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Emma et la thermodynamique

 
Zaven Paré
  La thermodynamique est la science de tous les phénomènes qui dépendent de la température et de ses changements. Serait-il raisonnable d´avancer l´idée que l´étude des variations de la température du corps d´Emma Bovary pourrait relever de cette science ? Après avoir lu Madame Bovary, on croit connaître Emma dans tous ses états, mais finalement de quoi est-elle faite ? L´on connaît la ligne de son cou, l´étoffe de ses robes et ses rubans, ses petits pieds chaussées de bottines crottées, la pâleur de ses joues et son regard détourné. Quelle forme a-t-elle vraiment ? Flaubert donne peu d´informations sur son corps. Il convoque plus volontiers les sens d´Emma. Mais son caractère, ses humeurs et ses sentiments sont-ils suffisants pour nous donner l´impression qu´elle existe ? La dissection d´Emma peut difficilement être comparée à celle d´un corps de chair, même sous le scalpel du docteur Canivet. Son étude peut plus difficilement encore se résumer à la mesure de flux ou d´effets gazeux. L´écriture de Madame Bovary par ses jeux d´optiques, ses effets mécaniques et ses instants de tension presque électriques, suggère la description du personnage littéraire comme celle d´un système ou d´un phénomène physique en équilibre. La structure du roman s'apparente métaphoriquement à un système de conservation d´énergie autorégulée, comme l´a décrit Michel Serres à propos de la circulation de l´information génétique dans le cycle des Rougon-Macquart[1]. Par ailleurs, nous savons qu´un livre brûle à 451° Fahrenheit, et Emma Bovary donne souvent cette impression qu´elle brûle d´impatience aussi facilement que du papier. Comment peut-on alors envisager l´analyse d´Emma sous l´angle de la thermodynamique ? Du point de vue de la première loi de la thermodynamique, l'énergie est conservée même quand elle change de forme. Cela ressemble assez à ce qu´on peut observer dans le roman, eu égard à la nature d´Emma. Le feu qui dort en elle relève d´une sorte de potentielle puissance motrice. Le mémoire des Réflexions sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance[2] de Sadi Carnot, ne décrit pas exactement une telle machine, mais Emma, sous certains de ses aspects, peut avoir une certaine similitude avec une machine thermique. Ainsi son énergie mécanique est-elle transformée en chaleur, suivie d´une sorte de rééquilibrage thermique par rapport à son milieu adiabatique. La Normandie la refroidit. La partie préliminaire des Réflexions de Carnot contient l'idée fondamentale que partout où il y a une différence de température, il existe la possibilité d'engendrer de la puissance motrice, et son corollaire n'est pas moins important :« il est impossible de produire de la puissance motrice à moins qu'on ne dispose à la fois d'un corps froid et d'un corps chaud ». Flaubert le démontre par l´opposition entre le corps d´Emma et son milieu. Mais le rendement des meilleures machines à vapeur est dérisoire comparé aux énormes effets mécaniques produits par la température dans le monde naturel, même en Normandie. La première loi tient compte de la quantité d'énergie qui est l´agent moteur. La seconde en revanche tient compte du réchauffement et du refroidissement de différents corps par les conditions dans lesquelles la chaleur est transmise. Bien que l´énergie soit toujours présente dans Emma, elle y est parfois plus ou moins concentrée, disponible et utilisable. Le principe d'évolution de la seconde loi suppose que toute transformation réelle s'effectue avec une variation d´état, appelée aussi création d'entropie[3]. La dégradation de l'énergie utilisable d´Emma équivaut à une irréversibilité locale due à des phénomènes de contacts, de frottements et de diffusions qui ne sont jamais tout à fait des pertes d'énergie au sens propre. Sa différence de température tend toujours à s'estomper et à légèrement se consumer pour revenir à l'équilibre d'une moyenne tiède, comme si son corps était un boîtier qui la protège de trop fortes dissipations et de trop rapides échanges. Emma ne perd pas exactement de l´énergie, mais gagne des différences de répartition de cette énergie. La chaleur produite devient alors un gain ou une perte sur le plan qualitatif. Les descriptions de la physiologie d´Emma sont en partie les résultantes d´effets physiques et chimiques de la chaleur. Ainsi ces deux lois de la