« Élevé dans les coulisses d’Esculape »[1]

La jeunesse de Gustave Flaubert à l’Hôtel-Dieu de Rouen

   

Arlette Dubois, conservatrice du Musée Flaubert et d'histoire de la médecine, Rouen.

  

Gustave Flaubert est né le 12 décembre 1821 dans le pavillon du chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, fonction exercée par son père Achille-Cléophas.

En croisant des documents d’archives sur l’histoire de l’hôpital, les inventaires des notaires et des données littéraires issues de la correspondance de Gustave Flaubert, nous nous proposons de restituer le lieu dans lequel l’écrivain a passé sa jeunesse et de retrouver l’atmosphère de cette résidence hospitalière où l’intimité familiale était sans cesse confrontée à l’univers des malades et des mourants.

Cette maison est située au 33 rue de Lecat[2], dans une aile de l’Hôtel-Dieu. « Ce sont de hautes murailles, trouées de petites vitres derrière lesquelles viennent se coller des figures maigres, la tête ceinte d’un linge blanc. Ces silhouettes hâves, aux yeux creux, dénotant la souffrance, ont quelque chose de profondément triste. »[3] C’est en effet dans ce cadre de vie austère et propre à engendrer la mélancolie que le jeune Flaubert va vivre pendant « un quart de siècle ».

On entre par une grande porte de plus de quatre mètres de hauteur peinte en vert bronze[4]. L’ouverture sur la rue ne correspond pas à l’actuelle porte d’accès au musée mais sa trace est encore visible sur le mur extérieur. Elle donne accès à une petite cour au nord de la maison.

Cour

La cour est pavée. Dans le sol, il existe un bassin-réservoir qui permet l’alimentation en eau. L’eau, venant de l’Hôtel-Dieu, est amenée par des tuyaux en plomb[5]. Dans la cour, on trouve un bâtiment à usage de remise avec deux grandes portes à deux battants, contenant deux équipages de voitures. Il y a aussi une écurie, fermée d’une porte ouvrant haut et bas, avec au 1er étage, en galetas, une chambre de domestique. L’écurie contient une mangeoire, un râtelier, 40 bottes de paille et elle abrite une jument gris-blanc[6].

« C’est là que le père Flaubert, Achille-Cléophas, logeait son bidet et son cabriolet de médecin toujours en courses à travers la ville et les campagnes. »[7]

Caroline écrit à son frère Gustave le 3 avril 1843 : « Papa part à la minute pour Caudebec, il était ce matin à Elbeuf, il passe rarement une journée sans aller à la campagne. »

À son décès, Achille-Cléophas Flaubert laisse le souvenir d’un praticien dont la vie a été tout entière consacrée à sa profession. On vante la sûreté de son diagnostic, son habileté opératoire, ses qualités d’enseignant, son dévouement pour les malades et en particulier pour les plus pauvres qu’il reçoit gratuitement en consultation dans son cabinet[8]. Certains dénoncent son caractère autoritaire, voire tyrannique, et son âpreté au gain. En quarante ans d’activité, il a acquis une fortune assez considérable qui permettra à Gustave Flaubert d’être à l’abri du besoin et de consacrer sa vie à l’écriture, dégagé des préoccupations matérielles. 

On remarque qu’il existe une entrée sur la cour pour la descente des boissons dans la cave. Elle est fermée par une porte à deux battants avec serrure et crochet.

On accède au vestibule par un perron de pierre avec rampes en fer. Deux becs de gaz seront installés dans l’escalier et la cuisine en 1862[9]. À l’époque où Gustave Flaubert vit dans cette maison on s’éclaire à la bougie. Il écrit, le 13 mai 1845, à son ami Alfred Le Poittevin : « Je ne demande d’ici à longtemps que cinq ou six heures de tranquillité dans ma chambre, un grand feu l’hiver et deux bougies chaque soir pour m’éclairer. » [10]

Cave

Au bas de l’escalier descendant à la cave se trouve un caveau à fût en bois qui correspond à la descente des boissons. Ce caveau servait déjà au XVIIIe siècle à mettre le vin en bouteilles[11].

C’est à cet emplacement que le notaire, dans l’inventaire après décès d’Achille-Cléophas Flaubert, compte 90 bouteilles de vin de Bordeaux ordinaire.

À la suite, un caveau réservé aux vins fins contient plus de 400 bouteilles de Volnay, Sauternes, Chambertin, Bourgogne, Beaune, Bordeaux, Graves, vin du Rhin, Champagne...

Il y a également trois grands fûts à cidre et un fût contenant 240 litres de vin.

Cette cave est éclairée sur la rue par un « éclair »[12].

C’est la cave d’un notable de la bourgeoisie qui reçoit souvent ; c’est aussi celle d’un oenologue. Ce goût du bon vin, le père Flaubert l’avait transmis à son fils Gustave. Quand, victime d’une maladie nerveuse qui le frappe à 23 ans, il est mis au régime, Flaubert écrit en juillet 1844 à son ami Ernest Chevalier : « Il est dit que ce bienheureux Nicotiane[13] me sera refusé et qu’au lieu de l’aimable et gracieux Chambertin, je boirai de l’eau de fleurs d’oranger et de tilleuls, deux beaux arbres, j’en conviens, mais pas en bouteilles ! » [14]

Le père et le frère médecin attribuaient des vertus thérapeutiques au vin, selon Gustave Flaubert, qui donne ce conseil à Louise Colet : « Je crois ton habitude de ne boire que de l’eau détestable. Mon frère m’a soutenu, il y a quelque temps, que dans notre pays c’était une cause souvent de cancers à l’estomac. Cela peut être exagéré, mais tout ce que je sais, c’est que mon père, qui était un maître homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait ce vieux Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l’on absorbe tant d’humidité, s’en fourrer toujours dans l’estomac, sans rien qui la corrige, est une mauvaise chose. Essaie pendant quelques mois de boire de l’eau rougie ou, si tu trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur. »[15]

Rez-de-chaussée

Salon d’attente

À gauche du vestibule, une porte permet d’accéder au salon d’attente du chirurgien. Il est éclairé par deux croisées à espagnolette donnant sur la cour. Il est parqueté en bois de chêne et lambrissé en menuiserie sur son pourtour et en hauteur. « Dans toute l’étendue du bout contre la rue sont des buffets ouvrant haut et bas, composés de huit battants. »[16]

Il y a une cheminée à la Prussienne. Le notaire précise qu’il s’agit d’un poêle en tôle garni de cuivre avec sa colonne.

