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[Nécrologie]

Notes et impressions
II

La Revue politique et littéraire [Revue bleue], 15 mai 1880

Louis ULBACH

Je retrouvais ces jours-ci un petit billet de Gustave Flaubert à propos de la pièce de Louis Bouilhet, qui fut jouée au Théâtre-Français. L’auteur de Madame Bovary, qui avait l’amitié solide et ardente, tremblait pour le drame de son compagnon d’enfance et faisait lui-même ces courses, ces appels de la dernière heure que les critiques du feuilleton théâtral connaissent bien et dont ne s’exemptent pas les plus victorieux.

« Mon cher ami, m’écrivait-il, je vous recommande Dolorès chaudement. C’est un service que nous réclamons d’un ancien de la Revue de Paris. Il s’agit de faire venir les bourgeois aux Français ! »

Que de choses ce billet me rappelait, avant qu’il eût l’intérêt d’une coïncidence dramatique en se retrouvant devant moi sous le journal qui annonce la mort et l’enterrement de l’auteur de Madame Bovary ! La tentative honorable de Louis Bouilhet, acclamé à l’Odéon, applaudi sans enthousiasme à la Comédie Française ; cette vieille solidarité de la Revue de Paris à laquelle je reste fidèle pour ma part à travers tout, mais souvent avec un peu d’effort ; cette haine des bourgeois qui était le cri de ralliement de notre jeunesse, mais que je n’ai plus et que Gustave Flaubert avait conservée intacte sous tous les régimes politiques et littéraires.

C’était un romantique convaincu ; il eût été un des plus intrépides à la bataille d’Hernani. Il aimait ceux qui avaient gardé de ce grand combat une électricité à laquelle il s’échauffait. Artiste consciencieux, jaloux de son art, il semblait prendre à tâche depuis son début, qui fut son triomphe, de prouver qu’il n’avait pas fait un roman bourgeois pour s’en tenir à cette œuvre longtemps préparée. Salammbô, la Tentation de saint Antoine, attestaient l’effort d’un esprit curieux des choses du passé et des choses idéales.

Madame Bovary avait été le roman nécessaire, sollicité par l’observation de la vie provinciale, par l’ironie d’une imagination qui ne trouvait pas dans la vie commune l’aliment supérieur ; mais il tenait à prouver que cette revanche de son romantisme n’était pas l’horizon dans lequel il voulait s’enfermer, et le grand succès de cette œuvre puissante ne le grisait pas.

J’ai vu naître ce succès. Je ne puis dire que j’y ai aidé ; car, si je reçus le manuscrit de Madame Bovary, si je le lus avant tout le monde, si dans ces grandes pages raturées je trouvai un livre extraordinaire, je dois confesser, une fois de plus, que je fis des réserves que je ferais encore, que je demandai pour la Revue de Paris des corrections qui furent faites et dont quelques-unes ont persisté.

Les précautions que j’avais prises au point de vue des lecteurs de la Revue et de la police impériale, heureuse de trouver un prétexte pour frapper l’organe des espérances républicaines, furent insuffisantes devant une malveillance systématique. On reste confondu, en relisant Madame Bovary, des apparentes pudeurs de l’empire. Quand on compare ce livre à Nana, on peut mesurer ce que nous avons gagné en liberté, mais aussi ce que nous avons perdu sous le rapport du goût et de la délicatesse.

Flaubert ne laisse pas une place vide ; il l’occupe toujours. Son livre restera, et l’on n’osait en attendre un second de cette valeur ; mais ce que l’on peut affirmer, c’est que ceux qui se déclarent ses élèves ne le continuent pas plus qu’il ne voulait se continuer.

Ils ont tenu à honneur de lui rendre hommage et de l’enterrer ; ils n’en hériteront pas. Il a été un talent absolument individuel, et, s’il eût produit beaucoup, son roman de Madame Bovary, je le répète, fût resté un livre exceptionnel parmi tous ceux qu’il pouvait encore écrire.



[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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