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LES DIMANCHES DE GUSTAVE FLAUBERT

et GUSTAVE FLAUBERT [extraits d'oeuvres]

Le Figaro, dimanche 16 mai 1880.

Christian FOMBELY et anonyme

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Après le décès de Gustave Flaubert le samedi 8 mai 1880, Le Figaro publie deux articles nécrologiques, le premier, anonyme, le dimanche 9 mai, en première page ; le second, rédigé par Charles Chincholle, le mercredi 12 mai.

Dans son numéro du dimanche 16 mai, Le Figaro Supplément littéraire du dimanche consacre deux articles à Flaubert. Le premier, anonyme, en première page, est une courte introduction à quatre extraits de l’œuvre. Le second, « Les dimanches de Gustave Flaubert », « envoyé par un disciple du maître », est signé du pseudonyme Christian Fombely.

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Anonyme
Le Figaro Supplément littéraire du dimanche, dimanche 16 mai 1880


GUSTAVE FLAUBERT

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L’illustre mort de cette semaine a occupé dans la littérature contemporaine une place assez considérable, pour que nous lui consacrions la plus grande partie de notre Supplément littéraire, comme nous l’avons fait jadis pour George Sand, Michelet et autres plumes de distinction. Ge système nous a paru plaire au lecteur. Les lettrés relisent avec joie ce qu’ils connaissent déjà; les autres apprennent à goûter, par des extraits, si courts qu’ils soient, le mérite des œuvres qu’ils connaissent de réputation seulement.

L’œuvre de Flaubert n’est pas longue, bien qu’elle soit le produit d’un labeur long et acharné. Elle se résume en quatre ouvrages principaux : Madame Bovary, Salammbô, l’Éducation sentimentale, la Tentation de saint Antoine. Il faut y joindre un volume de contes où nous avons puisé une vraie perle de style : la Légende de saint Julien l’hospitalier.

Tous ces livres ont été édites par la maison Charpentier. Les différents extraits qui suivent ont été choisis de manière à donner un exemple des genres du célèbre écrivain.

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Suivent « Une noce en Normandie » (Madame Bovary), « Les lions crucifiés » (Salammbô), « Le festin de Nabuchodonosor » (La Tentation de saint Antoine), et « La Légende de saint Julien l’hospitalier » (Trois contes ).


Christian FOMBELY

Le Figaro Supplément littéraire du dimanche, dimanche 16 mai 1880


LES DIMANCHES
DE
GUSTAVE FLAUBERT

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Pour faire suite aux citations de l’œuvre de Flaubert, nous donnons place ici à un article de souvenirs et d’impressions intimes qui nous a été envoyé par un des disciples du maître.

L’auteur a signé d’un pseudonyme qui doit s’appliquer, si nous ne nous trompons, à l’un des jeunes écrivains de l’école réaliste, M. Paul Alexis, ou un autre. Dans tous les cas, son récit très attachant nous a paru mériter de servir pour ainsi dire de cadre aux extraits de Flaubert.


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Je n’aborderai point l’œuvre de Flaubert. Je ne veux que donner un aperçu de son intimité si charmante et qu’on regrettera tant. Obligé de me mettre en scène pour mieux expliquer toutes choses, je m’en excuse.

Salammbô me hantait, cette merveille !

Quel livret d’opéra, pensai-je et, un matin, j’envoyais à Croisset une Salammbô en cinq actes et en vers, prêts à la musique. C’était l’an dernier, trop tard. Un autre avait déjà reçu de l’auteur l’autorisation de mise à la scène que je sollicitais.

Une correspondance s’engagea à ce propos entre Flaubert et moi, toute bienveillante, toute amicale de sa part, et qui, après plusieurs échanges de lettres se terminait par une invitation d’aller lui serrer la main chez lui le dimanche, jour de ses amis.

Dès son retour à Paris j’y courus, impatient et fier. J’étais le premier au rendez-vous.

