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Nécrologie

Henry FOUQUIER
Le Voleur, 28 mai 1880

Nécrologie
Gustave Flaubert

Le portrait de Gustave Flaubert est aisé à faire, car peu de physionomies furent plus frappantes que celle de Flaubert. Une taille et une prestance d’Hercule, les épaules un peu voûtées depuis quelques années, des yeux flamboyants et clignotants à la fois, le teint rouge, enflammé par une façon de vivre étrange et funeste, une large bouche cachée par une moustache de Palicare, lui faisaient un personnage un peu bizarre, excessif, et qu'on n’oubliait pas. Quant à son histoire, elle est des plus simples. Fils d'un chirurgien très-distingué, il étudia d'abord la médecine ; mais bientôt, riche de son patrimoine, il s'adonna tout entier aux lettres, avec une passion constante dont il éprouva peut-être plus de souffrances que de plaisirs.

Il y avait en G. Flaubert une certaine misanthropie. Venait-elle de la mode littéraire de sa jeunesse, des ennuis de la vie de province, des sottises qui accueillirent ses débuts, d'une timidité de sentiments délicats froissés par le monde, qui ne les soupçonnait guère chez ce colosse bon enfant ? Quoiqu'il en soit, cette misanthropie existait chez G. Flaubert, traversée d'éclairs de grosse gaieté un peu rabelaisienne ; et c'est alors qu’il écrivait qu'on ne peut échapper à la vie que « par le délire littéraire ». Qui sait si, pour lui, le remède ne fut pas pire que le mal ? S'il connut, avec Madame Bovary, les joies d'un grand succès, déjà Salammbô fut moins goûté du public, étant un régal de lettrés, et l'Éducation sentimentale échoua, comme échoua le Candidat au théâtre.

Et ces œuvres aux fortunes diverses, avec quels labeurs elles voient le jour ! Si la sincérité de G. Flaubert n'était connue, sa correspondance resterait suspecte d'exagération, même quand elle s'adresse à ses amis les plus intimes, tant elle est pleine d'étranges désespoirs devant les travaux entrepris. La confection de tel chapitre de Salammbô est l'affaire de plusieurs mois. Tel autre chapitre est ajourné à un an. Ce ne sont pas seulement les études, les notes archéologiques à prendre qui retardent ainsi l’œuvre : c'est surtout l’expression. Chaque mot est retourné vingt fois, comme une pierre longtemps polie avant d'être enchâssée dans la mosaïque. Et ce travail si curieux de style, – qui cependant ne se contentait guère d'être un styliste – n'est pas, comme il l’est visiblement pour Gautier, un enfantement joyeux, une sorte de débauche excitée à travers les images et les mots. L'œuvre, solidement construite et délicatement décorée, est péniblement accomplie. « Je suis malade, écrit G. Flaubert, par suite de peur, toutes sortes d'angoisses m'emplissent : je vais me mettre à l'œuvre »

Le poète énorme de Salammbô au fond, est timide. Et qui sait si, sans cette timidité, nous n'eussions pas eu dix œuvres plus libres d'allures, au lieu de trois ou quatre? Il y a en G. Flaubert quelque chose de ce peintre du chef-d'œuvre inconnu qui poursuit sur une seule toile, où il accumule les touches, un idéal trop partiel.



[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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