Huit chaises en merisier à fond de paille et trois fauteuils en acajou à col de cygne sont, sans doute, destinés à accueillir la clientèle privée du docteur Flaubert.

Lorsque Georges Dubosc visite la maison en 1921[17], cette pièce qui sert de salle de garde pour les internes est décorée de « joyeuses caricatures », mais elle a encore conservé ses boiseries du XVIIIe siècle. L’attention de Georges Dubosc est attirée par « une sorte de trumeau circulaire au-dessus de la porte d’entrée, une nature morte peinte sur le plâtre du mur, groupant une sphère céleste, une lunette astronomique, un sextant, un miroir parabolique, des livres ».

Une partie des lambris de la salle d’attente et de la salle de consultation du père de Flaubert provient de l’ancienne maison du chirurgien Claude-Nicolas Lecat[18]. En effet, le premier occupant du logement de fonction en 1758 avait eu l’autorisation d’aménager à sa guise les pièces de ce pavillon[19].

Cabinet de consultation du chirurgien

On y pénètre à la suite de la salle d’attente par une porte à deux battants. Cette pièce est éclairée, en 1846, par une croisée sur la rue et deux croisées donnant sur le jardin[20]. Cette croisée sur la rue, qui a disparu aujourd’hui, n’existait pas à l’origine : c’est le chirurgien David (1737-1784), successeur de Lecat, qui l’avait percée de sa propre initiative. Il s’apprêtait à en ménager une deuxième lorsque, le 27 avril 1775[21], l’administration lui demanda de boucher la croisée qu’il avait ouverte sur la rue « dans la salle de physique »[22]. Apparemment, David ne dut pas s’exécuter puisque l’on retrouve cette ouverture sur la rue dans l’état des lieux dressé le 2 octobre 1847, en présence d’Achille Flaubert[23]. La cheminée « à chambranle en marbre Ste Anne » a été conservée ; la plaque de fonte est toujours en place ; elle est de style rocaille décorée de trophées de guerre (canon, drapeaux, bouclier avec tête de Méduse, faisceau de licteur et hache). En 1846, la pièce est parquetée en bois de sapin. Ce n’était pas le cas au XVIIIe siècle puisqu’une délibération, datée du 5 juin 1757, précise que « les appartements de la maison du chirurgien dans lesquels il y aura des cheminées seront carrelés en pavé de Paris pour prévenir les accidents du feu »[24].

Le notaire note que cette pièce est éclairée par un lustre en bronze à vingt bras, qu’Achille-Cléophas avait un bureau noir avec ornements de cuivre et une importante bibliothèque médicale[25]. Il y a également une table en acajou avec allonges, peut-être une table d’examen ? Parmi les objets de décoration, on remarque sur la cheminée, une pendule en acajou à quatre colonnes, signée Delépine horloger du Roi, et, sur les murs, des peintures dont une marine de Garneray et une gouache de Bellangé, peintre et ami de la famille Flaubert. Cette gouache représentant un sujet émouvant, un homme et une femme à genoux devant un tombeau, rappelle que les époux Flaubert avaient perdu trois enfants en bas-âge. Bellangé a également exécuté un portrait d’Achille Flaubert, frère de Gustave, toujours exposé au musée.

Achille, qui succéda à son père, aurait accroché dans ce cabinet les portraits de ses prédécesseurs Lecat et Laumonier[26].

Quand Georges Dubosc visite cette salle en 1921, elle a été transformée en bibliothèque pour les internes. Il admire « la cheminée en brèche grise à cannelures, couronnée au-dessus de la glace d’un motif de guirlandes suspendues et de fleurs encadrant un nouvel arrangement de sphère, de livres, de compas, de flambeaux délicatement sculpté dans du bois de tilleul. »[27]

Il n’existe que des fausses fenêtres côté rue de Lecat mais, par contre, il y a désormais deux portes-fenêtres ouvertes sur le jardin[28].

Pièce précédant la cuisine

Cette petite pièce[29] était éclairée par une croisée à coulisses.

Cuisine

En 1846, la cuisine est éclairée par une croisée et une porte sur le jardin. L’aire est carrelée[30]. La cheminée a un foyer élevé, cerclé de fer avec une plaque en fonte au milieu du foyer, une plaque en fonte au contrecoeur et des chenets à crémaillère. Sur le côté à droite se trouvent un tournebroche et un petit four fermé d’une « étoupaille »[31] en fer. Il y a une dalle en pierre garnie en plomb avec un tuyau, en plomb également, conduisant l’eau. Un fourneau potager[32], pavé en carreaux de faïence, est composé de six réchauds en fonte avec leurs grilles[33]. La pièce est meublée avec une grande table de cuisine et six chaises en merisier à fond de paille.

Dans le prolongement de la cuisine, sans communication avec la maison du chirurgien, se trouve, dans le corps de logis saillant vers l’Ouest, l’amphithéâtre d’anatomie dont parle Flaubert dans sa correspondance : « Je suis né à l’hôpital de Rouen dont mon père était le chirurgien chef; il a laissé un nom illustre dans son art et j’ai grandi au milieu des misères humaines dont un mur me séparait. Tout enfant j’ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j’ai des allures funèbres et cyniques. »[34].

Amphithéâtre d’anatomie

Le chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu était également chargé d’enseigner l’anatomie.

