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Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

Le travail de l'artiste et de l'écrivain


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Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

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8 - à Colet Louise, Croisset, 20 mars 1852

Lettre n° 415   

il n'y a rien d'effrayant et de consolant à la fois comme une œuvre longue devant soi. – On a tant de blocs à remuer, & de si bonnes heures à passer !

9 - à Colet Louise, Croisset, 20 mars 1852

Lettre n° 415   

Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années – J'ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de maniaque, à l'exclusion des de mes autres passions que j'enfermais en dans des cages – et que j'allais voir les quelquefois seulement, pr passer me distraire. – Oh si je fais jamais une bonne œuvre je l'aurais bien gagnée – Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai, je serais sûr d'être un des premiers. 

10 - à Colet Louise, Croisset, 03 avril 1852

Lettre n° 418   

Prvu que mes manuscrits durent autant que moi c’est tout ce que je veux. C’est dommage qu’il me faudrait un trop gd tombeau je les ferais enterrer avec moi, comme un sauvage fait de son cheval. – Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue  plaine. – Elles m’ont donné des soubresauts, des fatigues aux coudes et à la tête. Avec elles j’ai passé dans des orages, criant tout seul dans le vent et traversant, sans me m’y mouiller seulement les pieds, des marécages où les piétons ordinaires restent embourbés jusqu’à la bouche. 

11 - à Colet Louise, Croisset, 24 avril 1852

Lettre n° 422   

Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure, et où je n’ai rien pr me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure qqfois d’impuissance, mais qui est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre.

12 - à Colet Louise, Croisset, 24 avril 1852

Lettre n° 422   

Qqfois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand après griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui. – Je me hais, et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après tout est changé, le cœur me bat de joie.

13 - à Colet Louise, Croisset, 24 avril 1852

Lettre n° 422   

Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pr aller chercher mon mouchoir de poche. Les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la  joie satisfaction de l’avoir trouvée. – Du moins je crois qu’il y avait de tout cela dans cette émotion, où les nerfs après tout avaient plus de place que le reste.

14 - à Colet Louise, Croisset, 24 avril 1852

Lettre n° 422   

En attendant, nous sommes dans un corridor plein d’ombre, nous tâtonnons dans les ténèbres. Nous manquons de levier, la terre nous glisse sous les pieds. Le point d’appui nous fait défaut, à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. À quoi ça sert-il ? À quel besoin répond ce bavardage ? De la foule, à nous, aucun lien.

15 - à Colet Louise, Croisset, 08 mai 1852

Lettre n° 424   

C’est une chose drôle du reste comme je sens bien le comique, en tant qu’homme, et comme ma plume s’y refuse. – J’y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai. Car c’est là la dernière des tristesses.

16 - à Colet Louise, Croisset, 08 mai 1852

Lettre n° 424   

Peu m’importe. six mois de plus on de moins. – Mais la vie est courte ! Ce qui m’écrase parfois, c’est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu’il y a déjà 15 ans que je travaille sans relâche d’une façon âpre & continue, et que je n’aurai jamais le temps de me donner à moi-même l’idée de ce que je voulais faire.

17 - à Colet Louise, Croisset, 15 mai 1852

Lettre n° 425   

l’humanité est pr vous un pantin à grelots que l’on fait sonner au bout de sa phrase comme un bateleur au bout de son pied. (Je me suis souvent ainsi bien vengé de l’existence. Je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume. Je me suis donné des femmes, de l’argent, des voyages).

18 - à Colet Louise, Croisset, 15 mai 1852

Lettre n° 425   

Une chose qui prouve selon moi que l’art est complètement oublié c’est la quantité d’artistes qui pullulent. Plus il y a de chantres à une église plus il est à présumer que les paroissiens ne sont pas dévots. Ce n’est pas de prier le bon Dieu que l’on s’inquiète mais d' ou de cultiver son jardin comme dit Candide mais d’avoir de belles chasubles. Au lieu de traîner le public à sa remorque, on se traîne à la sienne. – Il y a plus de bourgeoisisme pur dans les artistes gens de lettres que dans les épiciers. Que font-ils en effet si ce n’est d' de s’efforcer par toutes les combinaisons possibles de flouer la pratique et en se croyant honnêtes encore ! (c’est-à-dire artistes) ce qui est le comble du bourgeois.

19 - à Colet Louise, Croisset, 05 juillet 1852

Lettre n° 438   

Il se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal. – Ils ont de gdes dispositions, retiennent des airs par cœur à la première audition, s’exaltent en jouant du piano ; le cœur leur bat, ils maigrissent, pâlissent, tombent malades. Et leurs pauvres nerfs, comme ceux des chiens, se tordent de souffrance, au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de l’avenir. La vocation a été déplacée. L’idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt. Il n’en résulte ni de gds artistes génie, ni santé.

