Retour  

LIBÉRATION
samedi 05 mars 2005

Yvan Leclerc dirige, à l'université de Rouen, le centre de recherches consacré à l'écrivain:
«Flaubert serait furieux...»

 

Par Frédérique ROUSSEL
pix

f

laubertien, Yvan Leclerc vit depuis trente ans quotidiennement avec l'écrivain normand. Il travaille au cinquième tome de la correspondance de l'écrivain pour La Pléiade et fait partie de l'équipe qui planche sur une nouvelle édition des oeuvres complètes. En relation avec la bibliothèque de Rouen, il supervise la transcription des manuscrits.

Comment Flaubert est-il passé de cette masse de brouillons, mille fois repris, au « Madame Bovary » que l'on connaît ?

Il lui fallait le mot juste et musical. Flaubert hurle même ses textes à haute voix, les soumet à l'épreuve du «gueuloir» comme il dit pour en tester l'euphonie. Il les lit chez la princesse Mathilde ou chez son ami Louis Bouilhet pour vérifier leur consistance sonore. Il passe beaucoup de temps à répéter, mais varie la répétition, la tournure, la coupe de ses phrases. Flaubert écrit des romans où il ne se passe pas grand-chose, où il ne peut pas jouer sur le ressort. Donc tout est dans l'intérêt du langage. On lit Balzac ou Stendhal pour l'histoire. Quand on lit du Flaubert, on ne peut pas oublier que c'est écrit. Il y a un effet de surface, c'est du style qui se voit. Flaubert avait un rapport physique consubstantiel à ses manuscrits, au point de dire un jour quelque chose comme : « Je voudrais être enterré avec mes brouillons. » C'est pour lui aussi une preuve de l'utilisation du style. Dans une lettre à Louise Colet, dont il n'était pas question qu'elle vienne à Croisset et tombe sur sa mère, il lui écrit le 15 avril 1852 : « Quand mon roman sera fini, dans un an, je t'apporterai mon manuscrit complet par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j'arrive à faire une phrase. »

Comment écrivait Flaubert ?

Flaubert pense la plume à la main. Il écrit tout ce qui lui passe par la tête. Il déteste se promener et passe toute sa journée assis à sa table. Toutes ses idées se formaient donc sur le papier. Il se lève vers 9 heures, travaille un peu jusque vers 13 heures, puis fait une longue sieste jusqu'à 16 heures et se remet à l'ouvrage jusqu'à 3 heures du matin. Ses brouillons comportent toujours une marge à gauche. En observant des notes inédites, je me suis rendu compte qu'il matérialisait la page. Il faisait sa réserve, comme en peinture. Une réserve mentale, de l'espace vital. Un terrain un peu plus large que l'endroit où il va implanter sa maison.

Ordonner autant de feuillets a dû être compliqué...

Des chercheurs japonais avaient réalisé un premier rangement à partir du roman définitif, en rapprochant les brouillons avec la partie du roman auxquels ils se rapportaient. Le travail décisif a été réalisé par la thèse soutenue en 2000 par Marie Durel, qui a établi une chronologie et un classement complets des manuscrits. Flaubert écrivait en moyenne dix feuillets pour une page définitive. La visite de la cathédrale, au début de la troisième partie, a nécessité quarante brouillons pour une page. Pour le passage du début sur la casquette du jeune Charles Bovary par exemple, on a à disposition toute une liasse de folios qui ont servi à faire émerger la casquette.

Quelle est la portée de ce projet ?

Ce sera une première mondiale sur un volume aussi important. Grâce à Internet. On peut se permettre d'afficher en ligne un nombre infini de pages, quand on n'aurait pas pu publier les 9 000 pages que cette transcription représente. On va pouvoir naviguer dedans, l'interroger. Nous souhaitons un moteur de recherche capable de faire ressortir un mot dans l'ordre génétique des folios. L'édition intégrale en ligne des manuscrits de Madame Bovary ne sera pas destinée seulement aux chercheurs et aux thésards, mais aussi aux lycéens, au public qui se précipite à la bibliothèque pendant les Journées du patrimoine.

Comment allez-vous valider ces transcriptions ?

La question de la validation n'est pas résolue. Mais si nous avions pris toutes les précautions possibles avant, on ne se serait pas jeté à l'eau. C'est une quantité énorme de travail. Il existe peut-être dix flaubertiens dans le monde à même de faire des transcriptions valables. Et il y aurait toujours des erreurs. De toute façon, aucun de ces professionnels n'aurait été disponible pour un tel chantier. Aujourd'hui, on reçoit du brut de décoffrage. On a des transcripteurs fiables, et d'autres moins. Comme il faut un double regard, et qu'une seule personne ne pourra pas regarder tout le manuscrit, on va leur demander de valider la séquence voisine. On aura déjà un deuxième regard. On a également prévu une zone de dialogue où les internautes pourront signaler les erreurs. Quoi qu'il en soit, il y aura toujours en regard l'image de la page manuscrite de Flaubert.

Que penserait Flaubert de voir en ligne tous ses brouillons ?

Il serait furieux. C'est comme parler tout fort dans un lieu public. Il élevait une frontière nette entre le public et le privé. En même temps, il aurait eu un vrai intérêt intellectuel à voir qu'on peut restituer une quasi-image de son cerveau. Et ce grand lecteur de sciences humaines aurait été passionné d'avoir accès à tout ce savoir en ligne.