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[Nécrologie]

GUSTAVE FLAUBERT

Gil Blas, 11 mai 1880

Jean RICHEPIN

C’est le soir même où l’on apprit la foudroyante nouvelle de la mort de Flaubert que Gil Blas me fit l’honneur de me demander un article sur le grand écrivain. Je voulus tout de suite lui rendre ce suprême hommage. Mais la plume me tomba des mains, à la pensée du peu de temps que j’avais pour me recueillir et pour mesurer un maître de cette taille. Puis, il faut le dire à son honneur, le deuil qui frappe ainsi la littérature française est comme un deuil de famille, tant l’homme était aimé et vénéré par tous ceux qui écrivent, et la douleur éprouvée fut vraiment trop forte pour vous laisser l’esprit libre. J’ai donc été forcé de remettre au lendemain, et, malgré ce répit, je me sens encore peu sûr de moi, je l’avoue, pour parler comme il convient du génie que la France vient de perdre.

Mais qu’importe, après tout, puisqu’il s’agit de saluer et non de juger, en face d’une grandeur incontestable ? Qu’importe aussi un jour de plus ou de moins, et de cueillir la fleur passagère de l’actualité sur cette tombe où va s’épanouir l’immortel laurier d’une gloire que le temps ne saurait désormais flétrir ?

L’œuvre de Flaubert est trop célèbre pour que je fasse aux lecteurs l’injure de la leur raconter par le menu, et, d’autre part, elle est encore trop récente pour qu’il soit loisible de lui assigner dans l’histoire littéraire de notre temps la place qu’elle prendra aux yeux de la postérité. Je voudrais seulement essayer de montrer, en me servant des procédés mêmes du maître, de quels éléments elle se compose, d’où elle est issue, à quoi elle tendait, et ce qui en fait la haute valeur, non seulement artistique, mais philosophique.

C’est là une étude qui exigerait beaucoup de temps, de soin et de place, pour être complète, et je demande pardon de l’entreprendre ainsi à la hâte et brièvement. Telle qu’elle sera, cette tentative d’analyse, aussi exacte que possible, me semble encore devoir être l’oraison funèbre la plus digne de ce formidable analyste et de ce passionné pour l’exactitude.

« L’étude excessive de ce qui faisait l’atmosphère d’un écrivain nous empêche de considérer l’originalité même de son génie. Au temps de La Harpe, on était convaincu que, grâce à de certaines règles, un chef-d’œuvre vient au monde sans rien devoir à qui que ce soit, tandis que maintenant on s’imagine découvrir sa raison d’être, quand on a bien détaillé toutes les circonstances qui l’environnent. »

C’est Flaubert lui-même qui a écrit cela dans sa préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet, et je ne voudrais pas tomber, à son égard, dans le défaut qu’il reproche à la critique moderne. Mais ce serait aussi méconnaître la puissance de cette méthode expérimentale, dont il est l’honneur, que de ne pas la lui appliquer. Il est donc juste de chercher à connaître les origines de son tempérament, et le milieu dans lequel s’est formé son esprit. Trois traits me paraissent, à ce point de vue, absolument caractéristiques pour restituer la figure intellectuelle de Flaubert : il était Normand, il est né en plein romantisme, et d’une famille de médecins.

Il était Normand, et avec une incomparable splendeur d’atavisme. Car ce n’était pas le Normand d’aujourd’hui, en qui l’ancêtre norvégien ne revit que par l’âpreté au pillage ; ce n’était pas l’écumeur de vagues devenu un écumeur de procès ; c’était le vieux Normand superbe, barbare, avec sa taille de géant, sa mine farouche, son goût pour l’aventure et son mépris hautain pour la vie.

Qui a vu passer Flaubert dans la rue a été forcé de se retourner pour le regarder à deux fois, tant son allure large et fière contrastait avec l’étriqué d’à présent. D’une taille élevée, d’une corpulence vigoureuse, il marchait à grands pas, roulant un peu ses lourdes épaules à la façon des gens de mer, et balançant les bras comme pour brandir une arme. La face rouge luisait. Les moustaches, épaisses, tombantes, se gonflaient au vent d’une voix forte qui semblait faite bien moins pour la causerie renfermée que pour le commandement et le cri en plein air. L’œil avait des éclairs, comme celui des aigles marins. Et tout cela, je le répète, non pas seulement pour ceux qui savaient que ce passant s’appelait Flaubert, mais pour le premier badaud venu, qui demeurait ébahi à l’aspect de ce colosse d’un autre âge.

Je me rappelle la première fois que je le vis. C’était rue de la Paix. J’ignorais absolument sa figure ; car il avait horreur des exhibitions photographiques. Je l’aperçus au bras d’un autre géant, à l’air plus doux. Il lui parlait en gesticulant, à voix haute, la face allumée par le feu de la parole, et comme s’il le rudoyait violemment.

– C’est Flaubert et Tourgueneff, me dit un ami qui le connaissait de vue, et qui me trouva planté sur le bord du trottoir, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, en extase devant ce couple étrange comme devant l’évocation d’une race disparue.

