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SOUVENIRS INTIMES de Caroline Commanville, |
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| Vers
1885, quelques années après la mort de mon oncle, j'appris par M. E. Fasquelle
que Mme Bissieu lui proposait de publier les lettres de Gustave Flaubert à sa mère
Mme Louise Colet. En éditeur respectueux des droits de chacun et en ami dévoué il avait refusé et croyait devoir m'en avertir. Ce fait me prouvait que des correspondances ignorées de moi allaient peut être surgir et jy voyais un danger ; alors ma résolution fut arrêtée : je devais prendre l'initiative, recueillir les lettres écrites par Gustave Flaubert et, s'il y avait lieu, les faire connaître au public. Qui pouvait mieux que moi, sa fille adoptive, accomplir cette tâche délicate et discerner, sinon par l'intelligence, du moins par mon amour filial si complet, ce qu'il convenait d'éditer ? À cette époque, l'opinion répandue était très partagée ; beaucoup de gens blâmaient ces publications qui permettent aux inconnus de pénétrer jusqu'au plus intime d'un être. Sans doute, je partageais la manière générale de voir à cet égard et je puis affirmer que c'est avec la croyance absolue d'honorer la mémoire de mon oncle que je fus entraînée à cette publication. Elle eut lieu de 1887 à 1906. Très blâmée de beaucoup, même par des membres de ma famille, je reçus aussi des encouragements multiples dont un me toucha particulièrement : celui d'un prêtre, directeur d'importants patronages en Bretagne et qui m'écrivit qu'il trouvait un appui moral excellent à faire connaître à ses élèves ces lettres enthousiastes, remplies d'une si haute noblesse d'âme. J'eus aussi l'approbation d'amis illustres, d'Edmond de Goncourt, de José Maria de Hérédia, sans compter celle des jeunes lettrés tel que le Prince Karageorgewitch qui me confia que leur lecture l'avait tiré d'incertitudes graves. Par la suite le grand succès de la Correspondance m'a prouvé que j'avais eu raison, et tout le monde est d'accord pour admettre que Gustave Flaubert, comme critique et comme homme, serait ignoré du public sans la divulgation de ses lettres. Si rapprochée de sa mort, la première édition a été faite avec timidité ; plusieurs ensuite ont paru possédant des textes plus complets. Mais voici enfin une édition nouvelle, revue avec le plus grand soin et classée, travail difficile (mon oncle ne datant pas ses lettres). Elle contient de nombreux inédits, surtout en ce qui concerne la correspondance avec Mme Louise Colet dont M. Louis Conard a pu acquérir les originaux. Cette édition est sans contredit la plus complète et j'ajouterai la plus parfaite parue à ce jour. 20
février 1926.
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SOUVENIRS INTIMES Ces pages ne sont point une biographie de Gustave
Flaubert ; ce sont de simples souvenirs : les miens et ceux que j'ai pu
recueillir. Avant
la naissance de Gustave Flaubert, mes grands-parents avaient eu trois enfants ;
l'aîné, Achille, de neuf ans plus âgé, et deux autres morts petits ; puis vinrent
Gustave et un autre garçon qui mourut à quelques mois. Enfin ma mère, Caroline, fut la
dernière. Je dois la plupart
des faits relatifs à l'enfance de mon oncle à ce que m'en a raconté la vieille bonne
qui l'a élevé, morte trois ans après lui, en 1883. Aux familiarités permises avec
l'enfant avaient succédé chez elle un respect et un culte pour son maître. Elle était
«pleine de lui», se rappelant ses moindres actions, ses moindres paroles. Quand elle
disait : «Monsieur Gustave», elle croyait parler d'un être extraordinaire. Ceux
qui l'ont connu apprécieront la part de vérité contenue dans l'admiration naïve de la
vieille servante. Gustave,
tout petit, s'asseyait près d'elle des journées entières. Pour l'amuser, Julie joignait
à toutes les légendes apprises au foyer le souvenir de ses lectures, car, retenue au lit
pendant un an par un mal de genou, elle avait lu plus qu'une femme de sa classe. |
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| Ma
grand'mère avait appris à lire à son fils aîné, elle voulut en faire autant pour le
second et se mit à l'oeuvre. La petite Caroline à côté de Gustave apprit de suite, lui
ne pouvait y parvenir, et après s'être bien efforcé de comprendre ces signes qui ne lui
disaient rien, il se mettait à pleurer de grosses larmes. Il était cependant avide de
connaître et son cerveau travaillait. En face de l'Hôtel-Dieu, dans une modeste petite maison de la rue de Lecat, vivaient deux vieilles gens, le père et la mère Mignot. Ils avaient une tendresse extrême pour leur petit voisin. Sans cesse le bambin, sur un signe d'intelligence, ouvrant la grande et lourde porte de l'Hôtel-Dieu, traversait en courant la rue et venait s'asseoir sur les genoux du père Mignot. Ce n'étaient pas les friandises de la bonne femme qui le tentaient, mais les histoires du vieux. Il en savait des quantités plus jolies les unes que les autres et avec quelle patience il les racontait ! Désormais Julie était remplacée. L'enfant n'était pas difficile, mais avait des préférences féroces ; celles qu'il aimait il fallait les lui redire bien des fois. Le père Mignot faisait aussi la lecture. Don Quichotte surtout passionnait mon oncle ; il ne s'en lassait jamais. Il a toute sa vie gardé pour Cervantès la même admiration. Dans les scènes suscitées par la difficulté d'apprendre à lire, le dernier argument, irréfutable selon lui, était : «À quoi bon apprendre, puisque papa Mignot lit ?» Mais
l'âge d'entrer au collège arrivait ; il allait avoir neuf ans, il fallait à toute
force savoir, le vieil ami ne pouvait le suivre. Gustave s'y mit résolument et en
quelques mois rattrapa les enfants de son âge. Il entra en huitième. Les
jours ternes et pénibles du collège s'éclairaient par les sorties du jeudi et du
dimanche ; retrouver la famille aimée, la petite
soeur, était une joie sans pareille. Au dortoir, pendant la semaine, grâce à des bouts
de bougie emportés en cachette, il avait lu quelques drames de Victor Hugo, et la passion
du théâtre était dans tout son feu.
