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Visite à Gustave Flaubert

Le Gaulois, 5 mars 1874

Article signé X, Y et C+
[Pierre Giffard, identifié par Fabien Persil]

L’apparition du Candidat sur les affiches du Vaudeville a fait que, dans la journée d’hier, je suis allé rendre visite à Gustave Flaubert. J’ai trouvé l’auteur de Madame Bovary couché sur un canapé, la tête dans ses mains. Vêtu, comme à l’usage, de son large veston rouge, il semblait vouer aux dieux infernaux le vaste pantalon qui le met pourtant si bien à l’aise. Je demeurai stupéfait en assistant à ce désespoir muet d’un romancier de notre bonne époque.

— Qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? lui demandai-je avec un intérêt touchant.

— Ne m’en parlez pas ! murmura une voix qui sortait de la poitrine du ciseleur de Salammbô. Ôtez-les ! ôtez-les ! chassez-les !… fermez la porte… là… par ici !… fermez fort !…

— Mais quoi donc ? qui donc, cher maître, faut-il chasser ? sur qui, sur quoi voulez-vous que je ferme la porte ?...

Gustave Flaubert se leva tout d’un bond. Je considérai un instant la stature olympienne, la moustache toujours blanche et toujours martiale du maître normand. Ses yeux semblaient suivre dans l’escalier, à travers la porte, comme une cohue qu’il aurait mise en fuite…

— Les voyez-vous ? me dit-il du ton dont Nélusko chante la ballade d’Adamastor. Les voyez-vous ? Ils sont vingt, ils sont cent, ils sont mille, ils sont dix mille, comme dans l’Anabase !

— Eh ! mais, qui donc ?

— Parbleu ! les amis, les cousins, les oncles de Bretagne, camarades de collège et voisins de diligences qui viennent me demander des places pour le Candidat ! Depuis trois jours ils m’assassinent !…

— Ah ! ah ! ah ! (Ici, je ris comme un bossu ; Flaubert s’emporte.)

— Oui, je voudrais être aux cinq cents diables ! Non, je ne veux plus sortir dans la rue ! C’est un siège en règle ; chacun me saute au cou ! J’ai une famille qui grossit chaque jour : tout le monde veut en être ! On me demande des loges comme si j’en avais à revendre ! C’est exaspérant ! Jusqu’aux cochers qui me regardent sous le nez quand je leur donne pourboire, et qui me font fuir à toutes jambes : car je les crois de la bande aussi, de la bande noire, des amis de pension, des camarades de collège, des voisins de diligences, etc., que je vous ai énumérés tout à l’heure ! J’en ai par-dessus la tête, voyez-vous. Je suis littéralement anéanti. Ce pauvre Candidat va passer samedi. Je ne serai tranquille que dimanche matin… Mais enfin, ajouta-t-il en mettant une bûche au feu, laissons-les et causons.

Je m’assis en face de lui, dans un immense fauteuil en cuir. Le petit salon dans lequel nous étions n’avait pour tout ornement qu’un papier à ramages chinois, et, sur la cheminée, un gros poussah, branlant la tête avec mélancolie.

— Eh bien ! dis-je à mon tour, me voilà venu vous voir aussi pour vous parler du Candidat, mais à un tout autre point de vue.

Voilà cinq ans que le public n’a entendu parler de vous ; voilà cinq ans que vous vous renfermez dans un de ces silences dont vous avez seul le secret, entre deux grands ouvrages. Aujourd’hui, vous reparaissez à l’horizon, mais sous une autre forme. Vous n’allez plus être le romancier ; vous devenez, samedi, l’auteur dramatique : tout cela occupe la presse, le public. Beaucoup de gens parlent de vous, de vos œuvres et de votre Candidat, et quelquefois sans savoir le premier mot ni de la comédie, ni de vous, ni de vos œuvres. Voyons, avant que la pièce soit en répétition générale, et pour ennuyer les confrères, qu’est-ce que le Candidat, qu’est-il et d’où vient-il ?

— Voici sa généalogie, reprit bienveillamment Gustave Flaubert, avec ce petit clignement d’yeux qui lui est particulier ; elle remonte tout simplement à septembre 1873. J’avais jadis parlé à M. Carvalho d’une pièce de Bouilhet : le Sexe faible, que j’avais refondue, et presque refaite. La pièce lui avait plu, elle m’avait mis en rapport avec le directeur du Vaudeville. Il vint un jour à Croisset, pendant l’été, et il fut question, non plus de la pièce originaire de Bouilhet, mais d’une comédie que je lui donnerais pour être jouée après l’Oncle Sam. Marché conclu. Je me mis à la besogne, appréhendant beaucoup de ma difficulté au travail. Quatre actes me demanderont des années ! me disais-je en soupirant… Ma foi, je pris la plume. Le scénario était fait dans ma tête depuis un mois. Tout alla comme sur des roulettes. En rien de temps la pièce fut faite, revue, polie, repolie et déposée au Vaudeville, qui la répéta le 2 janvier de cette année pour la première fois… Maintenant, advienne que pourra de la représentation de samedi, qui est irrévocable. Vous comprenez bien que je n’ai pas voulu mettre en scène plutôt M. Pierre que M. Jean, ou que M. Nicaise, candidats ordinaires de la République, de l’Empire ou de la Monarchie. J’ai voulu faire une critique du candidat quel qu’il soit, de ce faux bonhomme (il y en a beaucoup) qui use de tous les moyens pour arriver « aux honneurs ». On en dira ce qu’on voudra. Pour moi, je suis émerveillé du talent de Saint-Germain, de Delannoy et même des petits rôles de la pièce, qui sont nombreux, et tous très bien tenus.

