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[Nécrologie]

OBSÈQUES DE GUSTAVE FLAUBERT

Le Figaro, mercredi 12 mai 1880.

Charles CHINCHOLLE

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Rouen, 11 mai.

Celui que nous venons de conduire à la dernière étape, disait un jour au docteur Liétout, un de ses vieux camarades de collège et d’école :

— Près du cadavre d’un ami, je n’ai pas seulement ma douleur. J’ai encore l’étude de ma douleur.

En suivant cet après-midi son convoi, nous nous demandions :

— S’il nous voit aujourd’hui, comment, lui qui jugeait tout, juge-t-il ce qui se passe ?

Il avait en exécration les journaux. Tous les journaux, depuis trois jours, témoignent de leur admiration pour lui.

Dans ses fréquents accès de misanthropie, il répétait : « Il n’y a pas vingt personnes qui s’intéressent à moi. » Or, pour aller de la maison mortuaire au Cimetière Monumental où sont les tombeaux de la famille Flaubert, il fallait commencer par faire un long détour, de la Seine aux hauteurs de Canteleu, où devait avoir lieu la cérémonie religieuse, puis revenir à Croisset, traverser ensuite Rouen dans sa longueur, se rendre, enfin, à un quart de lieue de la ville, dans les terres. Plus de trois cents personnes ont accompli, d’un point à l’autre, ce long trajet ; deux cents personnes l’ont fait à pied. Beaucoup d’entre elles sont venues exprès de Paris, pour rendre ce dernier hommage à un auteur qui a écrit en tout sept ouvrages, dont l’un n’est même pas encore publié.

Que dis-tu de cela, sceptique ? N’est-ce pas que le monde vaut encore mieux que tu ne pensais ?

Arrivé à Rouen lundi à trois heures, nous nous étions immédiatement rendu à Croisset.

L’un des neveux de Flaubert, M. Roquigny, nous accompagnait.

La famille Flaubert appartient à l’histoire. Nous devons donc en dresser l’arbre généalogique.

Le chef de la famille, le chirurgien Flaubert, dont l’une des rues de Rouen porte aujourd’hui le nom, a eu trois enfants :

Une fille, mariée à un avocat, M. Hamard.

Le docteur Achille Flaubert, qui a succédé à son père et qui, âgé aujourd’hui de plus de soixante-dix ans, s’est dernièrement retiré à Nice pour raison de santé.

Enfin, l’auteur de Madame Bovary.

Mme Hamard a eu une fille, Caroline Hamard, celle que Flaubert aimait tant et qui est aujourd’hui Mme Comanville.

Achille Flaubert n’a eu, lui aussi, qu’[une fille mot deviné] qui est mariée à M. Roquigny, [2ou3 mots illisibles] nous conduit.

Quant à Gustave, on sait qu’il n’a jamais voulu se marier pour garder toute son affection à sa nièce.

Pas de description de la maison mortuaire. La villa de Flaubert a été dépeinte des milliers de fois. Tous les collégiens ont dessiné une maison basse et large encadrée d’arbres au bord d’un fleuve. C’est cela.

Aujourd’hui, comme hier, les volets sont fermés. Il n’y a pas de chambre funéraire ; le corps est là, en plein air, devant l’entrée du jardin, qu’on a dévalisé pour couvrir la bière de fleurs.

Tout d’abord, nous sommes étonné du petit nombre de personnes qui partent avec nous de la maison mortuaire. C’est que beaucoup de gens, se fiant au faire-part qui annonçait la cérémonie pour onze heures et demie, ont attendu ce moment pour venir. Or, l’heure fixée était celle de la messe.

Chemin faisant, le cortège grossit. De minute en minute, arrive une voiture d’où descendent trois, quatre, cinq personnes.

A l’église de Cauteleu [sic pour Canteleu], un assez curieux monument qui remonte au quinzième siècle, nous sommes déjà deux cent cinquante.

Citons à mesure que nous les notons sur notre carnet, MM. de Goncourt, de Banville, Lapierre, rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen, et toute sa rédaction, Charpentier, éditeur des œuvres de Flaubert, Jules Clarétie, Alphonse Daudet, Emile Zola, François Coppée, de Hérédia, Théophile Gautier, Emile Bergerat, comte d’Osmoy, député, Léon Brière, rédacteur en chef du Journal de Rouen, et toute sa rédaction, Barrabé, maire de Rouen, Pinchon, l’un des plus anciens amis de Flaubert, Toudouze, Henry Morel, Lizot, ancien préfet, Raoul-Duval, ancien député, Claudius Popelin, peintre émailliste, Domergue, de Rouen, Gaston Vassy, Catulle Mendès, Georges Pouchet, Félix, président de l’Académie de Rouen.