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I Quelques
mots sur mes grands-parents et sur le développement moral et intellectuel de mon oncle. Le
ménage Laumonier, semblable à beaucoup d'autres de cette époque, tolérait, sous des
dehors spirituels et gracieux, la légèreté des moeurs. La nature éminemment sérieuse
de ma grand-mère et son amour la préservèrent des dangers d'un tel milieu. Mon
grand-père d'ailleurs, plus clairvoyant qu'elle ne pouvait lêtre, voulut qu'elle
restât en pension jusqu'au moment de l'épouser. Elle avait dix-huit ans et lui
vingt-sept quand ils se marièrent. Leur bourse était légère, mais leur coeur s'en
effraya peu. L'apport de mon grand-père se bornait à son avenir, ma grand-mère avait
une petite ferme d'un revenu de 4, 000 livres. |
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| Issu
d'un Champenois et d'une Normande, Gustave Flaubert offre les signes caractéristiques de
ces deux races dans son tempérament à la fois très expansif et enveloppé de la
mélancolie vague des peuples du Nord. Son humeur était égale et gaie, avec des accès
de bouffonnerie fréquents, et pourtant au fond de sa nature il y avait une tristesse
indéfinie, une sorte d'inquiétude ; l'être physique était robuste, porté aux
pleines et fortes jouissances, mais l'âme aspirant à un idéal introuvable souffrait
sans cesse de ne le rencontrer en nulle chose. Ceci se traduisait dans les plus petits
riens ; il eût voulu ne pas sentir la vie, car, chercheur sans trêve de l'exquis,
il était arrivé à ce que la sensation chez lui fût presque toujours une douleur. Cela
tenait sans doute à la sensibilité du système nerveux, que les commotions violentes
d'une maladie dont il eut des accès à plusieurs reprises, surtout dans sa jeunesse,
avaient affiné à un point extrême. Mais cela venait aussi de son grand amour de
l'idéal. Cette maladie nerveuse jeta comme un voile sur toute sa vie ; c'était une
crainte qui obscurcissait les plus beaux jours ; pourtant elle n'eut pas d'influence
sur sa robuste santé, et le travail incessant et vigoureux de son cerveau continua sans
interruption. C'était
un fanatique que Gustave Flaubert ; il avait pris l'art pour son dieu, et comme un
dévot, il a connu toutes les tortures et tous les enivrements de l'amour qui se sacrifie.
Après les heures passées en communion avec la forme
abstraite, le mystique redevenait homme, était bon vivant, riait d'un franc rire,
débordant de verve et mettant un entrain charmant à raconter une anecdote plaisante, un
souvenir personnel. Un de ses plus grands plaisirs était d'amuser ceux qui l'entouraient.
Pour m'égayer quand j'étais triste ou malade, que n'eût-il pas fait ? |
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| L'Hôtel-Dieu de Rouen, construction du siècle dernier, ne manque pas d'un certain caractère ; les lignes droites de son architecture ont quelque chose de sage et de recueilli. Situé à l'extrémité de la rue de Crosne, quand on vient de l'intérieur de la ville, on voit se dresser en face de soi la large grille cintrée, toute noire, derrière laquelle s'étend une cour plantée de tilleuls alignés ; au fond, et sur les côtés, les bâtiments. La partie occupée jadis par mes grands-parents forme une aile ; on y accède par une entrée indépendante de l'hospice ; à gauche de la grille centrale, une porte haute s'ouvre sur une cour où l'herbe pousse entre les vieux pavés. De l'autre côté du pavillon, un jardin formant angle sur la rue, encaissé à gauche par un mur couvert de lierre et cerné à droite par les constructions de l'hôpital. Ce sont de hautes murailles grises, trouées de petites vitres derrière lesquelles viennent se coller des figures maigres, la tête ceinte d'un linge blanc. Ces silhouettes hâves, aux yeux creux, dénotant la souffrance, ont quelque chose de profondément triste. La chambre de Gustave était située du côté de la cour d'entrée, au deuxième étage. La vue s'étendait sur les jardins de l'hôpital, dominant le faîte des arbres ; sous leur verdure les malades, les jours de soleil, viennent s'asseoir sur les bancs de pierre ; de temps en temps l'aile blanche du grand bonnet d'une soeur traverse rapidement la cour, puis ce sont quelques rares visiteurs, les parents des malades ou les amis des internes, mais jamais rien de bruyant, rien d'inattendu. Ce milieu mélancolique et sévère n'a pas dû être sans influence sur Gustave Flaubert. Il s'en est dégagé cette compassion exquise pour toutes les souffrances humaines, et aussi cette haute moralité qui ne l'a jamais quitté et que ne soupçonnaient guère ceux qu'il scandalisait par ses paradoxes. Rien
ne répondait moins à ce qu'on est convenu d'appeler un artiste que mon oncle. Parmi les
particularités de son caractère, un contraste m'a toujours étonnée. Cet homme si
préoccupé de la beauté dans le style et qui donnait à la forme une place si haute,
pour ne pas dire la première, l'a été très peu de la beauté des choses qui
l'entouraient ; il se servait d'objets et de meubles dont les contours lourds ou
disgracieux eussent choqué les moins délicats, et n'avait nullement le goût du bibelot
si répandu à notre époque. Il aimait l'ordre avec passion, le poussait même jusqu'à
la manie, et n'aurait pu travailler sans que ses livres fussent rangés d'une certaine
façon. Il conservait soigneusement toutes les lettres à lui adressées. J'en ai trouvé
des caisses pleines. La
vie à l'Hôtel-Dieu était régulière, large et bonne. Mon grand-père, arrivé à une
haute situation médicale, donnait à ses enfants tout ce que l'aisance et la tendresse
peuvent apporter de bonheur à la jeunesse. Il avait acheté à Déville, près Rouen, une
maison de campagne dont il se défit un an avant sa mort, le chemin de fer coupant le
jardin à quelques mètres de l'habitation. C'est alors qu'il acheta Croisset, sur les
bords de la Seine. |
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| C'est
à Trouville aussi qu'il connut l'éditeur de musique Maurice Schlesinger et sa femme.