physique, d´une part sur le plan de la combustion, d´autre part en décrivant un système en équilibre, permettent de porter un autre regard sur le rapport entre différents moments d´Emma et sa confrontation à différentes situations dans une gradation de milieux. Chacun a une connaissance intuitive de la notion de température, l´écrivain tout comme le lecteur, et davantage encore l´écrivain lorsqu´il cherche à transmettre cette sensation au lecteur via un personnage. Un corps est chaud ou froid, selon que sa température est plus ou moins élevée. Mais une définition précise est plus difficile. La science de la chaleur a été rendue possible par l'invention du thermomètre certes, mais il est longtemps resté un instrument de mesure réservé aux chimistes et aux médecins. Et longtemps aussi, la chaleur fut considérée comme une substance appelée le calorique. Flaubert fait du climat de la Normandie la substance qu´il étudie dans son laboratoire, un réservoir où circule, entre autres, les données d´échanges thermiques recueillies par le pharmacien Homais, ce que Michel Serres nomme « une topographie munie d´une énergétique, fluente et métastable »[4]. Avec Emma, Flaubert semble avancer le postulat de la possibilité de définir la température d´un corps dont l´énergie varie en fonction de son voisinage. S´adapter ou ne pas s´adapter au milieu et à son système signifie être le siège ou le sujet d´échanges énergétiques. Le milieu est la province ou plus vaguement la campagne ; la niche est plus précisément Les Bertaux et ensuite le couvent ; le système fermé est Toste puis Yonville, et le système ouvert La Vaubyessard, Rouen, Paris au loin et les lectures. Dans ces différents lieux dérivent des catégories thermodynamiques jusqu´à la fêlure du système thermique qui est la rupture de la communication de la machine, ponctuée finalement par son suicide. Dans une sorte de vide de laboratoire, Flaubert baigne d´une lumière indifférenciée des objets qu´il dispose soigneusement sur l´échelle de Celsius. Le chaud et le froid prennent le pas sur la distinction de la prescription entre l´intérieur et l´extérieur. Traiter d´Emma Bovary comme d´une machine thermodynamique dans une topographie énergétique, est comme essayer de parler d´un ensemble de machines à partir de l´une d´entre elles. Si l´idée de l´homme machine au XVIIIe siècle en fait un modèle opératoire et multidimensionnel (philosophique, biologique, médical et social), il est envisageable que la métamorphose littéraire d´Emma Bovary participe au développement d´une certaine exemplarité, même s´il s´avère parfois difficile de voir une pérennité de formes entre l´élaboration et le traitement empirique d´Emma. Mais il y a dans le personnage d´Emma Bovary un véritable transfert de l´aspect technico-mécanique au fait technico-chimio-physiologique. En écrivant Madame Bovary, Flaubert produit un véritable fait social. Il y a une centration du lecteur sur un personnage, une centration anthropomorphique qui cependant égare aussi le lecteur et rend parfois irreprésentable le personnage par l´accumulation des mots et des noms d´objets qui l´entourent, allant presque jusqu´à une interdiction de représentation, au profit de sensations et d´émotions. Si par exemple l´on considérait un personnage comme une machine du point de vue du naturalisme, cela impliquerait que l´on suppose préalablement un principe de machine internaliste, c´est-à-dire que l´on envisage grossièrement la reproduction de ses sensations et de ses émotions. Flaubert, en proposant un modèle réaliste, suggère un système interactionniste. Cela implique un style plus complexe puisqu´il représente le personnage comme un système interactif avec le lecteur. Flaubert réussit le tour de force qui permet à son lecteur de croire ce qu´il lit sans que la représentation soit pour autant prisonnière des mots. Dans « L´échelle des températures. Lecture du corps dans Madame Bovary », Jean Starobinski souligne comment, pour parler du corps d´Emma, Flaubert développe une technique d´évocations sensorielles par un regard extérieur, et « construit le corps d´Emma en associant étroitement ses “formes” visibles [...] à ses comportements sensori-moteurs. »[5] La perception corporelle s´y substitue à la pensée ou à l´action défaillante : « Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre. »[6] Le geste ainsi détaillé est assurément le déploiement imaginé de la nature sensuelle attribuée à Emma ; et la vacuité du verre a sans nul doute une valeur symbolique : c´est le premier de la série des objets vides, où Emma ne trouve pas à ressentir ce que de tout son corps elle s´attendait à sentir : reste le seul contact de la langue avec les dents, et avec le fond inerte du verre vide. La sensation induite par cette description est celle d´un vouloir sentir que l´obstacle matériel insensible (le fond du vide) réduit au simulacre, et renvoie à la seule perception que le sujet désirant prend de lui-même (la langue passant entre les dents). « Il importe, on le voit, d´observer les séries perceptives imaginées par Flaubert ; il faut bien voir où elles commencent, par où elles passent. Et surtout comment elles se terminent. »[7] Emma perçoit son corps et en prend en partie conscience par ses sensations. Il y a confirmation. Flaubert donne à Emma une perception et une construction mentale du monde extérieur par la lecture, mais elle n´a qu´une représentation minimale de sa propre existence, limitée principalement à la plus simple conscience réflexive dans son rapport au monde. Il y a détachement. On peut presque dire qu´il s´agit d´une sorte de relation au vide, d´où sans doute l´importance que l´on peut donner à sa sensibilité thermique. Flaubert n´a pas choisi comme son père ou Charles Bovary, tous deux médecins, de détailler les chairs d´un cadavre sur une table de dissection, mais bien d´étudier le corps nu et chaud d´une femme soumise aux frimas de la Normandie. En dehors de l´intolérance d´Emma à son milieu due à la lecture, Flaubert la place systématiquement dans des crescendos et des decrescendos thermiques. Il procède selon trois plans, premièrement le décor, c´est-à-dire l´espace intérieur divisé selon la température de la maison et des pièces, deuxièmement le feu dans la cheminée, et troisièmement l´espace extérieur selon le rythme des saisons. À travers l´utilisation de ces emplacements se détachent des valeurs symboliques de la rhétorique amoureuse (les phénomènes atmosphériques, les feuilles des arbres qui frissonnent par exemple), mais aussi le registre gradué de cycles d´évanouissements, de grelottements et de frissons d´Emma :« Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu´elle avait coutume de mordiller à ses moments de silence. »[8] Ou plus tard, dans la chambre :« Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait. »[9] Puis, de la peau à la bouche : « On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. »[10] L´ensemble de ces réactions — grelotter et frissonner —, suivies de leurs réponses corporelles, — se mordiller, se blottir et finalement sentir —, offrent une gamme de dégradés thermiques et dénoncent ou renseignent sur l'intolérance d´Emma à l´égard du milieu ambiant, comme l´explique Jean Starobinski. Par une organisation séquentielle et grâce au style indirect libre, tantôt par le discours citant, tantôt par le discours cité, ces multiples plans de narration placent les commentaires extérieurs et les sensations vécues par le personnage dans un même système. Flaubert distribue des rapports thermiques inversés entre le froid sur fond chaud et le chaud sur fond froid, et ceci de manière répétitive tout au long du roman. Le principe du va-et-vient du froid au chaud et réciproquement repose en partie sur la manière dont Flaubert chausse ses personnages. La chaussure est pour lui une unité de mesure de référence en opposition avec la tête découverte de ses personnages. Le pied évoque la chaleur d´en bas, protégé dans telle ou telle chaussure selon le moment. Quant à la tête, même coiffée d´un couvre-chef, elle reste exposée aux affronts du temps. Rien ne vaut une bonne paire de chaussettes de laine ou une paire de chaussures fourrées lorsqu´il fait froid.
Strictement décrit de haut en bas, sans transition, l´être est serré au plus près de ce qu´il est. Flaubert, en fait, ne nous montre jamais ce qu´il y a à voir. Apparemment fragmentaires, coupant court à tout développement superflu, ses portraits vont à l´essentiel, et offrent une image synthétique et convaincante du personnage : cheveux et soulier suffisent à lui donner vie et vérité[11]
Il y a une singulière proximité entre la bottine d´Emma qui se réchauffe les pieds à la flamme de la cheminée de l´auberge, un gigot et l´apparition de Léon. Ces éléments se trouvent à la fois dans une relation de redondance et de simultanéité dès l´arrivée de Madame Bovary à Yonville.
Elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire. Le feu l'éclairait en entier [...]. Une grande couleur rouge passait sur elle, selon le souffle du vent qui venait par la porte entrouverte. De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait silencieusement[12]
Flaubert établit alors le feu comme le leitmotiv accompagnant la présence et le souvenir de Léon :
Le feu se mourait dans les cendres ; la théière était vide ; Léon lisait encore. Emma l'écoutait. [...] Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas, Léon debout, faisant plier d'une main sa badine et tenant de l'autre Athalie, qui suçait tranquillement un morceau de glace[13]
Le feu successivement éclaire d´une lumière chaude et rouge, puis s´apaise ou brûle en contraste avec la glace. La réminiscence soutenue de ce feu donne la métaphore - « la plus longue et peut-être la plus laborieuse de toute la langue française »[14] —, ficelle de transition selon Flaubert, et dont l´échelle thermique qui s´y déploie devient une donnée de la perception d´Emma. De la nouvelle flamme pour ce jeune homme à la chevelure blonde qui apparaît près de la cheminée du Lion d´or jusqu´aux steppes de Russie, dans l´imagination d´Emma, le feu en s´éteignant peu à peu préfigure la chute et la dégradation calorique. Et de ce froid surgit soudain la mort.
Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui ; il y pétillait plus fort que, dans une steppe de Russie, un feu de voyageurs abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle remuait délicatement ce foyer près de s'éteindre, elle allait cherchant tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver davantage ; et les réminiscences les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu'elle éprouvait avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse[15].
Le feu escorte l´exaltation d´Emma par la chaleur des braises qui brûlent continuellement dans son cœur : « Il lui sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon n'était pas loin, qui allait venir... »[16] Dans une graduation de l´amour de Léon à Rodolphe, le feu passe de l´élément au phénomène. L´élément et son état en temps que moteur est remplacé par la métonymie de la flamme avec Rodolphe. La métaphore tronquée du premier foyer allumé devient un phénomène. Emma passe d´une chaude passion à un amour enflammé avec pour toile de fond Yonville, une ville froide. La série perceptive du grelottement peut s´observer inversement ou symétriquement, dans le passage du chaud au froid, le plus souvent de la chaleur intolérable liée à la passion, provoquant chez Emma les malaises les plus divers, c´est-à-dire le passage de la passion à cette fraîcheur désirée remplie d´autres types de frissons :
Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches. [...] Il se tenait derrière elle, s'appuyant de l'épaule contre la cloison ; et, de temps à autre, elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narines qui lui descendait dans la chevelure. [...] Et il s'inclina doucement pour l'embrasser. Mais, au contact de ses lèvres, le souvenir de l'autre la saisit, et elle se passa la main sur son visage en frissonnant. [...] Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements ; — et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[17]
Sans toutefois interrompre l´arrivée de la chaleur quand une limite supérieure de température est atteinte, parfois Emma augmente le contraste ou rétablit la température à une limite inférieure, en modifiant elle-même sa sensibilité dans le geste d´un contact avec son propre corps, par exemple : « Emma, de temps à autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des grands chenets. [...] Elle aspira le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. »[18] Flaubert rétablit ou met aussi en contraste la température d´Emma en l´encadrant dans un phénomène sensoriel externe. Dans cette circularité thermique du corps et de la tête aux pieds d´Emma, Flaubert circonscrit un phénomène de contrôle par retour, non psychologique ou physiologique, mais quasi physico-chimique. Cela tient au mode opératoire d´un thermostat et les conditions de laboratoire choisies par Flaubert optimisent son fonctionnement. Même la maison froide de Charles et d´Emma n´arrivera pas à être réchauffée par la petite flamme de l´amour conjugal : « Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme un linge humide, le froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et les marches de bois craquèrent. »[19] Et même l´usurpation de cette flamme par l´adultère ne changera pas la température de cette maison, ou par contraste, la glacera bien davantage : « L'amour, peu à peu, s'éteignit par l'absence, le regret s'étouffa sous l'habitude ; et cette lueur d'incendie qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus d'ombre et s'effaça par degrés. »[20] La résolution des contrastes thermiques, du froid au chaud et inversement, ou de l´effet régulateur à l´interruption des phénomènes caloriques, s´alignent sans cesse sur les phénomènes atmosphériques et le climat local. Homais ne manque pas de formuler ses observations climatologiques sur la région, dès ses premiers propos au Lion d´ or. Ce sera ainsi pour Flaubert l´occasion de souligner dans ce long passage combien le climat tempéré d´Yonville réunit les conditions nécessaires pour simuler le vide de son pseudo laboratoire et mettre en évidence les autres phénomènes thermiques propres aux émois et aux ébats d´Emma.