20 - à Colet Louise, Croisset, 12 juillet 1852

Lettre n° 440   

Tu ne lis pas assez de bonnes choses. – Un écrivain, comme un prêtre, doit toujours avoir sur sa table de nuit quelque livre sacré.

21 - à Colet Louise, Croisset, 26 juillet 1852

Lettre n° 444   

À me voir d’aspect, on croirait que je dois faire de l’épique, du drame, de la brutalité de faits, et je ne me plais au contraire que dans les sujets d’analyse, d’anatomie, si je peux dire. Au fond, je suis l’homme des brouillards, et c’est à force de patience et d’étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre qui noyait mes muscles.

22 - à Colet Louise, Croisset, 01 septembre 1852

Lettre n° 452   

J’aime ça, que l’on comprenne ce qui n’est pas nous. – Le génie n’est pas autre chose, ma vieille : avoir la faculté de travailler d’après un modèle imaginaire qui pose devant nous. Quand on le voit bien, on le rend. La forme est comme la sueur de la pensée. Quand elle s’agite en nous, elle transpire en poésie.

23 - à Colet Louise, Croisset, 04 septembre 1852

Lettre n° 453   

Se plaindre de q/tout ce qui nous afflige ou nous [illis.] irrite, c’est se plaindre de la constitution même de la vie de l’existence. Nous sommes faits pr la peindre nous autres – et rien de plus.

24 - à Colet Louise, Croisset, 13 septembre 1852

Lettre n° 457   

Il faut que l’esprit de l’artiste soit comme la mer, assez vaste pr qu’on n’en voie pas les bords, assez pur pr que les étoiles du ciel s’y mirent jusqu’au fond.

25 - à Colet Louise, Croisset, 19 septembre 1852

Lettre n° 458   

J’ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier. Je ne sais par quelle transition d’idées j’en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces & j’ai pris son nom dans la Biographie universelle. C’est magnifique comme existence d’artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d’un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé & de travailler moins : « Le charbon nous tue, disait-il ; mais qu’importe ? Moins de jours et plus de gloire. » & dans un de ses livres où il avoue qu’il était gourmand : « ... mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger. » Ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c’était l’art.

26 - à Colet Louise, Croisset, 25 septembre 1852

Lettre n° 459   

On n’écrit pas avec son cœur, mais avec sa tête, encore une fois. Et si bien doué que l’on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot.

27 - à Colet Louise, Croisset, 25 septembre 1852

Lettre n° 459   

Ce qui distingue les grands génies, c’est la généralisation et la création. Ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la Conscience du genre humain des personnages nouveaux. Est-ce qu’on ne croit pas à l’existence de D. Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n’était pas un homme, mais un continent. Il avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. – Ils n’ont pas besoin de faire du style, ceux-là ; ils sont forts en dépit de toutes les fautes, et à cause d’elles. – Mais nous, les petits, nous ne valons que par l’exécution achevée.

28 - à Colet Louise, Croisset, 25 septembre 1852

Lettre n° 459   

Je hasarde ici une proposition que je n’oserais dire nulle part, c’est que les très grands hommes écrivent souvent fort mal. – Et tant mieux pour eux. Ce n’est pas là qu’il faut chercher l’art de la forme, mais chez les seconds (Horace, La Bruyère, etc.). Il faut savoir les maîtres par cœur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux, et puis s’en séparer pour toujours. Comme instruction technique, on trouve plus de profit à tirer des génies savants et habiles.

29 - à Colet Louise, Croisset, 01 octobre 1852

Lettre n° 460   

Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas, pour être artiste, voir tout d’une façon différente à celle des autres hommes ?

30 - à Colet Louise, Croisset, 28 novembre 1852

Lettre n° 468   

Que tout cela est inutile ! – Il faut avoir le courage de se couper des bras à l’estomac, quand il vous y en pousse. C’est une monstruosité quand même le bras serait beau.

31 - à Colet Louise, Croisset, 16 décembre 1852

Lettre n° 472   

Il fait maintenant un épouvantable vent, les arbres et la rivière mugissent. J’étais en train, ce soir, d’écrire une scène d’été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l’autre. Ce grand vent m’a charmé toute la soirée ; cela berce et étourdit tout ensemble. J’avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour me dire adieu, m’a fait pousser un cri de terreur épouvantable, qui l’a effrayée elle-même. Le cœur m’en a longtemps battu et il m’a fallu un quart d’heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand je travaille. J’ai senti là, à cette surprise, comme la sensation aiguë d’un coup de poignard qui m’aurait traversé l’âme. Quelle pauvre machine que la nôtre ! Et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase.

32 - à Bouilhet Louis, Croisset, 26 décembre 1852

Lettre n° 475   

Or donc, puisque n’avons jà bronché (estant ferrés à glace, ie suppose) ni jà courbé nostre eschine sous le linteau d’aulcune boutique, ecclise, confrayrie, servition quelconque, guardons (ce est mon souhait de nouvel an pour tous deux) ceste sempiternelle superbe amour de Beaulté, et soyons, de par toute la bande des grands que ie invoque, ainsy tousiours labourant, tousiours barytonnant, tousiours rythmant, tousiours calophonisant et nous chéryssant.