Plusieurs figures originales étaient restées gravées dans sa mémoire de ses séjours
au bord de la mer, entre autres celle d'un vieux marin, le capitaine Barbet, et de sa
fille la Barbette, petite bossue criant toujours contre ses marmots ; celle encore du
docteur Billard, du père Couillère, maire de la commune et chez lequel on faisait des
repas qui duraient six heures. En écrivant Un Coeur simple, il s'est rappelé ces
années-là. Mme Aubin, ses deux enfants, la maison où elle demeure, tous les détails si
vrais, si sentis de cette simple histoire, sont d'une exactitude frappante. Mme Aubin
était une tante de ma grand-mère ; Félicité et son perroquet ont vécu. Dans les dernières années, mon oncle avait un charme extrême à revivre sa jeunesse. Il a écrit Un Coeur simple après la mort de sa mère. Peindre la ville où elle était née, le foyer où elle avait joué, ses cousins, compagnons de son enfance, c'était la retrouver, et cette douceur a contribué à faire sortir de sa plume ses plus touchantes pages, celles peut-être où il a laissé le plus deviner l'homme sous l'écrivain. Qu'on se rappelle seulement cette scène entre Mme Aubin et sa servante quand elles rangent ensemble les menus objets ayant appartenu à Virginie. Un grand chapeau de paille noire que portait ma grand'mère éveillait en mon oncle une émotion semblable ; il prenait au clou la relique, la considérait en silence, ses yeux s'humectaient, et respectueusement il la replaçait. Enfin l'heureuse époque de quitter le collège arriva, mais la terrible question de choisir une profession, d'embrasser une carrière, empoisonna sa joie. De vocation, il n'en avait que pour la littérature ; or, «la littérature» n'est pas une carrière ; elle ne mène à aucune «position». Mon grand-père aurait voulu que son fils fût un savant et un praticien. Se vouer à la recherche unique et exclusive du beau, de la forme, lui semblait presque une folie. Homme d'un caractère éminemment fort, d'habitudes très actives, il comprenait difficilement le côté nerveux et un peu féminin qui caractérise toutes les organisations artistiques. Prés de sa mère, mon oncle eût trouvé plus d'encouragement, mais elle tenait à ce qu'on obéit au père et il fut résolu que Gustave ferait son droit à Paris. Il partit triste de quitter les siens, sa soeur surtout. À Paris, il habitait rue de l'Est un petit appartement de garçon où il se trouvait mal installé. Les plaisirs bruyants et faciles de ses camarades lui semblaient bêtes, il n'y participait guère. Alors il restait seul, s'enfermait, ouvrait un livre de droit qu'il rejetait aussitôt, s'étendait sur son lit, fumait et rêvait beaucoup. Il s'ennuyait démesurément et devenait sombre. Seul, l'atelier de Pradier le réchauffait un peu ; il y voyait tous les artistes de l'époque et, à leur contact, il sentit grandir ses instincts. Un jour il y rencontre Victor Hugo. Des femmes y viennent, c'est là qu'il voit pour la première fois Mme Louise Colet. Il fréquentait aussi souvent les jolies Anglaises de Trouville, le salon de l'éditeur Maurice Schlesinger et la maison hospitalière de l'ami de son père, le docteur Jules Cloquet, qui un été l'entraîna dans les Pyrénées et en Corse. L'Éducation sentimentale a été composée avec des souvenirs de cette époque. Mais malgré l'amitié, malgré l'amour sans doute, l'ennui, un ennui sans bornes, l'envahissait. Ce travail contraire à ses goûts lui devenait intolérable, sa santé s'en altéra sérieusement, il revint à Rouen. Le mariage de ma mère, l'année suivante sa mort, et peu de temps après celle de mon grand-père, laissèrent ma grand'mère dans un tel chagrin qu'elle fut heureuse de conserver son fils près d'elle. Paris et l'École de droit furent abandonnés. C'est alors qu'il fit, accompagné de Maxime Du Camp, le voyage en Bretagne qu'ils ont écrit ensemble sous le titre : Par les Champs et par les Grèves. De retour, il se mit à Saint Antoine, sa première grande oeuvre : elle avait été précédée de bien d'autres dont quelques fragments ont été publiés depuis sa mort. Le Saint Antoine composé alors n'est pas celui connu du public. Cette oeuvre fut reprise à trois époques différentes, avant d'être terminée définitivement. En 1849, Gustave Flaubert fit un second voyage avec Maxime Du Camp. Cette fois c'était vers l'Orient que se dirigeaient les deux amis, l'Orient depuis si longtemps rêvé.
