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[Souvenirs, Notes et Pensées intimes, 1840–1841]

[retitré dans la Pléiade : Cahier intime de 1840-1841]

 

 

Les idées sont plus positives que les choses.

Si vous m’accordez que l’homme a une âme – je veux que les bêtes en aient, toutes les bêtes – à commencer par le pourceau pour finir à la fourmi, aux animaux microscopiques. Si l’homme est libre, les animaux sont libres, ils seront comme lui récompensés ou punis ; que d’âmes diverses, que d’enfers, que de paroles eût dit Voltaire – cette réflexion est humiliante – elle conduit au matérialisme ou au nihilisme.

J’aime mieux l’inspiration que la réflexion, le sentiment que la raison, la clémence que la justice, la religion que la philosophie, le beau que l’utile, la poésie avant tout.

Je n’attends rien de bien de la part des hommes et aucune trahison, aucune bassesse ne m’étonnera.

J’aime à être en colère – la colère s’amuse d’elle-même. Je sens que j’aurai dans le monde une vie ordinaire, sensée, raisonnable, que je serai un bon décrotteur un bon palefrenier un bon ressemeleur de phrases un bon avocat tandis que j’en voudrais une extraordinaire.

J’aime à la fois le luxe la profusion et la simplicité les femmes et le vin la solitude et le monde la retraite et les voyages l’hiver et l’été, la neige et les roses, le calme et la tempête ; j’aime à aimer, j’aime à haïr. J’ai en moi toutes les contradictions, toutes les absurdités, toutes les sottises.

Je ne compte même pas sur moi – je serai peut-être un être vil ignoble méchant et lâche que sais-je ? Je crois pourtant que j’aurai plus de vertu que les autres parce que j’ai plus d’orgueil – louez-moi donc.

Je passe de l’espoir à l’anxiété d’une folle espérance à une triste négation c’est pluie et soleil mais un soleil de carton doré et une pluie sale sans orage.

O si je menais à bout toutes mes méditations toutes mes pensées – si je bâtissais quelque monument – avec l’échafaudage de tous mes songes, bref serai-je un roi ou pourceau ?

Jamais l’homme ne connaîtra la Cause, Car la Cause, c’est Dieu – il ne naît que des successions des Formes fantômes, – fantôme lui-même il court au milieu d’eux, il veut les prendre ils le fuient il court après, va vient ne s’arrête que quand il tombe dans le vide absolu, alors il se repos. – Le miracle dans la religion est absurdité qui n’a valeur que dans le cerveau des philosophes. – J’entends des gens dire : pas de religion mais une morale, c’est dire il n’y a ni récompense ni châtiment, ni bien ni mal, mu il n’y a rien au-delà de la charogne humaine et de la bière en chêne – soyez vertueux, souffrez – humiliez-vous, faites des sacrifices – soyez vicieux tuez pillez – vous n’en serez ni plus ni plus moins heureux dans l’éternité. – Le temps est moins dans l’éternité que le saut d’une puce dans le temps – et vous pensez à la gloire et au bonheur de vivre d’abord sur la terre puis dans la mémoire des hommes.

L’art est plus utile que l’industrie le beau est plus utile que le bon. S’il en était autrement pourquoi les premiers peuples les premiers gouvernements ne seraient-ils pas industrieux commerçants – ils sont artistes poètes ils bâtissent des choses inutiles comme des pyramides des cathédrales ils font des poèmes et avant de faire du drap – l’esprit est plus gourmand que l’estomac.

D’où vient que je veux que J Ch [Jésus-Christ] ait existé et que j’en suis certain – c’est que je trouve le mystère de la passion tout ce qu’il y a de plus beau au monde.

La philosophie, science neuve, qui ne parle pas au cœur – ni au sens car il n’y a que deux choses la poésie, la beauté et l’utile le profitable si vous voulez être un Dieu soyez poète, si vous voulez être

Il y a deux sortes de vanité : la vanité publique et la vanité privée que l’on appelle bonne conscience, respect humain, estime de soi tant il est vrai qu’il y a en chaque homme deux hommes, celui qui agit et celui qui critique

La vie c’est intime c’est le perpétuel enjôlement de celui qui agit sur celui qui critique. Si vous ne commettez pas telle bassesse que fassiez tel acte de délicatesse savez-vous pourquoi ? C’est pour pouvoir vous dire, en vous regardant dans votre miroir, voilà l’homme le fameux homme qui a fait cela – combien de femmes rougissent aux compliments qu’on

leur adresse et qui s’en donnent de plus forts en particulier. Combien de poètes qui s’inclinent avec humilité devant les autres et qui seuls se redressent hautement, se trouvent du génie dans les yeux sur le front – combien de gens qui s’habillent pour s’admirer, qui sourient pour se voir sourire – qui parlent en se mirant – qui sont vertueux pour pouvoir s’estimer – n’avez-vous jamais été assez enfant pour chercher des poses dans qui vous allaient, assez souriant amoureux de vous pour vous embrasser la main, rien que pour voir ce que cela ferait.

Je puis parler de l’orgueil en grand maître et je ferai là-dessus un beau chapitre à quelque jour.

 

Il m’arrive quelquefois des révélations historiques tant certaines choses me surgissent clairement – la métempsycose est peut-être vraie. Je crois quelque fois avoir vécu à différentes époques en effet j’en ai des souvenirs.

 

Je n’ai aimé qu’un homme comme ami et qu’un autre, c’est mon père.

 

Après un bal, après un concert, une grande réunion quelconque d’hommes et qu’on est rentré dans la solitude, on éprouve un immense ennui et une mélancolie indéfinissable.

 

Le 18e siècle n’a rien entendu à la poésie, rien étend entendu au cœur humain – il a compris tout ce qui est de l’intelligence.

 

Entre artiste et poète une immense différence – l’un sent et l’autre parle, l’un est le cœur et l’autre la tête.

 

L’avenir politique est une machine, ou peut-être, au contraire sommes-nous à la veille d’une barbarie. Il me plairait assez de voir toute la civilisation s’écrouler comme un échafaudage de maçon avant que l’édifice ne soit construit – quel dommage la philosophie de l’histoire serait à recommencer.

 

Je voudrais être aux portes de Paris avec cinq cent mille barbares et brûler toute la ville, quelles flammes quelle ruine quelle ruine des ruines !

