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[Nécrologie]

Gustave Flaubert

Causerie et souvenirs

La Vie Moderne, 22 mai 1880

Émile BERGERAT
 « Mon cher ami,

 « Grâce à vous je vais devenir célèbre à Rouen !!! Le Nouvelliste m’a fait pour la première fois de sa vie une forte réclame d’après vous, et le Journal de Rouen, mardi dernier, a reproduit (avec une introduction) toute votre préface. Une vieille bonne que j’ai et qui est sourde, boiteuse et aveugle, m’a dit hier un mot sublime, et qui était le résultat de ce qu’elle avait entendu dire chez l’épicier, où l’on parlait du susdit numéro du Journal de Rouen : « Il paraît que vous êtes un grand auteur ! » Mais il fallait voir la mine et entendre la prononciation !

« Eh bien ! ce grand auteur est un idiot. J’ai oublié de vous dire le plus beau des détails sur les pérégrinations du manuscrit (1). Il est resté onze mois à l’Instruction publique ! c’est-à-dire dans le cabinet de Bardoux ! Ledit Bardoux s’était engagé, à peine ministre, à faire représenter la pièce de ses trois amis. Ne trouvez-vous pas ça joli ? Là encore, comme chez Noriac, j’ai été obligé, à la fin, de reprendre mon infortuné papier.

 « Je crois que les deux journaux de la localité (2) feront du bien à la Vie Moderne, les bourgeois de ces lieux ayant foi en leur journal. Mais les libraires me semblent stupides. Aucun jusqu’à présent ne l’a en montre, et beaucoup même n’ont point le Château des Cœurs.

 « Amitiés à Estelle et tout à vous, mon chéri,

Votre Gustave Flaubert. »

 « Qui est donc celui qui m’a fait une si belle réclame dans le Voltaire ? Et cet oiseau de Charpentier qui ne m’a pas envoyé un pareil article ! Quel être ! Rappelez-lui que j’en attends toujours deux exemplaires. »

 « J’ai tenu à transcrire intégralement cette lettre charmante que Flaubert m’écrivit le 6 février au sujet de l’article publié dans la Vie Moderne sur sa féerie. Il me semble qu’elle le fait bien connaître et le montre tel qu’il était dans l’intimité. Il était supérieurement bon, le cher maître, et dans sa naïveté de grand travailleur, hors du monde et des coteries, il se croyait véritablement l’obligé de tous ceux qui rendaient hommage à la vertu de son génie. Un éloge sagace et point banal le touchait jusqu’au tremblement. De fait, Flaubert se croyait inconnu, et des cris comme ceux de la vieille bonne, sourde, boiteuse et aveugle, l’attendrissaient plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Il en riait avec nous, mais, au fond, il en jouissait et s’en réconfortait contre l’indifférence des bourgeois.

 « Oui, je suis plus obscur, s’écriait-il de sa voix de tonnerre, que le débutant qui vient de naître. On me prend pour l’inventeur des carabines Flobert ! À Rouen, dans ma ville natale, que je n’ai jamais quittée, on ne vend pas deux Bovary en dix ans ! Je vis dans les ténèbres, et l’on ne sait rien de moi, sinon que je suis le frère du chirurgien, voilà tout ! » – Hélas ! il faut l’avouer, ce qu’il disait là, c’était presque la vérité. Nous l’avons bien vu mardi dernier, à Rouen, pendant cette marche douloureuse derrière le corbillard, où cent hommes à peine marquaient le pas du deuil de l’art. Encore étions-nous bien la centaine ?

Quant aux Rouennais, on m’en a montré sept. Peut-être est-ce trop encore pour la pitié qu’ils nous ont inspirée. Pauvres gens ! Mais ils ont Boieldieu ! À quoi sert, je vous le demande, d’avoir du génie, de l’utiliser noblement pour la gloire de sa patrie, de doter la langue de quatre ou cinq chefs-d’œuvre impérissables, dont un seul le fait égal à Goethe ; à quoi sert tout cela ?… Brrr ! Secouons-nous.

Le bon Flaubert, – nous l’appelions tous ainsi, et ce mot : bon, était celui qui lui venait le plus souvent aux lèvres, – est mort de la littérature, une terrible maladie, dont son père ni son frère eux-mêmes n’auraient jamais pu le guérir. Il était demeuré près de six mois dans son cabinet de travail, s’acharnant nuit et jour, et sans mettre le pied dans son jardin, sur un dernier ouvrage qu’il voulait achever pour cet hiver. Il restait assis quinze heures consécutives devant sa table, abîmé dans la réalisation de sa conception, noyé dans son rêve, poursuivant sans trêve le mot qui dépeint la chose, aux prises avec le sphinx, poitrine à poitrine sur un idéal formidable. Une nuit, le montre fut terrassé. Flaubert se leva radieux, battit des mains et tomba. Lui aussi, il était mort. Quel duel !

