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[Nécrologie]

VARIÉTÉS
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Gustave Flaubert
I.

JOURNAL DES DÉBATS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES, dimanche 16 mai 1880

Henry HOUSSAYE

Gustave Flaubert est mort il y a peu de jours, à cinquante-neuf ans. Depuis tantôt vingt-cinq ans il était entré dans l’immortalité de l’écrivain. Gustave Flaubert est un des deux ou trois hommes de ce siècle qui ont été consacrés dès leur début. Si Madame Bovary n’a pas eu la vente énorme qui échoit aujourd’hui au premier roman venu, l’auteur a été tout de suite non pas seulement connu, mais reconnu, non pas seulement admiré, mais respecté comme un maître. Bien que le retentissant procès intenté à ce roman eût sans doute éveillé les curiosités, le très grand succès du livre ne fut pas un succès de scandale ; ce fut un succès d’art. Le public lut le roman et y prit plaisir, puis, les articles des critiques et les discussions des lettrés et des gens de goût aidant, la considération de l’écrivain fut fondée. C’était justice. Qu’il y ait dans l’œuvre immense de Balzac quelques romans d’une visée plus grande, d’un sentiment plus élevé, d’une philosophie humaine plus profonde, nous le reconnaissons ; mais il n’en est point d’une plus absolue perfection. Jamais l’analyse physiologique, la peinture de la vie réelle, la progression de l’intérêt dans une histoire toute simple n’ont été poussées plus loin. Dans Madame Bovary, le sujet, les personnages, les paysages et les intérieurs, les idées générales et particulières, tout s’accorde en une harmonie parfaite ; l’art, où il n’y a pas trace de procédés, est admirable. C’est une œuvre profondément sentie. Le romancier a vécu dans le milieu qu’il a dépeint, il a connu les hommes qu’il a montrés ; mais il n’a point cherché ses documents a priori. Une petite partie de l’humanité s’est dévoilée à lui avec son égoïsme, ses faiblesses, sa plate bêtise, ses caprices cruels et ses passions déchirantes, et cette humanité, il l’a transportée dans un livre, toute vivante et toute pantelante. Impassible, Flaubert l’est assurément ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, le cœur palpite, et vibre, et souffre dans son roman comme dans Manon Lescaut, comme dans Werther, comme dans Paul et Virginie, comme dans Eugénie Grandet, comme dans la Dame aux Camélias. Là est la grandeur et la puissance de Madame Bovary, bien plus que dans la sténographie des phrases à la Joseph Prudhomme du pharmacien Homais et que dans les minutieux tableaux du comice agricole ou de l’auberge du Lion-d’Or. On admire avec quel scrupuleux talent Gustave Flaubert a su peindre les milieux. C’est assurément un des mérites de Madame Bovary, mais ce n’est pas le plus grand. En fait, que va-t-on chercher dans ce beau roman qui se passe dans le beau village d’Yonville ? Est-ce la description de ce village, la peinture des mœurs de ses habitants ? nous ne le pensons pas. C’est Emma Bovary, ses tristesses mornes, ses rêves et ses désirs, ses heures de coupable bonheur ou d’amer désenchantement. Qu’on ne nous dise pas que cette femme ne saurait vivre et aimer qu’en Normandie, dans un village situé tout juste à huit lieues de Rouen. Pour notre part, nous la concevrions très bien en Picardie, en Auvergne ou en Vendée. Qu’on ne nous dise pas non plus que les sentiments qui l’animent sont exactement les sentiments de l’année 1855. Écrit il y a plus de vingt ans, le livre n’a pas vieilli d’une heure. Le cœur humain n’est pas un produit des milieux. Il bat des mêmes battements à Port-Louis chez Paul et à Mytilène chez Daphnis. Il est à notre époque tel qu’il fut et tel qu’il sera. Lucrèce pourrait aujourd’hui comme il y a deux mille ans écrire la belle invocation à Vénus :

      omnis natura animantum
Te sequitur cupide, quoquamque inducere pergis !

