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[Nécrologie]

GUSTAVE FLAUBERT

LA VIE MODERNE, 15 mai 1880

René DELORME

Voilà que le grand patron n’est plus ! Au moment où j’écris ces lignes dans la solitude de la maison restée vide, tous mes amis, qui sont ses admirateurs et ses disciples, suivent en pleurant le cercueil de Gustave Flaubert.

Pourquoi ne suis-je pas avec eux ? Pourquoi faut-il que les exigences de ma tâche me retiennent ici et me privent de l’âpre satisfaction d’aller pleurer aussi sur celui qui a été notre Maître dans la grande et noble acceptation du mot ? Maître père, car la maîtrise en art est une paternité, d’honneur et de choix. Nous le comprenons bien à notre douleur. C’est un deuil de famille qui nous a tous frappés.

Mesurer le génie de l’écrivain et du philosophe est une entreprise réservée aux plus grands et forts. Ceux-là, les Goncourt, les Daudet, les Zola, qui vivaient dans l’intimité du Maître, sont à Croisset, ainsi que le directeur de la Vie Moderne, que Flaubert appelait "mon cher enfant".

A leur retour, quand les larmes premières ne troubleront plus leurs regards, quand la fièvre de la douleur ne fera plus trembler leur main, ils loueront comme il convient l’oeuvre considérable de celui qui n’est plus, et qui, en peu de livres, a su si puissamment penser et si magnifiquement écrire.

Je veux simplement saluer aujourd’hui le grand mort qui passe. Je me découvre devant cet artiste qui succombe et cette gloire qui grandit.

Ce géant, au profil de vieux Gaulois, était le général de notre petit bataillon. Avec sa bonté sans égale, son ardent amour des tentatives jeunes et originales, dès le premier jour, il avait accepté de combattre avec nous.

Après avoir refusé cent fois à des revues imposantes, à des journaux puissants, à des éditeurs millionnaire sa féerie inédite : le Château des Coeurs, il avait consenti à nous la donner, à laisser publier cette oeuvre rare dans le plus jeune des journaux littéraires. Le tableau crevait le cadre. Les coupures forcées, en divisant les scènes, en ralentissant la lecture de cette haute comédie, de cette satire aristophanesque, n’ont peut-être pas permis d’en saisir tout d’abord les belles proportions, ni d’en mesurer toute l’élévation ni toute la portée. C’est un monument qui doit être admiré dans son ensemble. Relisez la féerie aujourd’hui et dites si cette oeuvre n’est pas à la hauteur des précédentes, de Madame Bovary et de l’Education sentimentale, de Salammbô, de la Tentation de saint Antoine et des Trois Contes ?

Pendant ces derniers mois, Flaubert a vécu dans l’intimité de notre journal ; il était avec nous de pensée et de coeur. Il ne se passait pas de semaine sans qu’il nous écrivît. Ah ! les bonnes, les excellentes lettres ! Il se donnait tout entier dans cette correspondance, avec son génie et sa belle humeur, avec son perpétuel souci de l’art, avec sa conscience littéraire, avec son admirable bonté.

Et savez-vous à quel usage il destinait le prix de sa féerie ? Ami fidèle jusqu’au delà de la tombe, il voulait l’employer à grossir la souscription qu’il organisait pour qu’on élevât un monument à Louis Bouilhet.

Il a inspiré, lui aussi, des affections qui lui survivront.

*

Comment n’aimerait-on pas celui qui a été toute sa vie si aimant et accueillant ?

En s’adressant lui, des débutants étaient toujours sûrs de trouver un conseiller sage et bienveillant. Toute oeuvre qui lui était envoyée était lue avec sollicitude. Il se donnait la peine d’écrire lui à l’auteur et de l’encourager, non pas avec des phrases banales, mais avec de bons et solides avis.

Le Gaulois a retrouvé une lettre qu’il écrivait à un aspirant homme de lettres, vers 1858, au moment de partir pour Carthage. Bien que très absorbé par les préparatifs de ce voyage d’études qu’il entreprenait pour trouver le décor réel de Salammbô, Flaubert ne traita pas l’inconnu en fâcheux. Au contraire, il lui indiqua la vraie voie à suivre pour devenir un écrivain, sans lui cacher, cependant les difficultés de l’entreprise. "Je connais le métier, écrivait-il ; il n’est pas doux, et c’est parce qu’il n’est pas doux qu’il est beau."

Cette lettre si intéressante ne nous montre que l’un des côtés du caractère de Gustave Flaubert. Nous venons de le voir excellent avec les humbles ; pour compléter cette figure, il faut le montrer tel qu’il était avec les grands, – j’entends les grands artistes, car un homme de sa valeur ne pouvait admettre que la supériorité du génie.

On montrait hier une lettre de lui où il était question de l’auteur de la Légende des siècles. Je voudrais pouvoir en citer les termes exacts. Entre tous, je me rappelle ce mot, empreint d’une piété toute filiale. Flaubert appelait le maître poète : "le bon papa Hugo".

Un jour, j’ai vu Flaubert en colère. Il venait de lire un article qui injuriait grossièrement "le bon papa". Il était terrible. "Comment, s’écriait-il, comment ce Monsieur ose-t-il parler avec si peu de respect d’un Maître ? Mais moi, quand j’entre chez Hugo, je tremble encore comme un petit garçon !"

*

Si quelque chose peut adoucir nos regrets, c’est la certitude que Flaubert a trouvé l’immortalité dans la mort. La tombe est une des portes qui mènent à la gloire. Le malheur a voulu qu’il passât par cette porte sombre. Admiré des lettres, Flaubert n’avait pas encore été accepté par la foule. Seul, son premier livre a été lu. Les autres, plus élevés peut-être, ne sont pas encore à leur véritable place ; mais le jour est proche où l’on s’étonnera de n’avoir pas admiré plus tôt et plus absolument Salammbô, ce chef-d’oeuvre d’un génie que l’érudition n’a pas desséché, l’Education sentimentale, ce livre d’une observation philosophique si profonde, et surtout la Tentation de saint Antoine, qui est le Faust français, le livre de notre siècle, assailli, lui aussi, par la plus puissante des tentations : la tentation de la science et du doute.

Comme le faisait observer un des nôtres, Gustave Flaubert est mort le jour même où paraissait dans la Vie Moderne la dernière scène de sa féerie, avec ce mot : Apothéose.



[Document saisi par Hacène Bouslimani, secrétaire du CEREDI, 2004.]


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