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[Nécrologie]

« Gustave Flaubert », discours à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, 5 août 1880

Extrait du Précis analytique des travaux de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen pendant l’année 1879-80 (p. 5-32).

J. FÉLIX

SÉANCE PUBLIQUE
DE
L’ACADÉMIE DES SCIENCES,
BELLES-LETTRES ET ARTS DE ROUEN,
TENUE LE JEUDI 5 AOÛT 1880,
Dans la grande Salle de l’Hôtel-de-Ville.
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DISCOURS D’OUVERTURE
Par M. J. FÉLIX,
Président.
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GUSTAVE FLAUBERT
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Messieurs,
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Le 8 mai 1880, une mort inattendue venait brusquement frapper un écrivain qui honorait les lettres. Sévère surtout à lui-même, il répudiait énergiquement les complaisances faciles d’une critique dont les familiarités amicales amollissent trop souvent les jugements, et sa dignité délicate, s’effarouchant de la banalité élogieuse d’indulgentes camaraderies, n’avait demandé qu’à l’effort consciencieux d’un travail acharné la consécration d’un talent devenu incontesté. Se plaisant à entourer d’un mystère presque impénétrable le culte jaloux qu’il professait pour son art, s’ingéniant, avec la pudeur dont tant d’autres voilent leurs défauts, à cacher sous l’apparence de la brusquerie ou l’affectation du dédain, un caractère affectueux et une réelle bonté, il avait trouvé un refuge assuré contre les entraînements et la dissipation du monde aux environs de cette ville qui se glorifie de sa naissance et déplore sa perte. C’est dans cette solitude champêtre que Gustave Flaubert a employé une vie dont ses concitoyens respectaient la réserve, à accomplir avec une patience laborieuse, favorisée par le calme de la province, l’œuvre profondément pensée et savamment écrite dont la rare valeur ne se mesure pas au petit nombre de volumes qui la contiennent.

Discrètement confinée entre les murs de la maison blanche enfouie sous la verdure dont les brouillards de la Seine entretenaient la fraîcheur, cette modeste existence ne trahissait son secret que par l’apparition longtemps retardée d’un livre sans cesse soumis à de nouvelles corrections. Elle méritait un hommage plus élevé que les récits empressés d’une bavarde publicité : l’indifférence et la curiosité ont cependant poussé de brutales investigations jusque dans l’intimité du romancier. Des révélations prétendues ont initié la foule au détail de ses habitudes ; des peintres qu’il ignorait et qui ne l’avaient jamais aperçu ont tracé son portrait dont ils affirmaient la ressemblance, et, accaparant son nom au profit de leur vanité intéressée, des coteries auxquelles son indépendance farouche eût rougi de s’affilier ont affiché sur sa tombe à peine ouverte des regrets dont l’ostentation semble voisine de la réclame. Sa fierté native se fût indignée de cette audacieuse invasion dans un domicile dont il défendait scrupuleusement l’entrée, livrant sa pensée, mais entendant soustraire sa personne aux appréciations de la foule, et ses amis n’ont révélé le froissement de leur cœur que par leur protestation silencieuse.

Si elles ont plus de durée, les douleurs sincères mènent moins de bruit. Aujourd’hui que s’est rapidement écoulé ce flot retentissant dont la rumeur louangeuse eût couvert des voix sympathiques et impartiales, c’est à ceux auprès desquels Flaubert est mort et a vécu qu’il convient de parler de lui avec la franchise et la simplicité dont ses actes offrent l’exemple. L’exagération emphatique d’un éloge convenu serait une offense posthume à cette nature ennemie de la vulgarité, et l’expression vide d’admirations préconçues où le pompeux étalage de théories systématiques formeraient un contraste choquant avec les sentiments hautement manifestés de celui dont la sauvage liberté repoussait comme une chaîne les honneurs officiels et qui, soucieux à l’excès d’échapper à la moindre attache, s’était refusé à faire partie de la Société des Gens de lettres. Son horreur instinctive de la classification dans les cadres étroits de laquelle on prétend enrégimenter, souvent sans qu’il contracte d’engagement volontaire, tout écrivain en possession du succès l’avait écarté du chemin du palais Mazarin où sa marche n’eût pourtant point rencontré d’obstacles, et s’appropriant la devise des Rohan : « Roi ne suis, prince ne daigne », dans son pays natal il n’était… pas même académicien.

C’était pour l’Académie de Rouen un motif plus impérieux de se souvenir qu’elle représente dans cette région le culte des lettres, des sciences et des arts, et elle eût failli à la mission qu’elle a acceptée et qu’elle remplit depuis plus d’un siècle si elle ne s’était associée publiquement aux témoignages d’un deuil dont elle tient à revendiquer sa part patriotique. Cette justice n’est point tardive et, contrairement à des allégations au moins légères, que l’imagination hardie de journalistes appartenant à ce que l’on appelle avec raison la petite presse, a trouvé spirituel de lancer sentencieusement en pâture à la crédulité naïve de leurs lecteurs, l’hermite lettré de Croisset n’était ni un inconnu ni un étranger pour les Rouennais. Son nom, popularisé par les bienfaits que deux générations de chirurgiens habiles ont répandus autour d’eux, recevait un nouvel éclat des ouvrages lentement composés qui, s’échappant d’un asile familier à de vrais amis, en trouvaient bientôt de nouveaux, fiers d’une gloire qui rejaillissait sur leur cité. Ils suivaient ses progrès, s’intéressaient à ses études, s’inquiétaient du roman en préparation et des obstacles qui pouvaient s’opposer à sa publication prochaine, s’associaient à la fortune qui couronnait des efforts dont ils savaient la constance et prouvaient que ce pays n’est ni dédaigneux de ses illustrations locales, ni oublieux de ceux qui augmentent son patrimoine intellectuel.