C’est ainsi, bourgeois de Rouen et d’ailleurs, que l’on fait ces romans qui vous amusent, quand vous les lisez, et qui, lorsque vous ne les avez pas lus, vous indignent. J’ai vu la maison blanche de Croisset, au pied du coteau de Canteleu, où le maître a écrit tous ses livres ; c’est la cellule de l’anachorète. Elle m’a rappelé une maison bien chère, située elle aussi sur le bord de la Seine, dans laquelle un autre puissant de l’esprit a travaillé jusqu’à en mourir, et dont un avocat imbécile insultait hier le génie. D’une thébaïde à l’autre, Flaubert et Gautier communiquaient entre eux, car ils s’aimaient. – « Je te mets le bonjour au fil de l’eau, écrivait le poète à son ami, guette-le de ta terrasse, et ne le laisse pas passer et se perdre à la mer. »

Du dernier ouvrage de Flaubert, je ne vous dirai rien, car je ne le connais point. Lorsque ses fidèles amis Goncourt, Zola, Daudet et Charpentier allèrent le voir, il y a un mois, pour le distraire, au moins pendant un jour, du travail effrayant auquel il se livrait, le maître leur en lut quelques chapitres. Ils nous en parlèrent au retour avec admiration. Ils ont le droit, ceux-là, d’être difficiles. On sait maintenant que le titre du roman est Bouvard et Pécuchet, et que l’ouvrage vient de la même veine que Madame Bovary et l’Éducation sentimentale. Il devait être complété par un volume de notes justificatives auxquelles le maître attachait une grande importance. Il avait collectionné là toutes les âneries, tous les poncifs, tous les bourgeoisismes que la littérature française a produits depuis trente ans. Les Pensées de Vivier, signées des noms les plus graves et les plus autorisés, tel eût été à peu près ce volume complémentaire. Le mot de M. de Villèle, qu’il me citait dans sa lettre, devait sans doute y être. Appeler la Grèce « une localité », c’était là une de ces bourdes qui l’emportaient dans l’extase. Il en riait en Titan, de tout l’être et depuis la pointe de ses bras levés jusqu’à celle de ses pantoufles.

Quant à ce titre de Bouvard et Pécuchet, il y tenait extrêmement, car il croyait, comme Balzac, à la puissance expressive des noms. Ayant appris qu’Émile Zola avait justement donné ce nom de Bouvard à un des personnages du roman qu’il écrivait, Flaubert fut pris d’un véritable chagrin. Enfin, à une soirée chez Charpentier, il attira son jeune ami dans une embrasure, et, fort ému :

« Mon cher, voulez-vous me rendre un énorme service ? J’en suis malade !

– Qu’y a-t-il ? Que vous arrive-t-il ? s’écrie Zola, secoué par le trouble de l’adorable homme.

– Laissez-le moi, reprend Flaubert, ou je ne continue pas le roman. Si vous me prenez Bouvard, il n’y a plus de roman. Tout est là, voyez-vous : Bouvard ! Avec Pécuchet, le livre y est. Bouvard et Pécuchet, hein ? Vous pouvez bien faire ça pour un vieux de la vieille.

– Ce n’est que cela, fit Zola en riant, Bouvard est à vous. J’appellerai le mien Bouchard, ou autrement.

– Ah ! merci »

Et toute la soirée le bon Flaubert ne nous entretint que des traits héroïques suggérés par la vraie amitié. Ses grands yeux d’enfant, ombrés de longs cils, rayonnaient. Mais, vers minuit, quand nous nous retirâmes, je l’entendis qui disait à Zola :

« Et Pécuchet ? Vous ne l’avez pas, Pécuchet ? »

Encore au sujet de ce roman, je me rappelle que le maître tomba chez moi, un matin, à l’improviste.

On m’a dit, fit-il en entrant, que vous saviez quelque chose sur le duc d’Angoulême. Je viens savoir ce que vous savez. C’est pour Bouvard et Pécuchet.

– Sur le duc d’Angoulême, mais, mon cher maître, il n’y a rien du tout. Est-ce qu’il a fait quelque chose le duc d’Angoulême ?

– Justement, c’est qu’il n’a rien fait, et c’est cela qui le rend intéressant pour moi. Mais on me dit : « Bergerat sait quelque chose ! » Vous comprenez que j’ai eu peur. Voilà pourquoi j’accours. Tout mon chapitre dégringolait !

– Dame ! écoutez, repris-je pour le taquiner, là-dessus je suis beaucoup moins ferré que vous, comme sur tout le reste d’ailleurs. Mais je crois bien avoir quelques livres rares et curieux, des mémoires… Enfin il faudrait voir. Car, après tout, il a peut-être fait quelque chose le duc d’Angoulême !