Je n’oublierai jamais l’effet et à la fois étrange et sympathique que le romancier me produisit. Ge grand « vaisseau du desert » comme l’appelait Gautier, avait une envergure de géant, imposant par sa taille, majestueux dans sa force, mais doux, presque tendre pour tous ceux qu’il admettait à l’approcher. Sa tête géniale et puissante était énorme, comme le sommet d’un chêne, plantée sur un cou vigoureux, le front vaste et dégarni, les cheveux bouclés, en couronne, couvrant la nuque et s’épandant sur le col, des yeux bleus, dont l’aménité était déjà légendaire, un sourire que Rabelais eût envié.

Son costume était bizarre, romantique, 1830.

Un pantalon à la houzard retenu par une coulisse; une chemise à jabot, bouffante et retombant sur la ceinture; un grand col marin évasé sur la poitrine; une robe de chambre brune, à palmes jaunes, aux manches larges, ouverte, flottant par derrière, comme un manteau; des babouches turques sans quartiers.

Il me donna une poignée de main chaude et franche et me designa un siège. Nous causâmes, on causait tout de suite avec lui !

Il corrigeait des épreuves de Salammbô pour l’édition récemment parue et mettait à ce travail un soin acharné. Comme je m’en étonnais, après les vingt ans de succès que son livre a parcourus :

 — Ah ! mon cher ami, me répondit-il, dans cent ans j’y retoucherais encore. Je ne me relis pas une fois qu’une chose ne me choque. C’est une expression, c’est une phrase, une idée, un sentiment... Ainsi, tenez ! puisque vous connaissez bien l’ouvrage... Lorsque Mâtho, sous la tente, après s’être enivré de Salammbô, se sent envahi par cette mollesse, qui suit les assouvissements, il cherche quelque chose de tendre, un mot caressant; lui, le fort, il se fait enfant et, comme pour se rapetisser à cette femme, il lui dit câlinement : —« As-tu toujoujours [sic] ces petites cornes de gazelle où sont suspendus tes colliers ? Tu me les donneras, je les aime. » Savez-vous qui parle ainsi? C’est M. Flaubert, galantin mièvre du dix-neuvième siècle, mais ce n’est pas Mâtho, le Lybien barbare; dont l’esprit ne s’embarrasse point de ces efféminements de la pensée. Je vais changer cela !

Il m’entretint ensuite du nouveau roman qu’il préparait : « Bouvard et Petuchet » [sic] dont la trame est tissée d’idées philosophiques exposées sous un jour plaisant, incarnation nouvelle de cette intelligence, qui savait le rire, comme les larmes, et ne dédaignait point d’amuser après avoir ébloui. Cet ouvrage en deux volumes ne devait être publié qu’en janvier 1881. C’est une œuvre de recherches et de labeurs incroyables.

Victime d’un accident au commencement de l’année dernière, Flaubert était resté trois mois sur son lit, la jambe cassée. Il racontait qu’a chacun de ces quatre-vingt-dix jours, il avait lu un volume tout entier, pour en extraire le suc à l’usage de son roman, retenant de là parfois un texte, parfois une idée, souvent rien. Il était allé jusqu’à compulser des catéchismes de persévérance et autres livres soporifiques, mais il en ressentait peu de fatigue, ayant pris l’habitude d’en agir avec ces traités, comme avec les gens ennuyeux, qu’on écoute à peine, et ces sortes d’abstractions de quintessence lui étaient devenues si familières que, tout en causant autour de lui, il pouvait lire, comprendre et savoir.

On arrivait. C’étaient les jeunes d’abord : Toudouze, Hennique, Huysmans, Paul Alexis, Guy de Maupassant ; puis Edmond de Goncourt, l’un des fidèles, Philippe Burty, Charpentier et quelques autres.

Chacun s’asseyait à l’aventure dans une pose sans façon, les uns sur un large divan bas, à coussins, qui occupait l’un des coins de la cheminée, les autres sur des fauteuils, sur la table, par terre même. Flaubert voyageait de l’un à l’autre, prenant chacun pour voisin tour à tour et lui parlant de lui-même. Paternellement, il disait à l’un qu’il avait maigri, à celui-là qu’il avait meilleure mine, avec cet art affectueux, qu’il possédait, de s’intéresser à tous. Une famille !... On allait, venait, changeant de place et d’interlocuteur à sa guise.

