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[Nécrologie]

CHRONIQUE
GUSTAVE FLAUBERT

LE TEMPS, lundi 10  mai 1880

Anonyme

— Et Flaubert, l’as-tu vu depuis un mois qu’il est à Paris ? demandait, un jour, Ernest Feydeau à Théophile Gautier.

— Il est venu me voir il y a quinze jours.

— Comment l’as-tu trouvé ?

— Truculent ! répondit Théophile Gautier.

Truculent signifiait pour Gautier solide, en belle santé, la joue rouge, la lèvre et la dent en appétit, le corps et l’esprit dispos. Gustave Flaubert était, en effet, grand, d’aspect robuste, avec le teint coloré des sanguins. Rien de la pâleur de l’homme de lettres, de cette pâleur du papier qui se reflète sur le visage des scribes, chez cet homme aux muscles forts, à la carrure de campagnard.

Gustave Flaubert paraissait être de ceux dont on dit communément : II vivra cent ans !

Il aimait les champs, le grand air, fuyait la ville, et ce rural, qui avait conquis Paris, ne semblait pas destiné à cette fin brutale qu’une dépêche nous a apprise hier au soir.

Nous ne pouvons, aujourd’hui, résumer en quelques lignes, qui seraient trop rapides, la physionomie littéraire de ce fin et grand lettré qui, mêlant les procédés pittoresques de Théophile Gautier à l’analyse de Balzac, fut le maître du roman contemporain et détermina le grand mouvement qui entraîne la littérature dite d’imagination vers la vérité – l’âpre vérité, comme disait déjà Stendhal, reprenant un mot de Danton.

Nous reviendrons sur cette figure et on trouvera à la nécrologie les détails biographiques sur Flaubert. Son existence entière tient dans ses ouvrages. Il a beaucoup observé et peu écrit. Madame Bovary reste son chef-d’œuvre, malgré les pages admirables et les inoubliables descriptions de Salammbô. Le fils du chirurgien normand se révèle à chaque ligne de ce maître livre, qui faisait appeler par Sainte-Beuve Gustave Flaubert le grand prosecteur de l’amphithéâtre littéraire.

Avec Madame Bovary, Flaubert avait, en quelque sorte, pris possession des rues de Rouen et de la campagne normande, comme George Sand des traînes du Berri et des ruisseaux de la Vallée Noire. On ne peut plus passer à Rouen sans se rappeler les promenades d’Emma, et l’image, le fantôme de ces êtres qui n’ont pas vécu y paraît plus vivant que les passants eux-mêmes. Flaubert en voulait un peu aux Rouennais depuis le refus de placer, sur une fontaine publique, un buste de son ami Louis Bouilhet, refus qui fit écrire à Flaubert un des rares articles de polémique échappés à sa plume et que Le Temps publia à son heure.

Sans doute, Rouen ne refusera pas un buste à l’ami fraternel de Bouilhet ; mais il sera difficile de trouver, sinon un portrait, du moins une photographie de Flaubert. M. Burty raconte ce matin qu’une des coquetteries de l’auteur de Mme Bovary était de n’avoir jamais posé devant un photographe.

— Je n’ai jamais passé devant l’objectif !

Gustave Flaubert venait assez rarement à Paris depuis quelque temps. Il se montrait parfois chez des amis, Charpentier, Daudet, ou au dîner mensuel que ses disciples ont fondé. Là il parlait peu de lui, beaucoup du bourgeois qu’il haïssait, ayant gardé contre le bourgeois les préjugés d’un rapin de 1830. Il s’occupait même de réunir, dans un livre qui devait être le résumé de sa pensée, toutes les phrases niaises, toutes les sottises courantes, toutes les banalités qu’il entendait. Ce sottisier humain lui plaisait à collectionner, comme un herbier. Le livre doit être déjà avancé.

Flaubert avait d’ailleurs un dédain souverain pour le vulgaire. Il eût volontiers dit, comme Taine, que si trois cents personnes en ce monde peuvent juger d’un livre ou d’un tableau, c’est beaucoup.

— Quand on pense que Balzac n’avait pas deux éditions ! disait-il, ou que, lorsqu’il en avait deux, c’était un grand succès ! Et nous nous plaignons !

Il était amer pourtant, et voici une lettre qu’il adressait à Feydeau, au lendemain de la mort et des funérailles de Théophile Gautier :

« Non, mon cher, je ne suis pas malade.