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II Mes
réminiscences personnelles datent de son retour. Il revint le soir ; j'étais
couchée ; on m'éveilla. Il me prit dans mon petit lit, m'enleva brusquement et me
trouva drôle avec ma longue robe de nuit ; je me rappelle qu'elle flottait plus bas
que mes pieds. Il se mit à rire très fort, puis m'imprima sur les joues de gros baisers
qui me firent crier, je sentis le froid de sa moustache humide de rosée et je fus très
satisfaite quand on me recoucha. J'avais alors cinq ans, nous étions chez les parents de
Nogent. Trois mois plus tard, en Angleterre, je le revois encore distinctement. C'était
le moment de la première Exposition de Londres ; on m'y conduisit ; la foule me
faisant peur, mon oncle m'assit sur son épaule ; je traversai les galeries dominant
tout le monde et fus cette fois bien heureuse d'être dans ses bras. On me choisit une
gouvernante, nous revînmes à Croisset. Croisset,
où nous habitions, est le premier village sur les bords de la Seine en allant de Rouen au
Havre. La maison, de forme longue et basse, toute blanche, pouvait avoir environ deux
cents ans de date. Elle avait appartenu et servi de maison de campagne aux moines de
l'abbaye de Saint-Ouen, et mon oncle se plaisait à penser que l'abbé Prévost y avait
composé Manon
Lescaut. Dans la cour intérieure, où
existaient encore les toits pointus et les fenêtres à guillotine du XVIIe siècle, la
construction était intéressante, mais la façade laide. Elle avait subi au commencement
du siècle une de ces réparations de mauvais goût comme en ont tant produit le premier
empire et le règne de Louis-Philippe. Sur le dessus des portes d'entrée, il y avait, en
manière de bas-reliefs, de vilains moulages, d'après les Saisons de Bouchardon, et le chambranle de la cheminée
du salon représentait à ses deux angles deux momies en marbre blanc, souvenir
de la campagne d'Égypte. |
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| Les
habitudes de la maison étaient subordonnées aux goûts de mon oncle, grand'mère n'ayant
pour ainsi dire pas de vie personnelle : elle vivait de ce qui faisait le bonheur des
siens. Sa tendresse s'alarmait au plus petit symptôme de souffrance qu'elle croyait
découvrir en son fils et cherchait à l'envelopper d'une atmosphère toute calme. Le
matin, défense de faire le moindre bruit ; vers 10 heures, un violent coup de
sonnette retentissait ; on entrait dans la chambre de mon oncle, et seulement alors
chacun semblait s'éveiller. Le domestique apportait les lettres et journaux, déposait
sur la table de nuit un grand verre d'eau très fraîche et une pipe toute bourrée ;
il ouvrait ensuite les fenêtres, la lumière entrait à flots. Mon oncle saisissait les
lettres, parcourait les adresses, mais rarement en décachetait une avant d'avoir tiré
quelques bouffées de sa pipe, puis tout en lisant il tapait à la cloison voisine pour
appeler sa mère, qui accourait aussitôt s'asseoir près de son lit jusqu'à ce qu'il se
levât. Il faisait lentement sa toilette, s'interrompant parfois pour aller relire à sa table un passage qui le préoccupait. Bien que fort peu compliquée, sa mise ne manquait pas de soin et sa propreté touchait au raffinement. À
11 heures, il descendait au déjeuner où ma grand'mère, l'oncle Parain, l'institutrice
et moi nous étions déjà réunis. Nous aimions tous infiniment l'oncle Parain. Il avait
épousé la soeur de mon grand-père et passait une grande partie de l'année avec nous.
À cette époque mon oncle mangeait peu, surtout le matin, trouvant qu'une nourriture
abondante alourdit et dispose mal au travail ; presque jamais de viande ; des
oeufs, des légumes, un morceau de fromage ou un fruit et une tasse de chocolat froid. Au
dessert, il allumait sa pipe, une petite pipe en terre, se levait et allait au jardin, où
nous le suivions. Sa promenade favorite était la terrasse adossée à la roche et bordée
d'un côté par de vieux tilleuls taillés droits comme une gigantesque muraille. Elle
menait à un petit pavillon de style Louis XV dont les fenêtres donnaient sur la Seine.