[toute la nature animée
Brûle de te suivre, dans la voie où tu veux l’entraîner]

Madame Bovary n’est autre chose que l’éternel drame à trois personnages, rendu dans toute sa vérité par un profond observateur doublé d’un créateur puissant. Que Gustave Flaubert n’ait pas réussi à donner à ce drame une de ses expressions définitives et sa suprême intensité d’émotion, il ne resterait rien de Madame Bovary, rien qu’une œuvre froide, repoussante par plus d’un détail et de peu de durée. Il n’en resterait que ce qu’il reste de l’Éducation sentimentale. Au point de vue de l’art du style et de la profondeur de l’observation, l’Éducation sentimentale est une œuvre au moins égale à Madame Bovary, mais il y manque, outre la composition qui est l’ossature d’un roman, la passion qui en est la vie. Si Gustave Flaubert n’a pas retrouvé avec l’Éducation sentimentale le succès de son premier roman, c’est tout justement à cause de cela. Abusé par les éloges qui portaient surtout sur ses qualités magistrales d’analyste et de peintre, Flaubert s’est imaginé que ces seules qualités faisaient la valeur de Madame Bovary. Il a conçu alors un champ plus vaste d’observations, et sans prendre souci du sujet, de la composition, de la passion, il a écrit l’Éducation sentimentale. Grand fut son étonnement quand l’énorme somme de travail et tout le talent mis dans ce livre n’aboutirent qu’au pire des insuccès, l’insuccès par l’ennui. L’Éducation sentimentale est moins un roman qu’un laborieux mémoire sur la bourgeoisie française pendant vingt ans. À proprement parler, pas de sujet ; de passion encore moins. Une action languissante, des types effacés, des caractères banals, des sentiments indécis, des événements qui sont à peine des incidents et qui se suivent comme à l’aventure, rien ne saurait intéresser dans ce long et monotone récit.

Ô complexité du cerveau de l’homme ! Flaubert avait à l’état d’obsession la haine du bourgeois, – il eut d’ailleurs été fort en peine de définir ce qu’il appelait le bourgeois, – et il a passé la moitié de sa vie à observer, à rapporter, à décrire les mœurs, les conversations, les figures les plus banales et les plus platement bourgeoises ! Son dernier livre, ce livre terminé le jour de sa mort, est, dit-on, le monument de la bêtise bourgeoise ! À quel point différait donc l’esthétique de l’écrivain des sentiments de l’homme ! Flaubert avait l’horreur du terre-à-terre de la vie contemporaine, de la banalité de l’existence quotidienne, des sottises et des lieux communs des conversations courantes. Mais prenait-il la plume, tout se modifiait en son esprit ; il ne trouvait point de tâche plus intéressante que de décrire à grand effort de travail les passions mesquines, les sottes vanités et les mièvres caractères de cette société qu’il exécrait dans la réalité. Que ce qui est ennuyeux et haïssable dans la vie même devienne soudain intéressant et exquis dans le roman, c’est à confondre l’entendement. Si vous eussiez demandé à Flaubert de vous accompagner dans quelque soirée bourgeoise, il se fût étonné et fâché tout rouge. Mais, d’autre part, il trouvait fort étrange et fort impertinent que le lecteur ne s’intéressât pas à la description d’un dîner de bourgeois à la campagne, dîner où lui, Flaubert, se fût bien gardé d’accepter une invitation. Chaque année, Gustave Flaubert se réfugiait dans sa petite maison de Croissay [sic], restant des mois tout seul en misanthrope qu’il était. C’était sans doute pour vivre avec les livres ou dans les conceptions idéales, loin de la marée montante de la bêtise humaine ? Nullement, c’était pour s’y plonger plus avant que jamais, de tout l’effort de sa volonté ; c’était pour créer de toutes pièces un personnage bien égoïste et bien sot ; c’était pour raffiner sur la sottise et la banalité et en extraire la quintessence. Et quand il avait fait dire à un de ses personnages une phrase bien bête et bien niaisement solennelle, heureux comme un enfant et tout fier de son œuvre, il déclamait cette phrase dans le silence de la nuit.