» Si je n’ai pas été à l’enterrement de notre Théo, c’est par la faute de C…, qui, au lieu de m’envoyer son télégramme par le télégraphe, l’a mis dans une lettre que j’ai reçue trente-six heures après l’enterrement…

» Je ne plains pas notre ami défunt. Au contraire, je l’envie profondément ! Que ne suis-je à pourrir à sa place ! Pour l’agrément qu’on a dans ce bas monde, autant s’en aller le plus vite possible.

» Le 4 septembre a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous sommes de trop. On nous hait et on nous méprise. Voilà le vrai. Donc, bonsoir !

» Pauvre cher Théo ! C’est de cela qu’il est mort (du dégoût de l’infection moderne). C’était un grand lettré et un grand poète.

» Depuis jeudi, je ne pense qu’à lui et je me sens à la fois écrasé et enragé.

» Adieu. Bon courage. Je t’embrasse.

» G. FLAUBERT »

Nous sommes de trop ! La boutade est injuste, et Flaubert, ce jour-là se montrait terriblement pessimiste. L’empire avait poursuivi Madame Bovary ; les lendemains du 4 septembre devaient voir, au contraire, un mouvement très accentué du public vers le roman. Mais, au fond de l’âme, peut-être ce bon et vaillant Flaubert, incapable d’un sentiment de jalousie, né pour admirer, au contraire, et admirant de toute son âme – Victor Hugo, par exemple, devant qui je l’ai vu respectueux comme un enfant devant le père – Flaubert ne pouvait peut-être s’empêcher de se dire que cela est bien étrange de voir un chef-d’œuvre, un absolu chef-d’œuvre comme sa nouvelle intitulée Coeur simple [sic] rencontrer un public si restreint lorsque des œuvres moins complètes remuaient une foule.

On lui reprochera d’avoir donné le ton à cette littérature. Non, Flaubert ne craint pas de remuer ce qu’il appellerait la pourriture humaine, mais c’est comme Hamlet entrant au cimetière et interrogeant les crânes et les vers. Ce n’est pas comme un blasé descendant faire une visite aux égouts.

Il ne pouvait, au surplus, s’empêcher de dire, comme le rapporte ce matin un intime ami, M. Ch. F.-L. dans le Nouvelliste de Rouen :

— Aujourd’hui, je passe pour Berquin !

Le mot est souriant, mais il a sa tristesse, et, nous rencontrerions une mélancolie pareille chez tel autre romancier du premier plan, M. Edmond de Goncourt, par exemple, autre initiateur, navré d’avoir vu mourir à la peine, mourir de l’injustice du public, son frère Jules, qui méritait le succès que tel autre a recueilli – ou ramassé.

Flaubert avait été mordu par le démon du théâtre. On se souvient du Candidat. Le public du Vaudeville fut remarquablement irrespectueux pour un tel écrivain. Flaubert, dans la coulisse, disait très sincèrement à un ami :

— Qu’est-ce qu’ils ont donc à siffler ? C’est très beau.

Avec Louis Bouilhet, Gustave Flaubert avait écrit jadis une comédie, Le Cœur à droite, qui faillit, un moment, être représentée au Gymnase.

M. Montigny hésitait à la recevoir. Il y a là, paraît-il, un rôle de vieux général – un Homais en épaulettes – qui tentait considérablement le comédien Lesueur.

Lesueur disait à Montigny : — Jouez donc cela !

À la fin, Lesueur consentit à créer le rôle au théâtre de Cluny. M. Weinschenck, alors directeur de cette petite scène, avait reçu Le Cœur à droite. Il quitta le théâtre et la pièce ne fut pas représentée. C’était encore une des tristesses de Flaubert.

D’autres qui ont vécu dans l’intimité de sa vie, qui l’ont aimé, comme M. Guy de Maupassant, lui dédiant hier un superbe volume de poésies, Des Vers, diront l’existence quotidienne de ce maître, laborieux, soucieux de la dignité littéraire, ennemi du charlatanisme, détestant les réclames du reportage, ne voulant livrer au public que ses livres, son œuvre et non sa personne.

Ceux-là raconteront les délicatesses, les tendresses de cœur de l’ami, du fils, cachant, sous une affectation d’indifférentisme et de dégoût, les sentiments les plus exquis.

Pour nous, nous n’avons voulu que rendre un suprême hommage à ce maître écrivain qui laisse des chefs-d’œuvre et qu’Alexandre Dumas fils, pour exprimer le mélange original de ce talent où l’on retrouvait l’horreur du philistin, comme chez Gautier, et le culte de la science moderne, comme chez un chirurgien ou un ingénieur, définissait un jour :

— Un romantique en chemin de fer !

