BIOGRAPHIE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

[Nécrologie]

GUSTAVE FLAUBERT

LE GAULOIS, dimanche 9 mai 1880

FOURCAUD



La littérature française vient d’être frappée douloureusement en la personne de ce romancier très haut, de ce prosateur très mâle, de ce rare et merveilleux artiste qui était Gustave Flaubert. Cette terrible nouvelle nous arrive à l’improviste, brutale comme un coup de foudre et poignante comme un malheur de famille. Elle retentira profondément dans le monde littéraire ; elle apportera une sorte de deuil personnel à tout écrivain digne de ce nom, et elle prolongera ses échos jusque dans la foule, gardienne inconsciente et consécratrice des gloires. Nul, parmi les vivants, si ce n’est Victor Hugo, n’a jeté sur son siècle un éclat si grand ; nul surtout n’a sculpté en des mots plus marmoréens de plus impérissables images et fait surgir du papier blanc des apparitions plus éblouissantes.

De longtemps, il ne se lèvera un maître de sa puissance, analysant sans faiblir jamais les petitesses modernes, et tour à tour retrouvant au fond de son imagination les grandeurs épiques des sociétés mortes. La langue qu’il parlait n’était qu’à lui, bien qu’elle sortît exclusivement de nos vocabulaires ; mais de blocs tout pareils, arrachés à la même montagne, un statuaire fait un chef-d’œuvre, et un autre une pauvreté.

Nous aimions à nous chauffer à la flamme de ses passions d’artiste ; il nous réconfortait de ses exemples ; il nous soutenait de son ardente foi littéraire. On chercherait en vain, dans l’histoire des artistes, un homme de lettres qui se fût plus complètement absorbé en son art. Flaubert a tout donné à son idéal, toutes ses forces, toute son âme, toute sa vie. Ainsi que le soldat qui meurt en pleine mêlée, Flaubert est tombé en plein labeur. À quelques pas de son cadavre, les feuilles éparses du roman qu’il écrivait, inachevées et chargées de ratures, semblent le glorifier. Et, certes, elles le glorifient hautement en attestant sa conscience intacte jusqu’à la dernière heure et son absolu respect de soi. Il laisse beaucoup plus qu’une série de belles œuvres : il nous lègue une admirable mémoire de lettré.

***

Ce n’est pas aujourd’hui, dans la première émotion d’une telle perte, qu’il est possible de porter un jugement sur un tel écrivain. Au surplus, à quoi bon juger ? Quiconque a lu ses livres a une opinion résolue, et tant pis pour ceux-là qui ne connaissent point Madame Bovary, Salammbô et l’Éducation sentimentale. Mais on trouvera utile et convenable que je redise, en termes brefs, à titre d’hommage suprême, les différentes étapes de cette carrière noblement remplie. L’éloge qui jaillit du fait était le seul qui pût lui plaire ; je ne saurais lui en décerner un meilleur.

Gustave Flaubert était né à Rouen, en 1821. Son père, un médecin de bonne science et de bonne renommée, le poussa très jeune du côté des recherches scientifiques, sans se douter qu’il ne faisait qu’armer son esprit pour la littérature. Il prit à cette sévère école le goût d’inexorable précision qui est le caractère de son style. Pour avoir disséqué, il comprit le grand profit qu’un écrivain peut tirer des vérités physiologiques. Son esprit se développa lentement, sûrement, suivant des méthodes exactes. Bientôt, il eut l’habitude de formuler toutes ses pensées, même les plus subtiles, en paroles vigoureuses qui les peignaient au vif et, tout ensemble, les découpait à l’emporte-pièce. C’était déjà le commencement de l’écrivain.

Le jour où l’on sent le besoin de s’exprimer en termes implacablement conformes à ce qu’on voit, à ce qu’on éprouve et à ce qu’on pense, on se révèle homme de lettres. Flaubert ne pouvait échapper à sa vocation. Seulement, il était trop fier et trop doué pour courir au-devant des succès faciles. Il décida qu’il ne ferait pas assister le public à ses tâtonnements d’écolier, et il se tint parole. Lorsque parut Madame Bovary, il avait trente-six ans, il était un maître. Ce ne fut pas dans l’estime des connaisseurs qu’il entra de plain-pied ; ce fut dans leur admiration.