La première moitié du XVIIIe siècle avait vu l’essor de l’anatomie avec la création en 1731 de l’Académie royale de chirurgie. Par un arrêt du Parlement de Rouen, le 5 novembre 1738, le roi nommait, pour la première fois en province, un démonstrateur royal en anatomie et chirurgie, Claude-Nicolas Lecat. Le premier amphithéâtre d’anatomie se trouvait à la porte Bouvreuil. Le 19 mars 1786, un mémoire de Monsieur de Belbeuf, Procureur du Parlement de Rouen, jugeant que l’amphithéâtre de la porte Bouvreuil était « trop resserré et trop éloigné » de l’Hôtel-Dieu, proposait de le transférer dans le pavillon du chirurgien. « On peut faire un rez de chaussée au moyen de quelques légers changements, une salle de démonstrations assez grande et bien éclairée sur les côtés plus deux autres petites salles pour faire disséquer les élèves et les exercer aux opérations... Au devant de cette maison est un petit jardin de 20 pas de large dont une extrémité pourrait être consacrée à faire un petit cimetière pour enterrer les menus débris de la dissection. Deux fontaines qui coulent constamment dans la maison et le jardin serviraient à entretenir la propreté du lieu. »[35]

Cette salle de dissection est aménagée sous la Révolution, en 1793. Jean-Baptiste Laumonier est alors chirurgien en chef ; il prononce le 2 septembre un discours sur l’anatomie dans « l’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu de Rouen »[36]. La réputation du chirurgien Laumonier, qui allait devenir en 1806, par décret impérial, directeur de l’unique école de cérisculpture française, a dû emporter la décision.

C’est à cette époque qu’Achille-Cléophas Flaubert arrive à Rouen, occupant la fonction de prévôt d’anatomie. Il commence à donner des leçons qu’il poursuivra quand il sera nommé en 1818 chirurgien en chef, successeur de Laumonier dont il a épousé la filleule. À Pâques de la même année, les époux Flaubert emménagent dans le logement de fonction du chirurgien en chef. Un plan indique clairement la disposition de l’amphithéâtre au rez-de-chaussée de l’avant corps du pavillon donnant sur le jardin[37].

En 1825, le projet de transférer le laboratoire et l’amphithéâtre à côté de l’ensevelissoir dans la partie nord-est de la cour de l’Hôtel-Dieu est soutenu par le directeur Boucherot. En effet, les mauvaises odeurs règnent partout dans les cours, corridors, salles de malades à cause des ouvertures des latrines et égouts et du mauvais emplacement du laboratoire d’anatomie au sud. Le personnel est obligé de traverser la cour pour transporter les cadavres putréfiés ou par morceaux au nord vers l’ensevelissoir devant les malades et les convalescents qui se promènent dans la cour d’entrée[38].

La médecine du temps ignore l’asepsie. Pourtant le Docteur Roussel alerte sur les dangers de construire un amphithéâtre d’anatomie à proximité de l’infirmerie.

Mais Boucherot présente de nouveau son rapport le 16 novembre en s’appuyant sur l’autorité d’Achille-Cléophas Flaubert. Celui-ci confirme la non-dangerosité des « émanations qui s’échappent des cadavres ce qui est bien prouvé par le peu de maladies que l’on voit affecter les élèves en chirurgie qui passent une partie de leur jeunesse, vivant pour ainsi dire avec des cadavres et prenant leur repas entourés de dissections les plus dégoûtantes, sur les sujets les plus malsains, durant leur vie. Ce qui semble justifier le proverbe : la bête morte, mort est le venin. »[39]

Ce spectacle n’a pas manqué de frapper la sensibilité de l’adolescent Gustave Flaubert ; il a quatorze ans quand il écrit à Ernest Chevalier : « [...] la plus belle femme n’est guère belle sur la table d’un amphithéâtre, avec les boyaux sur le nez, une jambe écorchée et une moitié de cigare éteint qui repose sur son pied. »[40]

Ce projet de déplacement ne sera pas mis à exécution puisqu’en 1827, le laboratoire jouxte toujours le pavillon du chirurgien, au sud de la cour : « L’aile, côté gauche en entrant dans la cour se compose au rez de chaussée du laboratoire ou salle de dissection avec un amphithéâtre où se font les démonstrations d’anatomie, ensuite on trouve la salle des femmes en couches ou gésine. Le logement du chirurgien commence cette aile. »[41] La proximité de la salle de dissection et de la maternité explique le taux important de mortalité maternelle et infantile dans les hôpitaux. La redoutable fièvre puerpérale tuera la sœur de Flaubert comme elle avait tué sa grand-mère maternelle.

Parmi les internes en chirurgie du Docteur Flaubert, il y avait Louis Bouilhet[42], qui allait rapidement abandonner la médecine pour la poésie et le théâtre et devenir l’ami de Gustave Flaubert à partir de 1846. Celui-ci rappelle avec quelle facilité Bouilhet composait des vers « qui lui venaient, n’importe où, dans un cercle d’amis, entre ses élèves, sur la table d’un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier une artère »[43].

Escalier

L’escalier qui conduit aux étages a une rampe en fer avec porte main en acajou[44].

C’est l’escalier que le jeune Gustave montait « en courant et gueulant »[45], manifestant déjà ce goût pour la déclamation qui le conduira plus tard à l’exercice du « gueuloir ».

« Dans le milieu de la montée de l’escalier du rez de chaussée au premier étage est un lieu d’aisance fermé d’une porte avec clenche et verrou, éclairé par une croisée ayant deux verrous. Les tablettes et la pompe appartiennent à M. Flaubert. »[46]

1er étage

Au 1er étage, en haut de l’escalier, en se dirigeant vers la gauche, on trouve un vestibule parqueté en bois de sapin donnant accès à une chambre.

Grande chambre sur le jardin

C’est la chambre natale de Gustave Flaubert.