La Province ne se laisse point entraîner aux séductions d’un engouement précipité ; ses jugements, qu’une calme réflexion préserve des exagérations éphémères et des tapageuses assertions, empruntent à leur patiente formation une solidité plus durable, et l’estime reconnaissante dont elle gratifie les enfants à qui sa vie tranquille permet des travaux qui l’honorent, atteint lentement une maturité dont l’affirmation, pour être plus discrète, n’en est pas moins la plus précieuse récompense que puisse ambitionner la conscience de ces hommes d’élite. Gustave Flaubert possédait les qualités qui font aimer cette existence paisible et qui, par une douce réciprocité, attirent la bienveillance de ceux qui la partagent : parler de lui à ses concitoyens, je n’aurai qu’à faire appel à leur mémoire, qu’à consulter leurs impressions : aussi bien ce n’est ni une biographie que je prétends tracer, ni une critique littéraire que je veux écrire ; c’est dans un autre moment, à une autre place qu’avec plus d’autorité l’on pourra s’acquitter de cette tâche complexe et difficile. Je ne désire et ne puis que fixer quelques traits de sa physionomie, suffisants à faire revivre pour ceux qui l’ont connu, le littérateur qui compte ici tant de vieilles et fidèles affections, dont les livres ont été composés et dont la carrière a commencé et s’est achevée en ces lieux. En reproduisant devant eux quelques-uns des détails qu’ils m’ont communiqués sur l’œuvre et sur l’homme, je ne fais que leur restituer ce qu’ils m’ont obligeamment prêté, et comme ces échevins qui avaient reçu Henri IV, je puis dire : J’ai fait ce que je devais, mais je dois ce que j’ai fait.

Remontant pour moi jusqu’à un passé bien lointain, ils m’ont conduit avec eux sur les bancs de ce lycée, où la grande ombre de Corneille paraît animer la statue que lui a dressée le ciseau d’un artiste éminent et devoir inspirer à la jeunesse les mâles résolutions et les graves travaux. J’y ai revu Flaubert laissant déjà apercevoir les traces de ce caractère bon, emprunt [sic pour empreint] de la rude franchise dont il avait trouvé le modèle au foyer domestique et qu’il conserva comme un héritage paternel. Écolier studieux, il n’était cependant pas assez absorbé par l’amour de l’antiquité classique pour ne pas commettre quelques infidélités à son égard, et par un contraste plaisant, celui qui plus tard manifesta une hauteur dédaigneuse pour la presse périodique dont certains excès ne lui semblaient pas rachetés par ses mérites, devint l’un des rédacteurs d’une feuille spécialement destinée à ses condisciples. Malgré le désintéressement des écrivains, dont une rémunération modique payée par le don de plumes ou de cahiers de papier suffisait à exciter le zèle, le journal manuscrit qui s’abstenait, bien entendu, de toucher aux questions générales dont les parents à cette époque se réservaient le monopole, succomba cependant sous les rigueurs du pouvoir : saisi par le proviseur qui y lisait, sans la moindre satisfaction, il faut bien l’avouer, un feuilleton dans lequel les nombreuses filles d’un professeur étaient ainsi que leur père l’objet de piquantes railleries, il motivait une mesure dont les journalistes politiques admettraient volontiers l’introduction dans notre code : ses auteurs allaient être rendus à la liberté et remis à leurs familles, lorsque le père du feuilletoniste intervint en faveur d’un fils dont la vocation littéraire se signalait par cet article prématuré et sauva d’une expulsion menaçante tous les collaborateurs de Flaubert, compromis par son crime de lèse-galanterie. Retournant à l’étude de Virgile et d’Homère, continuant à remporter les succès qui lui avaient mérité l’amnistie dont, avec ses complices, il avait obtenu la faveur, celui-ci acheva, sans autre incident, une éducation qui le rendait apte à suivre la carrière qu’il voudrait choisir.

Ce n’est pas sans intention que je m’arrête à un épisode presque puéril : il ne m’a point paru indifférent de remarquer dès l’enfance la tendance qui poussait le lycéen à peindre la vie et les personnes au milieu desquelles il se trouvait placé. J’en rapprocherais un autre indice, précurseur de cette merveilleuse faculté d’observation qui gravait dans sa mémoire des faits, des scènes, des types que son talent transformait en créations originales d’une saisissante vérité, don heureux que le travail perfectionnait et fécondait, qualité innée dont la nature avait déposé le germe précieux dans cette riche intelligence. Qui n’a lu l’entrée burlesque de Charles Bovary dans la classe où sont réunis ses camarades, effaré, intimidé, ahuri par les regards moqueurs des élèves, par les questions du maître et balbutiant son nom d’un ton si inintelligible qu’il excite le rire universel ? Quelle était cette victime innocente d’un âge sans pitié ? Ils vous le diront comme à moi les contemporains qui ont, avec le futur romancier, salué le martyre de l’enfant par leurs cruelles railleries ; mais à l’artiste seul est apparu le tableau, et désormais fixé dans son esprit qui en retiendra jusqu’aux moindres détails de costume, il saillira quelques années après, ressemblant, quoique transfiguré par son pinceau exact et vigoureux, de l’encadrement pittoresque dont l’aura [a] entouré sa puissante fantaisie.