 

Je n’ai aucun amour pour le prolétaire et je ne sympathise pas avec sa misère mais je comprends et j’entre avec lui dans sa haine contre le riche.

 

Les richesses n’ont qu’un avantage, c’est de vivre sans s’inquiéter de l’argent.

 

Le secret pour être heureux c’est de savoir jouir à table au lit jouir d’être debout d’être assis – jouir du plus proche rayon de soleil, du plus mince paysage, c’est-à-dire aimer tout de sorte que pour être heureux, il faut déjà l’être – pas de pain sans levain.

 

Le stoïcisme est plus sublime des stupidités.

 

La modestie, la plus orgueilleuse des bassesses.

 

Il y a quelque chose de supérieur au raisonnement, c’est l’improvisation – quelque chose qui juge mieux que le jugement, c’est le tact qui n’est autre que l’inspiration donnée pour des choses physiques le goût .

 

Il y a quelque chose de plus fin que le goût. Ce n’est pas assez d’avoir du goût pour quelque chose. Il faut en avoir le palais. Boileau à coup sûr avait du goût et un beau goût attique délicat, un petit bec fin en poésie, une friandise de jolie femme. Mais Racine en avait le palais. Il en comprenait la saveur, la fleur, l’ambre du parfum, l’essence la plus pure du je ne sais quoi qui charme qui chatouille et qui fait sourire. Ce sens-là, pour ceux qui l’ont, est plus infaillible qu’un et un font deux.

 

Vendredi 28 février 1840

 

 

Aujourd’hui qu’ai-je donc ? Est-ce satiété est-ce désir, désillusion ou aspiration vers l’avenir. J’ai la tête malade, le cœur vide. J’ai d’ordinaire ce qu’on appelle le caractère gai, mais il y a des vides là-dedans, des vides affreux où je tombe brisé rompu anéanti ! Je n’écris plus – autrefois j’écrivais. Je me passionnais pour mes idées, je savais ce que c’était qu’être poète, je l’étais en dedans du moins, dans mon âme, comme tous les grands cœurs le sont. Qu’importait la forme – toujours défectueuse, elle rendait mal ma pensée – musicien sublime je jouais avec un rebec, je sentais de beaux éclats, des choses suaves comme des baisers sans bruit qui murmuraient en de silencieusement. Si j’avais eu une belle voix comme j’aurais chanté. On se moquerait de moi si on savait comme je m’admirais on aurait raison ; tout mon œuvre était en moi, et jamais je n’ai écrit une ligne, du beau poème qui me délectait.

Je me rappelle qu’avant dix ans j’avais composé déjà – je rêvais les splendeurs du génie – une salle éclairée – des applaudissements, des couronnes – et maintenant, quoique j’aie encore la conviction de ma vocation, ou la plénitude d’un immense orgueil, je doute de plus en plus. Si vous saviez ce que c’est que cette angoisse-là ! Si vous saviez ce que c’est que ma vanité – quel vautour sauvage, comme il me mord le cœur – comme je suis seul isolé méfiant bas jaloux égoïste, féroce ! O l’avenir que j’ai rêvé comme il était belle, ô la vie que je me bâtissais comme un roman ; quelle vie ! et que j’ai de peine à y renoncer – et l’amour aussi l’amour ! – Je me disais quand j’aurai 20 ans on m’aimera sans doute, j’aurai rencontré quelqu’un, n’importe qui une femme enfin et je saurai ce que c’est que ce beau nom-là qui faisait palpiter d’avance toutes les fibres de mon cœur, tous les muscles de ma chair.

J’ai pourtant été amoureux tout comme un autre, et aucune n’en a rien su ! quel dommage, comme j’aurais été heureux. Je me prends souvent à penser à cela, – et les scènes se déroulent amoureusement comme dans un rêve. Je me figure de longues étreintes, – des mots bien doux que je me redis dont je me caresse – des regards qui enivrent – ah, si vous avez eu dans votre vie autre chose que des caresses de fille de joie autre chose que des regards vendus, plaignez-moi.

Amour, génie, voilà le ciel que j’ai senti que j’ai entrevu, dont j’ai eu des émanations, des visions à devenir fou, et qui s’est refermé pour jamais, qui donc voudra de moi. Ce devrait déjà être venu, car j’aurais tant besoin d’une amante, d’un ange

Je suis fat – dit-on – et pourquoi alors ce doute que j’ai sur chacune de mes actions, ce vide qui me fait peur – toutes ces illusions parties.

O une femme, quelle belle chose ! Mettez-y deux ailes et vous en ferez un ange !

J’aime rêver à ses contours, j’aime à rêver à toutes les grâces de ses sourires, à la mollesse de ses bras blancs, au tour de sa cuisse à la pose de sa tête penchée.

Souvent je suis dans l’Inde, à l’ombre des bananiers, assis sur des nattes, les bayadères dansent, les cygnes s’arrondissent dans les lacs bleus – la nature palpite d’amour.

Il y a huit jours j’ai pensé pendant deux heures à deux brodequins verts et à une robe noire : sans ajouter rien de plus des niaiseries qui me tiennent le cœur attaché longtemps – je baguenaude dans ma tête, je me chatouille pour faire rire, je me fais des tableaux dont je suis le spectateur

Des tableaux avec des horizons roses, un beau soleil – tout y est lumière, bonheur, rayonnements.

Oh ! c’est le même homme qui écrit ceci qui pourrait avoir du génie porter un nom dans l’avenir. Ah je suis bien misérable.

Je voudrais bien être mystique il y doit y avoir de belles voluptés à croire au paradis, à se noyer dans les flots d’encens – à s’anéantir au pied de la croix, à se réfugier sous les ailes de la colombe – la première communion est quelque chose de naïf ne nous moquons pas de ceux qui y pleurent – c’est une belle chose que l’autel couverte de fleurs qui embaument – c’est une belle vie que celle des sts [saints], j’aurais voulu mourir martyr et s’il y a un Dieu, un Dieu bon, un Dieu le père de Jésus, qu’il m’envoie sa grâce, son esprit je le recevrai et je me prosternerai – je comprends bien que les gens qui jeunent se régalent de leur faim et jouissent de privations, c’est un sensualisme bien plus fin que l’autre, ce sont les voluptés les tressaillements les béatitudes du cœur.