Ce sang de Barbare, on le retrouve chaud, rouge, fumant, dans la tournure épique du génie qui a écrit Salammbô. Rappelez-vous ces batailles, ces brûlements d’enfants, ces scènes de famine dans le défilé de la hache, et tout le flamboiement tragique et féroce de ce poème en prose.

Sans parler ici du savant extraordinaire qui reconstituait une civilisation inconnue, sans parler non plus du prestigieux artiste qui cachait tant de science sous l’éclatante féerie de son style, ne pensez-vous pas qu’il fallait vraiment une autre âme que les nôtres, pour pénétrer ainsi dans le cœur de ces mercenaires en révolte, de ces Carthaginois dévots au Baal monstrueux, de ce Mâtho farouche et superbe, et pour revivre aussi puissamment la vie de ces Barbares fous de colère et d’héroïsme ?

À coup sûr, j’admire le lettré qui arrive à une telle puissance par la force de l’imagination et la magie du style ; mais je ne puis m’empêcher de sentir aussi dans l’esprit qui a eu de telles visions, passer le souffle de ses aïeux qui poussaient leur cri de guerre à travers les tempêtes, et se déchiraient eux-mêmes la poitrine pour en voir la pourpre gicler en bouillonnant dans les vagues vertes.

Quoi d’étonnant, si ce fils des hommes du Nord aime le romantisme ? Shakespeare, Byron, Chateaubriand, les Niebelungen, les vieux chants des Skaldes, ne devaient-ils pas lui plaire, et parler à son cœur même ? À supposer que sa génération ne les lui eût pas désignés et révélés, il les aurait cherchés d’instinct et en aurait trouvé l’ivresse. Mais, en outre, né en 1821, il arriva à la vie littéraire en un moment où tout l’art se concentrait là. Lui-même l’a raconté ainsi :

J’ignore quels sont aujourd’hui les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d’extravagance, – expansions dernières du romantisme arrivant jusqu’à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements… Les pensums finis, la littérature commençait : et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony ; on faisait plus : par dégoût de l’existence, Bar… se cassa la tête d’un coup de pistolet. And… se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d’éloges, certainement ! Mais quelle haine de toute platitude ! quels élans vers la grandeur ! quel respect des maîtres ! comme on admirait Victor Hugo !

De ce romantisme initial, Flaubert garda toujours la marque. On la retrouve dans l’éclat de ses métaphores, dans la sonorité rythmique de sa phrase, dans le lyrisme de son imagination qui, même au plus fort des analyses psychologiques, a des envolées d’oiseau, et surtout dans l’amour fervent qu’il portait au style comme à la seule puissance capable de faire vivre les œuvres.

Il voulait que la langue écrite eût le retentissement du verbe déclamé et même chanté. Il nommait cela de ce mot trivial et expressif : le gueuloir.

Il rendait la même idée par une autre image, en disant qu’une page de belle prose doit se tenir debout comme un stèle de bronze.

De ces principes sur la forme, il ne se départit jamais, et voilà pourquoi je trouve étrange que les Naturalistes veuillent accaparer ce grand écrivain, qui est autrement artiste, autrement large qu’eux, qui adorait si profondément la poésie et le lyrisme qu’ils méprisent, ce génie complexe dont ils n’admettent qu’une partie, et au prix de qui ils semblent des pauvres vivant sur quelques croûtes dérobées à sa table.

Naturaliste, il le fut aussi, certes, et même il laisse un chef-d’œuvre de naturalisme vrai, après lequel il faut bien se dire qu’on ira pas au delà ; je veux parler de l’Éducation Sentimentale.

Ce roman magistral a été moins goûté du public que Madame Bovary. C’est là une criante injustice, car c’est un parfait chef-d’œuvre. Il a paru moins bien composé, et on n’a pas vu que ce manque de composition était précisément un effet voulu et déterminé, et que Flaubert avait ainsi cherché à exprimer vraiment la vie telle qu’elle est, plate, monotone, sans aboutissement, sans dénouement possible à arranger, avec sa succession de petits faits qui arrivent à la queue leu leu au premier plan, chaque chose paraissant tour à tour en saillie, et s’achevant en eau de boudin.

J’accorde que cela est fatigant à lire pour le vulgaire, qui demande avant tout de l’amusement, de l’intrigue, des caractères nets et bien tranchés, et des histoires ayant un commencement, un milieu, une fin. Mais, pour les gourmets d’observation, pour les esprits philosophiques, quel merveilleux régal ? N’est-ce pas l’image exacte de la vie, où les caractères sont trop compliqués pour se définir, où les faits s’enchaînent sans qu’on puisse voir le dernier anneau de rien, où les choses suivent un éternel recommencement ? Avoir essayé de traduire ce marquez le pas qui constitue au fond toute l’existence, c’était original ; y avoir réussi, c’est le comble de l’art.