Avec le temps, la recherche incessante de la vérité et la fidélité de la reproduction deviendront d’impérieux besoins pour la conscience de l’auteur qui ne reculera devant aucune peine afin de leur donner complète satisfaction : il demandera des renseignements précis à la conversation du physiologiste ou du jurisconsulte. Voudra-t-il dans un récit glisser quelques mots espagnols ? son médecin qui a été en Espagne les lui fournira pendant la visite qu’il lui fait chaque soir. Il fera revivre la personnification des erreurs, et des hallucinations de l’humanité et subissant l’influence de ce monde fantasque, sa plume enchantée et enchanteresse évoquera la longue série des magiciens et des philosophes luttant contre la foi naïve du solitaire de la Thébaïde ; mais cette illusion dont l’apparente vraisemblance troublera presque le lecteur, c’est en compulsant d’innombrables volumes que l’écrivain a pu la créer. Son expérience personnelle se joindra même à celle des autres pour ajouter des matériaux à l’œuvre entreprise et lui imprimer un cachet plus frappant de réalité : ses voyages lui montreront les paysages témoins de la grâce de Salammbô, du crime de Salomé, des angoisses de saint Antoine ; dans les murs et aux environs de Rouen se dérouleront les malheurs auxquels sa passion entraînera la femme incomprise de l’officier de santé de Tôtes ; les souvenirs de l’enfance contribueront enfin à parfaire cette tâche minutieuse : près de Deauville où sa mère surveillait ses jeux, souffrira le cœur simple dont il nous a conté la touchante histoire et l’Éducation sentimentale retracera dans ses meilleures pages l’aspect de Nogent où naquit son père.

L’incessante préoccupation de la sincérité dans la peinture, de l’exactitude dans l’expression qui pendant de longues années retenait l’œuvre achevée captive dans ses tiroirs et qui lui dictait, à chaque édition nouvelle, des corrections multiples, n’exerçait pas un moindre empire sur le choix des noms donnés à ses personnages. C’est grâce à ce scrupule du détail que la malignité publique avait cru deviner sur le titre de son premier roman un nom imprudemment compromis dans un procès criminel dont les débats, poursuivis pendant les premiers jours de 1845, devant la Cour d’Assises de la Seine-Inférieure, durent leur éphémère retentissement à la présence de chimistes éminents et à la parole d’un avocat connu. À la consonance du mot s’arrête l’imitation : l’examen de l’affaire le prouverait, alors même que les plus vieux amis de l’écrivain n’affirmeraient pas que son livre, dont le plan était dès longtemps arrêté attendait à côté de l’ébauche dont la Tentation de saint Antoine devait plus tard se dégager, le moment où les lentes méditations, le travail assidu, le rendraient digne de voir le jour. Cette heure ne sonnera qu’une quinzaine d’années plus tard : le lycéen cependant terminait ses classes et commençait des études de médecine et de droit bientôt interrompues par les soins qu’exigeait une santé affaiblie. Pendant quatre ans [sic] le jeune Rouennais voyagea, visitant l’Italie et parcourant l’Égypte, l’Asie-Mineure, la Palestine, avec un compagnon voué comme lui au culte exclusif de l’art, qui naguère flétrissait courageusement en un langage dont nous aimons à proclamer ici l’élévation généreuse, les hideuses souillures que la Commune parisienne infligea en face de l’ennemi à notre patrie mutilée et auquel l’Académie française vient d’ouvrir ses portes, honorant à la fois l’homme de lettres et l’homme de cœur.

À côté de M. Maxime Du Camp dont la fréquentation ne fut sans doute pas inutile au développement d’un talent naissant, je me reprocherais de ne point citer un nom que la reconnaissance du romancier a inscrit à la première page de la Tentation de saint Antoine : un esprit fin, un goût sûr donnaient une autorité sérieuse aux conseils de M. Alfred Le Poittevin ; Flaubert n’hésita point à subir cette heureuse direction à laquelle il attribuait avec raison une part de ses succès et bientôt obéissant à un sentiment d’affectueuse réciprocité, payant avec une gratitude émue la dette qu’il avait contractée, il étendait sa protection paternelle sur le neveu de son ami, dont les essais encouragés par ses suffrages, appréciés en sa ville natale comme à Paris, révèlent en M. Guy de Maupassant un jeune poète dont l’avenir justifiera ce haut patronage.

En 1857 paraît Madame Bovary et la foule salue des mêmes éloges que le monde lettré la venue d’un maître et l’éclosion d’une œuvre où l’analyse des sentiments, la peinture de la vie, le développement des caractères, la description des paysages et des intérieurs s’harmonisent en un récit dont la simplicité rehausse l’intérêt progressif. Ce sera une histoire éternellement vraie que celle d’Emma Bovary, mal défendue par une éducation incomplète contre l’oubli de ses devoirs et de sa dignité, succombant à la séduction décevante d’aspirations vagues et de rêves malsains qui précipitent ses sens et sa raison dans des chutes successives, brisant son élan idéal contre les brutalités matérielles de l’égoïsme et les exigences inflexibles de la vie pratique, Phèdre de village, dont la passion toujours éveillée, jamais assouvie ne se console de son amer désenchantement que par le suicide.