Et pourtant c’était l’auteur de Salammbô, ce grand poème historique ; c’était l’auteur de la Tentation de saint Antoine, ce grand drame philosophique. Il avait fait parler Hamilcar ; il avait raconté la guerre des Mercenaires, « la guerre inexpiable », comme l’appelait Polybe ; il avait relevé de ses ruines la cité punique. Il avait évoqué les visions de la Thébaïde, la reine de Saba, les philosophes et les hérésiarques, les dieux de l’Inde et de la Grèce. Le crucifiement des lions, le sacrifice à Moloch de deux mille enfants carthaginois, la mort par la faim de vingt mille mercenaires dans le défilé de la Hache, voilà qui n’est pas bourgeois ! Les moines du désert qui massacrent les Ariens dans les rues d’Alexandrie, les Valésiens qui se mutilent, les Circoncellions qui s’enlèvent avec des tenailles la peau de la tête et qui se précipitent tout sanglants dans les fours embrasés, la théorie des dieux hellènes qui s’évanouissent dans l’azur, la face de Jésus-Christ qui rayonne dans l’orbite du soleil, voilà qui n’est pas banal ! C’étaient les réveils du lion. Pris du dégoût de « l’infection moderne », – le mot est de Flaubert, – le peintre des petites passions, des petits caractères et des petits hommes se livrait à ses aspirations vers le grand qui étaient le fond de sa nature. Il partait pour la Tunisie ou pour l’Égypte, il courait les déserts et les ruines, il s’abîmait dans l’étude, déchiffrant les inscriptions, lisant les auteurs, consultant les scoliastes et les commentateurs. Puis, au retour de ces féconds voyages dans le passé, il écrivait Salammbô ou la Tentation.

Les lettrés seuls ont rendu justice à ces deux beaux livres qui témoignent d’une érudition étendue et profonde, et surtout d’une admirable puissance créatrice. Dans la restitution, ou plutôt dans la création de Carthage, car à cette œuvre l’érudition, si sérieuse qu’elle soit, a une moins grande part que l’imagination, il y a quelque chose de génial. Les batailles, les fêtes populaires, les scènes d’orgie et de carnage sont décrites dans un mouvement prestigieux avec une couleur superbe. Flaubert s’est pénétré de cette puissante et étroite civilisation punique, et il en a supérieurement marqué le caractère. Il a bien peint cette oligarchie de marchands cupides, féroces et superstitieux dont Rome a délivré le monde antique. Peut-être Flaubert a-t-il outré la férocité carthaginoise ? Il voyait grand, mais souvent il voyait gros. Salammbô d’ailleurs appellerait plus d’une discussion. Sans parler de la banalité de l’intrigue amoureuse, car le vrai sujet du livre n’est pas les amours de Mathô et de Salammbô, mais la guerre des mercenaires, le principal défaut de ce poème en prose est la longueur et la monotonie. On finit par se lasser de ces batailles, de ces supplices, de ces tueries. C’est comme un bain de sang. Le livre gagnerait en impression et en effet à être écourté. Mais combien de pages superbes ! Que d’admirables traits de détail ! Les mercenaires prisonniers vont être massacrés par les Carthaginois : « Ils retirèrent leurs cuirasses pour que la pointe des glaives s’enfonçât plus vite. Alors parut la marque des grands coups qu’ils avaient reçus pour Carthage ; on aurait dit des inscriptions sur des colonnes. » Une bataille entre plus de cent mille hommes va s’engager : « On était à portée de javelot, face à face. Un frondeur baléare s’avança d’un pas, jeta dans sa lanière une de ses balles d’argile, tourna son bras : un bouclier d’ivoire éclata, et les deux armées se mêlèrent. » Citons encore ces trois lignes qui sont un tableau grandiose. Il s’agit d’un stratagème des mercenaires qui a détruit toute une rangée d’éléphants : « Les bêtes énormes s’affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut comme une montagne, et sur ce tas de cadavres et d’armures un éléphant monstrueux qu’on appelait Fureur de Baal, pris par la jambe entre des chaînes, resta jusqu’au soir à hurler, avec une flèche dans l’oeil. »

Dans la Tentation de saint Antoine, il n’y a pas de moins belles pages, et la conception est plus vaste. Inaccessible aux brutales tentations de la chair comme aux misérables tentations de la vanité, le saint subit d’autres assauts. C’est à son esprit, à sa raison, à sa foi qu’on va s’attaquer. En une terrible nuit d’hallucinations il voit apparaître successivement tous les dieux, tous les philosophes, tous les hérésiarques. Ébloui à la vue des dieux, effrayé à la vue des hérésiarques, il sent aux railleries et aux raisonnements des philosophes le trouble se faire dans son âme ; le doute l’envahit. Au moment où il va condamner sa vie d’abnégation et renier son Dieu, le jour paraît, et le saint tombe en prières au pied de la croix. Si un pareil livre qui est la synthèse animée des croyances et des folies des races humaines nous arrivait du fond de l’Allemagne, tout le monde l’admirerait. – À moins que l’esprit français très décidément ne perde de plus en plus le sens du grand, et que, publié aujourd’hui, un livre de la nature et de la valeur du Second Faust ne se vende pas à cent exemplaires. Cela est possible.

II.

