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LIBÉRATION
samedi 05 mars 2005

XXIe siècle. Culture. En ligne
Les repentirs de Madame Bovary
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Des passionnés du monde entier transcrivent sur l'Internet les brouillons de Flaubert: un chantier phénoménal qui va permettre au public de plonger dans le cerveau de l'écrivain.


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Rouen, Mantes-la-Jolie envoyée spéciale

de la maison de Croisset, près de Rouen, où Flaubert a vécu sa vie et son oeuvre, il ne reste plus que le pavillon riquiqui au fond du jardin. Ce modeste vestige qui tutoie toujours la Seine, le macadam entre eux en plus, a peu à dire du grand homme. Mais qu'importe le lieu où il a écrit, de Flaubert (1821-1880) il nous reste tous les brouillons. Ceux de ses manuscrits, quasiment intacts et pharaoniques. Ceux de Madame Bovary ont été légués, avec ceux de l'autre roman normand, Bouvard et Pécuchet, à la bibliothèque de Rouen, en 1914 par la nièce chérie de l'auteur, Caroline. Le don est d'importance : 4 549 feuillets d'une écriture montante, qui use les marges et les versos. Le manuscrit définitif compte 470 pages. L'ensemble dormait depuis dans la réserve. Il vient de revoir enfin le jour pour un lumineux projet. La «bouillie» de Flaubert, comme il l'appelait, va pouvoir être lue... en ligne. L'internaute pourra ainsi assister au spectacle physique d'un roman en train de se faire.

Les différents états d'écriture

L'écriture était chez Flaubert un véritable labeur. Pour une seule page de roman, il pouvait noircir quarante brouillons. Il avait l'obsession du mot exact. «La tête me tourne, et la gorge me brûle d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir», écrit-il le 4 avril 1854 à sa maîtresse, la belle poétesse Louise Colet. La scène des comices agricoles, au cours de laquelle Rodolphe séduit Emma, ou la visite de la cathédrale avec son autre amant Léon ont été réécrites plusieurs fois. Au manuscrit définitif, mis au propre par un copiste, Flaubert pouvait encore ajouter sa patte, avec un mot par ci, une rature par là. Il a fallu retracer tout l'ordre chronologique de la genèse, situer dans le temps les différents états d'écriture.

Une équipe de spécialistes japonais avait tenté de mettre un peu d'ordre dans les liasses. Mais c'est une étudiante, Marie Durel, qui a véritablement réalisé un classement génétique, objet d'une thèse soutenue en 2000. Les 4 549 feuillets, écrits entre juin 1851 et avril 1856, ont retrouvé leur ordre de conception. Cette mise en ordre achevée, la bibliothèque de Rouen a souhaité pouvoir donner accès à ces inestimables archives au public. «Le patrimoine écrit, fragile, est difficile à valoriser, explique Françoise Legendre, la directrice de l'établissement. La numérisation nous est apparue comme un outil extraordinaire pour le montrer à des publics plus larges.»

Le projet de publication intégrale sur le Web des manuscrits de Madame Bovary a obtenu un financement du ministère de la Culture. Avec cette manne qu'elle complète pour moitié, la bibliothèque de Rouen s'est offert la station de numérisation de ses rêves, à 94 000 euros. En partenariat avec l'université de Rouen les feuillets de Flaubert ont ensuite été numérisés, un à un. Soit plus de 4 500 images haute résolution «photographiées» entre 2002 et 2003. Restaient les transcriptions, autre chantier de longue haleine. Objectif : déchiffrer toutes les lettres tracées de la plume de l'auteur, les rentrer dans un traitement de texte sans omettre de restituer ratures et... fautes d'orthographe. L'ensemble des manuscrits a été tronçonné en 212 séquences pour répartir le travail. Les premières transcriptions ont démarré en avril 2004. Un appel aux bonnes volontés pour ce travail de moine copiste a été lancé à l'automne. Le postulant choisit une séquence, et la bibliothèque de Rouen lui envoie un CD-Rom avec les pages en mode image, et de strictes consignes. L'ampleur de la tâche n'a pas rebuté : l'équipe des transcripteurs compte aujourd'hui environ 90 personnes. Elles habitent pour la plupart en France, mais aussi en Argentine, en Autriche, en Grande-Bretagne, au Japon, en Nouvelle-Zélande, en Polynésie-Française, et aux Etats-Unis. A ce jour, 60 des 212 séquences sont en ligne, 77 sont en cours, et 75 attendent encore preneur.