33 - à Colet Louise, Croisset, 03 janvier 1853

Lettre n° 480   

et la Poésie qui est une manière de voir n’arrive à ses résultats extérieurs, que par une conviction enthousiaste du v/Vrai. On s’étonne de la perfection de certaines chansons populaires. Celui qui les a faites n’était souvent une bête qu’un imbécille, mais ce jour-là, la bête l’imbécille a senti plus fort que les gens d’esprit. Il faut sentir. – Eh bien, est-ce que tu n’as, au plus profond de toi, (car ce n’est ni dans le cœur, ni dans la tête, mais plus loin, ou plus haut), comme un grand lac où tout se reflète, où tout miroite un murmure perpétuel qui veut s’épandre, une fluidité qui veut sortir.

34 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1853

Lettre n° 486   

Tout ce qui est étranger au travail en distrait.

35 - à Colet Louise, Croisset, 27 février 1853

Lettre n° 489   

Il faut écrire plus froidement. Méfions-nous de cette espèce d’échauffement nerveux qu’on appelle l’inspiration, et où il entre souvent plus de vigueur fiévreuse, d’émotion nerveuse que de force musculaire. – Dans ce moment-ci par exemple, je me sens fort en train, mon front brûle, les phrases m’arrivent, voilà deux heures que je voulais t’écrire et que de moment en moment le travail me reprend. Au lieu d’une idée j’en ai six, et où il faut/drait un l'expression l’exposition la plus simple, il me surgit une comparaison. J’irais je suis sûr jusqu’à demain midi, sans fatigue. Mais je connais ces bals masqués de l’imagination, qui d’où l’on revient avec la mort au cœur, épuisé ennuyé, n’ayant vu que des faux, et débité que des sottises. Tout doit se faire à froid, posément.

36 - à Colet Louise, Croisset, 05 mars 1853

Lettre n° 491   

Quitte pr toujours ce système de travail hâtif, qui use la santé & la pensée. On gâche ainsi toutes ses forces nerveuses & intellectuelles. – Habitue-toi à t’y prendre d’avance, à travailler plus lentement.

37 - à Colet Louise, Croisset, 05 mars 1853

Lettre n° 491   

Il faut se cramponner à une chose et y rester jusqu’à ce qu’on l’ait décrochée complètement.

38 - à Colet Louise, Croisset, 05 mars 1853

Lettre n° 491   

Quel foutu métier ! quelle sacrée manie ! Bénissons-le prtant ce cher tourment. Sans lui, il faudrait mourir. La vie n’est tolérable qu’à la condition de n’y jamais être.

39 - à Colet Louise, Croisset, 14 mars 1853

Lettre n° 495   

Si ces corrections eussent été faites à la légère & par un seul de l’un de nous, passe encore, mais songe donc que nous avons une telle habitude de travailler lentement & de nous éplucher que nous devons (si tu nous concèdes qque innéité) arriver à avoir une précision mathématique en fait de goût !

40 - à Colet Louise, Croisset, 14 mars 1853

Lettre n° 495   

C’est pr cela qu’il faut en écrivant ne penser qu’à écrire, & pas même pr la Postérité !

41 - à Colet Louise, Croisset, 24 mars 1853

Lettre n° 498   

Quand tu feras le plan de ton drame, détaille le plus possible et scène par scène, avec tous les mouvements. C’est le seul moyen d’y voir clair.

42 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1853

Lettre n° 500   

Médite ton drame. J’ai un pressentiment que tu le réussiras. Il sera joué et applaudi, tu verras. Marche, va, ne regarde ni en arrière ni en avant, casse du caillou, comme un ouvrier, la tête baissée, le cœur battant, et toujours, toujours ! Si l’on s’arrête, d’incroyables fatigues et les vertiges & les découragements vous feraient mourir.

43 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1853

Lettre n° 500   

Moi, plus je sens de difficultés à écrire et plus mon audace grandit (c’est là ce qui me préserve du pédantisme, où je tomberais sans doute). J’ai des plans d’œuvres pr jusqu’au bout de ma vie, et s’il m’arrive qqfois des moments âcres qui me font presque crier de rage, tant je sens mon impuissance et ma faiblesse, il y en a d’autres aussi où j’ai peine à me contenir de joie. Quelque chose de profond et d’extra-voluptueux déborde de moi à jets précipités, comme une éjaculation de l’âme. Je me sens transporté et tout enivré de ma propre pensée, comme s’il m’arrivait, par un soupirail intérieur, une bouffée de parfums chauds. Je n’irai jamais bien loin, je sais tout ce qui manque. Mais la tâche que j’entreprends sera exécutée par un autre. J’aurai mis sur la voie qqu’un de mieux doué et de plus né.