 

NÉCROLOGIE


Les lettres françaises viennent de faire une grande perte. Gustave Flaubert a succombé hier subitement, à l’âge de cinquante-huit ans, aux suites d’une apoplexie foudroyante.

Hier matin, à onze heures, au sortir du bain, il se sentit pris d’un malaise qui, du reste, ne lui causait aucune inquiétude. On courut chercher son ami, le docteur Fortin, avec lequel il avait passé la soirée précédente à lire Corneille. En l’absence de M. Fortin, son collègue le docteur Tourneux se hâta d’accourir. Mais tous les secours étaient inutiles ; en vingt minutes, la mort était survenue, sans que Flaubert eût repris connaissance.

C’est à Croisset près de Rouen, où il habitait, une grande partie de l’année, une jolie maison de campagne, qu’il a été frappé. Il s’était livré, dans ces derniers temps à un travail peut-être excessif, pour terminer le manuscrit d’un roman : Bouvard et Pétuchet [sic], destiné à paraître l’hiver prochain. Il devait partir dans la journée même d’hier, pour prendre quelque repos, se retrouver avec ses amis de Goncourt, Alphonse Daudet, Tourguénef, etc., et prendre, comme il disait, « l’air » de Paris.

Il y a quelques jours à peine, il célébrait sa fête en petit comité, et il entretenait ses amis de son œuvre bientôt achevée, de ses projets, des questions littéraires à l’ordre du jour, alors que rien ne faisait pressentir une fin aussi soudaine.

Gustave Flaubert était né en avril [sic] 1821 à Rouen. Après avoir fait des études médicales, il voyagea plusieurs années en Orient, puis rentra à Rouen, où son père était médecin de l’Hôtel-Dieu. Il abandonna bientôt la carrière médicale pour s’adonner exclusivement aux lettres. Il débuta par quelques parodies des périphrases classiques de la poésie du premier Empire. En 1855, il donnait à L’Artiste un fragment de La Tentation de saint Antoine, l’épisode de la reine de Saba, différent de celui qui a pris place dans l’œuvre définitive. Peu de temps après, il faisait recevoir Madame Bovary à la Revue de Paris, qui venait de publier le poème de Melaenis, de son ami Bouilhet. La Revue retrancha la scène du fiacre ; elle n’en fut pas moins poursuivie pour outrage à la morale publique ; mais Flaubert confia sa cause à son compatriote, Me Senard, qui le fit acquitter. Le roman attira l’attention des lettrés, et ce procès l’aida à faire son chemin auprès du grand public.

La publication en librairie, concédée pour vingt ans à la maison Lévy, pour le prix de 800 francs, eut l’énorme succès que l’on sait ; l’œuvre a aujourd’hui une place définitive dans notre littérature ; elle avait coûté huit années de travail à son auteur.

Il resta près de six ans sans faire parler de lui ; puis il reparut sur la scène littéraire avec un roman d’un genre bien différent du premier, dans lequel il avait essayé de reconstruire la vie de Carthage, Salammbô.

Il garda de nouveau le silence pendant un long intervalle et fit paraître en 1869 un roman de mœurs modernes en deux forts volumes, L’Éducation sentimentale.

Vers le même temps, on avait annoncé la présentation, au théâtre du Châtelet, d’une féerie intitulée Le Château des cœurs, que Flaubert avait commencée longtemps auparavant en collaboration avec Bouilhet et M. d’Osmoy. La direction n’eut pas assez de foi dans le succès pour faire les frais nécessaires de mise en scène. Cette féerie a été publiée récemment par le journal La Vie moderne.

Une autre œuvre dramatique de Flaubert n’a jamais vu la scène, Le Sexe faible, écrite d’après un scénario laissé par son ami Louis Bouilhet.

Reçue par M. Carvalho, alors directeur du Vaudeville, cette comédie devait porter sur l’affiche les deux noms de Bouilhet et de Flaubert ; mais, à la suite de divers incidents, elle ne fut pas mise en répétition.

En 1874, Flaubert publia La Tentation de saint Antoine. Flaubert fit jouer la même année, au Vaudeville, Le Candidat.

En 1877, il publia un volume intitulé : Trois contes ; le premier, Un cœur simple, procédait de l’ordre d’idées qui a donné naissance à Madame Bovary ; La Légende de saint Julien et Hérodias appartiennent au genre de Salammbô et de la Tentation.



[Document saisi par Olivier Leroy, mai 2013.]




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