Malgré ses faiblesses, en dépit de ses vices, comment ne pas plaindre, j’allais dire aimer cette pauvre créature dont le portrait se détache, gracieux et animé, d’un tableau où chaque détail semble mettre en relief son attrayante personnalité ? quelles ressources l’artiste ne déploie-t-il pas dans la peinture de l’entourage dont la grossièreté inconsciente froisse les instincts élégants de son héroïne ? de quelle touche sobre, sans confondre le ridicule avec la caricature, n’esquisse-t-il point la vulgarité des voisins, la bonté maladroite et l’inintelligence du mari, la banalité des êtres à qui l’infortunée abandonne son âme et sa beauté ? Non, ce roman où l’émotion du lecteur recherche en vain les traces habilement dissimulées des sentiments de l’écrivain n’est pas le résultat pénible d’une mesquine observation ; Flaubert, n’en déplaise à une école désireuse de placer sur son enseigne un nom populaire, n’a pas, dans ce livre écrit et conçu fermement, exposé une sèche photographie à des yeux ravis d’une ressemblance garantie par les promesses d’un prospectus et ce n’est pas le résumé systématique de documents précis qu’il a fait passer dans ces pages frémissantes du souffle brûlant d’une robuste vitalité : elle existe, elle se meut, elle respire cette figure poétique, fille de son imagination inspirée et, pour démentir des théories aussi passagères qu’elles sont absolues, qu’on tente une épreuve, qu’on déplace la scène où circule tout un monde évoqué par sa volonté, qu’on modifie le milieu où le drame déroule ses péripéties, que l’action dépaysée s’éloigne ou se rapproche de notre époque, en Auvergne comme en Normandie, en 1880 comme vingt ans auparavant, cette création ne vieillira pas et, grâce à l’étude fidèle du cœur humain qui reste le même sous tous les cieux et dans tous les temps, bravant l’inconstance de la mode et les caprices du goût, soutenue dans son vol vers la postérité par le charme immuable et l’accent de sincérité qui ont assuré une existence éternelle à Virginie et à Manon Lescaut, Madame Bovary conservera non loin de ces sœurs aînées la place d’honneur que le talent lui a conquise.

L’artiste, a dit un grand poète [note de bas de page : A. de Musset. Un Spectacle dans un fauteuil. Dédicace.],


L’artiste est un soldat qui des rangs d’une armée
Sort, et marche en avant — ou chef — ou déserteur.
Par deux chemins divers il peut sortir vainqueur.
L’un, comme Calderon ou comme Mérimée,
Incruste un plomb brûlant sur la réalité,
Découpe à son flambeau la silhouette humaine,
En emporte le moule, et jette sur la scène
Le plâtre de la vie avec sa nudité.
Pas un coup de ciseau sur la sombre effigie ;
Rien qu’un masque d’airain, tel que Dieu l’a fondu.
Cherchez-vous la morale et la philosophie ?
Rêvez, si vous voulez — voilà ce qu’il a vu.
L’autre, comme Racine ou le divin Shakespeare,
Monte sur le théâtre, une lampe à la main,
Et de sa plume d’or ouvre le cœur humain.
C’est pour vous qu’il y fouille, afin de vous redire
Ce qu’il aura senti, ce qu’il aura trouvé,
Surtout, en le trouvant, ce qu’il aura rêvé.
L’action n’est pour lui qu’un moule à sa pensée.


Adoptant les procédés préférés de Mérimée, auquel il se montre quelquefois supérieur par l’effusion des sentiments et la couleur du style, avec lequel il rivalise souvent par la sobriété des développements, la netteté et le relief des contours, la vigueur concentrée de l’expression, Flaubert s’était abstenu, dès son premier ouvrage, de toute appréciation personnelle, laissant à ses lecteurs le soin de tirer des événements la conclusion que leur suggérerait leur esprit. Il estimait contrairement à l’opinion de certains contemporains que l’art n’est point fait pour couvrir des voiles de la fiction une thèse philosophique ou sociale, et il eût malmené sans doute ce mathématicien qui, après la représentation d’une tragédie de Racine, avait demandé : Qu’est-ce que cela prouve ? Il faillit s’en repentir et alors que l’auteur de Carmen, d’Arsène Guillot, du Vase étrusque et de la Double méprise, dont la Chambre bleue ne devait pas, quelques années après, racheter les audaces, publiait, sans susciter aucune réclamation, des nouvelles qui n’affichaient point les principes les plus austères, Madame Bovary ajoutait un nouvel éclat aux scandales de ses fautes, et suspecte d’avoir par sa vie outragé la morale publique, elle comparaissait devant le tribunal correctionnel de la Seine.

Étrange débat, dont la piquante singularité garde une saveur toujours actuelle ; contestation bizarre où le ministère public reprochait avec conviction à un auteur dont il ne pouvait méconnaître les intentions honnêtes d’avoir sans pitié sacrifié le mari, tandis qu’il n’avait pas suffisamment flétri les écarts de la femme, où l’avocat s’ingéniait à vouloir faire accepter le récit de cette existence coupable et malheureuse comme une page détachée de la morale en action ; lutte éloquente où l’un soutenait que le roman devrait s’appeler histoire des adultères d’une femme de province, tandis que son indulgent contradicteur persistait à le parer de ce sous-titre mélodramatique qui n’a pas dû médiocrement égayer son client : les conséquences d’une première faute. À la suite du magistrat éminent dont la parole usurpait les prérogatives d’une juridiction placée en dehors de sa compétence, le tribunal, se dépouillant à son tour de ses attributions judiciaires, ne croyait pouvoir prononcer l’acquittement qu’en posant dans sa décision les règles auxquelles l’écrivain aurait dû se soumettre ; donnant le spectacle d’un curieux anachronisme, il rappelait par cette mention à notre génération étonnée les lettres-patentes de François Ier contre Ramus et l’arrêt que le Parlement de Paris avait rendu en 1624 contre les adversaires d’Aristote, il insérait dans son jugement toute une doctrine littéraire, reprochait au prévenu de n’avoir pas « complété la donnée morale par une certaine sévérité de langage et par une réserve continue », et échangeant, sans sourciller, la main de justice contre la férule du critique, au nom du goût dont les principes avaient été violés et dont il se constituait le champion, il infligeait un « blâme sévère » à l’imprudent qui avait failli tomber dans les embûches d’un dangereux « réalisme ». À cet épisode dont le seul inconvénient fut de grossir par la curiosité un succès obtenu par de meilleurs et plus sérieux moyens, un seul épilogue convient : Tout est bien qui finit bien.

