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La maison de Flaubert.
Notes et Souvenirs

La Vie populaire, 7 décembre 1890.

JUMIÈGES

On lira sans doute avec curiosité, à propos de la récente inauguration du monument de Flaubert, ces notes d’un ami du romancier, sur la maison de Croisset, qu’il a rendue célèbre :

Pauvre petite maison, elle n’a guère survécu à son propriétaire ! Trois mois à peine après la mort de Flaubert, on la vendait à une compagnie industrielle ; dès le mois d’août 1881, on commençait à la démolir… Ce fut d’abord au jardin qu’on s’attaqua, un grand jardin rococo, resserré entre la colline qui domine la Seine et la route qui la côtoie, un jardin presque tout entier en terrasse, avec une chevelure de vieux ifs. Il fallut une armée de bûcherons pour en venir à bout : depuis des années on se contentait de ratisser les allées, de garnir de fleurs les plates-bandes, et les arbres touffus s’enchevêtraient, faisant la nuit sur les pelouses, et les arbustes s’accoudaient au mur, jetant sur le chemin leur pluie de fleurs ou leur grêle de fruits.

Comme on commençait en même temps les fondations de l’usine, on manquait de place pour empiler les branches coupées, et, la nuit, des troncs d’arbres ébranlés s’écroulaient, écrasant les pans de murs ébauchés.

Ensuite, on s’en prit à la ferme en miniature qui s’étendait à la droite de la maison. On rasa les vieux bâtiments ; on coupa les pommiers qui faisaient de ce coin d’herbage un vrai paysage normand ; on abattit les hauts peupliers centenaires tout frissonnants aux grands vents d’ouest ! En moins d’un mois tout disparut : la porte d’entrée avec son porche et ses tilleuls, où l’on attendait le bateau de Rouen, la longue grille derrière laquelle on voyait se promener Flaubert, le bouquet d’arbres où il allait s’asseoir les jours d’été.

La petite maison restait seule au milieu de ce tas de décombres : l’on eût dit qu’on ne se décidait pas à y mettre la pioche. Il paraît même qu’on songea un instant à la conserver pour y loger des employés. Sur l’avis des architectes il fallut renoncer à cette idée, les réparations à faire étant beaucoup trop importantes. Et de fait, quand, au commencement d’octobre, elle apparut éventrée, montrant ses moellons effrités et ses solives pourries, ce fut un triste spectacle. Elle avait un bon air jadis avec sa face de plâtre toute blanche et ses volets peints en blanc, mais, les pluies d’hiver, les brouillards d’automne l’avaient rongée au cœur, transformant sa charpente en amadou, ses murs en poussière humide.

Et maintenant, de la charmante villa que Tourguéneff, Daudet, les Goncourt, Zola, Maupassant ont tant de fois visitée, il ne reste plus rien. La distillerie, car c’est une distillerie qui s’élève sur son emplacement, occupe tout le jardin ; les magasins à maïs encombrent le reste. Il y a un an, il restait entre les deux corps de bâtiments un grand arbre, qui, jadis, ombrageait toute la maison, un grand arbre en parasol, tout rond à la cime et majestueux.

Dernièrement on l’ébranchait comme un arbre à ours ; à présent, il doit avoir disparu !…

Et les deux énormes bâtisses se dressent dans la désespérante nudité de leurs murs de briques, mettant une tache rouge au pied de la colline d’un vert cru. Leur architecture rappelle vaguement celle des bergeries de bois blanc qu’on nous donnait aux étrennes.

Le magasin de maïs est le dernier mot du style industriel ; une série de pignons coupés en deux, et soudés ensemble, avec des carreaux par dessus. La distillerie se compose aussi de trois pignons, entiers ceux-là, garnis de vitres par où l’on peut voir l’emmêlement des alambics et des tuyaux de cuivre, semblable à un estomac gigantesque.

Nuit et jour, le colosse fonctionne : un gros tuyau apporte les graines aux cuves de fermentation, un autre rejette à la Seine les détritus ; et l’on voit flotter sur la fleuve de larges plaques blanches et mousseuses comme si 1’on avait fait sur la berge quelque lessive extraordinaire.

Continuellement des navires apportent de la pâture : les uns du charbon, les autres du maïs.

Il y a toujours là une petite flottille : une nuée de citoyens que, là-bas, on nomme énergiquement : "des soleils", procède au déchargement. Le contenu des sacs, à peine vidé dans l’intestin du géant, est digéré ; on fabrique là, par jour, des centaines d’hectolitres d’alcool : de quoi saouler tout un peuple, de quoi acheter toute une génération d’électeurs.

Chose étrange, cette immense fabrication est silencieuse comme une digestion véritable. Elle exige très peu de force motrice et la fermentation y joue le principal rôle. À peine aperçoit-on les trente on quarante ouvriers qu’elle emploie ; jamais on ne les entend parler ni chanter. On dirait que les terribles fumées du trois-six les écrasent sans cesse d’une ivresse mortelle. Et de fait, on a toutes les peines du monde, en cet assommoir gigantesque, à les empêcher de devenir ivrognes.