44 - à Colet Louise, Croisset, 13 avril 1853

Lettre n° 504   

Comment, en supposant seulement que l’on soit né avec une vocation médiocre (et si l’on admet avec cela du jugement), ne pas penser : que l’on doit arriver enfin, à force d’étude, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon ? Allons donc ! Ce serait trop bête ! La littérature (comme nous l’entendons) serait alors une occupation d’idiot. Autant caresser une bûche & couver des cailloux.

45 - à Colet Louise, Croisset, 13 avril 1853

Lettre n° 504   

Car lorsqu’on travaille dans nos idées, dans les miennes du moins, on n’a pr se soutenir rien, oui, rien, c’est-à-dire aucun espoir d’argent, aucun espoir de célébrité, ni même d’immortalité (quoiqu’il faille y croire pr y atteindre, je le sais). Mais ces lueurs-là vous rendent trop sombres ensuite, & je m’en abstiens.

46 - à Colet Louise, Croisset, 13 avril 1853

Lettre n° 504   

Non, ce qui me soutient, c’est la conviction que je suis dans le vrai, & si je suis dans le vrai, je suis dans le bien. J’accomplis un devoir, j’exécute la justice. – Est-ce que j’ai choisi ? Est-ce que c’est ma faute ? Qui me pousse ? Est-ce que je n’ai pas été puni cruellement d’avoir lutté contre cet entraînement ? Il faut donc écrire comme on sent, être sûr qu’on sent bien, & se foutre de tout le reste sur la terre.

47 - à Colet Louise, Croisset, 22 avril 1853

Lettre n° 507   

Le soleil ne meurt jamais ! l’art est immortel comme lui ! & il y a des mondes lumineux où les âmes des poètes vont habiter après la mort. – Elles roulent avec les astres dans l’infini sans mesure.

48 - à Colet Louise, Croisset, 26 avril 1853

Lettre n° 508   

À l’heure qu’il est je crois même qu’un penseur (et qu’est-ce que l’artiste ? si ce n’est un triple penseur) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune conviction sociale. – Le doute radical absolu maintenant me paraît être si nettement démontré que vouloir le formuler, serait presque une niaiserie.

49 - à Colet Louise, Croisset, 30 avril 1853

Lettre n° 509   

Il leur manque la première condition : le goût, ou l’amour, ce qui est tout un.

50 - à Colet Louise, Croisset, 03 mai 1853

Lettre n° 510   

Je voudrais bien que ces défaillances et ces enthousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans un milieu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.

51 - à Colet Louise, Croisset, 21 mai 1853

Lettre n° 513   

Ah ! pourquoi se marier ? pourquoi accepter la vie quand on est créé par Dieu pour la juger, c’est-à-dire pour la peindre ?

52 - à Colet Louise, Croisset, 26 mai 1853

Lettre n° 514   

Car je suis ce soir fort animé – et dans un gd rut littéraire. Mais comme demain il peut continuer revenir, cela me remettrait trop loin. (au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois bien fort, aimer les miennes). – & puis il faut se méfier de ces grands échauffemens. Si l’on a alors la vue longue, on l’a souvent trouble. – le bon de ces états-là, c’est qu’ils retrempent, & vous infusent dans la plume un sang plus jeune. – on a dans la tête toutes sortes de floraisons printanières, qui ne durent pas plus que les lilas, qu’une nuit flétrit, mais qui sentent si bon ! – As-tu senti qqfois comme un gd soleil qui venait du fond de toi-même & t’éblouissait ?

53 - à Colet Louise, Croisset, 01 juin 1853

Lettre n° 515   

Je crois au succès de ton drame. Mais, si tu le fais dans des idées heurtantes, non. Fais-le en vue du public éternel, sans allusion, sans époque, dans la plus grande généralité et il ne heurtera rien et sera plus large. Après une première réussite, tu pourras déployer tes ailes en liberté.

54 - à Colet Louise, Croisset, 01 juin 1853

Lettre n° 515   

Pourquoi, à mesure qu’il me semble me rapprocher des maîtres, l’art d’écrire, en soi-même, me paraît-il plus impraticable et suis-je de plus en plus dégoûté de tout ce que je produis ? Oh ! le mot de Goethe : « J’eusse peut-être été un grand poète, si la langue ne se fût montrée indomptable ! »

55 - à Colet Louise, Croisset, 01 juin 1853

Lettre n° 515   

Le vrai poète, pour moi, est un prêtre. Dès qu’il passe la soutane, il doit quitter sa famille. Pour tenir la plume d’un bras vaillant, il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du cœur.

56 - à Colet Louise, Croisset, 06 juin 1853

Lettre n° 519   

Personne n’est original au sens strict du mot. Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres. Il n’y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu’on a, parce qu’on ne peut le copier.