Si l’unité de la composition, la netteté du dessin, le relief vigoureux donné aux caractères, l’émotion passionnée du drame qui font ressortir la valeur de Madame Bovary ne se retrouvent point dans l’Éducation sentimentale dont la lecture ne laisse dans l’âme qu’un sentiment pénible, cette satire implacable de l’impuissance et de ses efforts avortés n’en révèle pas moins la plus profonde observation interprétée par un style ferme et coloré. Dans le même groupe et à un bon rang il y a lieu de placer le conte intitulé : Un Cœur simple, histoire émue d’une malheureuse fille, déçue dans ses espérances de mariage, privée des joies de la famille, se sacrifiant avec un aveugle dévouement à la maîtresse qu’elle sert, aux enfants qu’elle élève, et dans son isolement et son obscure fidélité, gardant aux souvenirs de ces êtres chers une affection qui ne s’éteint qu’avec sa vie.

L’analyse qui constitue la qualité principale de ces ouvrages, les recherches psychologiques dont ils trahissent la soigneuse minutie, l’exactitude parfaite des tableaux qu’ils reproduisent suffisent-elles pour que, soumis à la méthode qui classe les écrivains dans d’étroites catégories, comme on insère les plantes desséchées dans un herbier, Flaubert, rapetissé par des admirations intéressées, soit enfermé par la critique dans les limites restreintes d’une coterie qui s’appelle bruyamment une école et qui, naïvement éprise d’une ressemblance matérielle, substitue la photographie à la peinture et supprime comme d’inutiles superfétations le plan, la chaleur, l’action et l’intérêt ? Contre ces prétentions mesquines, le public lettré, indifférent aux théories devant lesquelles il n’incline point l’indépendance de ses jugements, protesterait en citant ces œuvres où une imagination féconde éclaire de l’éclat d’un langage presque poétique ses hautes et puissantes conceptions. Qu’on lise la pieuse légende détachée du vitrail d’une église de village et qui nous raconte saint Julien l’hospitalier, le féroce chasseur, rachetant par les rigueurs de la pénitence et les austères mortifications le meurtre involontaire de ses parents et ravi au ciel par le lépreux divin auquel il prodigue avec une tendre abnégation les trésors de sa charité ! Contemplez ce magique défilé des dieux païens, des athées, des hérésiarques, des philosophes, dédaignant d’employer, comme des armes trop faibles, les excitations de la chair et les tentations de la vanité pour ébranler la foi robuste de saint Antoine, mais livrant un long assaut à la raison du solitaire qui triomphe des angoisses du doute en même temps que s’effacent les ombres de la nuit ; à la suite du libyen Mâtho, pénétrez dans les rues de Carthage, gravissez les degrés de ses temples, assistez aux combats et aux orgies de ses mercenaires, initiez-vous à son culte sanglant et au mysticisme voluptueux à l’étreinte duquel veut en vain se dérober Salammbô, la fille du suffète Hamilcar : toutes ces scènes, que les lettrés connaissent et relisent, ne sont pas le résultat d’une compilation laborieuse ; saint Antoine n’a guère laissé d’écrits authentiques, et de Carthage il ne reste pas une pierre debout. L’artiste cependant a fait, devant nos yeux, surgir la cité punique et revivre sa civilisation disparue comme il a dépeint l’hermite, ses luttes et sa piété victorieuse.

C’est un créateur que nous pouvons saluer en Flaubert et les tendances idéales qui se manifestent dans Salammbô comme dans la Tentation de saint Antoine, ce poème dont la donnée et l’exécution rappellent certains épisodes du Faust de Gœthe, ne répugnent pas moins que ses prédilections pour Homère, Shakespeare, Molière, ces inventeurs et ces géants, comme il les appelait, à son enrôlement dans les rangs des esprits exclusifs qui veulent se parer de son nom et s’approprier ses succès. Lorsqu’on cherche au surplus à comprendre le programme de cette littérature qui, introduisant dans le domaine du romancier une de ces règles que revendiquaient seules autrefois l’histoire ou l’économie politique, substitue à l’inspiration émue la mise en œuvre aride de documents précis, lorsqu’on se demande ce que signifient ces néologismes barbares empruntés à la langue philosophique du Moyen Âge, réalisme, naturalisme, l’on se souvient involontairement de cette correspondance dans laquelle, dès 1836, Dupuis et Cotonet déclaraient, par l’intermédiaire d’Alfred de Musset, n’avoir jamais pu comprendre ce que c’était que le romantisme et renonçant à tout éclaircissement, l’on se sent disposé à terminer l’examen de la question par le souhait charitable que les deux habitants de La Ferté-sous-Jouarre formulent au début de chacune de leurs lettres : « Que les dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux ! »