— Et la censure ?

— La censure m’a écorné singulièrement un rôle de clérical. Mais, voyez-vous, le succès pour moi, à l’heure qu’il est, n’est pas tant au Vaudeville que… chez Michel Lévy.

— Que voulez-vous dire, par ces paroles apocalyptiques ?

— Je vais donner pour la semaine de Pâques un nouvel ouvrage.

— Un nouvel ouvrage ?

— Lequel ? vous le demandez ?… celui qui m’a obsédé toute ma vie, dont j’ai un amour, non, une toquade de quarante années.

— J’y suis : la Tentation de saint Antoine.

— Précisément.

— Enfin je vais donc savoir ce que c’est que cette fameuse Tentation de saint Antoine dont on s’occupe depuis dix ans, presque autant que vous, plus que vous, chaque fois que votre nom revient sur l’eau, et dont personne ne sait le premier mot encore. Demandez aux gens bien informés : ils vous diront que la Tentation de saint Antoine est un roman ; d’autres diront que c’est une comédie de mœurs, d’autres que c’est un ballet ! un ballet en trois actes !… On pourrait écrire ce titre sur les murs, sans faillir à la vraisemblance :

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
Mystère
PAR GUSTAVE FLAUBERT


— Eh bien, sans vous en douter, vous nagez en plein dans la vérité. Voici ce que c’est que le « mystère » de la Tentation de saint Antoine :

Vous êtes allé dans les foires, n’est-ce pas, et, en votre qualité de Normand, vous savez par cœur la Foire Saint-Romain, qui se tient à Rouen tous les hivers. De votre temps comme du mien, on a joué perpétuellement la Tentation de saint Antoine, avec des chandelles, le petit cochon et quinze marionnettes, dans une baraque en toile, celle-là dont le pauvre Bouilhet parlait si bien dans son Violoneux, qu’il fit à Saint-Antoine même :

Comme il était triste au fond de la salle !

Comme il grelottait, l’homme au violon !…

Le vent s’engouffrait dans la toile sale…

Et, comme un rêveur dégagé des choses,

Sachant que tout passe et que tout est vain,

Sans respect du monde, il chauffait sa main

Aux rayonnements des apothéoses !…


C’est là, c’est au rayonnement de ces apothéoses, dans cette baraque en toile du boulevard Beauvoisine, que j’ai conçu, il y a des années, l’idée de faire un saint Antoine véritable, un personnage vivant, animé, entouré des hommes de son temps. Ma Tentation de saint Antoine, c’est une reconstitution héroïque, philosophique et archéologique du quatrième siècle, du milieu dans lequel a vécu le saint et des tentations réelles alors, des tentations charnelles ou autres, auxquelles le pauvre cénobite a pu être en butte. La forme que j’ai choisie est celle que vous indiquiez par hasard tout à l’heure : c’est une sorte de mystère, de pièce sans art, en trois périodes, tenant dans un volume, dans le genre de l’Ahasvérus de Quinet, et où les décors sont décrits avec l’exactitude que je mets consciencieusement dans mes œuvres de recherches.

— Ce sera un pendant à Salammbô ?

— Oh ! bien pis !

— Comment ! bien pis ?… Vous vous traitez bien !

— Je veux dire que, pour les lecteurs indifférents, qui croiront y retrouver certaines pages de Madame Bovary ou l’Éducation sentimentale, ce sera une déconvenue. Mais j’espère que les vrais amateurs d’art se complairont dans la lecture des souffrances du pauvre moine.

— À la bonne heure ! voilà deux œuvres en deux mois ! ce sera votre tour de force. Pourquoi n’écrivez-vous pas plus ?… Vous êtes décidément trop consciencieux : combien d’autres à votre place eussent fait du commerce et des affaires !

— Que voulez-vous ? on ne se refait pas. Je serai toujours le même. Aujourd’hui je recommence un travail qui va durer quelque chose comme six ans !

Après avoir bavardé un quart d’heure encore au coin du feu de mille choses que le défaut d’espace m’oblige à garder par devers moi, j’ai pris congé de celui que j’appellerai le pacha romantique de la rue Murillo, en souhaitant de tout mon cœur que ses deux ouvrages soient cousins germains par le succès.

C’est à saint Antoine maintenant de faire le reste. J’adresse tous mes vœux au solitaire défunt ; je les adresse même à son humble et taciturne compagnon de souffrances, s’il est nécessaire !



[Document saisi par Olivier Leroy, septembre 2010.]




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