Le thermomètre (j'en ai fait les observations) descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage ! — et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre ; et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur d'eau dégagée par la rivière et la présence considérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à elle l'humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes, les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère, lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; — cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arrivent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie ![21]
De cet ensemble défini, fermé et fini, Homais tire une loi décrite comme une sorte d´agencement thermique clos sur lui-même, auto-indexé, auto-référé comme un système autogène et cyclique. Homais incarne à lui seul le rétablissement constant du climat tempéré, sa régularité : il ferme et ouvre sa boutique à la même heure, comme un bon commerçant, porte le journal à Charles après le dîner, en bon voisinage. Il est totalement prévisible, comme le porte-garant des idées reçues. Il encadre l´entrée en scène et la sortie de scène du couple Bovary à Yonville, car de sa théorie énoncée au Lion d´or à l´arrivée des Bovary, « il composa une Statistique générale du canton de Yonville, suivie d'observations climatologiques », après la mort d´Emma. La reconnaissance des observations thermiques du pharmacien sera confirmée par la « croix d´honneur » qui lui sera remise à la fin du récit. Si comme on l´a remarqué, Flaubert tente de mettre son personnage en interaction avec le lecteur par des procédés littéraires, toutes les difficultés d´Emma viennent de ses formes d´interactions avec le monde sensible décrit dans le livre. L´exemplification du thermostat constitue une métaphore de sa passivité par rapport au monde. Mais Flaubert se sert aussi de la distorsion entre les lectures et la réalité d´Emma pour complexifier davantage cette relation. Dans un premier temps on a exposé les interactions d´Emma dans un système physique, dans son rapport au milieu, au vide, à son propre corps et aux feux de l´amour. Mais comment les lectures contribuent-elles aussi à la manifestation de phénomènes physiques chez ce personnage ? Il est possible de conclure que l´échelle des températures ne permet pas à Emma de connaître le monde ou de l´aider à lui donner une conscience d´elle-même en interaction avec ce monde. Alors comment ce trait de lectrice contribue-t-il au principe d´un équilibre thermique du personnage ? Le rapport d´Emma aux livres, ce rapport entre l´intérieur d´Emma et l´intérieur des livres, fait aussi partie du dispositif de Flaubert pour permettre d´obtenir cette température constante au-dessus de la moyenne dans l´enceinte fermée du corps de son personnage. D´une part, il crée le monde d´Emma de manière emblématique, quasi parodique ; d´autre part, il fonde son imaginaire sur des lectures qui lui permettent de lui ajouter des accents symboliques et psychologiques. La chaleur et l´amour décrits dans les livres sont souvent suivis d´un grelottement correspondant à une manifestation sensible de la solitude. Les illusions intérieures sont chaudes puisque rassurantes, et les désillusions sont froides, puisqu´elles amènent la déception et l´ennui. Même après qu'elle s'est abonnée à La Corbeille et au Sylphe des salons, en lisant Eugène Sue, Balzac et George Sand, le souvenir du Vicomte au bal de La Vaubyessard lui revient toujours dans ses lectures et ses rêves. L´évocation de Paris, ville lumière, fait aussi miroiter aux yeux d'Emma une existence dans « une atmosphère vermeille », un tumulte divisé par parties et classé« en tableaux distincts ». Mais de cette vision elle n´en a que l´ombre portée, cette fois-ci, ça brûle au loin. Emma place son existence dans cet échelonnement limité qui va de sa campagne à Paris brûlant de mille feux et aux rêves à la température si particulière, selon « la température des terrains propices aux sentiments les plus délicats » : « Ne fallait-il pas à l'amour, comme aux plantes indiennes, des terrains préparés, une température particulière ? »[22] C´est ainsi que les lectures d´Emma se placent aussi dans l´échelle des températures. Ses illusions sont sur fond chaud, alors que sa réalité est sur fond froid, à part dans la scène du bal, avec Rodolphe et à l´Opéra. La température finit par être le signe qui fait fonction, comme l´une des figures métonymiques du roman. Emma est donc une sorte d´appareil dont le contour permet par transfert de conserver une température constante à l'intérieur, quelles