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Flaubert lecteur de Rousseau : le signet signé

Joël Dupressoir, bibliothécaire, ville de Canteleu (2015)

Bien que nombreuses, les annotations ou marques écrites par Flaubert dans ses livres sont, en général, très minimalistes. La Ville de Canteleu, qui conserve la bibliothèque de l’écrivain, compte près de 200 volumes qui présentent des annotations diverses. Les chercheurs et les curieux doivent souvent se contenter d’un trait fin et vertical dans la marge ou d’une timide croix latine en guise de manicule ou de pense-bête. Et cela malgré les indications trompeuses que Flaubert distille dans sa correspondance lorsqu’il évoque ses livres abondamment annotés.

Flaubert lecteur écrit rarement sur les pages imprimées de ses livres.

Aussi le chercheur qui se penche sur la documentation consultée par Flaubert avant et pendant l’écriture doit partir du dernier folio manuscrit pour remonter vers la note manuscrite de lecture et parvenir jusqu’à la source : le livre consulté et chichement annoté.

Ce modèle de prise de notes souffre de quelques exceptions. Il en est une particulièrement savoureuse car elle renvoie au « Flaubert lecteur de Rousseau » dont on peut apprécier depuis peu les développements grâce à la transcription et à la mise en ligne sur le site de l’Université de Rouen des notes conservées au musée Jean-Jacques-Rousseau de Montmorency.

En effet la Ville de Canteleu vient de découvrir un marque-page, inséré à la page 288 de La dernière réponse de J.J. de Genève [au discours de M. Bordes, académicien de Lyon], au tome quinze des Œuvres complètes de Rousseau (1791). Ce signet présente une note autographe :


« Ici se trouve peut-être la raison du caractère de St Preux. Ce n’est pas un homme ni un amant, mais un type héroïque.
Voilà l’excuse. J.J. n’a pas voulu (n’avait pu) peindre la nature vraie ».


C’est à Danielle Girard et à sa longue pratique de la transcription des manuscrits de Flaubert que l’on doit le déchiffrage de cette note.

À la différence du trait qui laisse une trace fixe sur un extrait lu et retenu, le signet libre annoté peut avoir plusieurs significations : une lecture interrompue et à reprendre, une ébauche d’idée, un début de notes de travail.

Avec toutes les précautions d’usage, on peut tenter d’éclairer cette phrase énigmatique par le contexte des pages entre lesquelles il se trouve depuis plus d’un siècle. L’évocation de Saint Preux renvoie au roman épistolaire Julie ou la nouvelle Héloïse, Lettres de deux amans, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes recueillies et publiées par J.J. Rousseau.

Que viennent donc faire les amours impossibles de Julie et de son précepteur, Saint Preux, dans un développement savant et philosophique sur les Arts, les Sciences et les peuples qui les magnifient ou qui les ignorent ?

La note figurant sur le signet ne se rapporte pas directement au développement philosophique du texte, mais à la note de bas de page dans laquelle Rousseau digresse sur l’amour et sur son propre rapport avec les femmes :


« On a peine à concevoir comment, dans une Religion si pure, la chasteté a pu devenir une vertu basse & monacale capable de rendre ridicule tout homme, & je dirois presque toute femme, qui oseroit s’en piquer ; tandis que chez les Païens cette même vertu etoit universellement honorée, regardée comme propre aux grands hommes, & admirée dans leurs plus illustres héros. » (1)


Les hommes, en refoulant leur amour par la sublimation, seraient des héros pour Rousseau. Flaubert trouverait ici l’explication de la psychologie du personnage de Saint Preux dans La Nouvelle Héloïse… Une découverte qui le bouleverse suffisamment pour rédiger une petite note synthétique. Flaubert lecteur de Rousseau certes, mais Flaubert lecteur de la Nouvelle Héloïse plus précisément. 


(1)Texte complet de la note : « Je n’ai nul dessein de faire ma cour aux femmes ; je consens qu’elles m’honorent de l’épithète de Pédant si redoutée de tous nos galans Philosophes. Je suis grossier, maussade, impoli par principes, & ne veux point de prôneurs ; ainsi je vais dire la vérité tout à mon aise.

L’homme & la femme sont faits pour s’aimer & s’unir ; mais passe cette union légitimé, tout commerce d’amour entr’eux est une source affreuse de désordres dans la société & dans les mœurs. Il est certain que les femmes seules pourroient ramener l’honneur & la probité parmi nous : mais elles dédaignent des mains de la vertu un empire qu’elles ne veulent devoir qu’a leurs charmes ; ainsi elles ne sont que du mal, & reçoivent souvent elles-mêmes la punition de cette préférence. On a peine à concevoir comment, dans une Religion si pure, la chasteté a pu devenir une vertu basse & monacale capable de rendre ridicule tout homme, & je dirois presque toute femme, qui oseroit s’en piquer ; tandis que chez les Païens cette même vertu etoit universellement honorée, regardée comme propre aux grands hommes, & admirée dans leurs plus illustres héros. »


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