MM. Alexandre Dumas, Taine, Renan étaient attendus. Ils se sont excusés par lettres.

A l’église, rien. Un service de première classe, mais tel qu’on peut en faire un à Canteleu.

A la sortie, tous les retardataires sont arrivés. La cérémonie va véritablement commencer.

Le deuil est conduit par MM. Comanville, Roquigny et Guy de Maupassant, celui que Flaubert appelait familièrement : « Mon cher bonhomme. »

Les cordons du poêle ont eu beaucoup de tenants. Nous les voyons successivement dans les mains de MM. Raoul-Duval, Claudius Popelin, Nyon, avocat de Rouen, le docteur Fortin, ami de la maison, celui-là même qui a eu la triste mission de constater la mort ; Charpentier, Zola, de Goncourt, Lapierre, d’Osmoy, Panetier, etc.

A mesure qu’il est arrivé, chacun a voulu avoir des détails et les meilleurs amis ont la curiosité barbare. Ils veulent savoir comment a vécu, écrit, pensé, jusqu’à la dernière heure Flaubert. Il faut qu’on leur répète avec force explications, que celui qui est là dans sa bière, était seul avec une servante dans sa villa abandonnée, quand la mort qui n’abandonne personne, est venue le prendre et que l’un des derniers mots de l’observateur minutieux de l’adultère a été : « J’y vois jaune, tout jaune !... »

La publicité donnée à ces menus détails, nous le savons, est extrêmement pénible à la famille qui ne voudrait trouver dans les journaux qu’une étude approfondie de l’œuvre et du talent de celui qu’elle a si inopinément perdu.

Ses proches, ses amis vrais l’entouraient, en effet, d’une telle admiration, que la première pensée qu’ils aient échangée depuis samedi et qui aujourd’hui encore domine tout est celle-ci :

— Il n’écrira plus rien !

Certes, le cortège se rappelle les mille traits de bonté de Flaubert, l’intensité de son affection pour ses vieux amis, cette camaraderie puissante qui lui faisait pousser des cris de joie quand un de ses disciples avait écrit un livre, mais le grand regret que manifeste toute cette foule est bien moins pour l’homme que pour l’auteur.

A vrai dire, nous traversons l’endroit même où ont vécu, — car Dieu sait s’il sait s’ils vivaient, ceux-là — les nombreux personnages de Madame Bovary et tous, nous nous disons que Flaubert s’est éteint et que nous allons l’enterrer au milieu même de son œuvre !

Oh ! le chemin de la mort ! Combien de fois, vivant, a-t-il dû y venir ! Combien d’amis a-t-il dû amener là et leur dire « Regardez ! » Rouen à droite. A l’horizon partout des collines. A gauche Dieppedalle, le Val de la Haye, la forêt des Essarts, dans laquelle M. Thiers, le vandale, voulait établir un camp retranché. Dans le lointain et si bas, si bas, qu’on les prendrait pour un jouet, les usines de M. Pouyer-Quertier.

Et à nos pieds, la Seine, parée de ses cinq îles où l’on nous fait reconnaître celle où Mme Bovary allait avec Léon.

Mais le cortège descend du sommet de « la grande boucle de la Seine » dont les deux extrémités sont, à gauche, Elbeuf et à droite, La Bouille.

Nous voici quai du Mont-Ribaudet [sic pour Mont-Riboudet].

Et comme durant ce long trajet qui n’a pas duré moins de quatre heures, on ne cesse pas de causer de Flaubert, nous recueillons encore deux faits.

On se rappelle à quel point il poussait la conscience littéraire.

Du temps où, au-delà de la Méditerranée, il préparait Salammbô, il arrive un jour au haut d’une montagne et demande à son guide quelle est la ville que l’on voit dans le lointain.

— Bethléem, répond-il.

— Bethléem, répète Flaubert … Be-th-lé-em…

Et il articule vingt fois ce mot sur vingt tons différents.

— Ah ! tant pis, s’écrie-t-il. Je ne mettrai pas ce nom-là. Il n’entre pas dans ma phrase.