Malgré la surveillance la plus active, il en est qui lèchent le suintement des tuyaux, qui collent leurs lèvres aux fissures des alambics. Il n’est pas rare d’en trouver au sortir du travail qui, saisis par l’air, sont tombés la face contre terre, sans mouvements, comme foudroyés.

Et la nuit, l’usine mystérieuse prend un aspect plus fantomatique encore ; de grosses lanternes à gaz, comme on en voit à l’extérieur des magasins de Paris, l’éclairent du dehors, jetant au loin sur la Seine une vaste nappe d’incendie.

De tous les points de la vallée on distingue cette splendeur d’illumination ; les navires s’en servent comme d’un phare dans les nuits sombres. Cependant, derrière les grands carreaux flamboyants, tout reste silencieux et morne. Pas un commandement de contre-maître, pas un grincement de poulie à l’intérieur, et l’on pourrait croire la fabrique abandonnée et inactive, sans le ronflement de la machine perceptible dans le calme du soir, sans la vague odeur de confiture gâtée et de parfumerie douteuse qui flotte dans l’air, écœurante et perpétuelle.

Certes, si l’on voulait recueillir des souvenirs intimes sur Flaubert, ce n’est pas à Croisset qu’il faudrait venir les chercher. Depuis quatre ans qu’il est mort [1880], presque tout la monde dans le village l’a complètement oublié. Et en effet, dans les dernières années de sa vie, à peine franchissait-il une fois par hasard la grille de son jardin ; à peine le rencontrait-on sur la rive, le nez en l’air, distrait, ne parlant à personne.

Sa mort est passée presque inaperçue dans le pays, et quoique, au dire de tout le monde, ce fût "un très brave homme", à peine en parlait-on quinze jours après. Les enfants seuls, si La Fontaine ne les avait pas condamnés à l’ingratitude, devraient garder vivant et impérissable le souvenir du grand écrivain. Et moi-même, je me rappelle encore avec une netteté parfaite, l’influence énorme qu’il exerçait jadis sur mon imagination d’enfant.

C’était pour moi un être à part, exotique et fantastique, une personnalité mystérieuse qui me confondait d’étonnement et de respect. Je n’avais jamais admis qu’il fût Normand ; je ne savais pas bien au juste s’il était Persan ou Turc, Chinois ou Indou, mais, sûrement, il devait venir de très loin et être d’une nature tout à fait particulière. Il portait alors des accoutrements mirifiques qui me stupéfiaient d’admiration et me faisaient douter s’il n’était pas un prince ou quelque chose d’approchant.

Quand j’avais été sage, ma bonne me menait promener devant la grille de son parc ; je le contemplais longuement, tandis qu’il fumait sa pipe, renversé dans un grand fauteuil ; et je me souviendrai toujours avec attendrissement de ses culottes à raies roses et blanches, de ses robes de chambre dont les ramages étaient tout un poème. Je n’étais pas les seul, d’ailleurs, à jouir du spectacle, et, le dimanche, d’autres enfants venaient de Rouen en bandes – pour voir Flaubert !…

Les pères, – des boutiquiers paisibles, ne se faisaient pas trop tirer l’oreille, heureux en secret de voir un homme si en dehors des modes reçues, et, tandis que la marmaille regardait, ébaudie, ils blâmaient doucement entre eux ce Monsieur inutile qui, au lieu d’employer ses rentes à élever des lapins russes, portait des costumes de magiciens et faisait de la littérature.

Quand le soir venait, la procession, après une promenade dans les champs, repassait devant la grille, et, souvent, Flaubert était encore là, rêvant, la nuque appuyée au dos du fauteuil, les jambes très haut sur une chaise en face, indifférent, majestueux, énorme, entouré d’un nuage de fumée !

J’ai dit que, dans les dernières années de sa vie, Flaubert sortait très rarement de chez lui ; à peine allait-il une fois par hasard à Rouen, qui n’est pourtant éloigné de Croisset que de six kilomètres. Il se confinait dans son petit domaine, ne recevant que quelques amis de Paris, et, lentement, un abîme s’était creusé entre lui et la ville, où cependant s’étaient passées son enfance et sa jeunesse. Le dédain qu’il semblait professer pour ses compatriotes, ses compatriotes le lui rendaient au centuple ; ils l’ignoraient totalement.

Si, même à l’heure qu’il est, vous vous avisiez, dans sa ville natale, de prononcer son nom avec éloges, on ne manquerait pas de changer votre admiration d’adresse, et de l’attribuer à son frère ou à son père, deux chirurgiens assez connus dans la contrée. Puis, en poussant un peu vos interlocuteurs, vous entendriez faire, sur lui, j’en suis sûr, des critiques bien curieuses et bien typiques. On vous dirait, par exemple, que Madame Bovary n’a qu’une valeur essentiellement locale, et que son seul mérite est de peindre assez fidèlement Rouen et ses environs !

On reprocherait devant vous à Flaubert, d’avoir trop peu produit, d’avoir l’enfantement long et pénible. Chose étrange, ces commerçants, ces industriels pour qui le travail est tout au monde, et qui n’estiment que les laborieux, reprochent à ce grand consciencieux sa probité littéraire et son labeur incessant !



[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2002.]


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