– C’est impossible ! Mais voyons vos palimpsestes. »

Au bout d’une demi heure de recherches, Flaubert était tranquillisé, et il demeurait avéré que le duc d’Angoulême n’avait rien fait.

« Vous pouvez vous vanter de m’avoir donné une rude peur ! » me dit-il en s’en allant.

L’un des traits particuliers de ce grand homme de lettres, ce fut l’amour exclusif qu’il avait pour son art. Flaubert détestait la musique, et il n’avait pas un tableau chez lui. Il ne vivait que pour le livre. Il s’amusait beaucoup de ce reporter qui, admis un jour à le visiter dans son appartement de la rue Murillo, avait, dans la description qu’il en avait faite, « doté ses lambris d’une galerie ! » – « Voilà comme ils voient ! s’écriait-il. Il a vu des tableaux chez moi ! » Jamais il n’avait consenti à ce qu’on illustrât l’un de ses livres, et il mettait un amour propre singulier à pouvoir dire qu’il n’existait pas de portrait de lui.

Ce fut une preuve d’affection énorme qu’il me donna de consentir à me laisser publier le Château des Cœurs dans la Vie Moderne, avec des dessins de Vierge, de Courboin et des décors de Chéret, Lavastre, Carpezat, Rubé et Chaperon. Peut-être même m’en voulut-il un peu, le pauvre excellent maître, de lui avoir forcé la main à ce sujet. J’espérais décider quelque directeur intelligent à lui monter sa chère féerie et à lui gonfler ainsi son escarcelle, bien vidée, hélas ! depuis quelques années. Car il l’aimait, sa féerie, quoiqu’il la jugeât quelquefois avec un peu de sévérité. Voici ce qu’il m’en écrivait après l’avoir relue sur épreuves :

« Je n’avais pas lu le Château des Cœurs depuis plus de dix ans. Certaines parties m’ont amusé. Mais, en somme, l’œuvre est disparate. La niaiserie du sujet jure avec le sérieux de la forme. L’avant-dernier tableau me paraît absolument mauvais ; mais que je voudrais voir sur les planches le Cabaret et le Royaume du Pot-au-Feu ! Quand aux situations musicales, entre nous, je les trouve chouettes ! Moralité : Les auteurs auraient bien fait de ne pas écrire pour être joués à toute force. Les concessions ne servent à rien qu’à dégrader ceux qui les font. »

Je n’étais pas M. Bardoux, je n’ai pu réaliser le rêve si touchant du maître, qui, après avoir signé quatre ou cinq œuvres immortelles, n’a pu trouver un théâtre pour essayer une féerie de Gustave Flaubert ! Chers collaborateurs, nos dessins et nos décors restent au compte de notre admiration.

Quand au portrait publié la semaine dernière par la Vie Moderne et qui restera peut-être le seul que l’on ait de l’illustre écrivain, il a une histoire, bien connue de ses amis, et à laquelle je me trouve mêlé. Un dimanche, je me présentai chez le maître avec un rouleau de papier, assez crasseux, assez fripé et d’aspect inquiétant. J’ai trouvé ceci, dis-je, avec tout le sérieux que je pouvais garder, hier, à l’hôtel Drouot, dans la malle d’un peintre vendue par commandement. C’est un portrait d’homme au crayon, au-dessous duquel ces mots sont écrits : MONSIEUR FLAUBERT, DE ROUEN. – Et je déroulai le papier. Le portrait fut jugé ressemblant par les hôtes assidus de Flaubert.

« Qui, diable ! a pu faire ça ? disait-il stupéfait. Quel est l’animal de Rouennais, le filou, le misérable, qui s’est permis de me croquer et me faire la tête du père Sandeau ! Car c’est Sandeau, ce n’est pas moi ! D’abord je n’ai jamais posé devant aucun peintre.

– Enfin, disions-nous en riant, il y a bien : « Monsieur Flaubert, de Rouen. »

– C’est un document, faisait Zola, « de Rouen » surtout.

– Je le trouve curieux, disait Goncourt. Il faut le conserver. »

La légende du portrait trouvé dans une malle, à l’hôtel Drouot, dura assez longtemps, jusqu’au jour où, sachant qu’elle contrariait le maître, je finis par avouer que j’en étais l’auteur. C’est grâce aujourd’hui à cette plaisanterie que M. de Liphart a pu conserver les traits de Flaubert et nous laisser de lui la seule ressemblance qui existe.


(1) Il s’agit de la féerie le Château des Cœurs publiée par la Vie Moderne.
(2) Substantif employé par M. de Villèle pour la Grèce : « La Grèce, que nous importe cette localité… »



Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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