Ce qu’on appelle le plaisir d’une bonne action est un mensonge – et n’est pas différent de celui de l’homme qui digère l’héroïsme, c’est différent. Mais je dis que quand vous avez donné un sou à un pauvre et que vous dites alors que vous êtes heureux, vous êtes un imposteur, vous vous trompez vous même. Il y a plus des 3/4 d’orgueil dans toute bonne action reste un quart pour l’intérêt, pour le mouvement animal fatal, pour le besoin à remplir, pour l’appétit réel.

 

Une chose incompréhensible : c’est l’infini – mais qui en doute ? Il y a donc des choses hors de la portée de notre intelligence et que nous croyons être. Est-ce qu’il y aurait autre chose qui penserait que cette intelligence même, autre chose qui serait convaincu que notre raison [Passage rayé et barré en diagonale par le mot : bêtise]

 

Pourquoi lorsque nous ne sommes pas dans les mêmes sentiments que ceux que nous abordons nous sentons nous gauches embarrassés à nous-mêmes. J’ai vu dernièrement un homme qui m’annonçait l’agonie de son frère je m’ai donné il me serrait la main affectueusement et moi je me la laissais serrer, je l’ai quitté en riant d’un air niais comme j’aurais souri dans un salon. Cela m’a déplu sur-le-champ. Cet homme-là m’humiliait – c’est qu’il était plein d’un sentiment et que j’en étais vide. Je l’ai revu hier, il est bête pourtant à faire pitié mais je me rappelle combien je me suis haï et trouvé détestable pendant cet instant.

 

La volupté se plaît d’elle-même – elle se savoure comme la mélancolie, jouissances solitaires d’autant plus grandes que leur sujet est en elle-même . L’amour au contraire veut du partage. La volupté est égoïste et réfléchie et sérieuse au dernier point elles jouissent elles abusent d’elles-mêmes, elles se regardent et se complaisent, c’est comme un onanisme du cœur.

 

Il y a les grands hommes qu’on aurait voulu voir et admirer il y en a d’autres avec qui hommes vils dans l’Histoire cela m’amuse et je ferais un livre ce serait sur les turpitudes des grands hommes. Je suis content que les grands hommes en aient eu.

Me parler de la dignité de l’espèce humaine c’est une dérision. J’aime Montaigne et Pascal pour cela.

La seule chose qui distingue l’homme des animaux c’est manger sans faim boire sans soif – libre arbitre.

Je hais la discipline.

esprit de mathématicien esprit étroit.

Cœur de commerçant cœur sec comme le bois de leur comptoir.

La pudeur dans l’art est une idée qui n’a pu venir qu’à un imbécile – l’art dans les écarts les plus impudiques est pudique s’il est beau s’il est grand. Une femme nue n’est pas impudique – une main qui cache un voile qui couvre, un pli qu’on fait sont impudiques.

La pudeur est quelque chose du cœur et non du corps c’est un vernis qui brille, une peau veloutée à ce cœur.

Il y a des gens dont un simple geste une parole insignifiante un son de voix nous dégoutent et nous répugne.

La beauté est divine. Nous aimons malgré nous ce qui est beau, nous haïssons ce qui est laid tous les chiens aboient après les mendiants parce qu’ils sont déguenillés – les enfants sont de même vous ne les persuaderez pas que quelqu’un qui leur déplaît qui est laid soit bon – c’est pour eux impossible. Quand on a voulu représenter les anges, on a pris un modèle de femme nue.

[Plusieurs pages manquantes dans le manuscrit, entre f.  15r et 16r, sont dactylographiées p. 59-61. Nous les insérons ici.]

J’ai déjà beaucoup écrit et peut-être aurais-je bien écrit si au lieu de percher mes sentiments pour les porter à l’idéal et de monter mes pensées sur des tréteaux, je les avais laissées courir dans les champs, comme elles sont, fraîches, roses. Quand on écrit on sent ce qui doit être, on comprend qu’à tel endroit il faut ceci, à tel autre cela, on se compose des tableaux qu’on voit, on a, en quelque sorte la sensation qu’on va faire éclore – on le sent dans le cœur comme l’écho lointain de toutes les passions qu’on va mettre au jour – et cette impuissance à rendre tout cela est le désespoir éternel de ceux qui écrivent, la misère des langues qui ont à peine un mot pour cent pensées, la faiblesse de l’homme qui ne sait pas trouver l’approchant et à moi particulièrement mon éternelle angoisse. O mon Dieu, mon Dieu pourquoi donc m’avez-vous fait naître avec tant d’ambition ? Car c’est bien de l’ambition que j’ai. Quand j’avais dix ans, je rêvais déjà de gloire – et j’ai composé dès que j’ai su écrire, je me suis peint tout exprès pour moi de ravissants tableaux – je songeais à une salle pleine de lumière et d’or, à des mains qui battent, à des cris, à des couronnes. On appelle l’auteur – l’auteur c’est bien moi, c’est mon nom, moi-moi-moi – on me cherche dans les corridors, dans les loges, on se penche pour me voir – la toile se lève, je m’avance – quel enivrement ! on te regarde, on t’admire, on t’envie, on est près de t’aimer ! Ah ! quelle pitié, quelle pitié d’y songer, quelle plus grande de se l’écrire à soi-même, de se le dire. – Oui, je suis un grand homme manqué, l’espèce en est commune aujourd’hui. Quand je considère tout ce que j’ai fait et ce que je pourrais faire, je me dis que cela est peu – et pourtant, comme j’ai de la force en moi, si vous saviez tous les éclairs qui m’illuminent. Hélas ! Hélas ! je me dis qu’à 20 ans j’aurais pu déjà avoir fait des chefs-d’œuvre – je me suis sifflé, humilié, dégradé et je ne sais pas même ce que j’espère, ce que je veux ni ce que j’ai – je ne serai jamais qu’un écrivailleur honni, un vaniteux misérable. O si j’aimais, si j’étais aimé. Comme je serais heureux ; les belles nuits, les belles heures – il y en a pourtant qui vivent de cette vie-là ! pourquoi pas moi ? O mon Dieu, je ne veux pas d’autres délices – j’ai le cœur plein de sons sonores et de mélodies plus douces que celles du ciel, le doigt d’une femme les ferait chanter, les ferait vibrer – se confondre – dans un baiser, dans un regard – eh quoi, n’aurais-je jamais rien de tout cela ? Je sens pourtant mon cœur bien plus grand que ma tête. O comme j’aimerais ! Venez donc, venez donc, âme mystérieuse sœur de la mienne, je baiserai la trace de vos pas, tu marcheras sur moi et j’embrasserai tes pieds en pleurant. Je suis jaloux de la vie des grands artistes, joie de l’argent, joie de l’art, joie de l’opulence, tout à eux. J’aurais voulu seulement être une belle danseuse – ou un joueur de violon, comme j’aurais pleuré, gémi, aimé, sangloté. Il y a des joies tristes et des tristesses gaies. Il y a un sourire indéfinissable, c’est celui que nous éprouvons devant un objet d’art, les sons d’un violon nous font sourire, la muse qui est en nous ouvre ses narines et aspire l’atmosphère éthérée.