Elle est parquetée en bois de chêne datant peut-être de 1820 car Achille-Cléophas avait demandé à l’administration l’autorisation de remplacer le carrelage de l’une des chambres par un plancher. La pièce est lambrissée, fermée par deux portes et éclairée par deux croisées à espagnolette. Une cheminée à chambranle en marbre noir à consoles[47] a remplacé la cheminée datant du XVIIIe siècle mais le trumeau d’époque est toujours en place avec ses décorations champêtres, guirlandes de fleurs, chapeau, faucille et houlette de berger. Parmi les tableaux inventoriés par le notaire, on note deux dessins d’Eugène-Hyacinthe Langlois[48], ami de la famille et professeur de dessin de Gustave dont il fit le portrait à l’âge de neuf ans. Il y a un « placard d’armoire » à gauche de la cheminée qui contient des vêtements, des chaussures et des tapis, dont une peau d’ours (est-ce cette même peau d’ours que l’on retrouve dans le cabinet de travail de Flaubert à Croisset ?). On trouve entre les deux croisées une glace en deux morceaux de 1,25 sur 0,75 m dans les panneaux de lambris ; en face, une autre glace de mêmes dimensions et, sur le mur ouest, une alcôve avec de part et d’autre deux cabinets. En 1921, la chambre « est devenue un capharnaüm encombré de cornues et de bocaux où nagent des choses innommables, des viscères en charpie, un tas d’horreurs physiologiques »[49] selon l’académicien Louis Bertrand qui s’indigne en découvrant que dans « l’alcôve où Gustave vint au monde [...] on a arraché la tapisserie dont les morceaux décollés pendent ça et là, d’un air lamentable »[50].

Un échantillon de papier peint avec sa frise faisant partie des collections du musée et censé provenir de la chambre de l’écrivain a été soumis à expertise[51]: Il s’agit d’un papier peint à semis de petites fleurs daté de la fin du XVIIIe siècle.

Ce papier a été confronté avec cinq échantillons, conservés à la bibliothèque municipale de Rouen et donnés comme ayant la même provenance : ils avaient été collectés en 1923 par Georges Leroy, conservateur du pavillon Flaubert de Croisset, Georges Pennetier, conservateur du muséum d’histoire naturelle de Rouen et par le Docteur Charles Nicolle. Une note de Georges Leroy indique clairement que ces cinq échantillons de motifs différents étaient superposés, le plus ancien correspondant à celui du musée Flaubert. Par ailleurs, un pli du papier préservé de la lumière a permis de retrouver les couleurs d’origine. Dans ces conditions, il était envisageable de restituer le décor avec un fac-similé de papier peint à la planche.

Chambre sur la rue

À côté de la précédente, une chambre sur la rue est éclairée par une croisée à espagnolette sous laquelle est une armoire à deux battants. Il y a une cheminée à la Prussienne garnie de ses tuyaux, une petite table, une couche en bois, une table de nuit.

Salle à manger

Toujours au 1er étage, en se dirigeant en haut de l’escalier vers la droite, on pénètre dans la salle à manger, elle est lambrissée en son pourtour, fermée par deux portes (?), éclairée par une croisée sur le jardin[52]. Dans la niche, on trouve un poêle en tôle, garni de cuivre, avec sa colonne et sa tête, et un dessus en marbre granité[53]. Une table ronde en noyer, neuf chaises en merisier à fond de paille, un tapis de sol en toile bleue constituent l’ameublement de la salle. Flaubert relate dans sa correspondance : « Je me rappelle avoir vécu en 1832 en plein choléra; une simple cloison séparait notre salle à manger d’une salle de malades où les gens mouraient comme des mouches. »[54] Cette salle de malades correspond à la salle Saint-Charles ; cette vaste salle commune de près de 200 m2 comptait 26 lits.

Office

Dans une petite pièce, précédant (?) la salle à manger, éclairée par une croisée sur la cour, la vie professionnelle côtoie la vie familiale. En effet, le notaire relève dans une armoire un certain nombre d’instruments de chirurgie (boîte d’amputation garnie de tous ses instruments, boîte de trépanation, sondes, bistouris, lancettes...) et un stéthoscope, mais aussi un service à verres de 72 pièces en cristal taillé et de nombreuses bouteilles d’alcool (rhum kirsch, madère...), 31 bouteilles d’eau de vie, du muscat et du vin de Frontignan.

À ce niveau, le mur ouest garde la trace d’une ancienne communication entre le logis du chirurgien et l’hôpital. En effet, la salle Saint-Charles se trouve dans le prolongement. Si le premier chirurgien Claude-Nicolas Lecat s’était vu refuser cette communication en 1758, l’administration l’avait en revanche accordée à Laumonier en 1793 pour apporter « des secours plus prompts aux malades »[55].

 

Dans le corps de logis saillant vers l’Ouest, on trouve deux pièces avec une grande hauteur de plafond. Elles constituaient à l’origine le cabinet d’anatomie et le cabinet de sciences naturelles de Claude-Nicolas Lecat.

À l’époque des Flaubert, la première pièce, éclairée par deux croisées sur le jardin, est une pièce faisant office de chambre ou de salon avec cheminée, lit à rouleaux et commode. La salle suivante est nommée salle de billard dans l’inventaire après décès d’Achille-Cléophas. C’est la plus grande des deux pièces : elle est éclairée par quatre croisées sur le jardin et elle contient un vieux bois de billard sans drap. En effet selon la nièce de Flaubert, Caroline Commanville, « dès dix ans Gustave composa des tragédies[56]. Ces pièces [...] étaient jouées par lui et ses camarades. Une grande salle de billard attenant au salon leur fut abandonnée. Le billard poussé au fond servit de scène; on y montait par un escabeau de jardin. Caroline avait la surveillance des décors et des costumes. La garde robe de la maman était dévalisée, les vieux châles faisant d’admirables péplums. Il écrivait à un de ses principaux acteurs, Ernest Chevalier : « Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, Victoire ! Tu viendras, Amédée, Edmond, Mme Chevalier, maman, deux domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir jouer. Nous donnerons quatre pièces que tu ne connais pas. Mais tu les auras bientôt apprises. Les billets de 1er, 2e et 3e sont faits. Il y aura des fauteuils. Il y a aussi, des toits, des décorations; la toile est arrangée. Peut-être il y aura dix à douze personnes. Alors il faut de courage et ne pas avoir peur. »[57]

Ernest Chevalier, c’est l’ami d’enfance de Gustave : « Gustave Flaubert, Ernest Chevalier, deux individus qui jamais ne se sépareront », écrit Flaubert[58]. Dès son plus jeune âge, Flaubert a partagé son goût pour le théâtre avec son ami. À neuf ans, il lui écrit : « Si tu veux nous associers pour écrire moi, j’écrirait des comédie et toi tu écriras tes rêves. »[59] Il annonce à Ernest : « Je m’en vais commencé une pièce qui aura pour titre L’amant avare »[60], et à plusieurs reprises, il lui rappelle ce goût commun pour la déclamation théâtrale : « Quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l’Hôtel-Dieu converti en théâtre dont tu étais le décorateur. »[61]

En 1846, en plus du billard, le mobilier se compose d’un vieux poêle en tôle garni de cuivre, un lit, deux couches en acajou, un canapé en acajou couvert de damas rouge, deux mappemondes, une jardinière, trois pupitres à musique.