***

Je ne sais point dans la littérature contemporaine d’oeuvre plus parfaite et plus vibrante que ce roman de Madame Bovary. Depuis Balzac, on n’avait rien vu de semblable. Encore Balzac n’avait-il jamais possédé un instrument littéraire d’une sensibilité si vibrante.

Il avait convenu à Gustave Flaubert de peindre l’adultère dans un milieu provincial, et voilà que sous sa plume la vérité s’était élargie en restant littérale et il avait tracé, non seulement un criant tableau de la vie de province, mais encore le portrait définitif de la déclassée au dix-neuvième siècle. Emma Bovary, fille d’un fermier riche, a été élevée en demoiselle ; on l’a mise au couvent ; on l’a placée au-dessus de sa condition réelle ; on a corrompu son idéal ; elle s’épuise en rêves impossibles que la vie trompe toujours. Toutes les curiosités brûleront son cœur ; elle aura le mépris des choses vulgaires ; elle se sentira supérieure à tous ceux qui l’approcheront, et elle passera se ravalant, se souillant et s’embourbant davantage à chaque pas qu’elle fera. On n’a pas encore écrit une plus virulente satire des mœurs déséquilibrées de ce temps.

Avec ses hautes qualités natives et ses magnifiques aspirations, Mme Bovary est de beaucoup inférieure à la plus humble ouvrière, qui gagne son pain à la sueur de son front, lave le linge de son mari et lui donne des enfants sans se nourrir de chimères.

***

Assurément, le médecin Bovary est un triple sot, et le pharmacien Homais est un Prudhomme qui suffirait à déconsidérer la vie provinciale ; mais, encore une fois, Emma est moins leur victime qu’elle n’est la dupe d’une éducation stérile et malsaine. Voilà quelles idées sociales le romancier a su mettre en circulation dans son livre. La justice eut beau glisser ses doigts entre les pages du roman, elle ne put y découvrir les immoralités qu’on avait annoncées. De fait, Madame Bovary est un des récits les plus moraux qui puissent être, parce qu’il est d’une effrayante analyse morale et d’une exécution si patiente et si forte, qu’elle souligne tout. Dans les lettres françaises, il a marqué une grande date, et les critiques de l’avenir ne devront pas l’oublier.

Plus tard, dans l’Éducation sentimentale, le surprenant observateur analysera d’autres déclassements. Il aura cette idée de génie d’expliquer nos révolutions et nos lâchetés sociales par notre peu de consistance morale et la sentimentalité qui nous dissout. À des hommes mollement élevés, sans hauteur d’esprit, sans fierté de caractère, en qui les nerfs ont tout remplacé, il n’arrive que de vulgaires aventures. Comment prendraient-ils la direction d’une société, ces fantoches nerveux comme des femmes et qui n’ont dans la cervelle que des caprices femmelins [sic] ? Aussi la vie les emporte-elle, flétris et honteux, de turpitude en turpitude. Leur vieillesse morose ne compte qu’un souvenir heureux des jours passés : le souvenir de la première débauche, et de la première illusion perdue. Ne jugez-vous pas que cette conclusion s’imprime comme un fer rouge au front de toute une génération ?

***

Mais Flaubert avait coutume de poursuivre, jusqu’au dernier degré, les théories dont il avait éprouvé la justesse. L’ouvrage qu’il avait en préparation est, pour ainsi dire, le couronnement de l’édifice et la troisième pièce d’une trilogie cruelle. On y voit deux vieillards, ruinés par la vie, s’y raconter leurs déboires. Ils ont perdu leur temps, leur peine, leur intelligence à marcher dans le vide, dans la bêtise et dans l’ennui. Pour désennuyer leurs heures séniles, les voilà qui se prennent à copier tout ce qui leur tombe sous la main et à écrire leurs mémoires. Et ce sont là les archives de la monstrueuse sottise humaine et l’acte d’accusation le plus formidable dressé contre nos vanités stérilement ambitieuses. Le roman devait se composer de deux parties : d’un volume de récit, et d’un volume de notes et de commentaires. Flaubert fondait sur cette combinaison, qu’il avait imaginée et qui lui souriait, de grandes espérances. C’est un malheur pour nous qu’il ne lui ait pas été donné d’achever l’œuvre. Les chapitres qu’il a laissés complets seront publiés sans doute ; mais tout admirables qu’ils peuvent être, ils ne suffiront pas à nous élucider le livre. Ainsi, la mort d’un grand écrivain entraîne de dures conséquences. Qui sait si Gustave Flaubert n’emporte pas un chef-d’œuvre dans la tombe, où il va dormir son éternel sommeil ?