que soient les variations de température extérieure. De fait, l'isolation n'est pas parfaite, la paroi transmet tout de même un peu de froid ou un peu de chaleur, mais Flaubert ralentit sans cesse les variations de températures et rétablit alors l´équilibre thermique d´Emma. L´appareil sensible est ainsi toujours placé dans ce rapport constant avec l´extérieur. Homais prend la température, Flaubert la contrôle et la régule. Le meilleur isolant vis-à-vis de la conductivité thermique est le vide. Flaubert l´a compris comme en témoigne la manière dont il envisage Emma dans un champ d´expérimentation digne d´un laboratoire, c´est-à-dire en l´isolant de la réalité comme prisonnière de son imaginaire livresque. Emma est bien une lectrice à Yonville en Normandie, et non pas à Paris dans la métropole. L´on ne peut pas dire que le climat soit vraiment propice à l´irradier de ses rayons de soleil. Par ailleurs, elle ne réfléchit pas vraiment la chaleur qui pourrait se poser sur elle, mais plutôt celle d´une réalité intérieure qu´elle vit au travers des livres. Flaubert déplore avec Madame Bovary et, plus tard, avec Bouvard et Pécuchet, que les livres ne sont pas suffisants pour réchauffer certaines lectrices ou échauffer l´intelligence de certains types de lecteurs. Bref, l´on pourrait affirmer, après tant de vains essais, que les livres ne peuvent malheureusement pas réchauffer l´imaginaire de certaines personnes, à moins d'être utilisés pour allumer un bon feu. Malgré toutes ses tentatives, Emma Bovary reste une sorte de thermostat passif. Flaubert isole son héroïne du monde par son addiction à la lecture, puis il lui invente des amants pour reconstruire un lien potentiellement physique avec la réalité. Rodolphe et Léon sont deux options qui lui sont proposées par défaut, en substituts ou succédanés des héros de ses romans. Ces deux amants ressemblent finalement à deux possibilités de ponts charnels vers cet imaginaire puisé dans les lectures qui constituent son être. Comme on l´a vu pour la sensibilité thermique, les réactions et le système d´autorégulation, les sensations d´Emma ont des conséquences physiques directes. Dans un premier temps, elles sont seulement associées à un registre de perceptions sensorielles. Puis, ces sensations sont mises en parallèle avec ses émotions. Avec les sensations thermiques, Flaubert paraît sans cesse modérer — et de manière subtile — certaines réactions d´Emma vis-à-vis du monde extérieur. Il construit ce que nous pourrions sans doute définir comme une osmose sensorielle autorégulatrice, ne débordant jamais vers l´exagération ou la caricature des sens. Nous sommes dans la mesure des sens, c´est-à-dire de la mécanique proportionnée dans un boîtier. Plus tard, mais cette fois-ci à propos de la sensibilité émotionnelle d´Emma, on observera une sorte de contention identique. Avec Madame Bovary, Flaubert atteint alors ce qu´on pourrait appeler un moteur parfait mais modéré, dont le cycle de fonctionnement constant en fait une machine presque idéale. Emma peut échanger de la chaleur alternativement avec un autre corps plus ou moins chaud et un milieu tiède ou froid. Flaubert lui a donné un corps tantôt chaud qui représente l'équivalent du foyer d'un moteur, et tantôt froid, équivalent du condenseur qui transfigure la matière ; le cycle idéal est soumis à la condition qu'il n'y ait pas de flux de chaleur inutile, sous peine de tomber malade.   [Mis en ligne sur le site Flaubert en octobre 2010.]
 
 

NOTES

[1] Michel Serres, Feux et signaux de brumes. Zola, Paris, Grasset, 1975.
[2] 1824.
[3] Plus techniquement, l´on pourrait calculer les différents degrés d'entropie à partir de la quantité totale de chaleur ajoutée, divisée par la température.
[4] Michel Serres, Feux et signaux de brumes. Zola, p. 114.
[5] Jean Starobinski, « L´échelle des températures. Lecture du corps dans Madame Bovary », dans Travail de Flaubert, Paris, Seuil, 1983, p. 49.
[6] Flaubert, Madame Bovary, Paris, Gallimard, 2001, I, 3, p. 70.
[7] Jean Starobinski, « L'échelle des températures », p.49-50.
[8] Madame Bovary, p. 62-63.
[9] Ibid., p. 107.
[10] Ibid., p. 101.
[11] Emptaz Florence, Aux pieds de Flaubert, Paris, Grasset, 2002, p. 99.
[12] Madame Bovary, p. 136.
[13] Ibid., p. 158 et p. 162.
[14] Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, Paris, Gallimard, 1935, p. 211.
[15] Madame Bovary, p. 187.
[16] Ibid., p. 214.
[17] Ibid., p. 217, p. 308, p. 334 et p. 370.
[18] Ibid., p. 70 et p. 106.
[19] Ibid., p. 142.
[20] Ibid., p. 188.
[21] Ibid., p. 137-138.
[22] Ibid., p. 112.


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