 

L’esprit de Montaigne est un carré ; celui de Voltaire un triangle. [Reprise du manuscrit.] Montaigne est le plus délectable de tous les écrivains. Ses phrases ont du jus et de la chair.

 

Quand on a lu le marquis de Sade et qu’on est revenu de l’éblouissement, on se prend à se demander si tout ne serait pas vrai, si la vérité n’était pas tout ce qu’il enseigne – et cela parce que vous ne pouvez résister à cette hypothèse à laquelle il nous fait rêver d’un pouvoir sans bornes et de puissances magnifiques.

Nous ne sommes pas indignés de deux jeunes chiens qui se battent, de deux enfants qui se frappent d’une araignée qui mange une mouche – nous tuons un insecte sans y penser. Montez sur une tour assez ht [haut] pour que le bruit se perde pour que les hmes [hommes] soient petits, si vous voyez de là une homme en tuer une homm un autre vous n’en seriez guères ému moins ému à coup sur que si le sang rejaillissait sur vous. Imaginez une tour plus hte et une indifférence plus gde [grande] – un géant qui regarde des myrmidons un grain de sable au pied d’une pyramide et imaginez les myrmidons qui s’égorgent et le grain de poussière qui se soulève qu’est-ce que tout cela peut faire au géant et à la pyramide – maintenant pouvez comparer la nature, Dieu, me l’intelligence infinie enfin à cet homme qui a 100 p., à cette pyramide qui en a cent mille – pensez d’après cela à la misère de nos crimes et de nos vertus de nos grandeurs & de nos bassesses.

 

Une plaisanterie est ce qu’il y a de plus puissant de plus terrible. Elle est irrésistible – il n’y a point de tribunal pour en rappeler ni la raison ni le tr sentiment – une chose en dérision est une chose morte – un homme qui rit est un pl plus fort qu’un autre qui a une peine. Voltaire était le roi de son siècle parce qu’il savait rire – tout son génie n’était que cela. C’était tout.

 

La gaîté est l’essence de l’esprit – un homme spirituel est un homme gai un homme ironique sceptique qui sait la vie – la philosophie et les mathématiciens c’est la raison c’est-à-dire la force la fatalité des idées – le poète c’est de la chair et des larmes. L’homme facétieux est un feu qui brûle.

 

La pièce la plus immorale du théâtre est Le Misanthrope – elle en est la plus belle.

 

***

 

O la chair la chair démon qui revient sans cesse vous arrache le livre des mains et la gaieté du cœur, vous fait sombre féroce égoïste et sui gaudens – on le repousse il revient on y cède avec enivrement on s’y rue on s’y étale la narine s’ouvre le muscle se tend le cœur palpite on retombe l’œil humide, ennuyé brisé c’est la vie un espoir et une déception. (piteux)

 

Le marquis de Sade a oublié deux choses l’anthropophagie et les bêtes féroces ce qui prouve que les hommes les plus g[ran]ds sont encore petits – et par dessus il aurait dû se moquer du vice aussi ce qu’il n’a pas fait et c’est là sa faute.

 

– Pastiche –

 

C’était au crépuscule, Assur était couché sur un lit de pourpre l’odeur des orangers en fleurs, le vent de la mer, mille voix qui s’éteignent venaient à lui, il entendait aussi au bout de la cour des esclaves les lions et les tigres qui rugissaient dans leurs cages en voyant le soleil se coucher sur les montagnes et ils jetaient leurs baves sur leurs barreaux et leurs narines ils hennissaient car c’était là ou leurs compagnes les attendaient au fond des clairières sous les aloès ! Assur aussi hennissait et ses narines s’ouvraient pa aspirant déjà le supplice qui lui gonflait le cœur d’espoir ; il se lève il va au balcon de son plus ht belvédère à la rampe d’or il s’accoude et il regarde ; son regard va tout au bout et se promène de cotes comme une flèche que l’on fait tourner sur le long de l’arc avant qu’elle ne parte ; l’air est lourd il étouffe il a soif il veut du sang ; son balcon est garni de têtes décharnées les nuits les aigles et les vautours viennent s’y abattre et becqueter dans les crane, gros, il entend le bruit de leurs ailes de dessous son toit quand le dos de sa concubine craque sous lui et se ploie comme l’osier se. Quand il boit le sang fumant dans une main cer toute blanche de satin.

Que va-t-il faire à cette heure maintenant qu’il se réveille gorgé de l’orgie de la nuit ; va t-il se donner a ses mignons ou se faire encenser par les Mages ? Assur redescend lentement et il lui semble qu’une fée lui donne la main, c’est la fée des joies du triple enfer qui respire la vapeur des champs de bataille, qui exhale une odeur de rose et de chair humaine, elle a une robe blanche tachetée de belles dents d’acier des bras qui étouffe une main qui caresse – elle le conduit jusque dans ses galeries les lumières brulent encore dans les cristaux les jets d’eau murmurent il y a des cadavres et des vins qui gisent sur le plancher des mouches y a des soupirs qui montent et des membres qui se frappent insensés sur la terre – par ses ordres tout est enlevé balayé, le voluptueux esclaves laissent couler des essences qui embaument ravissent, on tend les rideaux de gaze roses, on allonge les sophas où le cœur de l’homme s’amollit et se pâme sous les baisers, où les cœurs s’at gorges se gonflent et palpitent si bien. Voilà que les femmes sont amenées, pleurantes vêtues de noir avec des roses dans les cheveux. Une porte secrète a laissé sortir les mignons nus – elles sont trois trois sœurs – Assur rit avec ses yeux les embrasse se fait porter dans leurs bras – on entend les trois sœurs qui sanglotent, on entend un grattement de griffes sur les portes – un breuvage extrait.....