Flaubert y arriva, sans compter son génie, par une patience d’analyse et un esprit scientifique de premier ordre, où je retrouve l’influence de sa famille vouée aux études médicales. C’est, en effet, sous la direction de son père, excellent médecin célèbre à Rouen, qu’il prit le goût des recherches physiologiques, des dissections physiques et morales, et cette rigueur de procédé nécessaire à l’expérimentateur sincère.

Que M. Zola est loin de cette exactitude précise et de cette absolue authenticité dans ses fameux documents humains ! Aussi faut-il dire que l’auteur des Rougon-Macquart produit un volume à peu près par an, tandis que Flaubert n’a publié Madame Bovary qu’à trente-six ans, n’a donné depuis que l’Éducation Sentimentale et un de ses Trois Contes, dans ce genre d’analyse scientifique, et qu’il n’a pas cru pouvoir offrir au public plus de vérité en quarante années de travail !

En revanche, que de vérités dans ce petit nombre d’ouvrages, et quelle philosophie pour ceux qui savent, comme dit Rabelais, casser l’os et sucer la moelle !

Philosophie amère, j’en conviens, mais aussi moelle de lion, et qui rend fort contre les déboires de la vie, pourvu qu’on ait le courage de s’en nourrir. Cette philosophie, c’est celle du vieil Héraclite, celle qui se formule dans le Tout-coule, celle qui conclut à l’absolu néant des choses, celle dont le dernier mot est que le monde a un comment sans avoir de pourquoi.

Voilà des réflexions métaphysiques capables d’étonner les gens pour qui Flaubert est seulement un grand romancier et un grand artiste, et qui ne se doutent pas qu’il est aussi un profond philosophe.

Et que l’on ne prenne point cette affirmation pour un paradoxe, pour l’infatuation d’un commentateur qui est fier d’avoir cassé l’os et sucé la moelle. Cette moelle, Flaubert lui-même l’a mise à nu, vivante et palpitante, dans cet admirable bréviaire d’exégèse religieuse et de métaphysique qui s’appelle la Tentation de saint Antoine.

Nous nous représentons volontiers un philosophe comme un ennuyeux qui fait de gros bouquins que lisent ses confrères seulement, et à ce titre on ne s’imagine pas Flaubert en philosophe. Aussi n’a-t-on vu dans ce livre étonnant que les passages pittoresques, les merveilles de style dont il fourmille, et l’on a en général trouvé que l’idée en était obscure, et la composition ténébreuse.

On a pris pour des paillettes dans du charbon les scintillements de ce diamant philosophique.

Quoi de plus clair, cependant, que le tableau de cet esprit, hanté par le mysticisme, harcelé par les souvenirs ou les désirs de l’existence, halluciné par le mirage des religions diverses et des systèmes contradictoires, alléché non seulement par les formes de l’être, mais aussi par les formes du rêve, tiraillé entre les apparitions de l’absolu qui s’affirme en des images radieuses et les négations du non-être qui souffle sur toutes ces bulles de raison ou d’imagination ; quoi de plus logique que la marche de ce tenté à travers tous ces fantômes, jusqu’au moment où la vérité l’écrase et le jette la face contre le sol, prosterné en adoration devant l’éternelle et infinie et ineffable divinité de la matière inconsciente !

Qu’on tienne ou non pour cette doctrine, il faut bien reconnaître qu’elle est une de celles inventées par l’homme pour expliquer l’inexplicable. L’avoir revêtue d’un style magique, avoir concrétisé ces formules abstraites, c’est l’œuvre d’un penseur et d’un artiste, autrement dire d’un génie, et je plains les intelligences superficielles qui n’ont pas su le comprendre, les âmes débiles qui n’ont point eu la force de monter sur ce sommet d’où l’on a une vue d’ensemble de l’univers.

On saisit maintenant, j’espère, pourquoi je m’excusais tant au commencement de cette étude, et pourquoi je ne me sentais point sûr de parler ainsi comme il convient d’un aussi grand homme. C’est que, pour moi, Flaubert est plus grand encore que ne le croient peut-être même ses meilleurs amis. Pour moi, ce n’est pas seulement à notre époque et à la France qu’il fait honneur, c’est à la pensée humaine.

S’il n’avait écrit que Madame Bovary, Salammbô et les Trois Contes, c’en serait assez pour lui assurer un rang de maître parmi les plus fameux écrivains et les plus rares artistes de notre littérature. Mais ce rang ne suffit pas à la taille de l’homme qui laisse derrière lui l’Éducation sentimentale et la Tentation de saint Antoine, c’est-à-dire un livre de chevet, d’une implacable cruauté, mais d’une vérité flamboyante sur l’existence morale et sociale, et d’autre part une Bible de l’athéisme qui s’en va rejoindre le poème de Lucrèce et l’Éthique de Spinoza.

Le philosophe qui a élevé ces deux monuments, j’estime qu’il faut le mettre dans la place la plus haute, dans cette région de la gloire où planent les génies qui ont résolu le problème de la vie et du monde par quelque formule définitive coulée dans une forme impérissable.



[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]




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