Le mode de travail adopté par l’écrivain, ses infatigables recherches, ses lectures multipliées ont accrédité auprès de beaucoup d’esprits une erreur dont il n’est pas entièrement irresponsable et l’importance exagérée qu’il attachait à des résultats qui dépendent du métier plutôt qu’ils n’appartiennent à l’art, la confusion abusive des moyens dont l’un dispose avec les fins auxquelles doit tendre le second, la curiosité passionnée qu’il affectait pour la forme, les procédés habiles d’un style qui subordonne trop aisément la pensée à l’image ont suffi pour le rendre suspect d’avoir obéi aux prescriptions d’un système absolu. La phrase, moins sèche, rarement aussi nette et nerveuse que celle de Mérimée, revêt parfois cette parure brillante dont étincellent les meilleures pages de Théophile Gautier ; mais sous la vigueur colorée de l’expression transparaît l’effort laborieux et si un goût sévère approuve les scrupules d’une conscience toujours en éveil, il regrette néanmoins des préoccupations dont l’excès, je n’ose dire : puéril, serait attesté par les témoignages les plus bienveillants. N’entendais-je point dernièrement l’un de ces frères qui rivalisent par un talent aussi aimable que leur caractère non moins que par la fidélité de leur affection pour le romancier raconter, avec cette fine réserve qui distingue l’historien du procès des ministres en 1830, une conversation significative où l’auteur de Salammbô confiait son ennui naïf à l’érudit qui a exposé avec autant d’ampleur que d’élégante simplicité les origines du christianisme ? Flaubert se plaignait de ne pouvoir terminer une phrase dans laquelle il se trouvait obligé d’insérer deux fois le mot : cheval, et demandait à son interlocuteur comment il se tirait d’une telle difficulté lorsqu’elle l’arrêtait ; grand fut son étonnement quand celui-ci lui répondit tranquillement : « Je continue. » N’était-ce pas sous l’empire du même souci que l’été dernier, parcourant à pas précipités son cabinet de Croisset dont les fenêtres ouvertes trahissaient le mystère de ses agitations, il répétait avec des intonations différentes comme pour habituer son oreille à leur harmonie quelques paroles recueillies et retenues par des voisins dont le silence de la nuit favorisait l’indiscrétion et qu’ils comptent lire bientôt dans le roman dont ils attendent avec impatience la publication posthume ?

Si les pratiques minutieuses auxquelles l’astreignait cette étude constante des ressources de son art n’étaient pas exemptes de quelques singularités bizarres, elles dénotaient du moins l’amour profond du beau et du vrai, un labeur permanent, des aspirations incessantes vers une amélioration intellectuelle, le culte de la perfection, une idée élevée de la dignité de l’homme de lettres, l’horreur du charlatanisme et l’antipathie la plus prononcée contre les empiétements de la vulgarité dont les préjugés vieillis du romantique attardé de 1830 voyaient l’incarnation dans la bourgeoisie, comme s’il ne lui eût pas appartenu et qu’il n’eût pas consacré sa plume à la peindre ou à la charmer. Sur ce thème, toujours neuf, sa verve brutale ne tarissait guères ; mais l’ironie est une arme à deux tranchants qui blesse plus d’une fois celui qui la manie et si l’affectation évidente de ses attaques a trouvé, surtout auprès de ceux qui en étaient l’objet, une justification souriante soit dans les habitudes traditionnelles que l’héritier des Jeune-France tenait de ses prédécesseurs, soit dans le pontificat dont quelques littérateurs contemporains se conféraient gravement le privilège, quelquefois turbulent, toujours exclusif, sur cette pente glissante l’écrivain n’en est pas moins entraîné par une chute insensible à abandonner une partie de ses qualités natives, la spontanéité de l’impression, la fraîcheur de l’émotion.

Ce n’est pas impunément en effet que l’on sacrifie au plaisir malsain d’une critique impitoyable et le cœur, malgré soi, se fermant, conserve un peu de cette amertume que l’on a sur les lèvres : l’enthousiasme s’éteint, l’âme se refroidit et le talent qui ne puise plus son inspiration aux sources vives où sa force pouvait se retremper, subit à son tour l’influence de l’atmosphère desséchée au sein de laquelle il s’est isolé. Une inévitable solidarité soumettra bientôt le caractère lui-même à la contagion de cette loi fatale : Flaubert, assombri par la solitude, attristé par le spectacle de l’humanité dont ses yeux prévenus ne voient que les défauts, cherchera un vain refuge contre son besoin d’expansion dans une indifférence ou une dureté simulées et la misanthropie semblera envahir son œuvre et s’emparer de sa nature généreuse. Mais cette attitude empruntée ne pourra persister, ses instincts affectueux éclateront et la moindre circonstance en provoquera l’effusion attendrie. « Mon Dieu ! s’écriera-t-il, mon Dieu ! dans quel temps m’avez-vous fait vivre ! » mais le jour où il lira son exclamation désespérée inscrite au-dessus du portrait gravé de saint Polycarpe, il rira le premier de ses indignations journalières et, acceptant le patronage improvisé que lui impose la gaîté de ses intimes, il recevra désormais sous son prénom usurpé les vœux par lesquels ils célébreront le retour périodique de cet anniversaire adoptif.

Était-ce un de ces jours de fête qu’une main impériale enrichit sa demeure de l’aquarelle dont l’exécution distinguée eût permis de deviner l’auteur alors que sa délicatesse, en égalisant le peintre et le romancier dans ce gracieux envoi signé : Mathilde à Gustave, n’eût pas déjà révélé le nom d’une princesse qui a rehaussé sa grandeur passagère en ne l’employant qu’à la protection et l’encouragement des lettres et des arts ? Pour accepter cette haute et discrète sympathie, Flaubert n’avait point à faire abdication de sa fierté exigeante, car l’hommage rendu à sa plume acquérait un prix plus précieux en ne s’inspirant point de visées politiques que l’écrivain et l’altesse étaient heureux de reléguer loin de relations dont elles eussent détruit le charme. La politique d’ailleurs qui ne lui apparaissait qu’environnée de son cortège ordinaire de mesquines ambitions, de banalités solennelles et de passions exaspérées n’avait jamais exercé sur son esprit ses tentations dangereuses, et il avait sagement écarté de sa vie cette cause de querelles et de division. Aussi ses amis lui restaient-ils aussi fidèles qu’ils étaient nombreux, et l’homme qui avait su les attirer et les conserver, n’avait certes pas enfermé, malgré de trompeuses apparences, les sentiments d’une incorrigible misanthropie dans ce cœur toujours prêt à s’ouvrir et dont sa pudeur capricieuse s’ingéniait à cacher la chaleur bienveillante sous l’originalité des habitudes et le ton paradoxal du langage.