Ces deux salles ne seront pas attribuées à Achille, lorsqu’il succédera à son père dans la fonction de chirurgien et dans la maison ; on ne les retrouve pas dans l’état des lieux du 2 octobre 1847[62]. Dès le 20 octobre 1846, elles faisaient l’objet de travaux pour les rattacher à l’Hôtel-Dieu et servir aux malades : trois arcades étaient percées et le plancher était consolidé car situé au-dessus de l’amphithéâtre d’anatomie[63].

Déjà en 1775, l’administration avait eu le projet de reprendre à son profit cette partie du bâtiment pour créer des lits de malades payants en ouvrant une porte vers la salle des blessés[64].

Achille ayant réclamé un agrandissement de son logement pour des raisons familiales, la commission administrative des Hospices lui accorda le 11 février 1857 « la salle St Ferdinand », c’est à dire qu’elle lui rétrocède l’espace confisqué dix années plus tôt[65].

2e étage

Au deuxième étage, un corridor mène aux chambres qui ont été malheureusement très remaniées au XXe siècle[66]. Vers la cour une chambre éclairée par une croisée est nommée « chambre à feu » au XVIIIe siècle. Il s’agit de la chambre de Caroline, la sœur : elle était, d’après la correspondance de Flaubert, chauffée avec un poêle : « Il me semble que je te vois couchée dans ton petit lit, les rideaux fermés, le poêle brûlant et toi ronflant avec ta bonne mine sous ton bonnet. »[67] On y trouve, en 1846, une commode en acajou à colonnes, un petit guéridon, une armoire à glace, une petite couche d’enfant en fer ainsi que 2 boîtes à thé en laque de chine, 4 pots à eau, 4 cuvettes, 4 vases de nuit.

Dans un petit cabinet éclairé par une croisée sur la rue de Lecat, le notaire compte une toilette, un petit bureau, deux tables de nuit, un bidet, une table bouillotte, quatre fauteuils, deux gondoles, deux chaises en merisier à fond de paille.

Nous parvenons enfin dans « une chambre éclairée par deux fenêtres sur le jardin occupée par monsieur Gustave Flaubert » (précision du notaire). Il s’agit d’une chambre à feu avec chambranle en pierre sur lequel est une glace de 80 x 40 cm, comprenant une alcôve et un cabinet fermant à clé. Elle est meublée d’une petite commode en bois de noyer, d’une couche en merisier à demi-colonnes et à rouleaux, d’une toilette surmontée d’une glace Psyché, d’une table de nuit. Flaubert lui-même nous apprend qu’elle « est basse et pavée de pavés rouges » et qu’il y a une armoire à la tête de son lit[68].

Flaubert évoque souvent cette chambre dans sa correspondance, surtout quand il se sent seul, loin de sa famille, pendant ses études de droit à Paris. Il écrit à sa sœur Caroline : « J’aime bien mieux ma vieille chambre de Rouen où j’ai passé des heures si tranquilles et si douces, quand j’entendais autour de moi toute la maison remuer, quand tu venais à 4 heures pour faire de l’histoire ou de l’anglais et qu’au lieu d’histoire ou d’anglais tu causais avec “Boun” jusqu’au dîner »[69]. Caroline s’ennuie aussi de Gustave ; elle lui écrit : « Je me suis fait allumer un bon feu dans ta chambre, je me suis mise dans ton fauteuil et j’ai pensé à quatre heures, j’ai pensé à Molière que tu me lisais, j’ai lu L’École des femmes et ta voix m’est souvent revenue dans les oreilles. Adieu, cher, cher Gustave... »[70]

Il regrette l’ambiance familiale, pense « à la bonne table de famille entourée de figures amies et où l’on est chez soi, dans soi, où l’on mange de bon cœur où l’on rit tout haut »[71].

Malgré le cadre de vie sévère, Flaubert semble avoir eu une jeunesse heureuse et insouciante dans cette maison comme on peut en juger dans sa correspondance avec Caroline, qui reflète la tendresse et la complicité unissant le frère et la sœur. Gustave est « le gros farceur », « l’heureux garçon que tout le monde aime ».

Cette bonne humeur est attestée par ses contemporains : « Flaubert a une bonne gaieté et un rire d’enfant qui sont contagieux », écrit Edmond de Goncourt dans son Journal. Plus loin lors d’une dernière visite à Croisset, il rapporte que l’on raconte « des histoires qui font éclater Flaubert en ces rires qui ont le pouffant des rires de l’enfance »[72].

C’est dans cette chambre qu’il reçoit aussi ses camarades, en particulier Ernest Chevalier, son premier ami : « Nous sommes au coin du feu, toi tu es là, à trois pieds à gauche près de la porte, tu as la pincette à la main, tu dégrades ma cheminée, voilà encore un rond tout blanc que tu as fait sur le chambranle. Nous causons du collège, du présent et du passé aussi. »[73]

À propos d’Alfred Le Poittevin, Flaubert écrit : « Si la chambre de l’Hôtel-Dieu qui abrite maintenant la jeune Juliette Flaubert pouvait dire tout l’emmerdement que, pendant 12 ans, deux hommes y ont fait bouillonner son foyer, je crois que l’établissement s’en écroulerait sur les bourgeois qui l’emplissent. »[74]