Comment surfera-t-on demain sur cet océan de brouillons flaubertiens ? «Nous avons bâti un prototype de navigation qui valorise et donne une illusion de simplicité à l'objet génétique. Il fera l'objet d'un appel d'offres au printemps 2005, explique Pierre-Yves Cachard de la bibliothèque de Rouen. Toutes les étapes seront matérialisées, et l'on pourra comparer la photo de l'original avec la transcription.» L'échéance pour la mise en ligne du site, brouillons et autres ressources sur l'écrivain, a été fixée fin 2006, année du 150e anniversaire de Madame Bovary.

Les mots sous les biffures

Auteur lu au collège, Gustave Flaubert pouvait logiquement espérer recruter dans les rangs des élèves une partie de la main-d'oeuvre. D'autant que le programme de seconde inclut «Le travail de l'écrivain» et «Lire, écrire, publier.» Quatorze classes se sont bien porté candidates pour apporter leur pierre au projet. L'une d'entre elles se trouve à Mantes-la-Jolie, belle coïncidence puisque cette ville a joué un (petit) rôle dans la vie de l'écrivain. C'est à Mantes qu'il retrouvait souvent Louise Colet, à mi-chemin entre Rouen pour lui, et Paris pour elle. Professeure de français au lycée Notre-Dame, Marie-Luce Colatrella, a proposé des séances de déchiffrage à sa classe de seconde. «C'est passionnant pour eux d'être devant l'écriture du vénérable Flaubert», explique-t-elle. Elle a opté pour un passage situé dans la première partie, chapitre XII, intitulée «Emma veut s'enfuir.»

Ce mardi-là, Alice et Nadia travaillent sur le brouillon 4, folio 145, verso. La page n'existe plus dans la version définitive. Penchées sur un écran, elles s'escriment à retrouver les mots sous les biffures. Un second binôme derrière elles corrige des transcriptions déjà faites et rétablit les fautes d'orthographe qui n'auraient pas dû être corrigées. «C'est tellement dur avec les ratures, explique un lycéen. Mais, à force, on s'habitue à l'écriture de Flaubert, comme à celle d'un ami.» La plupart ont lu Madame Bovary. Mais l'ont-ils aimé ? Certains jugent Emma bête et geignarde, d'autres apprécient son côté rêveur. Sur leur tâche du moment : «On prend conscience du travail de l'écrivain, remarque Linh, la manière dont il pèse ses mots.»

Un legs sans prix

Danielle Girard papillonne d'un groupe à l'autre pour donner un ou deux précieux conseils. Cette pétulante enseignante en retraite est une des chevilles ouvrières du projet. C'est elle qui gère les relations avec les copistes. Elle n'est pas avare d'anecdotes sur un écrivain dont elle connaît les manies d'écriture sur le bout des ongles. «Flaubert utilisait tous ses brouillons. Au XIXe siècle, on ne gâchait pas la copie», raconte-t-elle aux élèves. L'un deux, triomphant, a réussi à soulever le voile d'un trait pour découvrir «stoïcisme vertueux», que Flaubert va finalement transformer en «stoïcisme voluptueux». «Il gomme tout l'aspect nature pour ne garder que l'aspect sentimental, interprète Danielle Girard. On découvre dans ses brouillons tout un substrat dont il ne dit rien au final.»

Exemple : les lectures d'Emma. Son héroïne, qu'il biberonne au romantisme, a lu à 12 ans Paul et Virginie. Elle avait rêvé de la maisonnette de bambou, du nègre Domingo et du chien Fidèle, «mais surtout l'amitié caressante de quelque petit frère à cheveux noirs bouclés qui battaient sur son col nu». Flaubert passe finalement cette phrase à la trappe. «Il est retourné compulser son exemplaire de Paul et Virginie et s'est aperçu que ces boucles noires n'existent pas dans le roman, mais sur une des gravures qui l'illustrent, raconte Danielle Girard. Donc il supprime la phrase dans le brouillon suivant.»

Cette déduction n'a été possible que parce qu'on possède l'exemplaire personnel de Gustave Flaubert. Sa bibliothèque, baladée de la Normandie à Antibes (Alpes-Maritimes) par sa nièce, dispersée pour un tiers, refusée par l'Académie française, a finalement atterri en 1952 à 200 mètres du pavillon de Croisset, dans la salle des mariages de la mairie de Canteleu. En 1990, elle a migré dans la nouvelle mairie, toujours dans la salle des mariages et toujours «dans son jus», de grands meubles en chêne. «C'est rare, de nos jours, de posséder la quasi-totalité d'une bibliothèque d'écrivain du XIXe siècle, note Joël Dupressoir, directeur de la médiathèque voisine, qui veille sur les 1 600 volumes, dont beaucoup dédicacés. Pour la génétique littéraire, ça n'a pas de prix.» Demain on découvrira en ligne tout ce qui est passé entre les mains de Flaubert et tout ce qui en est sorti, comme si on avait été présent, à lire par-dessus son épaule.