Bien souvent, par les soirs d'été, nous nous asseyions tous sur le balcon aux gracieuses
ciselures et nous restions des heures calmes, l'écoutant causer ; la nuit venait
petit à petit, les derniers passants avaient disparu ; sur le chemin de halage en
face, la silhouette d'un cheval, traînant un bateau qui glissait sans bruit, se
distinguait à peine, la lune commençait à
briller, et ses mille paillettes, comme une fine poussière de diamant, scintillaient à
nos pieds ; une vapeur légère envahissait la rivière, deux ou trois barques se
détachaient du rivage. C'étaient les pêcheurs d'anguilles qui se mettaient en route et
jetaient leurs nasses. Ma grand-mère, très délicate, toussait, mon oncle disait :
«Il est temps de retourner à la Bovary. » La Bovary ? qu'était-ce ? Je ne savais
pas. Je respectais ce nom, ces deux mots, comme tout ce qui venait de mon oncle, je
croyais vaguement que c'était synonyme de travailler, et travailler, c'était écrire,
bien entendu. En effet, c'est pendant ces années, de 1852 à 1856, qu'il composa cette
oeuvre. |
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| Nous
allions rarement au Pavillon après le déjeuner. Fuyant le soleil du midi, nous montions
à un endroit surnommé «le Mercure» à cause d'une statue de ce dieu qui jadis
l'ornait. C'était une seconde avenue située au-dessus de la terrasse, et à laquelle
conduisait un sentier charmant très ombragé ; de vieux ifs aux formes bizarres
sortaient du rocher, montrant à nu leurs racines
et leurs troncs déchiquetés ; ils semblaient suspendus ne tenant que par de minces
radicelles aux parois éboulées de la côte. Tout en haut de l'allée, à une sorte de rond-point, un banc circulaire se
cachait sous des marronniers. À travers leurs branches, on apercevait les eaux
tranquilles et au-dessus de soi de larges plaques de ciel. De temps à autre un nuage
rapidement évanoui. C'était la fumée d'un bateau à vapeur ; aussitôt
apparaissaient entre les troncs élancés des arbres les mâts pointus des navires qui se
faisaient remorquer jusqu'à Rouen ; leur nombre allait jusqu'à sept et neuf. Rien
de majestueux et de beau comme ces convois de maisons flottantes qui vous parlaient de
pays au loin. Vers une heure, on entendait un sifflet aigu ; c'était «la vapeur»
comme disent les gens du pays. Trois fois par jour, ce bateau fait le trajet de Rouen à
la Bouille. Le signal du départ était donné. «Allons, disait mon oncle, viens à la leçon, mon Caro», et, m'entraînant, nous rentrions tous deux dans le large cabinet où les persiennes soigneusement closes n'avaient pas laissé pénétrer la chaleur ; il y faisait bon, on respirait une odeur de chapelets orientaux mêlée à celle du tabac et à un reste de parfums, venant par la porte laissée entr'ouverte du cabinet de toilette. D'un bond je m'élançais sur une grande peau d'ours blanc que j'adorais ; je couvrais sa grosse tête de baisers. Mon oncle, pendant ce temps, remettait sa pipe sur la cheminée, en choisissait une autre, la bourrait, l'allumait, puis s'asseyait sur un fauteuil de cuir vert à l'autre bout de la pièce ; il croisait une de ses jambes sur l'autre, se renversait en arrière, prenait une lime et se polissait les ongles. «Voyons, y es-tu ? Eh bien ! que te rappelles-tu d'hier ? Oh ! je sais très bien l'histoire de Pélopidas et d'Épaminondas. Raconte, alors. » Je commençais, puis, naturellement, je m'embrouillais ou j'avais oublié. «Je vais te la redire. » Je m'étais approchée et fêtais assise en face de lui sur une chaise longue, ou sur le divan. J'écoutais avec un intérêt palpitant les récits qu'il rendait pour moi si amusants. |
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| Il
m'a ainsi appris toute l'histoire ancienne, rapprochant les faits les uns des autres,
faisant des réflexions à ma portée mais restant toujours dans l'observation vraie,
profonde ; des esprits mûrs auraient pu l'entendre sans trouver rien de puéril à
son enseignement. Je larrêtais quelquefois en lui demandant : «Était-il
bon ?» Et cette question, s'appliquant à des hommes tels que Cambyse, Alexandre ou
Alcibiade, il était embarrassé pour y répondre. «Bon ?... dame, ce n'étaient pas
des messieurs très commodes. Qu'est-ce que cela te fait ?» Mais je n'étais pas
satisfaite et je trouvais que «mon vieux», comme je l'appelais, aurait dû savoir
jusqu'aux plus petits détails de la vie des gens dont il me parlait. La leçon d'histoire terminée, on passait à la géographie. Jamais il n'a voulu que je l'apprisse dans un livre. «Des images, le plus possible, disait-il, c'est le moyen d'apprendre à l'enfance. » Nous avions donc des cartes, des sphères, des jeux de patience que nous faisions et défaisions ensemble ; puis, pour bien expliquer la différence entre une île, une presqu'île, une baie, un golfe, un promontoire, il prenait une pelle, un seau d'eau et, dans une allée du jardin, on faisait des modèles en nature. À mesure que je grandissais, les leçons devinrent plus longues, plus sérieuses, il me les a continuées jusqu'à ma dix-septième année, jusqu'à mon mariage. Quand jeus dix ans, il m'obligea à prendre des notes pendant qu'il parlait et, lorsque mon esprit fut capable de le comprendre, il commença à me faire remarquer le côté art en toutes choses, surtout dans mes lectures. Il
jugeait qu'aucun livre n'est dangereux s'il est bien écrit ; cette opinion venait
chez lui de l'union intime qu'il faisait du fond et de la forme ; quelque chose de
bien écrit ne pouvant pas être mal pensé, conçu bassement. Ce n'est pas le détail