***

À côté de ses études de mœurs vivantes, l’auteur de Madame Bovary a écrit deux poèmes de résurrection, qui sont des prodiges de savoir et des modèles d’incomparable style. J’ai nommé Salammbô et la Tentation de saint Antoine. La Carthage qu’il a évoquée dans Salammbô est d’une majesté puissante et sauvage, si vraisemblable qu’on est tenté de la croire certaine. L’écrivain, dans sa jeunesse, avait accompli un grand voyage en Orient, et c’est d’après nature qu’il avait, suivant son habitude, peint les décors de son drame où se heurtent des passions barbares, mais foncièrement humaines. Du reste, avant de coucher sur le papier un seul mot de ce drame aux couleurs éclatantes et bizarres, il a vidé des bibliothèques, appris les langues orientales, consulté tous les documents connus. Jamais chercheur ne fut si scrupuleux. Il n’y a pas un mot dans Salammbô qui ne soit appuyé d’un texte. Lisez, pour vous en convaincre, la lettre qu’il écrivit à Sainte-Beuve en réponse aux articles du célèbre critique. On n’a pas plus de conscience dans le labeur et plus de bonne foi dans l’érudition.

La Tentation de saint Antoine est le monument que Flaubert s’était réservé d’ériger à la science athée. Il avait cette faiblesse, cet homme supérieur ; il se disait athée et il croyait l’être. Dans son poème composé à la façon du Faust de Goethe, écrit d’une prose rythmique, lapidaire, d’une variété et d’un éclat inouïs, il fait passer devant saint Antoine affolé l’innombrable essaim des erreurs et des folies humaines, et il finit par agenouiller le bon ermite devant la divine Matière. Il y a là sans contredit les plus belles pages qui soient tombées de sa plume. Toutefois la conception paraît obscure et l’érudition s’y affiche avec excès. Nombre de morceaux d’une perfection absolue seront sauvés de l’oubli ; mais je crois que, de tous les ouvrages du maître, celui-là sera le moins durable en son entier.

***

Il est trop purement philosophique pour des littérateurs ; il est trop pittoresquement littéraire pour des philosophes, et la conception est demeurée nébuleuse. L’auteur, au courant de ses immenses lectures, a fait mille et mille découvertes dont il veut emplir son livre. Les placages de curiosités se succèdent ; l’œuvre perd toute proportion et même toute ampleur. On croirait voir une belle femme écrasée sous un amoncellement de joyaux.

***

Le dernier volume que Flaubert ait fait paraître porte ce simple titre : Trois Contes. Il a pris à tâche de s’y montrer sous son double aspect de romancier de moeurs vivantes et d’archéologue. Le premier de ses contes est l’histoire d’une humble servante de village, dévouée jusqu’à l’absolu sacrifice de soi. Le second, qui est un pur chef-d’œuvre, nous raconte la légende de saint Julien l’hospitalier. Enfin nous trouvons dans le troisième une curieuse restitution de la société juive au temps d’Hérode, alors que la voluptueuse Hérodiade [sic] remettait sur un plat d’or la tête sanglante du Précurseur. Ce recueil, qui étincelle de précieuses beautés, eut le vif succès qu’il méritait. Il consola le grand écrivain de l’échec de sa comédie du Candidat, jouée naguère au Vaudeville. Mais, si Gustave Flaubert était un narrateur d’ordre exquis et magnifique, il faut bien convenir qu’il n’était pas fait pour les ouvrages dramatiques. Sa pensée avait besoin, pour se dégager, des libres développements de caractères et des expositions d’épisodes. Les détails finement nuancés lui étaient nécessaires ; or le théâtre répugne aux détails. Je crois bien que l’auteur des Trois Contes y avait définitivement renoncé ; cependant je n’en suis pas entièrement certain, car on renonce difficilement au désir et à l’espoir de prendre une revanche là même où l’on a été vaincu.