57 - à Colet Louise, Croisset, 06 juin 1853

Lettre n° 519   

Crois-tu que je m’amuserais à nous faire souffrir, si je n’en sentais pas le besoin, la nécessité ? Il faut que mon livre se fasse, et bien, ou que j’en crève. Après, je prendrai un genre de vie autre. Mais ce n’est pas au milieu d’une œuvre si longue qu’on peut se déranger. Je n’écrirai jamais bien à Paris, je le sais. Mais j’y peux préparer mon travail, et c’est ce que je ferai les mois d’hiver que j’y passerai. Il me faut, pour écrire, l’impossibilité (même quand je le voudrais) d’être dérangé.

58 - à Colet Louise, Croisset, 20 juin 1853

Lettre n° 523   

Je crois que les souffrances de l’artiste moderne sont, à celles de l’artiste des autres temps, ce que l’industrie est à la mécanique manuelle. Elles se compliquent maintenant de vapeurs condensées, de fer, de rouages.

59 - à Colet Louise, Croisset, 20 juin 1853

Lettre n° 523   

Il y a conjuration permanente contre l’original, voilà ce qu’il faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez.

60 - à Colet Louise, Croisset, 25 juin 1853

Lettre n° 525   

L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu’on ne voyait pas.

61 - à Colet Louise, Croisset, 15 juillet 1853

Lettre n° 531   

Si tu t’es levée qqfois, pendant que tu écrivais, – dans les bons moments de verve, quand l’idée t’emplissait – & que tu te sois alors regardée dans la glace, n’as-tu pas été, tout à coup, ébahie de ta Beauté ? il y avait comme une auréole autour de ta tête, & tes yeux aggrandis lançaient des flammes. C’était l’âme qui sortait. – (L’électricité est ce qui se rapproche le plus de la pensée ? Ces elle demeure comme elle, jusqu’à présent, une force assez fantastique ? Ces étincelles qui se dégagent de la chevelure, dans lors des gds froids – dans la nuit sont/ont peut-être plus qu'un un rapport plus étroit que celui d’un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transfigurations. ?)

62 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 14 août 1853

Lettre n° 534   

Amants du Beau, nous sommes tous des bannis. Et quelle joie quand on rencontre un compatriote sur cette terre d’exil !

63 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 17 août 1853

Lettre n° 537   

Courage ! Courage ! Sacré nom de Dieu ! L’avenir est aux forts, aux patients, aux purs. Dans qque temps d’ici nous serons des géants, notre taille se rehaussera de tout l’abaissement des autres. Nous serons les seuls. Tout cède à la ligne droite, sois-en sûre, & nous la suivons. – Mais il ne faut regarder ni en avant, ni en arrière. Restons le nez collé sur notre ouvrage.

64 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 21 août 1853

Lettre n° 539   

Oui je soutiens – (& ceci pr moi est doit être un dogme pratique dans la vie d’artiste) qu’il faut faire dans sa vie son existence deux parts. vivre en bourgeois & penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps & de la tête n’ont rien de commun. s’ils se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis, car ce serait factice et cette idée du de bonheur, du reste est la cause presque exclusive de toutes les me infortunes humaines : réservons la moelle de notre cœur pour le doser en tartines, le jus intime des passions pr le mettre en bouteilles. faisons de tout notre nous-mêmes un résidu sublime pour nourrir les postérités – & Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulemens du sentiment ? on s’étonne des mystiques. Mais tout le secret est là, leur amour, [illis.] comme les à la manière des torrents, n’avait qu’un seul lit, étroit, profond, en pente, & c’est pr cela qu’il emportait tout.

65 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 21 août 1853

Lettre n° 539   

Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n’atteindrez ni à l’un, ni à l’autre Car le second n’arrive que par le Sacrifice. l’art comme le dieu des Juifs demande se repaît d’holocaustes Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton cœur tu seras seul – tes pieds saigneront. – un dégoût infernal accompagnera ta [illis.] tout ton voyage. – rien de ce qui fait la joie des autres ne fera causera la tienne. – Ce qui est piqûre pr eux sera déchirure pr toi – & tu rouleras perdu dans l’ouragan avec cette petite lueur à l’horizon. Mais [illis.] elle grandira – elle grandira comme un soleil – les rayons d’or t’en couvriront la figure. ils passeront en toi. tu seras éclairé en du dedans. – tu te sentiras léger & tout esprit. et après chaque saignée la chair pèsera moins.

66 - à Bouilhet Louis, Trouville-sur-Mer, 24 août 1853

Lettre n° 541   

L’oisiveté où je vis depuis quelque temps me donne un désir cuisant de transformer par l’art tout ce qui est de moi, tout ce que j’ai senti. Je n’éprouve nullement le besoin d’écrire mes mémoires. Ma personnalité, même, me répugne tant j’en suis gorgé, et les objets immédiats me semblent hideux ou bêtes. Je me reporte avec désespoir sur l’idée. J’arrange les barques en tartanes, je déshabille les matelots qui passent pr en faire des sauvages, marchant tout nus sur des plages vermeilles.