cru, le fait brut, qui est pernicieux, nuisible, qui peut souiller l'intelligence, tout
est dans la nature ; rien n'est moral ou immoral, mais l'âme de celui qui
représente la nature la rend grande, belle, sereine, petite, ignoble ou tourmentante. Des
livres obscènes bien écrits, il ne pouvait en exister, selon lui. Il
tenait à cette discipline intellectuelle, la jugeant fort utile ; son éducation
cherchait à l'imprimer le plus possible à mon esprit. Lui, si débonnaire, était sur
quelques points très rigoureux ; ainsi il voulait que l'honnêteté d'une femme ne
consistât pas seulement dans la pureté de ses moeurs, mais qu'elle y joignît les
qualités qu'on exige d'un honnête homme. Ma leçon finie, mon oncle s'asseyait à sa
table dans le haut fauteuil à dossier de chêne, ne se donnant de repos que pour aller de
temps en temps respirer à sa fenêtre une large bouffée d'air, il y restait jusqu'à 7
heures. On dînait alors, et la causerie intime reprenait comme après le déjeuner. À 9
heures, 10 au plus tard, il se remettait avec empressement au travail qu'il prolongeait
bien avant dans la nuit. Il n'était jamais plus en train qu'en ces heures solitaires où
aucun bruit ne venait le troubler. |
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| Cependant,
en 1856, se décidant à publier Madame Bovary, Gustave Flaubert vint
habiter, 42, boulevard du Temple, dans une maison appartenant à M. Mourier, directeur du
théâtre des Délassements Comiques. Bouilhet, cette année-là, devait faire
représenter sa première pièce, Madame de Montarcy, à l'Odéon. Il avait
déjà précédé son ami, quitté Rouen et sa profession de répétiteur pour se livrer
uniquement aux lettres. Ma grand-mère ne tarda pas à les rejoindre ; elle venait
quelques mois d'hiver dans un appartement meublé et s'installa définitivement ;
deux ans plus tard, dans la même maison que son fils, l'étage au-dessous. Bien qu'habitant si près, nous étions fort indépendants. Mon oncle avait emmené à son service comme valet de chambre un nommé Narcisse, le plus bizarre individu possible. Ce garçon avait été domestique chez mon grand-père ; sa drôlerie et son zèle décidèrent mon oncle à l'appeler près de lui. Narcisse, établi cultivateur, marié et père de six enfants, avait quitté avec le plus grand empressement femme et famille pour suivre le fils de son ancien maître, pour lequel il avait un respect mêlé de fanatisme ; mais joint à cela le plus grand oubli des distances. Un jour, il était rentré complètement ivre, mon oncle l'aperçut assis ou plutôt tombé sur une chaise dans sa cuisine. Il l'aida à gagner sa chambre et à s'étendre sur son lit. Narcisse alors d'un air suppliant : «Ah ! Monsieur ! mettez le comble à vos bontés, retirez-moi mes bottes. » Et ce fut fait par le maître si indulgent. Les amis s'amusaient des réflexions de ce garçon et de ses réparties ; certains lui envoyaient leurs livres. On le trouvait assis dans le cabinet de travail ou devant la bibliothèque, un plumeau sous le bras, un livre dans la main ; il lisait à haute voix, imitant son maître. Mais ce lyrisme artistique joint à l'abus des petits verres détraqua complètement la cervelle du pauvre diable ; il fut obligé de retourner aux champs. Pendant
ces mois d'hiver, je regrettais les jours d'été, car le grand succès de Madame Bovary suivi d'un procès retentissant avait
de suite donné à mon oncle une célébrité qui le faisait rechercher. Il sortait
beaucoup, je le voyais moins. S'étant
mis en 1860 à écrire Salammbô, mon oncle
s'aperçut bientôt qu'un voyage sur l'emplacement de ce qui fut Carthage lui était
nécessaire et il partit pour la Tunisie. À son retour il accompagna sa mère à
Vichy ; nous y allâmes deux années de suite. Mais
mon mariage vint en 1864 changer toute notre vie. J'habitais une grande partie de l'année
Neuville près Dieppe, je n'allais plus à Croisset que deux fois par an, au printemps et
à l'automne. Mon oncle ne faisait que de courts séjours chez moi ; tout
déplacement le dérangeait extraordinairement et troublait son travail. Il lui fallait
pour écrire une tension extrême et il lui était impossible de se trouver dans l'état
voulu ailleurs que dans son cabinet de travail, assis à sa grande table ronde, sûr que
rien ne viendrait le distraire. Cet amour de la tranquillité, qu'il a poussé plus tard
à l'excès, commençait déjà à exercer une tyrannie sur ses moindres actions ; au
bout de quelques jours, je le voyais nerveux et je sentais qu'il avait envie de s'en
retourner à la besogne aimée. |
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| Pendant
dix ans nos vies furent donc moins mêlées, sauf au mois d'avril de 1871. Quand je
rentrai d'Angleterre, où j'avais passé quelques mois, je le trouvai très changé. La
guerre avait fait sur lui une impression profonde ; son sang de «vieux Latin» se
révoltait à ce retour de barbarie. Obligé de fuir sa maison, car il n'eût voulu pour
rien au monde être dans la nécessité de parler à un Prussien, il s'était réfugié à
Rouen dans un petit logement sur le quai du Havre, où il était fort mal installé. Cela
ressemblait à du dénuement ; ma grand-mère, très âgée, ne s'occupant plus de
l'organisation du ménage, au lieu de transporter les meubles et objets nécessaires de la
campagne à la ville, ce qui eût été facile, avait tout laissé à Croisset, où une