 

Nuit du 2 janvier 1841

écrit en revenant du bal.

 

Qu’il y a longtemps que ceci est écrit mon Dieu ! C’était un après-midi de dimanche, par une heure d’ennui et de colère ; aussi harassé du remède que de la maladie, j’ai quitté la plume et je suis sorti. J’ai été à pied diner à Deville, j’ai rarement j’ai été sur le boulevard avec Maman et nous avons rencontré Ballay. J’étais cynique et furieux !

Comme j’ai vécu depuis et qu’il y a de choses dans l’intervalle compris entre la ligne qui finit la et qui commence ici ! Les travaux de mon examen, enfin j’ai été reçu. Je vais tâcher de résumer cette vie de cinq mois qui clôt mon ce qu’on appelle l’enfance et qui commence ce quelque chose qui n’a pas de nom, la vie d’un homme de 20 ans, et ce c’est (surtout dans ma nature) ni la jeunesse ni l’âge mûr ni la caducité, c’est tout cela à la fois, ça y tient par toutes les proéminences & les saillies, dans mon état calme même, mon tempérament physique et moral est un éclectisme mené tambour battant par la fantaisie .

Quand je me reporte en pensée à mon cher voyage et que je me trouve ici, je me demande bien si je suis le même homme, est-ce le même homme qui allait au bord du golfe de Sagone, et qui écrit ici à cette table par une nuit d’hiver douce et pluvieuse, humide et pleine de brouillard.

O l’Italie, l’Espagne, la Turquie – Aujourd’hui samedi, – c’était aussi un samedi, certain jour.... dans une chambre comme la mienne basse et pavée de pavés rouges, à la même heure car je viens d’entendre deux h. et demie sonner. On a dit le temps fuit comme une ombre il est tantôt fantôme qui nous glisse des mains ou spectre qui vous pèse sur la poitrine.

J’ai été au bal, qu’y faire ? Que c’est triste les joies du monde, et c’est encore plus bête que ce n’est triste. J’y ai vu des fillettes en robe bleu ou en robes blanches, des épaules couvertes de boutons, des omoplates saillantes, des mines de lapin de belette, de fouine de chien de chat d’imbéciles à coup sûr – et tout cela babillait jacassait, dansait et suait. Un tas de gens plus vides que le son d’une botte sur le pavé m’entouraient et j’étais forcé d’être leur égal, avec les mêmes mots à la bouche, le même costume. Ils m’entouraient de questions sottes, à qui je faisais des réponses analogues. On a voulu me faire danser ! Les pauvres bons enfants ! Les aimables jeunes personnes que je voudrais m’amuser comme eux !

J’ai la faiblesse d’aller de temps en temps dans l’armoire qui est à la tête de mon lit et de regarder mon habit de toile et d’en fouiller les poches. Nous nous pipons nous-mêmes, dit Montaigne.

Que fais-je que ferai-je jamais – quel est mon avenir – au reste peu importe – j’aurais bien voulu travailler cette année, mais je n’en ai pas le cœur, et j’en suis bien fâché j’aurais pu savoir le latin & le grec l’anglais m mille choses m’arrachent le livre des mains et je me p perds dans des rêveries plus longues que les plus longs rayons de crépuscule.

Je voudrais bien savoir le sentiment qui me porte à écrire ces pages celle-là surtout, celles de cette nuit que je destine à n’être lues par personne

Puisque j’ai jeté de côté le Vieux Moutna, je vais résumer dans un programme tout ce que je ne veux pas perdre.

J’ai été reçu bachelier un lundi matin je ne me rappelle plus la date – café Duprat. Arrivée à la maison, Védy y déjeunait, je me jette sur un lit et je dors, aux bains le soir, plusieurs jours de repos. Je dois aller en Espagne avec Mr Cloquet. J’étudie l’Espagne autant que je puis changement, c’est la Corse. Je pars de Rouen par la vapeur – Maxime, Ernest, Huet – chemin de fer – à Paris : je rencontre à l’entrée du Palais-Royal une fille de la rue de la Cigogne Lise ; Visite à Gourgaud nous nous promenons autour de l’étang des Suisses, je lui communique mes doutes sur ma vocation littéraire, il me réconforte. Beau temps le même jour dîner chez Vass.

Départ p[ou]r Bordeaux – accident arrivé à la diligence, nos compagnons sont un jeune homme en lunettes en casquette noire le paletot bleu, et un petit homme qui revenait de son pays, il a été trois ans parti ; il a été à la N[ou]velle-Zélande.

Bordeaux – théâtre une répétition, notre hôtesse – dîner chez le général Carbonel.

Départ pour Bayonne, une fem[me] m[aigre] et une femme grasse. Conducteur, commis voy[ageur] j’achète un paq[uet] de cigares.

A Bayonne son camarade le g[ran]d diable en redingotte [redingote] grise avec des parements noirs, un médecin M*** qui a l’air de l’h[omme] moral, agricult[eur] « Je fais la médecine par philanthropie. », marcher pour avoir

Nous passons par Fontarabie – jeune garçon qui nous y conduit mine jaune du commissaire qui est à l’entrée du pont de la Bidassoa. Dans l’auberge où nous mangeons à Behollic, jeune fille espagnole remarq par une gd express de bonté mal au cœur – orage le soir.

De Bay à Pau, basques entassés dans la bâche qui ont chanté toute la nuit, officiers dont l’un adossé à moi, se retourne, me parle littérature, Chateaubriand. Mon voisin de gauche sandales jaunes, son chapeau l’embarrasse il met son mouch[oir] rouge autour de sa tête, reding[ote] de velours, nez pointu et retroussé par le bout.

A Pau j’ai froid – je lis mes notes à Mr Cloq[uet] et à Mlle Lise peu d’approbation et peu d’intellig[ence] de leur part, je suis piqué, le soir j’écris à Maman je suis triste à table j’ai peine à retenir mes larmes.