67 - à Bouilhet Louis, Trouville-sur-Mer, 24 août 1853

Lettre n° 541   

Mais la vie est si courte ! – Il me prend envie de me casser la gueule quand je songe que je n’écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l’on se sent, et qui vous étouffe, il faudra mourir sans avoir  avec elle et sans l’avoir fait déborder.

68 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 26 août 1853

Lettre n° 543   

Écrivains que nous sommes & toujours courbés sur l’Art, nous n’avons guères avec la nature que des communications imaginatives. Il faut qqfois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au cœur par les longs regards stupides que l’on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, qq chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s’il s’est bien roulé sur elle.

69 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 26 août 1853

Lettre n° 543   

Un homme n’est pas plus qu’une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s’absorber dans notre œuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d’eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jouets anciens, & formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

70 - à Colet Louise, Croisset, 16 septembre 1853

Lettre n° 548   

Rien ne s’obtient qu’avec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l’huître et le style, peut-être, l’écoulement d’une douleur plus profonde.
        N’en est-il pas de la vie d’artiste, ou plutôt d’une œuvre d’Art à accomplir, comme d’une gde montagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D’abord on aperçoit d’en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l’horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l’éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu’au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pr toujours, et le but sans doute ne s’atteindra pas.
C’est l’heure où l’on compte ses fatigues, où l’on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L’on n’a rien qu’une indomptable envie de monter plus haut, d’en finir, de mourir. Qqfois, prtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! À vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit vos poumons géants, et l’on se considère comme un colosse ayant le monde entier pr piédestal. Puis, le brouillard retombe et l’on continue à tâtons, à tâtons, s’écorchant les ongles aux rochers et pleurant dans la solitude.
N’importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l’Esprit, et la figure tournée vers le soleil !

71 - à Colet Louise, Croisset, 21 septembre 1853

Lettre n° 549   

Non ! « tout mon bonheur n’est pas dans mon travail et je plane peu sur les ailes de l’inspiration ». Mon travail au contraire fait mon chagrin. La littérature est un vésicatoire qui me démange. Je me gratte par là, jusqu’au sang. Cette volonté qui m’emplit n’empêche pas les découragements, ni les lassitudes. – Ah ! tu crois que je vis en brahmane, dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. – Que ne le puis-je !

72 - à Colet Louise, Croisset, 22 septembre 1853

Lettre n° 550   

Il faut se renfermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe.

73 - à Colet Louise, Croisset, 23 décembre 1853

Lettre n° 570   

Voilà une des rares journées de ma vie que j’ai passée dans l’Illusion, complètement, et depuis un bout jusqu’à l’autre. Tantôt, à six heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une. Je me suis levé de ma table et j’ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J’ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop foutu (pardon de l’expression), c’est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d’enivrement.

74 - à Colet Louise, Croisset, 23 décembre 1853

Lettre n° 570   

N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse choses que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour.

75 - à Colet Louise, Croisset, 23 décembre 1853

Lettre n° 570   

Chantons Apollon comme aux premiers jours ! aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l’éternel brouhaha des Formes et des Idées : « Qu’importe à mon orgueil qu’un vain peuple m’encense...» Ceci doit être un vers de M. de Voltaire, quelque part, je ne sais où. Mais voilà ce qu’il faut se dire.

76 - à Colet Louise, Croisset, 23 décembre 1853

Lettre n° 570   

il est vrai, mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du cœur et du corps social, depuis la cave jusqu’au grenier. – Et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s’y élabore une chimie merveilleuse, il s’y fait des décompositions fécondantes. – Qui sait à quels sucs d’excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu’il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d’âme ? tout ce qu’il faut avoir avalé de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l’humanité des délectations pour elle-même. Nous distillons dans faisons pousser des bannettes de fleurs sur ses misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l’Esprit vers l’Éternel, l’immuable, l’absolu, l’idéal.

77 - à Colet Louise, Croisset, 28 décembre 1853

Lettre n° 573   

La vocation suivie patiemment & naïvement est devient une fonction presque animale physique, une manière d’exister qui embrasse tout votre l’individu. Les dangers de l’excès sont impossibles pour les natures exagérées.

78 - à Colet Louise, Croisset, 28 décembre 1853

Lettre n° 573   

Ah ! imbécilles gens d’esprit qui vous moquez de l’art, par amour des petits sous, gagnez-en donc, de l’argent ! Quand je songe que quantité de gens de lettres maintenant jouent à la bourse ! Si cela n’est pas à faire vomir ! Quoique la Seine à cette heure soit froide, j’y prendrais bien encore  de suite un bain pr avoir le plaisir de les voir crever de faim dans le ruisseau, tous ces misérables-là ! Rien ne m’indigne plus dans la vie réelle que la confusion des genres. Comme tous ces poètes-là eussent été de bons épiciers il y a cent ans ! quand il était impossible de gagner de l’argent avec sa plume, quand ce n’était pas un métier, – (La colère qui m’étouffe m’empêche de pouvoir écrire (littéral).