La conversation prenait, fantaisiste, pailletée d’anecdotes et de saillies.

Le petit salon était rempli. Les grands dieux Indiens en bois colorié, qui ornaient la cheminée, nous regardaient de leurs yeux mornes. On riait si bien qu’on s’étonnait de ne pas les voir rire aussi !...

Oh ! les mots charmants et les récits gaulois !.. Aucune hardiesse de langage n’était proscrite ; c’était vif, original, imprévu. Rien d’entravé, rien de convenu, rien de banal !.. Ces hommes de talent s’entretenaient dans le découvert de leurs pensées et dans l’intimité de leurs fantaisies. On eût dit le banquet du : « Moyen de parvenir » avec le charme et l’actualité.

Les jeunes écoutaient, parlaient peu.

Chaque dimanche on rappelait les événements littéraires de la semaine.

Par exempte : la reprise de Ruy-Blas venait d’avoir lieu. On compara Mounet-Sully à Frédérick Lemaitre, non pas à. l’avantage du premier. Je vois encore Flaubert se levant pour prendre l’attitude de Frédérick dans certains passages du drame. Il étendit ses deux bras, fit un pas en avant, l’air extasié, comme en somnambulisme, et prononça d’un ton à la fois mystérieux et morne, ce vers


Et je marche vivant dans mon rêve étoilé !


— « Voilà comme il doit être dit ». Et c’était beau ainsi, ajouta-t-il.

C’est cette même fois que, la conversation étant venue à tomber sur Rochefort et sa Lanterne, Flaubert nous conta un incident qu’il rappelait volontiers et dont, ces jours derniers, on a travesti les détails. C’était, je crois, à M. Burty et à moi que le récit en fut fait et j’en puis garantir l’authenticité. Le voici :

— En 1869, je travaillais l’Éducation sentimentale. J’allai un jour à Fontainebleau, pour en étudier la forêt. La Cour s’y trouvait, c’était jour de grande chasse. Je rencontrai mon ami Feuillet et, me promenant avec lui au milieu des équipages qu’on préparait, j’avisai un palefrenier qui avait en mains la Lanterne de Rochefort. Grand étonnement de ma part. Je vis ailleurs des personnages de la Gour, lisant ouvertement ce pamphlet, puis d’autres, toujours lisant, si bien qu’au loin on apercevait partout la Lanterne, comme une tache rouge sur les habits noirs.

— Ah ça, tout le monde lit donc cela ici ? — demandai-je à mon compagnon,

— Tout le monde, même l’Impératrice.

— Mais enfin, vous, qu’en pensez-vous?

— Moi, répondit Feuillet, je trouve que c’est inepte, mais je n’ose pas le dire, car on en est si entiché que si j’avais le malheur d’être sincère, on prétendrait que je suis jaloux de n’en pouvoir faire autant.

— Et voilà, terminait Flaubert en guise d’épilogue, les goûts littéraires de cette société qui n’applaudissait rien mieux que les gaudrioles des Variétés.

Un autre jour, Tourgueneff, avec ce léger accent slave, qui ne lui messied point, racontait la fête donnée à l’Opéra pour les inondés de Szegedin, et à laquelle il avait assisté la veille. Il peignait d’un trait la physionomie de toutes ces cohues délirantes, masquées ou non, en disant :

— Il y avait là une masse de petites personnes qui avaient l’air d’y trouver du plaisir pour cinquante centimes et la prétention d’en vendre pour dix francs.

Et ajoutait gaîment :

— Par bonheur, mes cheveux blancs me servaient de passeport et je n’ai pas été inquiété.

Sur quoi Flaubert faisait remarquer qu’on ne peut guère s’égayer qu’à l’improviste. La joie ne se trouve pas, elle vous trouve — les foules sont tristes.

On parlait voyages aussi !... et lui, dans son langage colorant et chaud, comme le soleil des pays qu’il avait parcourus, il racontait l’Afrique et l’Asie, Jérusalem et Carthage. — Quelle splendeur de tableaux ! Nous n’écoutions pas, nous voyions.