Et il aima mieux commettre une grave erreur topographique que de dénaturer l’harmonie de sa phrase. Puis on nous apprend comment lui est venue l’idée étrange qui lui a fait adopter le prénom de Polycarpe.

C’était il y a quatorze ans. Gustave se promenait en badaud dans les vieilles rues de Rouen. A la porte d’un brocanteur, il voit une vieille gravure représentant un moine en prière, un moine à l’air indigné, les mains montrant la paume. C’était saint Polycarpe. Au-dessus du nom on lisait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! dans quel temps m’avez-vous fait vivre ! »

— Mon mot, mon mot ! s’écrit Flaubert.

Et il achète la gravure qui valait cinq sous. Il l’eût payée vingt francs.

Et le voilà qui dit à tous ses amis :

— Vous ne savez pas ! Je suis saint Polycarpe. Regardez ! saint Polycarpe disait mon mot. Il revit en moi.

D’où l’habitude de lui souhaiter la fête, chaque année, à la Saint Polycarpe.

Quatre boulevards interminables.

A chaque angle de rue, la foule est amassée et regarde avec admiration passer son grand homme, suivi de tant de personnages décorés et de vingt-sept voitures.

Mais elle le laisse passer…

Avenue du Cimetière Monumentale [sic].

Nous prenons un chemin de traverse pour être des premiers auprès de la tombe.

Bien nous en a pris. Il y a tant de badauds autour du triple monument de la famille Flaubert que tout à l’heure les parents eux-mêmes auront grand peine à en approcher.

Trois pierres se dressent.

Sur l’une, on lit : « Ici repose Achille-Cléophas Flaubert, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de cette ville pendant trente-deux ans. »

Sur la deuxième : » Ci-gît Anne Caroline Fleuriot, épouse d’Achille Flaubert. »

Sur la troisième : « Ici repose le corps d’Eugénie Caroline Flaubert, épouse d’Emile-Auguste Hamard. » Au-dessus, sont ces six mots : « Aimer beaucoup. Beaucoup souffrir. Espérer toujours. »

Bientôt se dressera une quatrième pierre. Déjà la fosse est creusée et voici le corps.

Eh bien, oui, le réalisme a du bon !

Un naturaliste lui-même n’imaginerait rien de pareil à ce qui s’est passé.

Certes, l’endroit se prêtait à la poésie.

Ce Cimetière Monumental, qui rappelle, et comme site et comme monument, le Père-Lachaise, s’étend sur une colline qui fait face à celle de Canteleu et du haut de laquelle Flaubert regardera sa maison… Entre les deux collines, tout Rouen. A côté de Flaubert, la tombe de Bouilhet…

Mais pouvons-nous penser à tout cela ?

La fosse est trop petite pour la bière et l’assistance entière frémit quand elle se dit que Flaubert est là, les pieds en l’air.

Les badauds ont bouleversé tous les préparatifs de l’enterrement. Le prêtre est forcé d’emprunter la pelle immense d’un fossoyeur pour jeter la première terre.

Il ne peut asperger le corps d’eau bénite. On ne trouve pas l’eau bénite…

Un instant la chaude parole de M. Lapierre dissipe cet affreux cauchemar.

Messieurs, dit-il en substance, Gustave Flaubert, dans ses entretiens familiers a toujours émis le vœu qu’aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. Ce vœu sera respecté. Quoi de plus éloquent, d’ailleurs, que l’affluence des illustrations qui sont venues jusqu’ici, que le vide laissé par Flaubert, dans les lettres !...

Aussi ne prendrai-je la parole que pour remercier au nom de la famille ceux qui ont accompagné jusqu’à sa dernière demeure celui que nous pleurons…

Ami, la ville de Rouen te sera à jamais reconnaissante…

Adieu, Flaubert !

Enfin après un nouveau moment d’angoisse dont nous avons encore l’âme serrée, on peut tendre l’eau bénite à Mme Comanville, la nièce adorée de Flaubert.

Il est trois heures et demie.

Avant de nous retirer, nous regardons encore une fois l’admirable panorama qui s’étend au-dessous de nous.

Il nous semble entendre la voix de ce vieux pays natal que Flaubert devait quitter dimanche et qui crie aujourd’hui triomphalement :

— Je n’aurais eu que son corps. Je lui ai donné son premier souffle. J’ai voulu son dernier soupir.



[Document saisi par François Lapèlerie, septembre 2012.]


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