79 - à Colet Louise, Croisset, 28 décembre 1853

Lettre n° 573   

Mais quoi dire ? et sur quoi parler maintenant ? Cela ira en empirant. – Je le souhaite et je l’espère. J’aime mieux le néant que le mal – et la poussière que la pourriture. et puis l’on se relèvera ! l’aurore reviendra ! Nous n’y serons plus ? qu’importe ?

80 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1854

Lettre n° 583   

Et nous, nous  débattons dans les Formes ; poètes, sculpteurs, peintres et musiciens, nous respirons la vie l’existence à travers la phrase, le marbre contour, la couleur ou l’harmonie, et nous trouvons tout cela le plus beau du monde !

81 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1854

Lettre n° 583   

Qui s’est jusqu’à présent mêlé des articles modes ? des couturières ! de même que les tapissiers n’entendent rien à l’ameublement, les cuisiniers peu de chose à la cuisine, et les tailleurs rien au costume, les couturières non plus n’entendent rien à l’atour. – La raison est la même, qui fait : que les peintres de portraits font de mauvais portraits (les bons sont faits peints par des penseurs, par des créateurs, les seuls qui sachent reproduire). L’étroite spécialité dans laquelle ils vivent, leur enlève le sens même de cette spécialité, et ils confondent toujours l’accessoire et le principal, le galon avec la coupe. Un grand tailleur serait un artiste – comme au XVIe siècle les orfèvres étaient artistes.

82 - à Colet Louise, Croisset, 13 mars 1854

Lettre n° 590   

Tu ne me parles jamais de tes lectures. tu as tort. tu t’épuises. il faut lire inst  incessamment – (de l’histoire, et des classiques). tu m’objecteras que tu n’as pas le temps – non – Cela est plus utile que d’écrire, puisque c’est avec ce que les autres ont écrit que nous écrivons, hélas !

83 - à Colet Louise, Croisset, 19 mars 1854

Lettre n° 592   

Il est triste de faire de la littérature au XIXe siècle ! on n’a ni base, ni écho. – il faut être On est se trouve plus seul qu’un Bédouin dans le désert. Car le Bédouin, au moins, connaît les sources cachées dans sous le sable. il a l’immensité tout autour de lui & les aigles volant a-udessus. Mais nous ! nous sommes comme un homme qui tomberait dans le charnier de Montfaucon, sans bottes fortes ! – on est de suite il serait on est dévoré par les rats. C’est pr cela qu’il faut avoir des bottes fortes ! – & à talon haut, à clous pointus et à semelle de fer, pour que pouvoir, rien qu’en marchant, en écraser.

84 - à Colet Louise, Croisset, 25 mars 1854

Lettre n° 594   

On doit toujours s’embarquer toujours dans une œuvre, comme un corsaire dans son navire ; avec l’intention d’y faire fortune, des provisions pour vingt campagnes & un courage intrépide. On part, mais on ne sait pas quand on reviendra – ! On peut faire le tour du monde ?

85 - à Colet Louise, Croisset, 04 avril 1854

Lettre n° 595   

Ce livre m’éreinte, j’y use le reste de ma jeunesse. Tant pis ! il faut qu’il se fasse. La Vocation, grotesque ou sublime, doit se suivre.

86 - à Colet Louise, Croisset, 07 avril 1854

Lettre n° 596   

Que ne suis-je jeune ! Comme je travaillerais ! Il faudrait tout connaître pour écrire. Tous tant que nous sommes, écrivassiers, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons ! La moelle nous manque généralement ! Les livres d’où ont découlé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque. Ils savaient tout, ces bonnes gens-là ; et nous, nous ne savons rien. Il y a dans la poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s’instruire dans les arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc., pour y puiser des métaphores. C’est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche et variée.

87 - à Colet Louise, Croisset, 12 avril 1854

Lettre n° 597   

Il n’y a pas d’art, mais il y a des innéités, de même qu’en critique, il n’y a point de poétique, mais le goût, c’est-à dire certains hommes-à-instinct qui devinent, hommes nés pr cela & qui ont travaillé cela.

88 - à Bouilhet Louis, Croisset, 16 septembre 1855

Lettre n° 623   

Patience. Nous aurons notre jour. Nous ferons notre trou. Mais il n’est pas fait. Il faut entasser œuvres sur œuvres, travailler comme des machines et ne pas sortir de la ligne droite. Tout cède à l’entêtement.

89 - à Bouilhet Louis, Croisset, 30 septembre 1855

Lettre n° 625   

Ouvre l’histoire et si la tienne (ton histoire) n’est pas celle de tous les gens de génie, je consens à être écartelé vif. On ne reconnaît le talent que quand il vous passe sur le ventre et il faut des milliers d’obus pour faire son trou dans la Fortune.