Flaubert semble avoir souffert de ses années d’internat au collège dès l’âge de dix ans. Il écrit à Ernest le 11 octobre 1838 : « Tâche de venir à la Toussaint, nous serons plus ensemble et je n’aurai pas le collège pour m’embêter; il est vrai que je suis maintenant externe libre, ce qui est on ne peut mieux, en attendant que je sois tout à fait parti de cette sacrée nom de Dieu de pétaudière de merde de collège... »

C’est dans cette chambre que Gustave connaît ses rêveries d’adolescent : « Peut-être quand je t’ai écrit ma lettre, étais-je dans un moment sombre, cela m’arrive quelquefois quand je suis étendu dans mon fauteuil au coin du feu à penser, à rêver. »[75]

Il commence à y écrire : « Je suis assis dans mon fauteuil, j’ai les jambes croisées, un carton sur les genoux, la plume à la main, assez loin d’un feu qui flambe »[76]. Il y ambitionne « la renommée littéraire qui m’a fait passer tant de nuits blanches à la rêver » [77]. Ces rêves d’avenir, il les partage avec Alfred Le Poittevin : « Un homme celui là ! Jamais je n’ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils. Nous allions loin sans quitter le coin de notre feu. Nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas. »[78]

Cette chambre est le lieu d’éclosion de sa vocation littéraire et l’Hôtel-Dieu a été à l’origine d’images et de sensations qui ont nourri son imagination et ont forgé sa sensibilité. En effet, la figure allégorique de la mort et les scènes d’enterrement sont très présentes dans ses oeuvres de jeunesse.

Quand, après son accident de 1844, sa maladie nerveuse le contraint à modérer ses activités, c’est dans sa chambre que Flaubert trouve refuge : « J’y reprendrais ma vie calme et uniforme entre ma pipe et mon feu, sur ma table et dans mon fauteuil. »[79] Il n’a plus de projet : « Je vais donc me remettre comme par le passé à écrire, à rêvasser, à fumer, si ma vie est douce elle n’est pas fertile en facéties. D’ici quelques années, cependant je n’en désire pas d’autre. »[80] Mais il est surtout attristé par le mariage de sa sœur : « Je reste donc seul avec mon père et ma mère, à Croisset l’été dans ma chambre, à Rouen l’hiver dans ma chambre. »[81].

Il fait partie du voyage de noce en Italie. Au retour, il semble résigné ; il note sur son carnet de voyage : « Rouen, le port, l’éternel port, la cour pavée et enfin ma chambre, le même milieu, le passé derrière moi et comme toujours la vague apparence d’une brise plus parfumée. »

Selon Caroline Commanville[82], la chambre de son oncle était située du côté de la cour d’entrée au deuxième étage, la vue s’étendait sur les jardins de l’hôpital dominant le faîte des arbres, ce qui contredit la déclaration du notaire. Cette vue sur la cour était sans doute familière à Gustave mais elle devait correspondre à la chambre de Caroline.

La chambre de Gustave avait vue sur le jardin, ainsi qu’il apparaît dans sa correspondance : « Combien de fois déjà, dans ma vie, n’ai-je pas vu le jour vert du matin paraître à mes carreaux, autrefois à Rouen dans ma petite chambre de l’Hôtel-Dieu à travers un grand acacia »[83] ; « Je fumerai à ma fenêtre en regardant la lune qui reluit sur le toit des maisons d’en face. »[84]

Cette vue, depuis la fenêtre de sa chambre, est restée inchangée.

Toujours au deuxième étage, mais en se dirigeant à droite en haut de l’escalier, vers le jardin, on trouve une chambre à feu avec chambranle en pierre et une glace sur la cheminée de 80 x 40 cm, sans doute la chambre d’amis où logeait Ernest Chevalier : « La cousine de ma mère, Adèle, arrive demain et s’empare de ta chambre. […] dans une quinzaine de jours il faudra bien que nous fumions quelques vieilles bouffardes en blaguant dans cette bonne chambre où nous avons tant pantagruélisé et dons les murs savent tant de choses. »"[85]

« Tu viens donc dans quinze jours, je t’y invite, tu y as ta chambre, ton lit, du feu qui brûle à la cheminée, une table servie, une pipe bourrée, des bras tout ouverts pour t’embrasser. Alfred[86] est à Rouen. […] Tu le verras donc. Nous ferons un trio intéressant. »[87]

À la suite de cette chambre d’amis, on trouve une chambre de domestique à feu avec chambranle en marbre Sainte-Anne éclairée par une croisée et une autre chambre de domestique donnant sur la cour.

La maison était assez grande pour loger les domestiques comme la bonne Julie, la femme de chambre de Mme Flaubert, l’institutrice anglaise de Caroline, Miss Jane. Toutefois, les pièces communiquaient entre elles, et Maxime Du Camp avait certainement raison quand il écrivait : « Le logement était triste, mal distribué : on y était les uns sur les autres. »[88]

3e étage

Au troisième étage en galetas et grenier, on trouve un poêle en faïence, un lit de sangles, un broc en zinc, un bain de siège.

Deux petites chambres sont éclairées par une tabatière.

Il y a deux cabinets fermés par une porte avec serrure et un cabinet d’aisance contenant une baignoire en cuivre avec monture en bois.

C’est ici que se termine la visite de la maison du chirurgien Achille-Cléophas Flaubert.

Au XVIIIe siècle, une communication existait à ce niveau, conduisant à d’autres chambres vers l’ouest et au belvédère qui existe toujours. En effet, le chirurgien en chef était tenu de loger les chirurgiens internes, de les nourrir et de leur fournir du bois pour se chauffer[89].

Jardin

Le jardin a conservé ses proportions d’autrefois. C’est ce jardin, clos de murs envahis par le lierre, qui fut le terrain de jeux de Gustave et de sa sœur Caroline. C’était un jardin à caractère romantique. Le frère de Gustave, Achille, à qui l’enseignement de F.-A. Pouchet avait donné le goût de la botanique, se désole des dégâts causés dans le jardin par des ouvriers couvreurs sur les rosiers, les pensées, les lilas, les bordures de violettes et de buis[90].

