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FLAUBERT (Gustave)

Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1866-1876)

Pierre Larousse

FLAUBERT (Gustave), romancier français, né à Rouen le 12 décembre 1821. « Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert, dit M. Sainte-Beuve, tient la plume comme d’autres le scalpel. » On ne saurait être plus court, plus précis et plus juste dans l’appréciation d’un talent. M. Gustave Flaubert est, en effet, le fils d’un médecin très-distingué de Rouen (v. ci-dessus). Comme son père, et en même temps que son frère aîné, il s’était destiné à la médecine ; mais il s’aperçut bientôt que l’observation des phénomènes de l’ordre moral convenait mieux à ses aptitudes, et il cessa ses études scientifiques pour se tourner vers la littérature. M. Flaubert, et c’est là ce qui le distingue entre tous, se garda bien de hâter le jour de ses débuts ; il semble, au contraire, qu’il l’ait éloigné le plus possible, afin de mieux rassembler ses forces, d’être plus sûr de ses armes, et de choisir à son aise le terrain. Il avait trente-six ans lorsqu’il fit paraître son premier ouvrage ; peu d’écrivains ont commencé aussi tard, moins encore sont arrivés aussi rapidement à tant de renommée.

Etranger aux partis politiques, M. Flaubert ne se mêla ni de près ni de loin aux événements de 1848. Il projetait dès cette époque un voyage aux bords du Nil, et il réalisa ce projet l’année suivante, en devenant le compagnon de route de son ami M. Maxime Du Camp, en Egypte, en Nubie, aux bords de la mer Rouge, en Palestine, en Syrie, à Chypre, à Rhodes, en Asie Mineure, dans la Turquie d’Europe et en Grèce

De retour en France, il reprit ses travaux interrompus et publia, dans la Revue de Paris, son roman de Madame Bovary (1857, 2 vol. in-18), qui fut un événement littéraire, et dont la faveur publique a continué le succès. Ce roman fut poursuivi comme contraire aux mœurs, mais non condamné, grâce à l’habile défense de Me Senard, et malgré les efforts du ministère public, représenté en cette occasion par M. Pinard, alors simple substitut du procureur impérial, et qui fut depuis ministre de l’intérieur.

Madame Bovary est une peinture minutieusement exacte de la réalité ; on devine que le romancier a connu son héroïne et qu’ils ont habité côte à côte. Point de lassitude dans l’observation ; tout a été noté par lui au fur et à mesure, les moindres mouvements, les troubles du visage et ceux de la toilette. Et ce n’est que quand il eut recueilli tout un volume d’observations qu’il jugea à propos de nous en faire part. Les types d’une petite ville de province, observés aussi finement, dénotent la même patience et la même sagacité. V. bovary

D’après ce seul livre, on pourrait former la poétique du réalisme, tel que le comprend M. Flaubert. La plume est un pinceau destiné à reproduire toutes les combinaisons plastiques de la vie. Le monde moral n’offrant à l’imitation ni la figure ni la couleur, l’imagination, qui n’a pas charge d’âmes, doit se renfermer dans le monde physique, comme dans un immense atelier peuplé de modèles qui tous ont la même valeur à ses yeux ; car ce serait infliger un blâme au créateur que de repousser ou de corriger telle ou telle de ses créatures. Il faut donc s’abstenir de les juger, et ne voir partout que des sujets d’étude, légitimes au même titre, puisque le fond n’est rien et que la forme est tout. En d’autres termes, on ne doit se préoccuper ni de l’idée ni du sentiment, mais de l’exécution.

Nous empruntons cette formule à une excellente étude critique de M. Merlet, qui caractérise en ces termes le talent personnel de l’auteur : « La force qui se dirige, voilà le trait éminent de M. Flaubert. Il sait toujours où il va et ce qu’il veut. Tous ses effets sont combinés d’avance avec la rigueur d’une déduction. Ses personnages manœuvrent militairement sous ses ordres, comme s’ils obéissaient à une consigne qui règle leurs moindres paroles et discipline toutes leurs actions. Et pourtant la précision savante de ce mécanisme, parfois artificiel, imite à s’y méprendre le jeu souple d’un organisme vivant. Chaque figure fait illusion et imprime dans la mémoire une marque ineffaçable. Son regard perçant va droit au cœur des objets, le détache et s’en empare. Il parle à la fois à tous les sens ; la netteté du contour, la solidité de la couleur, l’énergie du relief prêtent à tout ce qu’il voit la puissance d’une hallucination. Nul ne se dépouille plus facilement de lui-même pour revêtir les rôles divers des personnages qu’il veut animer. Il possède à un si haut degré ce don des métamorphoses qu’on pourrait même lui reprocher de se tenir trop en dehors de ses créations. Ajoutez encore à cette faculté maîtresse un style brusque, tourmenté, inculte, mais impérieux, s’abattant avec frénésie sur le mot propre, éclatant parmi des rages d’expressions originales, emportant l’idée d’assaut avec une vaillance téméraire qui rencontrerait plus d’une page définitive si, à l’ordonnance logique de l’ensemble, au fini du détail, à la justesse du trait, à sa virilité de touche, M. Flaubert alliait toujours le respect de la langue et de la grammaire. »

