Retour NRC Handelsblad, le 19 mars 2005.
 

Bovary en brouillon sur internet

     A l’Université de Rouen on travaille à ce qui doit devenir le plus vaste roman digital au monde : un « hyper-Bovary ». La totalité des 4549 feuilles que Flaubert a écrites en cherchant les mots justes pour son roman Madame Bovary, paraîtront bientôt sur internet.

     Le projet vient d’une coopération entre l’Université et la Ville de Rouen, patrie de Flaubert. Depuis 1914, la ville possède les dossiers autographes donnés par la nièce de l’écrivain. L’intention de cette « édition “hyper-textuelle” » est de mettre les manuscrits à disposition de tout le monde, au lieu de les réserver à quelques chercheurs. L’Université a déjà mis en ligne la Correspondance complète de Flaubert et le catalogue de sa bibliothèque.

     Comme un ermite, Flaubert a bûché pendant des années sur Madame Bovary, l’histoire tragique de la femme d’un officier de santé de campagne qui rêve d’amours romantiques, mais qui ne vit que des choses mornes. Il arrivait à Flaubert de travailler des journées entières sur une phrase. Immédiatement après sa publication, le roman a connu un succès de scandale. Flaubert dut même paraître devant le juge pour outrage aux moeurs.

     La totalité du dossier manuscrit a été numérisée. Ensuite l’ordre des fragments, constituant la genèse de texte, a été fixé par, entre autres chercheurs, une spécialiste japonaise. Les feuilles de brouillon difficilement lisibles sont maintenant transcrites par plus de cent volontaires, partout dans le monde. Même des classes sont impliquées dans la transcription, un travail minutieux qui demande le relevé de toutes les ratures et variantes.

     Christophe Hennart est l’un de ces transcripteurs. Ce psychiatre de Normandie et sa femme ont voué leurs vacances d’été à transcrire les 32 feuillets de brouillon qui aboutissent finalement à deux pages du manuscrit : « J’ai choisi le fragment sur la maladie d’Emma Bovary. Professionnellement, les symptômes m’intéressent : son hystérie est légendaire. Mais j’ai aussi beaucoup appris sur l’écriture et le style de Flaubert : comment il rejetait les trois quarts de ce qu’il avait écrit. » Le plus difficile, selon Christophe Hennart, c’était de déchiffrer son écriture. « Parfois, un mot a été barré et ensuite, Flaubert l’a remplacé par un autre mot écrit par dessus. Souvent, il faut deviner quel pouvait être le mot original ou le déduire en le comparant avec d’autres versions. »

     Au vu de ces difficultés, n’est-il pas risqué de faire réaliser les transcriptions par des profanes ? Danielle Girard, l’une des responsables du projet, n’est pas de cet avis : « Il va de soi qu’une transcription peut être meilleure qu’une autre. Il y a même une jeune fille en Argentine qui s’y est mise. Elle ne doit pas seulement combler l’écart entre les langues, mais aussi l’écart entre les cultures. Outre cet aspect, nous rencontrons les problèmes de référence habituels dans une texte qui date d’il y a 150 ans. » Mais il n’est pas sûr que les chercheurs spécialisés s’y connaissent mieux, dit Danielle Girard : « Une enseignante normande retraitée obtient souvent plus de résultats avec la langue de Flaubert et avec son écriture difficile qu’un jeune homme de 23 ans pourvu d’un doctorat. »

     Le site est ouvert à un large public, depuis les écoliers jusqu’aux chercheurs de haut niveau. La question est de savoir si les transcriptions seront suffisamment fiables pour les scientifiques. Danielle Girard est optimiste sur ce point : « Les volontaires contrôlent mutuellement leur travail et les visiteurs du site peuvent naturellement aussi indiquer des erreurs. C’est un travail en progrès auquel on pourra complètement se fier dans environ cinq ans. Et n’oubliez pas qu’en contrôle supplémentaire, la transcription est toujours accompagnée d’une photo du manuscrit. »

     Le site ne sera ouvert au public que vers la fin de 2006 (pour le 150e anniversaire de Madame Bovary), mais les premiers résultats peuvent déjà être consultés. Sur flaubert.univ-rouen.fr/ on peut voir comment Flaubert raturait, écrivait et réécrivait sans cesse. Seules les photos des pages du manuscrit ne sont pas encore installées. Celui qui veut aborder les mystères de l’écriture difficilement lisible de Flaubert doit encore patienter un peu.

Yra van Dijk [Trad. Piet Driest et Ginette Vagenheim.]