Comme souvent dans cette maison, le monde de l’innocence et de l’insouciance côtoie l’univers tragique et morbide de la médecine. Flaubert raconte : « L’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois avec ma sœur n’avons-nous pas monté au treillage et suspendus entre la vigne regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là, revenaient, bourdonnaient !... Je vois encore mon père levant la tête de dessus la dissection et disant de nous en aller. »[91]

L’univers de Gustave Flaubert bascule une première fois en janvier 1844 : « Ma jeunesse est passée, la maladie de nerf qui m’a duré deux ans en a été la conclusion. »[92] La maladie marque, en effet, un tournant dans sa vie ; elle lui a permis d’interrompre ses études de Droit et de mener la vie qu’il désirait. Il ne vivra désormais que pour écrire. Enfin, en 1846, surviennent, coup sur coup, les décès de son père et de sa sœur. Il écrit à Maxime Du Camp le 15 mars : « Quelle maison ! quel enfer !... Encore une fois, je vais revoir les draps noirs et j’entendrai l’ignoble bruit des souliers ferrés des croque-morts qui descendent l’escalier ». Plus tard, il confie à Louise Colet : « Depuis que mon père et ma sœur sont morts, je n’ai plus d’ambition. Ils ont emporté ma vanité dans leurs linceuls et ils la gardent. Je ne sais pas même si jamais on imprimera une ligne de moi. »[93]

Jusque là, il avait approché la mort par la confrontation avec les cadavres qui se trouvaient dans son environnement. Désormais, il en fait la douloureuse expérience avec la succession des deuils familiaux. « Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait un vieillard ni un berceau sans songer à une tombe. »[94] Faut-il chercher dans les tragiques événements de sa jeunesse une raison à son refus de la paternité ? « L’idée de donner le jour à quelqu’un me fait horreur, je me maudirais, si j’étais père. Un fils de moi, oh, non, non, non ! Que toute ma chair périsse, et que je ne transmette à personne l’embêtement et les ignominies de l’existence. »[95]

Après ce double deuil, Gustave quitte la maison de sa jeunesse et se réfugie à Croisset avec sa mère et sa nièce, prénommée Caroline, comme sa défunte mère.

Quand il revient à Rouen, à la fin de l’année 1846, dans « son logement d’hiver », au 25 rue de Crosne-hors-les-murs, à l’angle de la rue de Buffon, il confie à Louise Colet, le 5 décembre, son « ennui d’une nouvelle maison à habiter. [...] une maison où l’on n’a pas vécu, c’est comme un habit qu’on achète aux brocanteurs, ça vous gêne et ça vous glace à la fois. S’abriter sous un toit qui a connu d’autres rêves, d’autres amours et d’autres agonies ! ... On laisse bien des choses aux murs, aux arbres, aux pavés, partout où l’on passe. »

Cet attachement à la maison de sa jeunesse, Gustave Flaubert le conserve toute sa vie. Invité à dîner à l’Hôtel-Dieu par son frère pour le Jour de l’an de 1877 – il a alors 56 ans –, il écrit à sa nièce Caroline : « Vers cinq heures, je me suis acheminé à pied vers Rouen. Le Mont-Riboudet m’a paru plus lugubre que jamais! Au coin du jardin de ma maison natale, j’ai retenu un sanglot! Et je suis entré. »[96]

NOTES 

[1] Lettre à Louise Colet du 15 novembre 1846.

[2] Actuellement 51.

[3] Caroline Commanville, Souvenirs intimes, 1886.

[4] Adsm H dépôt 3 N 322

[5] Depuis 1756, une machine hydraulique, mise en action par un cheval pendant une heure tous les jours, fournissait abondamment de l’eau, provenant de la source Saint-Filleul, dans toutes les parties de l’Hôtel-Dieu.

[6] Adsm 2 E8/237.

[7] Louis Bertrand, Flaubert à Paris, le mort vivant, Grasset, 1921, p. 33.

[8] A. Védie, M. Flaubert, Rouen, imprimerie de D. Brière, 1847.

[9] Adsm H dépôt 3 N 322.

[10] Alfred Le Poittevin, ami d’adolescence et confident de Gustave Flaubert, meurt prématurément en 1848, à l’âge de 32 ans. Flaubert lui dédie une oeuvre de jeunesse écrite à 17 ans, Mémoires d’un fou.

[11] Adsm H dépôt 1 E146.

[12] Éclair : soupirail de cave (normandisme).

[13] Premier nom du tabac.

[14] Ernest Chevalier, ami d’enfance de Gustave Flaubert, a été destinataire d’un grand nombre de lettres (la première écrite à l’âge de neuf ans).

[15] Lettre du 2 septembre 1853.

[16] Adsm H dépôt 3 N322.

[17] Journal de Rouen, 21 décembre 1921.

[18] Rue Saint Etienne des tonneliers

[19] Seul le mur Nord de cette salle a conservé des boiseries.

[20] Adsm 2 E8/237.

[21] Adsm H dépôt 1 E164.

[22] C’est ainsi que Lecat désignait cette salle.

[23] Adsm H dépôt 3 N322.

[24] Adsm H dépôt 1 E123-125.

[25] Cette bibliothèque est conservée et elle est consultable au musée Flaubert et d’histoire de la médecine (appendice 1).

[26] Merry Delabost, Souvenirs épars, Précis de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Rouen, Cagniard 1911. Ces tableaux ont été offerts à l’administration des hôpitaux en 1910 par Mme Roquigny-Flaubert et son fils Ernest Roquigny.

[27] Ce magnifique trumeau est toujours en place dans la salle d’accueil du musée.

[28] Le jardin est entièrement clos de murs. La seule issue était, à l’époque, la petite porte ouverte dans le mur sur et qui donne sur l’impasse de Carville.

[29] Actuel vestiaire du musée.

[30] En 1855, le pavage est remplacé. La superficie de 22 m2 pour la cuisine et de 8 m2 pour la petite salle la précédant confirme la localisation de ces deux pièces.

[31] Étoupaille (normandisme) : porte en fer à deux poignées fermant un four.

[32] Un fourneau potager est un foyer proche de la cheminée pour faire mijoter des potages sur des braises ou pour maintenir des plats au chaud. D’abord en maçonnerie, il est remplacé au XIXe siècle par le fourneau en fonte.