dizaine d'hommes, officiers et soldats, s'étaient établis. Le désoeuvrement fatal qu'une vie d'inquiétude entraîne, la pensée que son cabinet, ses livres, sa demeure étaient souillés par la présence de l'ennemi, mettaient le coeur et l'esprit de mon oncle dans un trouble et un chagrin affreux. Les arts lui parurent morts. Comment ? était-ce possible ? c'était d'un pays lettré que montaient ces flots de sang ! C'étaient des savants qui tenaient Paris assiégé, qui lançaient des projectiles sur les monuments ! Il croyait, en rentrant dans son habitation, n'y rien retrouver. Il se trompait ; sauf quelques menus objets sans valeur, tels que cartes, canif, coupe-papier, on respecta absolument tout ce qui lui appartenait. Une seule chose était suffocante au retour, l'odeur, l'odeur du Prussien, comme les Français l'appelaient, une odeur de bottes graissées. Les murs en étaient imprégnés par ce séjour de trois longs mois et il fallut repeindre et tapisser les pièces pour s'en débarrasser. Six mois se passèrent sans que mon oncle pût écrire, enfin ce fut chez moi, à Neuville, que, cédant à mes supplications, il reprit et cette fois termina La Tentation de Saint Antoine. Il y avait dans la
nature de Gustave Flaubert une sorte d'impossibilité au bonheur, et cela par un besoin
continuel de retourner sans cesse en arrière, de comparer, d'analyser. À l'âge même
des jouissances les plus absolues, il les dissèque tellement qu'il n'en voit que le
cadavre. Sur
lui-même il a, dans les événements les plus douloureux de sa vie, écrit ses
sensations ; cherchant, scrutant dans le
fond de sa nature les recoins les plus voilés, les plus intimes. Un fait dans un journal,
une historiette drôle sur des gens qu'il connaissait, des âneries dites par des plumes
autorisées, la manifestation de leur amour-propre ou de leur cupidité étaient
autant de sujets d'expérience qu'il consignait et glissait dans des cartons ; il ne
comprenait pas que l'Art amenât la préoccupation du lucre, l'argent ne pouvant payer
selon lui l'effort de l'artiste, et entre les cinq cents francs que l'éditeur Michel
Lévy lui remit pour l'exploitation pendant cinq ans de Madame Bovary et les dix mille francs qu'il
recevait quelques années plus tard pour Salammbô, il ne voyait guère de
différence. |
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III En 1875, des pertes d'argent considérables changèrent notre position. Mon mari vit tout son avoir disparaître dans des opérations commerciales. Mariée sous le régime dotal si commun en Normandie, je ne pouvais disposer que d'une partie de mes biens en sa faveur ; mon oncle me remplaça, et avec une générosité toute spontanée donna tout ce qu'il possédait pour sauver notre situation. Il ne lui resta plus pour vivre que la rente que nous nous engagions à lui faire et le produit très médiocre de ses oeuvres. Vendre Croisset se présenta tout d'abord à notre esprit ; cette propriété m'avait été donnée en propre par ma grand-mère, avec le désir exprimé que son fils Gustave continuât à y vivre. Cette considération jointe à la répugnance qu'aurait éprouvée mon oncle à s'en séparer nous fit prendre la résolution de la garder ; l'isolement pesait à sa nature tendre, aussi cet arrangement de vie en commun lui convenait-il. Il passerait la majeure partie de l'année à la campagne ; et à Paris, ayant remis son appartement de la rue Murillo, il en prit un sur le même palier que le nôtre, au cinquième étage d'une maison située à l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Honoré et de l'avenue de la Reine-Hortense. Nous voici
donc ensemble comme jadis, et les causeries reprennent plus abondantes, plus profondes,
plus intimes encore qu'au temps de mon enfance. Dans la vie retirée que nous menons, mon
oncle s'adresse à moi comme à un ami ; nous parlons de toutes choses, mais ce sont
de préférence les sujets littéraires, religieux et philosophiques que nous discutons,
sans jamais, quoique d'opinion souvent différente, qu'il en résulte entre nous rien de
fâché, rien de pénible. Puis nous
revenions à son travail de la journée. Là, il est heureux de me lire toute fraîche
éclose la phrase qu'il vient de terminer ; j'assiste, témoin immobile, à la lente
création de ces pages si durement élaborées. Le soir, la même lampe nous
éclaire ; moi assise au bord de la large table, je m'occupe à quelque ouvrage
d'aiguille, ou je lis ; lui se débat sous leffort du travail ; tantôt
penché en avant il écrit fiévreusement, se renverse en arrière, empoigne les deux bras
de son fauteuil et pousse un gémissement, c'est par instants comme un râle. Mais tout à
coup sa voix module doucement, s'enfle, éclate : il a trouvé l'expression
cherchée, il se répète la phrase à lui-même. Alors il se lève vivement et parcourt
à grands pas son cabinet, il scande les syllabes en marchant, il est content, c'est un
moment de triomphe après un labeur épuisant. Parmi les
anciens, Homère et Eschyle étaient pour lui des dieux ; Aristophane lui plaisait
davantage que Sophocle, Plaute qu'Horace, dont il trouvait le mérite trop vanté. Que de
fois lui ai-je entendu dire qu'il eût désiré avant tout être un grand poète
comique ! |
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| De
nombreux projets de travaux préoccupaient son esprit. Il parlait surtout d'un conte sur
les Thermopyles qu'il allait commencer. Il trouvait qu'il avait perdu trop de temps aux
recherches préparatoires de ses oeuvres et voulait employer le reste de sa vie à l'art,
l'art pur. La préoccupation de la forme croissait, ce qui lui fit un jour s'écrier dans
une de ses boutades chaudes et spontanées : «Je me fiche bien de l'Idée !»