Dernièrement, le journal illustré la Vie moderne publiait le Château des Cœurs, féerie en dix tableaux, qu’il avait composée en collaboration avec ses intimes amis Louis Bouilhet et le comte Charles d’Osmoy, aujourd’hui député de l’Eure. L’esprit humoristique de Flaubert se donnait plus franche carrière dans une fantaisie de ce goût ; il s’y raillait amèrement de ces bourgeois qui étaient ses bêtes noires, et leur dédiait un tableau d’une rare verve : le royaume du Pot-au-Feu. Il est incontestable que cette féerie est d’un bout à l’autre un ouvrage qu’on a lu et qu’on relira avec plaisir. Est-ce une œuvre, néanmoins ? Je ne le crois pas.

***

Je voudrais encore, avant de poser la plume, tracer un léger croquis du maître regretté. C’était un homme de grande taille, au teint rouge, aux traits accusés, d’une solide carrure et d’un fort grand air. Son œil d’aigle, quand il vous regardait en parlant, jetait des lueurs fauves, et sa moustache épaisse se hérissait. Il avait la voix forte et mettait toujours la conversation au diapason le plus élevé, prodiguant les métaphores les plus violentes, s’insurgeant contre « le bourgeois », récitant avec enthousiasme des phrases de Chateaubriand, de Bossuet ou de Victor Hugo, prenant feu et flamme pour les livres de ses amis, et tout à coup partant d’un éclat de gros et bon rire, et se moquant derechef de « monsieur Prudhomme »

Des naïvetés d’enfant se mêlaient dans son esprit à des subtilités incroyables. D’ailleurs, il ne manquait ni de traits mordants ni d’inventions plaisantes. Les lecteurs du Gaulois s’en sont bien aperçus, l’autre jour. La lettre qu’il avait écrite à M. Guy de Maupassant sur les poursuites judiciaires exercées contre les artistes et qui fut imprimée ici même, est le dernier morceau de lui qu’il ait jeté à la publicité.

Il avait des amis très fidèles et très illustres ; Alexandre Dumas, Taine, Renan, Théodore de Banville et Charles d’Osmoy. Tous les dimanches, il réunissait dans sa maison quelques-uns de ses admirateurs : on y rencontrait notamment MM. Hennique, Céard, Guy de Maupassant, Gustave Toudouze et d’autres encore. Le maître se montrait régulièrement d’une grande bonne humeur, et sa causerie abondait en imprévus caprices.

Presque toujours en veston de chambre, le col déboutonné, il se livrait à des improvisations de son thème familier de la Stupidité bourgeoise, et brûlait des cigares qu’il abandonnait à la quatrième bouffée. L’impression qu’on rapportait de ces assemblées du dimanche était très étrange et tout à fait charmante. Ce grand artiste en robe de chambre, ce naturaliste de la première heure, avait gardé toutes les fougues romantiques. Sa bonhomie se témoignait en phrases sonores et martelées comme les plus belles de Chateaubriand, émaillées de termes crus et d’épithètes grasses du plus singulier effet. Au demeurant, il était tout d’une pièce ; il fallait être pour lui ou contre lui. Seulement, il fascinait tout le monde.

Ces notes, tracées au hasard de la mémoire et au galop de la plume, sous le coup de la nouvelle du malheur qui nous frappe, donneront-elles une suffisante idée du maître que nous pleurons ? Non, certes ; mais, je l’ai dit plus haut, ce n’est pas aux indifférents que s’adressent de tels souvenirs. Gustave Flaubert est et demeurera une des gloires de ce siècle ; il a produit, parmi des œuvres superbes, un chef-d’œuvre absolu, Madame Bovary. Son nom vivra dans l’avenir et son ombre sera respectable aux bons lettrés de tous les temps.



[Document saisi par Olivier Leroy, avril 2013.]