Pierre

Cette nuit que je passe ainsi sans trop savoir p[our]quoi m’en rappelle une autre semblable c’était chez le marquis de Pommelle à la St Michel c’était les vacances de 4e ou de ma 3e je suis resté toute la nuit à voir danser, et quand on s’est retiré je me suis jeté sur mon lit la bougie brûlait et comme maintenant j’avais mal à la tête – allons homme fort un peu de courage ne passeras-tu pas une nuit sans dormir. Le matin venu je me suis promené en barques.

Dans q[uel]q[ues] minutes il sera 4 h. Si le coq a déjà chanté cock crows comme dans Hamlet – il me semble qu’il y a déjà huit jours et c’est pourtant il y a trois h[eures] à peine que je voyais le monde aller, cette ronde passer.

Pierre, eaux de grotte lave chaudes, eau bonne, Tournet, promenade le soir, bains la femme de la buvette – adieu à un autre jour besoin candide, le sommeil viendrait, comme voilà une nuit bien employée ô projets !

25 Janvier, 4 et demi du soir, le soleil brille encore, mon cadran de fer mire sa silhouette sur le fene rideau de ma fenêtre.

Aujourd’hui mes idées de grand voyage m’ont repris plus que jamais. C’est l’Orient toujours. J’étais né p[ou]r y vivre. Com ayant ouvert au hazard [hasard] l’itinéraire abc j’y ai vu : « il me [un mot illisible barré] un troisième (un soldat français resté en Égypte et devenu mamelukh [mamelouk]) g[ran]d jeune homme maigre et pâle avait vécu longtemps dans le désert avec les Bédouins et il regrettait singulièrement cette vie. Il me contait que quand il se trouvait seul dans les sables sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n’était pas le maître. » Cela m’a fait réfléchir longtemps. Quand j’y pense, je voudrais pouvoir tomber dans l’extase des Alexandrins – ce silence du désert qui a des bruits si beaux p[ou]r ses fils effraie les hommes des terres pluvieuses ceux qui respirent le charbon de terre et qui vivent les pieds dans la boue des villes, D’Avot me l’a avoué. Plusieurs il s’est mis en marche tout seul et il n’a pas osé continuer. Botta que j’ai vu à Rouen vantait la liberté de l’Arabie à l’abbé Stéphane compatriote de son père disait « c’est là la liberté, la vraie, vous autres vous ne savez pas ce que c’est – et à ce qui suit, j’ai fait un un bond de jalousie « ils portaient de longues robes de soie de beaux turbans blancs de superbes armes ils avaient un harem des esclaves des chevaux de première race. »

Je n’ai pas travaillé ce mois de janvier je ne sais pourquoi – une inconcevable paresse – je n’ai point d’os (au moral) il y a des jours où je me précipiterais sur des fées nues, ceux-là où je n’ai pas la force de remuer un livre.

Les gens qui ont 40 ans passés, les cheveux un peu gris, point d’enthousiasme parmi tous les lieux communs rebutant dont ils vous abreuvent, ont coutume de vous dire : « Vous changerez jeune homme vous changerez [»], de sorte qu’il n’y a pas une phrase sur la vie, l’art la politique, l’histoire qui ne soit accompagné de ce refrain. Je me rappelle que M. Cloquet, qui quoiqu’homme d’esprit dit beaucoup de platitudes m’engagea un jour à mettre par écrit & sous forme d’aphorismes toutes mes idées, de cacheter le papier et de l’ouvrir dans 15 ans. « Vous trouverez un autre homme [»] me dit-il, comme ça peut être un fort bon conseil, je vais le suivre.

 

I

Quant à ce qui est de la morale en général, je n’y crois point ; c’est un sentiment et non une idée nécessaire.

 

II

Je ne conçois pas l’idée d’un devoir. Ceux qui la proclament seraient je pense embarrassés de la concilier avec celle l de liberté.

 

III

En politique ou histoire dans ses relations humaines tout ce qui arrive doit arriver il faut le comprendre et non le blâmer. Il n’y a rien de bête comme les haines historiques.

 

IV

Je conçois tous les vices tous les crimes je conçois la férocité le vol, etc. Il n’y a que la bassesse qui me révolte. Peut-être si je voyais les autres serait-il de même.

 

V

Quant à la vertu des femmes j’y crois plus que certaines gens très moraux et très édifiants parce que je crois à l’indifférence, à la froideur & à la vanité dont ces MM [messieurs] ne tiennent pas compte.

 

VI

Je me sens parfaitement honnête homme, c’est-à-dire dévoué capable de g[ran]ds sacrifices, capable de bien aimer & de bien aimer haïr les basses ruses, l’ar les tromperies. Tout ce qui est petit, étroit me fait mal. J’aime Néron je suis furieux contre la censure.

 

VII

J’attends tout le mal possible des hommes.

 

VIII

Je crois que l’humanité n’a qu’un but (elle c’est de souffrir.

 

IX

L’histoire du monde c’est une farce.

 

X

Une g[ran]de pitié p[ou]r les gens qui croient au sérieux de la vie.

 

XI

Je n’ai jamais compris la pudeur.

 

XII

Un gr[an]d dédain p[ou]r les hommes en même temps que je me sens beaucoup de dispositions à pouvoir me faire aimer d’eux.

 

XIII

Je n’ambitionne point les succès politiques j’aimerais mieux être applaudi dans sur un théâtre de vaudeville qu’à la tribune.

 

XIV

Il est dommage que les conservateurs soient si misérables et que les républicains soient si bête.

 

XV

Ce qu’il y a de supérieur à tout c’est l’art un livre de poésie vaut mieux qu’un chemin de fer.

 

XVI

Si la Société continue à aller de ce train il n’y aura plus dans 2000 ans ni un brin d’herbe ni un arbre  – regarder le monde actuel me semble un horrible spectacle. Nous n’avons pas même de croyance au vice. Le marquis de Sade qu’on regarde comme un monstre s’est endormi p[ou]r toujours avec calme comme un ange – il avait une foi il est mort heureux – et les sages d’aujourd’hui comment meurent-ils.

 

XVII

Le christianisme est à son lit de mort – le retard qu’il a eu n’en était (je crois) que la dernière lueur. Nous le défendons bien par opposition à toutes les bêtises philanthropiques & philosophiques dont on nous assomme, mais quand nou on vient à nous parler du dogme en lui même, de religion pur, nous nous sentons fils de Voltaire.

 

XVIII

On m’a prédit beaucoup de choses : 1° que j’apprendrais à danser, 2° que je me marierais. Nous verrons. Je ne le crois pas.