Puis se mettant aussitôt à rire aux éclats «Pas mal ça, hein ? c'est d'un bon
lyrisme, je commence à comprendre l'art.» Un vrai artiste pour lui ne pouvait être méchant, un artiste est avant tout un observateur ; la première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. S'ils sont troublés par les passions, c'est-à-dire par un intérêt personnel, les choses échappent ; un bon coeur donne tant d'esprit Son culte du beau lui faisait dire : «La morale n'est qu'une partie de l'esthétique, mais sa condition foncière.» Deux genres d'hommes lui déplaisaient particulièrement, et il était dur à leur égard : le critique, celui qui n'a rien produit et juge tout, il lui préférait un marchand de chandelles, et le monsieur instruit qui se croit artiste, qui a des désillusions, qui s'est figuré Venise autrement qu'elle n'est. Quand il rencontrait un individu de ce genre, c'était une explosion de mépris qui se traduisait, soit par des réparties mordantes (il prétendait, lui, n'avoir aucune imagination, ne s'être jamais rien figuré, ne rien savoir) ou par un silence encore plus hautain. Jusqu'à
sa mort, j'eus la douceur de continuer cette vie sérieuse et calme dans laquelle mon
esprit de femme avait tant à gagner. Beaucoup des meilleurs amis de mon oncle étaient
morts : Louis Bouilhet, Jules Duplan, Ernest Lemarié, Théophile Gautier, Jules de
Goncourt, Ernest Feydeau, Sainte-Beuve, d'autres s'étaient éloignés. Les relations avec
Maxime Du Camp n'étaient plus que fort rares ; dès 1852 les deux amis commencèrent
à ne plus suivre les mêmes routes, leur correspondance le témoigne.
son coeur souffrit et se replia amèrement.
Où était l'ardent désir de connaître bien vite la pensée jaillie du cerveau de
l'ami ? où étaient les belles années de jeunesse ? la foi l'un à
l'autre ? |
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| Cependant
il y avait encore des natures qu'il affectionnait beaucoup. Parmi les jeunes, au premier
rang, le neveu d'Alfred Le Poittevin, Guy de Maupassant, «son disciple», comme il aimait
à l'appeler. Puis son amitié avec George Sand fut pour son esprit, et au moins autant
pour son coeur, une grande douceur. Mais de sa génération proprement dite il ne lui
restait qu'Edmond de Goncourt et Ivan Tourgueneff ; il goûtait avec eux la pleine
jouissance des conversations esthétiques. Elles étaient, hélas ! de plus en plus
rares les heures de causerie intime, car pour s'épancher il fallait trouver des
intelligences éprises des mêmes choses, et les séjours à Paris s'éloignaient de plus
en plus. La solitude toujours grande devenait farouche quand je n'étais pas là et
souvent, pour la fuir, il appelait la vieille bonne de l'enfance. Elle venait se chauffer
un instant à la cheminée. Dans une lettre il me dit : «J'ai eu aujourd'hui une
conversation exquise avec «Mamz'elle Julie». En parlant du vieux temps elle m'a rappelé
une foule de choses, de portraits, d'images qui m'ont dilaté le coeur. C'était comme un
coup de vent frais. Elle a eu (comme langage) une expression dont je me servirai. C'était
en parlant d'une dame : «Elle était bien fragile
orageuse même !»
Orageuse après fragile est plein de profondeur. Puis nous avons parlé de Marmontel et de
la Nouvelle Héloïse, chose que ne
pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs.» Quand il était ainsi seul, il lui prenait parfois des amours de nature qui l'enlevaient un moment à son travail. «Hier, m'écrivait-il, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j'ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, Monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout pour le jour de l'an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle «ce pauvre monsieur Bouilhet» ; et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir la lune brillait si bien qu'à 10 heures je me suis promené dans le jardin, «à la lueur de l'astre des nuits». Tu n'imagines pas comme je deviens amant de la nature ; je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n'ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l'herbe.» Mais il se
rasseyait à sa table et laissait s'écouler plusieurs mois sans être repris du même
désir. Au commencement de l'année 1874, il entreprit Bouvard et Pécuchet, sujet qui le préoccupait
depuis trente ans. Ce devait être d'abord fort court, une nouvelle d'une quarantaine de
pages ; voici comment l'idée lui en vint. |
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| Là-bas,
sur les grèves bretonnes, il commença la Légende
de saint Julien l'Hospitalier, qui fut bientôt suivie d'Un Coeur simple et d'Hérodias, Il écrivit rapidement ces trois
contes et reprit ensuite Bouvard et Pécuchet,
lourde besogne sur laquelle il devait mourir. Peu d'existences témoignent d'une unité aussi complète que la sienne : ses lettres le montrent à neuf ans préoccupé d'art comme il le sera à cinquante. Sa vie, comme l'ont d'ailleurs observé tous ceux qui ont parlé de lui, ne fut, depuis l'éveil de son intelligence jusquà sa mort, que le long développement d'une même passion, «la littérature». Il lui sacrifia tout ; ses amours, ses tendresses, ne l'enlevèrent jamais à son art. Dans les dernières années regretta-t-il de ne pas avoir pris la route commune ? Quelques paroles émues sorties de ses lèvres un jour où nous revenions ensemble le long de la Seine me le feraient croire : nous avions visité une de mes amies que nous avions trouvée au milieu d'enfants charmants. «Ils sont dans le vrai», me dit-il, en faisant allusion à cet intérieur de famille honnête et bon. «Oui», se répétait-il à lui-même gravement. Je ne troublai point ses pensées et restai silencieuse à ses côtés. Cette promenade fut une de nos dernières. La
mort le prit en pleine santé. La veille, sa lettre était tout épanouie et renfermait la
joie de voir se confirmer une conjecture qu'il avait faite relativement à une plante. Il
m'écrivait ces lignes intéressantes sur son travail dont il ne lui restait plus que
quelques pages à terminer : «Javais raison ! Je tiens mon
renseignement du professeur, de botanique du Jardin des Plantes, et j'avais raison, parce
que l'esthétique est le vrai et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la
méthode on ne se trompe pas, la réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme.
Il m'a fallu pour Bouvard et Pécuchet trois voyages en des régions diverses, avant de
trouver leur cadre, le milieu idoine à l'action. Ah ! ah ! je triomphe !
ça, c'est un succès ! et qui me flatte !» Caroline
COMMANVILLE. |
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