José-Maria de Hérédia, narrateur pétulant et gai, nous faisait courir l’Espagne aux yeux noirs, aux processions dorées.

Burty reniait ses vingt ans et disait sa jeunesse d’un tour de pensée vif et drôle — Flaubert entraîné coiffait à nouveau son béret d’étudiant.

Les comiques histoires qu’on entendait alors !... et joviales !... et comme on riait à plein gosier !

Notre hôte avait une nature de grand père. Il adorait tout ce qui était jeune, tout ce qui avait le cœur enthousiaste et tendre. Il lui plaisait, comme au curé de Meudon, qu’on s’aimât sur ses terres, et dans sa propriété de Croisset, il eût planté volontiers des allées solitaires tout exprès pour les amoureux. Il respectait les amours, disait-il, comme on sauvegarde les nids d’hirondelles à son toit, parce que cela porte bonheur. Le plaisir des autres était toujours la moitié du sien.

Il lisait tous les ouvrages qui lui étaient envoyés, estimant qu’il devait à pareille attention ce retour de politesse.

« Jacques Vintras », la première partie de l’autobiographie de Jules Vallès, se trouvait un jour sur sa table. Édouard de Goncourt lui demanda ce qu’il en pensait. Il dit qu’il y avait du bon, mais qu’il trouvait honteux que l’auteur eût si peu de respect pour sa mère. Goncourt partageait son avis.

Ces deux grands sceptiques étaient tenus au cœur par l’amour de leur mère.

S’il fallait d’autres preuves de la nature sensible et bonne de Flaubert, je raconterais que, lorsqu’il reçut le livre d’Emile Bergerat, sur Théophile Gautier, il dit à Edmond de Goncourt, l’auteur de la préface.

« Vous m’avez ému. J’ai pleuré hier soir, en lisant votre préface. Ce pauvre Théo, je le revoyais. »

Et il avait des larmes dans les yeux.

Quel ami c’était que ce bon cœur d’homme ! Daudet était à la campagne cet été là, il ne venait pas. Flaubert chaque fois s’inquiétait de lui, s’en informait, le réclamait. — Et quand Zola le vint voir, entre deux voyages à Médan, quelle effusion dans leur retrouvée. — On sentait entre eux une affection vraie, à faire envie.

Ce n’était point pourtant que Flaubert se considérât comme le père littéraire de Zola ou comme chef de l’école.

Il était bien trop modeste pour cela et prétendait d’ailleurs qu’il n’y avait pas d’écoles, pas de synthèses d’hommes, que chaque écrivain était lui-même et lui seul, et que les désignations de genres littéraires étaient des mots bêtes, des enseignes absurdes pour les bourgeois béats et poncifs, qui ne pouvaient ni combattre, ni supposer qu’on se battît sans drapeau ; mais il est inexact qu’il eût jamais refusé des conseils, comme on l’a prétendu. Au contraire. Il dirigeait volontiers les jeunes gens qui consultaient son haut savoir et, dans une lettre récente, il a condensé toute sa manière en une seule phrase, d’une pratique sûre.

— « Faites donc, m’écrivait-il en le soulignant, des choses que vous ayez senties, éprouvées vous-même. »

Et il ajoutait.

— «J’ai beaucoup de choses à dire sur ce point. Nous en recauserons bientôt. »

Hélas ! non, nous n’en causerons plus, c’est fini. Au lieu des joies de le revoir, c’est la tristesse de songer qu’on l’a perdu.

Sa mort est celle d’un ami, pour tous ceux qui l’ont connu, si tard que ce fût, et ses familiers les plus chers me pardonneront de me mêler à eux pour offrir cet hommage de souvenirs attendris à celui qui ne s’est pas contenté d’être l’un des premiers noms littéraires de ce siècle et qui, ne voulant pas qu’on se souvînt seulement de son esprit, a toujours mis son cœur au-dessus.


 Christian Fombely.



[Document saisi par François Lapèlerie, printemps 2014.]


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