 

XIX

Je ne vois [crois] pas que l’émancipation des nègres et des femmes soit quelque chose de bien beau.

 

XX

Je ne suis ni matérialiste ni spiritualiste. Si j’étais quelque chose, ce serait plutôt matérialiste-spirituel.

 

XXI

J’aime le célibat des prêtres – quoique je ne sois pas plus mauvais qu’un autre la famille me parait quelque chose d’assez étroit et d’assez misérable – la poésie du coin du feu est celle des boutiquiers, franchement (malgré les poètes qui nous en bernent tant) il n’y a là-dedans rien de bien grand.

 

XXII

Je me sens plus d’attachement p[ou]r mon chien que p[ou]r un homme.

 

XXIII

Il y a des jours où je suis pris de tendresse à voir des animaux.

 

XXIV

Ce qu’on pourrait m’offrir de mieux maintenant ce serait une chaise de poste et la clé des champs.

 

XXV

Dans la disposition où je me trouve je ne serais pas indigné si je trouvais mon domestique me volant. Je ne pourrais pas m’empêcher de l’approuver en moi-même car je n’y vois pas grand ma mal.

 

XXVI

Rien ne me paraît mal.

 

XXVII

Il n’y a ni idée vraie ni idée fausse. On adopte d’abord les choses très vivement puis on réfléchit puis on doute et on reste là.

 

XXVIII

Personne n’aime mieux que moi les éloges, et les éloges m’ennuient.

 

XXIX

J’aime à voir le grison appeler sa dignité humaine avilie, ravalée, abaissée, non pas par haine des hommes, mais par antipathie p[ou]r l’idée de dignité.

 

30

Avenir de l’humanité droits du peuple autant de balivernes absurdes.

 

31

Je ne crois à rien & je suis disposé à croire à tout, si ce n’est aux sermons moralistes.

 

32

Voici des choses fort bêtes : 1° la critique littéraire quelle qu’elle soit, bonne ou mauvaise 2° la société de tempérance 3° le prix Monthyon, 4° un homme qui vante l’espèce humaine, un âne qui fait l’éloge des longues oreilles.

 

33

Voici une idée à proposer : prendre toutes les statues p[ou]r en faire des monnaies, s’habiller avec la toile des tableaux, se chauffer avec les livres.

 

34 corolaire du précédent

La bêtise et la g[ran]deur modernes sont symbolisées dans un chemin de fer.

 

35

La civilisation est une histoire contre la poésie,

 

36

Souvent je voudrais pouvoir faire sauter les têtes de gens qui passent, et dont la mine me déplait (un autre jour je finirai ces formules).

 

Repris le 8 février

J’ai une maladie morale intermittente, hier j’avais des projets de travail superbes. Aujourd’hui je ne puis continuer, j’ai lu 5 pages d’anglais sans les comprendre, c’est à peu près tout ce que j’ai fait et j’ai écrit une lettre d’amour – pour écrire, et non parce que j’aime. Je voudrais bien p[ou]rtant me le faire accroire à moi-même j’aime je crois en écrivant.

Pendant q[uel]q[ues] jours, j’ai eu la ferme résolution d’a de faire en sorte qu’au bout de six mois vers juillet je susse l’anglais le latin et de pouvoir lire le grec. A la fin de cette semaine je devais savoir par cœur le IVe chant de l’Enéide.

Je ne lis pas grand-chose. J’aurais besoin de m’accrocher plus profondément que je ne fais à tout ce qui m’entoure, à la famille, à l’étude au monde – toutes choses dont je m’écarte , que je voudrais me forcer à ne pas aimer (le monde est de trop dans la phrase). Je les prends et les quitte dans mon cœur seulement. Il y a des jours où je voudrais briller dans les salons entendre mon nom proclamer avec éclat et d’autres où je voudrais bien m’avilir & m’abaisser être notaire au fond de la Bretagne. Chevreuil s’est aperçu de mon singulier état d’esprit, mais il y a un peu d’affectation aussi dans mon fait je joue toujours la comédie ou la tragédie je suis si difficile à connaitre que je ne me connais même pas moi-même.

A quoi bon écrire ceci, c’est ce que je ne saurais dire. Adieu, Gustave, à un autre jour, quelqu’il [quelque qu’il] soit qu’il arrive il y en aura d’autres de passés au moins.

 

Si vous commencez votre livre en vous disant, il faut qu’il prouve ceci, cela, qu’on en sorte religieux, ou impie, ou érotique – vous tenez un mauvais livre, parce qu’en le composant vous avez contrarié la vérité, faussé les faits. Les idées découlent d’elles-mêmes par une pente fatale et naturelle. Si dans un but quelconque vous voulez leur faire prendre un tour qui n’est pas le leur, tout est mal, il faut laisser les caractères se dessiner en leur conséquences les faits s’engendrer d’eux-mêmes – il faut que tout cela pousse et il ne faut pas se tirer par la tête à droite ou à gauche. Je prends des exemples.

Les Martyrs, Gil Blas, Béranger.

Aujourd’hui 21 mai jour de froid sans pluie on dirait qu’il va neiger & les feuilles sont aux arbres – jour de lassitude et d’angoisses c’est un besoin d’écrire de s’épancher et je ne sais quoi écrire ni quoi penser. Il en est p[ou]rtant ainsi toujours des instincts confus je suis un muet qui veut parler. Ah ! l’orgueil l’orgueil personne te connait ni ma famille ni mes amis ni moi-même – après tout je lui rapporte tout et peut-être me trompé-je. Depuis que j’écris cette page je sens que je ne dis pas ce que je veux dire je n’ai pas trouvé la pente par laquelle il faut que ce que j’ai déborde – je suis maintenant dans une bizarre position à la veille de sortir de mes classes et d’entrer dans ce qu’on appelle le monde tous les souvenirs de ma vie passée reviennent et mes huit années de collège repassent sous mes yeux – il me semble p[ou]rtant qu’il y a vingt ans que je suis entré un soir à 3 heures en veste bleue – ce fut un temps d’inconcevable ennui et d’une tristesse bête mêlée à des spasmes de bouffonnerie ; j’écrirai cette histoire là à quelque jour car je suis affamé de me conter à moi-même – tout ce que je fais c’est p[ou]r me faire . Si j’écris c’est p[ou]r me lire, si je m’habille c’est p[ou]r me sembler bien je me souris dans la glace p[ou]r m’être agréable. Voilà le fond de toutes mes actions – est-il un meilleur ami que moi-même ? Si je me juge favorablement, je me juge aussi impitoyablement. Car il y a des jours où j’ambitionnerais la réputation du plus mince vaudevilliste je m’exhausse et je me rabaisse. Ce qui fait que je ne suis jamais à ma vraie hauteur – dernièrement, j’ai relu Werther la désillusion que j’en ai eu a été complète – ce qui m’avait paru chaud est froid tout ce qui me semblait bon est détestable – le futur me ravit, le présent est peu de chose le passé me désespère et je ne gagne point d’expérience. J’aime à penser à l’avenir j’y ai pensé toujours et jamais il n’est s’est accompli un seul fait que j’avais espéré attendu craint etc.