Avec un orgueil qui lui fait honneur, l’école naturaliste revendique Gustave Flaubert comme son chef. Lui-même, non peut-être sans quelque embarras, avait agréé ce titre. Était-ce parce que, s’exagérant la puissance du courant, il voulait lui faire porter son œuvre ? N’était-ce pas plutôt parce qu’il obéissait à un sentiment étrange, mais très humain, que la psychologie n’a pas expliqué ? Il arrive parfois qu’une mère préfère entre tous ses enfants beaux, robustes, charmants, un pauvre être né chétif, laid et maussade. Flaubert, entre toutes ses œuvres, préférait-il donc l’Éducation sentimentale ? L’accueil sévère fait à ce livre avait-il, exaspérant sa sensibilité, accru sa tendresse pour cette œuvre mal venue ? On s’expliquerait alors qu’il se crût sincèrement le chef des naturalistes, car l’Éducation sentimentale est la Bible de la petite école. Mais la confusion n’en existe pas moins entre le maître et les disciples. Une mutuelle erreur les égare. Flaubert se croyait le chef des naturalistes parce qu’il ne regardait qu’une des faces, et la moins brillante, de son talent complexe ; les naturalistes se vantent d’être les disciples de Flaubert, quoiqu’ils ne s’inspirent que de ses défauts. On pourrait leur dire avec Armande des Femmes savantes, laquelle avait parfois du bon sens, malgré qu’en eût Molière :

Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par ses beaux côtés qu’il lui faut ressembler.
Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle,
..... Que de tousser et de cracher comme elle.

Tenez pour certain que les naturalistes n’admirent nullement les magnifiques qualités qui font la grandeur du talent de Gustave Flaubert. Ils essaient de rapetisser Flaubert pour le faire descendre jusqu’à eux, mais ils ne songent pas à s’élever jusqu’à lui. Le pourraient-ils d’ailleurs, de grandes conceptions comme Salammbô et la Tentation pourraient-elles naître dans le cerveau étroit d’un naturaliste, qu’ils ne le voudraient pas. A leurs yeux, tout le talent de Flaubert consiste dans l’observation minutieuse et dans la peinture du vrai d’après nature. Du coup, c’est rayer du catalogue de l’œuvre de Flaubert, Salammbô, la Tentation de saint Antoine, la Légende de saint Julien l’hospitalier. Personnellement, cela leur importerait peu ; mais il y a le public des lettrés qui s’indignerait. Ils le sentent bien. Aussi s’efforcent-ils, invoquant les procédés de travail de l’auteur, d’établir une corrélation entre Salammbô et Madame Bovary, entre la Tentation et l’Éducation sentimentale. Flaubert, disent-ils, est allé une fois en voiture de Paris à Montereau par le bord de la Seine, afin d’écrire une page de l’Éducation sentimentale, dont le premier chapitre se passe sur un bateau qui faisait jadis ce trajet. De même, pour écrire Salammbô et la Tentation, Flaubert a voyagé longtemps en Tunisie et en Égypte, il a parcouru le désert de la Thébaïde, il a passé des jours sur les ruines de Carthage. Enfin, il a compulsé mille volumes. Ses poèmes comme ses romans, il les a donc écrits, fidèle au principe naturaliste, d’après nature et sur des documents précis.