[33] Adsm H dépôt 3 N322.

[34] Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie du 30 mars 1857.

[35] Adsm H dépôt 1.

[36] Archives musée Flaubert et d’histoire de la médecine.

[37] Idem.

[38] Adsm H dépôt 3035.

[39] Adsm H dépôt 3036.

[40] Lettre à Ernest Chevalier du 20 août 1835.

[41] T. Legras, Histoire des deux hôpitaux de Rouen..., 1827.

[42] Louis Bouilhet (1822-1869), ami et « conscience littéraire »de Flaubert, qui lui dédie Madame Bovary et qui lui sera fidèle en amitié au delà de la mort en bataillant contre la municipalité de Rouen pour qu’on lui élève un monument proche de la bibliothèque municipale, dont il avait été le conservateur.

[43] Flaubert, Préface de Dernières chansons, poésies posthumes de Louis Bouilhet.

[44] Adsm H dépôt 3 N322.

[45] Lettre à Caroline Flaubert du 21 décembre 1842.

[46] Adsm H dépôt 3 N322.

[47] Sans doute le chambranle en marbre réclamé par Madame veuve Flaubert comme ayant appartenu à son mari, le 9 juin1846.

[48] E. H. Langlois fait découvrir à Flaubert, enfant, l’art du vitrail en Normandie. Ils visitent ensemble l’église de Caudebec en 1835. Langlois publie en 1832 un relevé du vitrail de Saint Julien l’hospitalier de la cathédrale de Rouen dont s’inspirera Flaubert pour la rédaction de Trois contes, publié en 1877.

[49] La chambre natale de Flaubert est, à la demande du Dr Leudet, mise à disposition de l’École de médecine le 29 novembre 1883, pour y créer un laboratoire de microscopie. Une porte de communication est ouverte entre la cour de l’hôtel-Dieu et la cour de l’ancien logement de fonction. Ce laboratoire d’histologie sera transféré à partir de 1921 dans un bâtiment situé au nord-ouest de l’Hôtel-Dieu, le long de la rue Stanislas Girardin. Sous l’impulsion du Docteur Brunon, directeur de l’École de médecine, fondateur du musée de l’Hôtel-Dieu et flaubertien, la chambre natale est restaurée et ouverte au public à partir de juillet 1923. Le reste de la maison abrite les chambres des internes en médecine. Une porte est percée, faisant communiquer la cour du pavillon du chirurgien et la cour de l’Hôtel-Dieu.

[50] L. Bertrand, Flaubert à Paris, le mort vivant,1921, p. 35.

[51] Expertise de Bernard Jacqué, conservateur du musée du papier peint de Rixheim.

[52] La salle à manger des Flaubert était au XVIIIe siècle la bibliothèque du chirurgien Lecat.

[53] Actuellement, il s’agit d’un poêle en faïence.

[54] Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie du 24 août 1861.

[55] Adsm H dépôt 3 L56.

[56] En réalité, il s’agit de comédies.

[57] Caroline Commanville,  Souvenirs intimes, 1886.

[58] Lettre à Ernest Chevalier du 23 août 1832.

[59] Lettre à Ernest Chevalier du 31 décembre 1830.

[60] Lettre à Ernest Chevalier du 15 janvier 1832.

[61] Lettre du 9 avril 1851.

[62] Adsm H dépôt 3 N322.

[63] Adsm H dépôt 3 O36.

[64] Adsm H dépôt 1 E163.

[65] Archives musée Flaubert.

[66] Emplacement de la bibliothèque patrimoniale du musée et des bureaux de la conservation.

[67] Lettre à Caroline du vendredi 12 novembre 1842.

[68] Gustave Flaubert, Souvenirs, notes et pensées intimes, à la date du 2 janvier 1841.

[69] Lettre à Caroline du 9 février 1843.

[70] Lettre de Caroline à son frère Gustave du 1er décembre 1843.

[71] Lettre à Caroline du 11 mai 1843.

[72] Edmond de Goncourt, Journal, à la date du 18 mars 1880.

[73] Lettre à Ernest Chevalier du 20 janvier 1840.

[74] Lettre à Louis Bouilhet du 4 septembre 1850.

[75] Lettre à Ernest Chevalier du 18 décembre 1839.

[76] Lettre à Ernest Chevalier, datée «  dimanche, après déjeuner, heures de vêpres, je crois » [20 janvier 1840].

[77] Lettre à sa mère du 15 décembre 1850.

[78] Lettre à Louis Colet le 31 janvier 1852.

[79] Lettre à Ernest Chevalier du 13 mai 1845.

[80] Lettre à Ernest Chevalier du 6 juin 1845.

[81] Ibid.

[82] Caroline Commanville, Souvenirs intimes, 1886.

[83] Lettre à Louise Colet du 16 mai 1852.

[84] Lettre à Ernest Chevalier du 31 décembre 1841.

[85] Lettre à Ernest Chevalier du 10 août 1839.

[86] Alfred Le Poittevin.

[87] Lettre à Ernest Chevalier du 20 octobre 1839.

[88] Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Hachette, 1882, t. I, p. 243. C’est à Paris que Flaubert fait la connaissance de Maxime Du Camp en 1843. Les deux amis sont à l’époque étudiants en Droit.

[89] Le 16 octobre 1769, une plainte est déposée contre le chirurgien David car on retrouve dans les chambres de ses pensionnaires des cadavres qu’ils avaient volés dans l’hôpital pour leurs préparations anatomiques. La compagnie arrête qu’il sera délivré à David un cadavre par semaine depuis le 1er octobre jusqu’aux dernier jours d’avril.

[90] Adsm. H dépôt 3 N322.

[91] Lettre à Louise Colet du 7 juillet 1853.

[92] Lettre à Louise Colet du 9 août 1846.

[93] Lettre à Louise Collet du 14 octobre 1846.

[94] Lette à Louise Colet du 7 août 1846.

[95] Lettre à Louise Colet du 11 décembre 1852.

[96] Lettre du 7 janvier 1877.