 

La force est quelque chose dont on jouit en en la perdant.

Quand j’ai commencé ceci je voulais en faire une copie fidèle de ce que je pensais sentais et cela n’est pas arrivé une fois tellement l’homme se ment à lui-même : on se regarde au miroir mais votre image est renversée bref il est impossible de dire vrai quand on l’écrit. On se touche on se rit on se minaude il se passe q[uel]q[ue]fois des pensées opposées quand vous écrivez tandis qu’on écrit la même phrase. L’imp Hâtez-vous vous tronquez retenez-vous vous alambiquez et relâchez.

 

La mélancolie est une volupté qu’on excite combien de gens s’enferment p[ou]r se faire plus triste, vont pleurer au bord du ruisseau prennent de propos délibéré un livre sentimental nous bâtissons et nous débâtissons sans cesse.

 

Il y a des jours où l’on voudrait être athlète, et d’autres où l’on voudrait être femme. Dans le premier cas c’est le muscle qui palpite dans le second c’est la chair qui soupire & qui s’embrase.

 

Ce qui me manque avant tout c’est le goût je veux dire tout. Je saisis et je sens en bloc en synthèse, sans m’apercevoir du détail les tulli me vont, tout ce qui pointe ou bosse me va hors là rien.

Le tissu la contexture m’échappent j’ai les mains rudes et je ne sens pas bien le moelleux de l’étoffe mais je suis frappé de son brillant – les demi teintes ne me vont pas – aussi j’aime l’épicé le poivré ou le sucré le fondant aussi mais le délicat point – la couleur l’image avant tout Je manque de concision et encore plus de précision – point d’unité, du mouvement mais point de poésie* [illis.], de l’invention mais pas le moindre sentiment du rythme c’est là ce qui me manque le plus – et surtout un style long pétri de prétention.

 

L’art dramatique est une géométrie qui se passe en musique – le sublime dans Corneille et dans Shakespeare me fait l’effet d’un rectangle – la pensée se termine en angles droits. On aurait voulu vivre comme César, Montaigne Molière Rousseau.

 

Les sciences procèdent par l’analyse – elles croient que ça fait leur gloire et c’est leur pitié. La nature est une synthèse et pour l’étudier vous coupez vous séparez vous disséquez et quand vous voulez de toutes ces parties faire un tout – le tout est artificiel – vous faites la synthèse à près l’avoir déflorée – les liens n’existent plus – les vôtres sont imaginaires et j’ose dire hypothétique & la science manuelle, la science des rapports des choses, la science du passage de la Cause à l’effet, la science du mouvement de l’embryologie de l’articulation – jamais l’homme ne connais

Si j’ai de suaves désirs d’amour – j’en ai d’ardents j’ai de sanglants j’en ai d’horribles.

L’homme le plus vertueux a dans les lueurs des choses épouvantables.

Il y a des pensées ou des actions qu’on n’avoue à personne pas même à son complice, pas même à son ami, qu’on [ne] se redit pas tout haut.

Avez-vous quelquefois rougi de secrets mouvements ignobles qui montaient en vous et qui s’abaissaient ensuite, vous laissant tout étonné, tout surpris de les avoir eus.

J’écris tout ceci pr ces pages pour les relire ensuite dans un an dans 30 ans – cela me reportera dans ma jeunesse, comme un paysage qu’on veut revoir et on y retourne – on le croyait beau riant avec des feuilles vertes – du tout, il est séché il n’a plus d’herbe, déjà plus de sève aux arbres. O je le croyais plus beau, dit-on !

J’écris parce que cela m’amuse.

La pensée est la plus gde des voluptés – la volupté elle-même n’est qu’imagination – avez-vous jamais autant joui que dans des rêves ?

Un homme utile soyez chimiste mécanicien décrotteur – voilà des résultats le nombre en veut – la philosophie n’en donne pas – elle est toute pensée – la poésie est au contraire est tout action des images d’actions ou de sentiments – elle est un monde elle a ses mers <[trois mots illis. en interligne]> ses ruisseaux qui nous désaltèrent – la philosophie a le gosier séché par la poussière du néant de tous ses systèmes.

Me dire qu’un prêtre n’est pas utile qu’un poète n’est pas utile et qu’un astronome l’est plus c’est me meurtrir.

Il arrivera peut-être un beau jour ou toute la science moderne croulera et où l’on se moquera de nous je voudrais.

J’aime à voir l’humanité abaissée ce spectacle me fait plaisir – quand je suis las.

Il y a un axiome assez bête qui dit que la parole rend la pensée – il serait plus vrai de dire qu’elle la défigure – est-ce que vous énoncez jamais une phrase comme vous la pensez – écrirez-vous un roman comme vous l’avez conçu. Si les phrases produisaient les pensées, que vous feraient des tableaux que vous verriez comme s’ils étaient faits au pinceau, je vous chanterais des airs vagues et pleins de délices que j’ai dans la tête – vous sentiriez les ardeurs à qui je pense. Je vous dirais toutes mes rêveries, et vous ne saurez rien de tout cela parce qu’il n’y a pas de mots p[ou]r le dire. L’art n’est pas autre chose que cette éternelle traduction de la pensée par la forme.

 

[Transcription semi-diplomatique : barré, <…> ajout interlinéaire, [illis.] mot illisible barré.]

[Transcription de Joséphine Gehan, Master 1,
Lettres modernes, université de Rouen Normandie, 2018.]

 



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