Vers le même temps que Madame Bovary, M. Flaubert publiait dans l’Artiste une série d’études ou de fragments,  la Tentation de saint Antoine, conception étrange et d’une exécution violente, quasi sauvage, où les substantifs se heurtent, mêlés à toutes sortes d’animaux bizarres, de bêtes apocalyptiques capables de dérouter la science des plus sûrs zoologistes ; oeuvre de patience et de style, et comme telle digne d’éloges. Ajoutons qu’aucun écrivain peut-être ne possède au même degré que M. Flaubert la connaissance de notre langue ; il a dans la tête tout le dictionnaire français, et probablement d’autres encore. Il sait les termes qui fixent l’idée fortement ; rien ne flotte dans l’expression, tout est arrêté ; mais le mot, toujours intense, est souvent rebelle aux nuances et aux indications légères. Comme romancier, s’il n’a point le don de l’imagination, qui est le propre du génie créateur, il fait preuve, du moins, d’une vigueur et d’une opiniâtreté d’observation peu communes, jointes à une incroyable éd’intelligence.

En 1858, M. Flaubert fit un voyage à Tunis et aux ruines de Carthage, d’où il a rapporté le sujet et les matériaux d’un second ouvrage, publié sous le titre de Salammbô (1862, in-8°). Ceux qui s’attendaient à une autre étude de moeurs provinciales ou parisiennes, dans le genre de la première, furent grandement surpris et quelque peu désappointés. Mais M. Flaubert est un chercheur patient, peu soucieux des redites, et il a voulu montrer qu’il était apte à saisir sur le vif aussi bien les époques disparues que les figures contemporaines. Cette résurrection de Carthage et de sa civilisation, sur laquelle on a si peu de données, a quelque chose d’étrange, de monstrueux ; en suivant à travers toutes sortes d’horreurs celui qui s’en est fait l’historien, on est moins ému que fasciné ; mais ce qu’on ne peut lui refuser, c’est le don de peindre ; chacune de ses scènes a le relief d’un tableau, d’une statue, d’un bijou curieusement ciselé. De plus, il a parfaitement montré que ses conjectures étaient basées sur une véritable érudition ; mis un jour au défi par un critique. M. Froeber [sic pour Froehner], de trouver dans n’importe quel auteur, grec ou latin, un seul exemple des coutumes ou des faits rapportés par lui, il a déroulé sur les points contestés une longue suite de citations tirées d’Hérodote, de Strabon, de Pline, et réduit son adversaire à confesser, ou bien qu’Hérodote et Strabon ne sont pas des auteurs grecs, ou bien qu’il ne les avait pas lus. Le critique étourdi a montré là combien il est dangereux d’attaquer un homme qui sait si bien prendre des notes. Un reproche, mieux fondé peut-être, que l’on peut faire à l’auteur de Salammbô, c’est de donner à tous ses tableaux, dans cette oeuvre si originale, une importance égale ; la perspective fait défaut ; toutes les scènes et tous les personnages, à l’exception de deux ou trois, sont ême point et pour ainsi dire sur le même plan.

La dernière oeuvre de M. Flaubert est l’Education sentimentale, Histoire d’un jeune homme (1869, 2 vol. in-8°). Ce roman, dans lequel on trouve les qualités littéraires des précédents, le même soin de la forme, le même art dans les descriptions, n’a pas obtenu néanmoins un succès aussi grand et a été vivement discuté par la critique. On prétend aussi que M. Flaubert a depuis longtemps en portefeuille une féerie, intitulée : le Château des coeurs, qui n’a pu être jouée sur aucun théâtre.

Terminons cet article par les lignes suivantes, dans  Ed. Sceherer, juge M. Flaubert avec beaucoup de finesse et de grâce.

« M. Flaubert, dit-il, a, comme Balzac, une prédilection pour le monde interlope et les choses flétrissantes; mais il est un point sur lequel M. Faubert renchérit sur Balzac, c’est la verdeur du terme. Une fois en train de vérité locale, rien ne l’arrête. Il est possédé d’une telle passion d’exactitude, qu’il se croit tout permis. Parle-t-il de boue, il en salit la page... Or, le public n’adopte jamais complètement, cordialement, un livre dont les peintures et le langage sont pris trop bas et un ouvrage de l’auteur en est le plus éclatant exemple : il n’a tenu qu’au défaut dont nous parlons que Madame Bovary ait pris place parmi les classiques du roman. Le don d’observation de M. Flaubert se fait sentir à chaque instant par des traits de nature, vifs, profonds, trouvés. L’auteur excelle à mettre en contraste l’immobile et banal aspect des choses avec les émotions qui bouleversent l’âme et qui voudraient voir la création entière partager leur trouble. Ce n’est pas tout : là où Balzac aurait mis des pages de description et de discours, M. Flaubert, d’un mot, jette sur un homme ou une situation la cynique lumière dans laquelle il se complaît... Enfin, M. Flaubert a un mérite capital, c’est qu’il est écrivain. Il abuse peut-être des descriptions ; mais ces descriptions, du moins, rendent les choses sensibles, au lieu de les cacher sous des plaques de couleur et des énumérations de détails. En somme, nous avons devant nous un homme qui sait son métier et qu’il y a un métier. On sent partout chez lui le souci de la ligne, le sentiment de la couleur, le besoin de la lumière. C’est quelque chose, c’est beaucoup. Prenez garde : pour peu que vous me pressiez, je dirai que c’est tout. »



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