Cet humoriste qui mettait une malicieuse coquetterie à surfaire ses défauts avait même trouvé le moyen de concilier avec le temps consacré au travail les satisfactions que lui offraient de chères affections. À Paris, où il passait l’hiver, la journée du dimanche était réservée aux visiteurs : des académiciens, MM. Taine, Renan, Alexandre Dumas, Maxime Du Camp, des poètes, MM. de Banville et Coppée, s’y rencontraient avec MM. de Goncourt, Tourgueneff, Ernest et Alphonse Daudet, Charpentier l’éditeur qui représentaient le roman ; MM. Claudius Popelin, Burty, d’Osmoy parlaient des beaux-arts ; MM. de Hérédia et Guy de Maupassant esquissaient les rêves de leur jeune fantaisie ; MM. Frédéric Baudry, le bibliothécaire érudit, et Georges Pouchet, continuateur d’un nom célèbre dans la science, rappelaient la cité rouennaise et les souvenirs de l’enfance. Autour de la cheminée où grimaçaient des dieux indiens en bois colorié, assis sur les coussins du divan large et bas, les pieds appuyés sur la grande peau d’ours blanc qui fait songer aux glaces du Nord, ils échangeaient leurs pensées, se racontaient les événements littéraires, se communiquaient leurs projets, recueillant et rendant confidences et conseils avec la réciprocité qu’autorise l’estime et la franchise que commande l’amitié.

L’été venu, la maison de Croisset ouvrait ses volets, appel silencieux aussitôt entendu par d’anciens condisciples, de vieux camarades qui accouraient vers ce toit hospitalier où leurs enfants et leurs femmes trouvaient comme eux l’accueil empressé du maître ; sa cordiale simplicité désarmait bientôt la réserve, encourageait la timidité, et le jardin s’emplissait de rires sonores et de gaies causeries. Dans cette demeure plus retirée, comme l’ange gardien de la famille et le génie du foyer domestique, la pure figure d’une sœur regrettée semblait revivre sous le ciseau de Pradier et présider à ces réunions plus intimes où se retrouvaient avec l’ancien député M. Raoul Duval et le docteur Fortin, le médecin de Canteleu, des amis de la première heure, comme M. Charles Lapierre, le spirituel directeur du Nouvelliste de Rouen, ou M. Alfred Nion, l’avocat, notre aimable confrère, qui, plus que jamais aujourd’hui, tiendrait si bien ma place ; avec eux le tutoiement reprenait ses droits et de vives étreintes serraient la main du propriétaire qui s’avançait aussi rapidement que le lui permettait un précoce embonpoint, vêtu d’un pantalon large, d’une chemise flottante, ceint d’une écharpe de soie et enveloppé d’une longue robe de moine d’où se dégageait sur un cou vigoureux une tête forte au front vaste et dégarni, entourée d’une couronne de cheveux bouclés et animée par l’expression adoucie d’un œil bleu.

Dans cet asile presque impénétrable, quelquefois se glissait, j’ose à peine le dire, un bourgeois, et j’en sais un qui, exploitant, non sans finesse, cette vanité humaine dont les faiblesses ne sont pas inséparables du talent le plus vrai et de la plus intraitable sauvagerie, désarma l’aversion de l’écrivain pour les visites importunes et se fit pardonner son entrée dans son cabinet en saisissant sur la table ronde au tapis vert une des nombreuses plumes d’oie que Flaubert prenait et rejetait dans une large corbeille de laque et avec lesquelles il traçait sur de longues feuilles de papier les lignes irrégulières de ses romans, trophée précieux dont l’ennemi lui laissa la possession avec une condescendance satisfaite qui suffisait à venger une classe dont il ne pouvait, au moins en cette circonstance, méconnaître le goût littéraire.

S’il supportait impatiemment la curiosité des indifférents, Flaubert ne connaissait point de limites à son dévouement amical : il le poussait jusqu’à l’intolérance. À son appel une souscription s’était ouverte pour l’érection d’un monument destiné à honorer la mémoire de Louis Bouilhet ; mais, contrairement à l’opinion du comité qu’il présidait, le conseil municipal de Rouen en 1871, pensa que le buste du poète serait plus convenablement placé dans la bibliothèque où s’étaient accomplis ses travaux que sur une des voies publiques de la ville. Irrité de cette décision, indigné des réserves assurément légitimes qui, tout en témoignant l’estime due à des œuvres dont le mérite n’était pas « à l’abri de toute critique », ne lui accordaient qu’un rang distingué mais secondaire, Flaubert oublia toute mesure et publia une lettre où des railleries violentes, des personnalités agressives, que le respect de sa dignité lui devait interdire, étaient lancées contre des hommes dont le tort irrémissible se bornait à ne point partager exclusivement une admiration exagérée par l’affection et à vouloir que dans la cité où se dresse la statue de Corneille l’image de l’auteur de Melœnis trouvât comme cadre modeste et naturel l’intérieur d’un édifice consacré aux lettres et aux arts.

