus petit nombre était recueilli parce qu’il n’avait rien à dire.

Des deux côtés du cercueil deux f vieilles femmes en capote capuchon noir avec des vêtements de deuil portant sous un bras un pain gros pain et de l’autre main un cierge qui brûlait.

Devant marchait le prêtre répétant les derniers adieux des pour les morts le sacristain en robe noire avec sa latte de baleine aux bouts d’argent et portant le puis un des chantant plus bas que son maître puis trois quelques enfants de chœur avec leurs gros souliers leurs bas rouges leurs robes blanches, des cheveux blonds s’échappant de dessous leur calotte rouge.

Le plus grand d’eux mar portait un crucifix d’argent au bout d’un bâton teint en pourpre et chantant à plaisir tout fier de porter le Bon Dieu et de marcher en tête.

La pluie s’était appaisée [apaisée] et le convoi marchait s’avançait doucement sur la poussière imbibée d’eau.

Quand une charrette passait on cessait baissait les chants le paysan s’écartait faisait prendre le débord à sa voiture ses chevaux se signait ,  les enfants s’arrêtaient étonnés et regardaient en se mettant à genoux, le cercueil et les chants cierges blancs qui brûlaient les femmes noires – ils écoutaient les couleurs de la fête ils écoutaient les chants monotones qui passaient dans la route et s’affaiblissaient avec le bruit des pas.

Le cimetière était loin. Le convoi marcha longtemps. On s’était arrêté si 2 fois car les hommes sont si faibles qu’ils peuvent à peine mener un mort en terre.

Déjà on avait quitté la route tourné à droite passé derrière des haies fleuries foulé bien des sentiers dans les champs, on montait doucement et les cailloux du chemin roulaient sur les pieds et faisaient trébucher allaient tomber dans le ravin desséché et s’amortir sur les bruyères des fossés.

Tout à coup on entendit des cris on s’arrêta – un homme courait.

C’était Hugues.

Réveillé quand on avait passé devant lui il s’était levé.

Comme il eut froid alors, il trembla ses jambes fléchirent sous lui quand il voulut marcher, il sentait ses forces perdues éteintes sa vigueur partie avec le bouchon des bouchon des bouteilles.

Ô raison humaine immuable constante toi auquel [à qui] on a dressé des temples, car c’était la seule divinité qu’on n’eût pas adorée, raison qui s’envole plus vite qu’un oiseau avec le bouchon d’une cruche, sans laisser même comme celle-ci une saveur au fond de toi-même.

Ce plaisir L’ivresse l’avait tué part pas de plaisir sans épuisement – où a passé le feu sont les cendres.

Il avait chancelé Il s’était levé il avait vu le cercueil – il entendit le nom de Rymbaud qu’un des assistans [assistants] prononcea [prononça] il marcha sans savoir pourquoi machinalement comme nous faisons tous, poursuivant vaguement des confus formes confuses qui marchaient allaient devant lui sentant qu’il sortait d’un rêve pénible qu’il rêvait cependant encore et qu’il souffrait toujours.

Puis des sons vinrent sur ses lèvres il parla balbutia il appela avec des cris et des injures.

On vo Longtemps ainsi on vit cet homme presque nu la chemise déchirée et rouge de vin poursuivant le cercueil de ses sarcasmes cyniques et chancelant dans la route où avaient passé tous ceux qui étaient morts.

On entendait la voix faible du prêtre qui montait la route pierreuse etle au fond le refrain dans plus bas le refrain joyeux d’une chanson de table et de débauche, un air sourd dont avec un rithme [rythme] bruyant des paroles indistinctes mais prononcé d’une pas une d’un timbre qui faisait peur, comme si le mort allse fût relevé et se mettait allait se mettre s’était mis à chanter aussi.

Après bien des efforts Hugues atteignit le convoi il le fit arrêter encore une fois il avait fait fuir les enfants s’était approché du cercueil. — Dors-tu lui avait-il dit ? dors-tu ?.... puis touchant tâtant le drap noir qui le couvrait : — Tu as froid, fri lâche et moi continuait-il en frappant de grands coups sur sa poitrine nue « regarde » déjà il l’avait découvert et s’apprêtait voulait casser le cercueil il vomi répandait l’injure le blasphème le sarcasme sur le mort sur le prêtre sur la croix il crachait sur tout cela il voulait se coucher à sa place dans la bière et continuer son sommeil.

Puis il tomba encore une fois <épuisé> et s’endormit sur une banque de gazon.

La procession se rallia et parvint enfin au cimetière entouré d’un mur blanc avec son herbe haute et bien nourrie avec ses jeunes cyprès verts ses treillages noirs entouraient des pierres couvertes d’herbe.

On creusa la fosse de Rymbaud à côté près de celle du maître et pendant tandis qu’on l’y descendait et qu’on jetait sur lui l’eau bénite on vit apparaitre grimacer à travers les barreaux noirs de la grille du cimetière la figure de Hugues pâle et effrayante sous ses cheveux rouges.

Il insulta encore le cadavre et accompagnait chaque pelletée de terre qu’on rejetait sur lui d’un[e] injure et d’un cri sombre raillerie –  il y resta longtemps collé et redescendit avec le cortège.

Rymbaud comme vous voyez fut enseveli en terre sainte, et Hugues vécut encore de longues années passa dès lors pour un démon et un sorcier.

 

 

15 juin 1838

Gve Flaubert

 

[Transcription semi-diplomatique : barré, <…> ajout interlinéaire, [illis.] mot illisible barré.]
[Transcription de Joséphine Gehan, Master 1,
Lettres modernes, université de Rouen Normandie, 2018.]
 

 



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