Voilà qui est fort bien dit. Malheureusement, quand on a lu Flaubert ce beau raisonnement tombe à rien. Comment peindre d’après nature, encore qu’on aille sur les lieux, la Carthage punique dont il ne reste pas une pierre debout ? Comment décrire même ce défilé de la Hache, que Polybe appelle la plaine de la Hache, et dont nul n’a pu déterminer l’emplacement ? Pour faire un volume de cinq cents pages, sont-ce, selon les naturalistes, des documents suffisants que dix pages de Polybe et quelques lignes glanées dans les auteurs ? Les palais et les monuments de Carthage, les costumes des prêtres et des anciens, les armures des soldats de la Légion Sacrée, où donc Flaubert les a-t-il vus pour les décrire si bien ? A-t-il rencontré sur la route de Tunis des lions crucifiés ? A-t-il assisté à l’orgie des mercenaires, à la bataille du Makar [sic] ? A-t-il entendu les hurlements des esclaves livrés aux bêtes et les cris des enfants jetés dans les fournaises ? Les civilisations disparues ont-elles leurs documents humains ? Saint Antoine, qui n’a laissé d’à peu près authentique que sept lettres, aurait-il écrit sur un rouleau de papyrus une relation exacte de ses visions que Flaubert a retrouvée dans le sable du désert ou dans la crypte d’une pyramide ? C’est Courbet, je crois, qui s’étonnait qu’on pût peindre le Christ puisqu’on ne l’avait jamais vu. Si une telle idée, tout à fait digne d’un naturaliste, fût venue à Flaubert, il n’eût jamais écrit ni Salammbô ni la Tentation. Sur la topographie de Carthage on n’a que de très vagues données ; des mœurs publiques des Carthaginois on sait peu de chose ; de leurs mœurs privées on ne sait rien. Or Flaubert a décrit tout cela avec la précision rigoureuse qu’on admire dans sa description du bourg d’YonviIle (département de la Seine-Inférieure). Il est donc indéniable que l’imagination, tenue en si grand mépris par les romanciers de l’école de M. Zola, existe chez Flaubert au même degré que l’observation. Si c’est seulement par l’abondance des documents dont on se sert qu’on est naturaliste, Flaubert ne l’est qu’à demi dans Salammbô ; mais Théophile Gautier, qu’on n’a jamais songé pourtant à compter parmi les naturalistes, l’est tout à fait dans le Roman de la momie. Sur l’Égypte, en effet, les documents de toute sorte sont tout aussi nombreux qu’ils sont rares sur Carthage. L’abbé Barthélemy lui-même est encore bien plus naturaliste que Flaubert et que Gautier. Dans le Voyage d’Anacharsis, on ne trouve pas un mot qui ne soit appuyé sur un document. Quand le savant abbé ne sait rien de positif, il se tait. C’est agir selon les vraies lois du roman de 1880. Si Flaubert s’était tu quand il ne savait rien de positif, il se fût arrêté à la première page de Salammbô, à la première ligne de la Tentation de saint Antoine.

Madame Bovary n’est pas davantage l’œuvre d’un prédécesseur de M. Zola ; du moins il se mêle dans ce roman beaucoup d’alliage à l’or pur du naturalisme. La poétique de cette école ne proscrit-elle pas la passion, l’intérêt, la composition ? M. Zola écrivait dernièrement que dans le roman tel qu’il le comprend « toute intrigue manque, si simple qu’elle soit. » C’est ce qu’il appelle « la nudité magistrale. » Or, cette nudité magistrale fait tout à fait défaut à Madame Bovary. Il y a dans la première œuvre de Flaubert de la passion et de l’intérêt. Il y a une intrigue qui est même parfaitement menée. Il y a de plus – autre crime de lèse-naturalisme – des personnages que la puissance de l’écrivain a élevés jusqu’au type. Il y manque enfin, bien qu’on y rencontre quelques détails repoussants, ces mots immondes qui sont les fleurons de la couronne naturaliste. Si l’expression des sentiments naïfs ou coupables, l’étude du cœur humain, la peinture de la vie réelle constituent le naturalisme, Gustave Flaubert est naturaliste dans Madame Bovary. Mais, à ce compte, Longus, l’abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Goethe, Balzac, Dumas fils méritent aussi cette épithète. Nous estimons que la leçon d’amour donnée à Daphnis par la paysanne Lycaenion est tout ce qu’il y a de plus naturaliste ; qu’il en est de même de la présentation de Desgrieux au vieux M. de G…, du bain de Virginie, de la dernière visite de Werther à Charlotte, des promenades nocturnes de M. Marneffe et des camélias blancs et rouges de Marguerite Gautier. Si au contraire c’est l’absence de tout intérêt, de toute action, de toute chaleur, l’observation niaise, la peinture de l’infiniment petit qui caractérisent les romans de la nouvelle école, Flaubert est un pur naturaliste, non pas dans Madame Bovary, mais dans l’Éducation sentimentale. Nous faisons plus alors que de le ranger parmi les naturalistes : nous le reconnaissons comme le créateur du naturalisme.

Aussi la mort de Gustave Flaubert, qui est une perte cruelle pour la littérature contemporaine, est une catastrophe pour l’école naturaliste. Tant que Flaubert vivait, son œuvre était comme un pont jeté entre les naturalistes et la littérature. Quelque temps encore le grand talent de cet homme brillera sur la petite école. Mais les années viendront mettre fin à la confusion. L’œuvre de Gustave Flaubert se détachera de celles de M. Zola et de ses disciples. Et quand de tout le vacarme fait aujourd’hui autour d’odieux romans il ne restera pas même un écho, on lira encore Madame Bovary.



[Document saisi par Olivier Leroy, avril 2013.]