 « Hélas ! on ne devrait, au fond, écrire contre personne en ce monde », a dit Henri Heine [note de bas de page : Henri Heine. Reisebilder. Italie.], en comparant l’humanité et ses querelles passionnées à cet hôpital où, dans une pitoyable mêlée, des malades furieux se reprochent ironiquement leurs infirmités réciproques. Qui se souvient de cette cruelle polémique et de ses regrettables excès ? Le temps est le suprême modérateur et l’impassible justicier de nos colères d’un jour : revenu à de plus calmes appréciations, Flaubert n’ignorait sans doute pas que l’un de ceux qui lui avaient pardonné d’injustes et amères railleries ne s’était pas montré le dernier à nous proposer l’éloge du poète comme sujet, adopté par acclamation, d’un prix que notre Académie décernera en 1882. Pourquoi faut-il que, réunissant dans des tombeaux voisins ces inséparables amis, une mort imprévue, dont la brutale et subite atteinte remplissait le vœu du romancier, soit venue ajouter sa triste consécration à un apaisement dont je me plais à fixer le symbole consolant dans le double hommage qui leur sera rendu par ces monuments jumeaux, édifiés par la pieuse gratitude de leurs compatriotes dans le musée-bibliothèque dont Rouen verra le prochain achèvement, pour rappeler leur cher souvenir et les regrets durables dont il est entouré ?

Saül, cherchant les ânesses de son père qui s’étaient égarées, trouva un royaume. Que les pouvoirs publics ne s’en émeuvent point ! même bonheur m’est échu. Je me défendais, en commençant cette causerie, de méfiances créées par la bizarrerie affectée des habitudes et les tendances exclusives dont j’entendais successivement le blâme ou la glorification. Mais voici qu’en pénétrant plus intimement dans l’examen de l’œuvre, en interrogeant avec plus de soin les sentiments de l’homme, j’ai été, à mon insu, attiré et conquis invinciblement par une influence toute sympathique. En vain, je me représentais le sort étrange de cette victime livrée par le trépas à des entreprises que sa vie s’était usée à repousser : sa répugnance peu déguisée pour le journalisme n’avait pu le préserver des louanges posthumes de la presse, et, triomphant à mon tour d’une humilité, que son affirmation réitérée a pu rendre suspecte, j’infligerais à sa mémoire le scandale multiple d’un éloge public prononcé… en pleine Académie… par un bourgeois ! Je n’ai point hésité à accomplir le devoir que m’imposait une telle perte et devant lequel je devais incliner les scrupules motivés d’une modestie nécessaire. Aussi bien le culte du beau n’est point le privilège de ceux qui desservent ses autels et son temple est ouvert à ses fidèles comme à ses prêtres ; les morts dont le juste nom accroît le patrimoine intellectuel d’une nation ne s’appartiennent plus et leur pays a le droit, il a la mission de recommander leur exemple à la gratitude et à l’imitation de ses enfants.

Elle laisse une longue trace en disparaissant, cette figure d’honnête homme et de romancier laborieux. Inconscient des nécessités de la vie pratique, ignorant les satisfactions de la fortune dont son dévouement à sa famille lui avait dicté l’emploi le plus généreux, cachant sous l’apparence de la rudesse une exquise bonté, fondant en des effusions amicales la glace qui semblait avoir resserré les élans d’un cœur chaud et expansif, il a confié, avec la candeur d’un enfant, son existence entière dans les livres et dans ses écrits. Le respect de son art, les exigences de la critique sévère qu’il exerçait sur lui-même ont restreint l’étendue de son œuvre qui ne compte guère plus de 6 volumes. Si l’on aimerait à y voir plus fréquemment apparaître l’émotion morale et la sensibilité délicate qui prennent leur source dans les aspirations élevées de l’âme, il faut proclamer que la composition habile s’inspire d’une observation aussi sincère, souvent plus puissante que celle de Balzac et pare ses développements d’un style dont la sobre précision ou l’ampleur colorée délieraient parfois la plume de T. Gautier ou le burin de Mérimée. Homme de lettres, digne de ce nom, il n’a point voulu d’autres titres à la considération et la seule distinction qui ait flatté sa fierté, c’était le ruban qui sur sa poitrine témoignait que la patrie honore l’art en faisant entrer ses plus nobles représentants dans cette légion dont les chefs achètent le commandement au prix de leur sang. Son indépendance eût refusé de s’asservir aux entraves d’une coterie ou d’une école : il n’était ni maître, ni esclave, et je puis, en terminant, lui appliquer sans crainte ce portrait où L. Bouilhet, en se peignant, reproduisait à l’avance l’image de son célèbre et fidèle ami [note de bas de page : Louis Bouilhet. Dernières Chansons. — Le Soldat libre.] :


Soldat libre, au léger bagage,
J’ai mis ma pipe à mon chapeau ;
Car la milice où je m’engage
N’a ni cocarde ni drapeau.


La caserne ne me plaît guère,
Les uniformes me vont peu ;
En partisan je fais la guerre
Et je campe sous le ciel bleu.


La liberté, que l’on croit morte
Pour quelques heures de sommeil,
Près de moi se chauffe à la porte
De ma tente ouverte au soleil.


Je suis sourd au clairon d’un maître,
La consigne expire à mon seuil :
Nul, hormis Dieu, ne peut connaître
Ce grand secret de mon orgueil.


Parmi les champs de poësie
Je fourrage sans mission ;
Le capitaine est Fantaisie,
Le mot du guet Occasion.


El loin de la poussière aride
Où sont marqués les pas humains,
Je cours, sur un cheval sans bride,
Dans des campagnes sans chemins.




[Document découvert par Marie-José Mainot et saisi par Olivier Leroy, mars 2016.]




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