90 - à Bouilhet Louis, Croisset, 30 septembre 1855

Lettre n° 625   

Mais nous qui ne profitons de rien, nous sommes seuls, seuls, comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, nous serrer dans nos manteaux, et donner tête baissée dans l’ouragan. – Et toujours, incessamment, jusqu’à notre dernière goutte d’eau, jusqu’à la dernière palpitation de notre cœur. Quand nous crèverons, nous aurons cette consolation d’avoir fait du chemin, et d’avoir navigué dans le Grand.

91 - à Bouilhet Louis, Croisset, 16 juin 1856

Lettre n° 641   

Mais comment veux-tu que je garde quelque sérénité et quelque confiance après tous les renfoncements intérieurs (ce sont les pires) qui m’arrivent l’un par-dessus l’autre. Chaque livre que j’écris n’est-il pas comme une vérole que je gobe ? Je me retire d’un coït long et pénible, avec un beau chancre à l’orgueil, lequel s’indure et ainsi de suite.

92 - à Bouilhet Louis, Croisset, 16 juin 1856

Lettre n° 641   

J’ai vécu dans une sérénité d’art parfaite, tant que j’ai écrit pour moi seul. Maintenant je suis plein de doutes et de trouble. Et j’éprouve une chose nouvelle : écrire m’embête ! Je sens contre la littérature la Haine de l’impuissance.

93 - à Schlésinger Maurice, Paris, mars 1857

Lettre n° 723   

Or pour soutenir mon début (dont l’éclat, comme on dit en style de réclame, a dépassé mes espérances), il faut que je me hâte d’en faire un autre – et se hâter c’est pour moi, en littérature, se tuer.

94 - à Feydeau Ernest, Croisset, 25 mai 1857

Lettre n° 742   

Envoyez donc promener tous les conseils que l’on vous donne ! Les incertitudes que l’on a ne viennent jamais que d’autrui !

95 - à Osmoy (d') Charles, Croisset, 22 juillet 1857

Lettre n° 758   

La littérature, d'ailleurs, n'est plus pour moi qu'un supplice, une sorte de godemiché démesuré qui m'entre dans le fondement. Ça ne me fait pas jouir. Ça m'encule et voilà tout. Cette métaphore, peut-être indécente, est uniquement pour te faire comprendre que je suis emmerdé. Voilà ! Écrire me semble de plus en plus impossible.

96 - à Feydeau Ernest, Croisset, 06 août 1857

Lettre n° 763   

Pour qu'un livre « sue » la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l'idée même.

96b - à Feydeau Ernest, Croisset, novembre 1857

Lettre n° 783   

les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessin prémédité, et en apportant des grands blocs l'un par-dessus l'autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! et ça reste dans le désert ! mais en le dominant prodigieusement. Les chacals pissent au bas et les bourgeois montent dessus, etc. ; continue la comparaison.

97 - à Inconnu, Paris, 05 avril 1858

Lettre n° 801   

Je voudrais vous écrire une très longue lettre relativement à votre résolution d'être tout à fait un homme de lettres. Si vous vous sentez un irrésistible besoin d'écrire, et que vous ayez un tempérament d'Hercule, vous avez bien fait. Sinon, non ! Je connais le métier. Il n'est pas doux ! Mais c'est parce qu'il n'est pas doux qu'il est beau !

98 - à Inconnu, Paris, 05 avril 1858

Lettre n° 801   

Faites de grandes lectures, suivies et prenez un sujet long et complexe. Relisez tous les classiques, non plus comme au collège, mais pour vous, et jugez-les dans votre conscience comme vous jugeriez des modernes, largement et scrupuleusement.

99 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset, 18 février 1859

Lettre n° 851   

Que de découragements et d’angoisses cet amour du Beau ne donne-t-il pas ? J'ai d'ailleurs entrepris une chose irréalisable. N'importe ; si je fais rêver quelques nobles imaginations, je n'aurai pas perdu mon temps.

100 - à Feydeau Ernest, Croisset, 15 mai 1859

Lettre n° 855   

Et ne donne pas, ô mon ami, dans cette scie commode dont je suis embêté : « Tu es bien heureux de pouvoir travailler sans te presser, grâce à tes rentes. » Les confrères me jettent à la tête, continuellement, les trois sols de revenu qui m'empêchent de crever précisément de faim. Cela est plus facile que de m'imiter. J'entends de vivre comme je fais : 1° à la campagne les trois quarts de l'année ; 2° sans femme (petit point assez délicat, mais considérable), sans ami, sans cheval, sans chien, bref sans aucun des attributs de la vie humaine ; 3° et puis, je regarde comme néant tout ce qui est en dehors de l'œuvre en elle-même. Le succès, le temps, l'argent, et l'imprimerie sont relégués au fond de ma pensée dans des horizons très vagues et parfaitement indifférents. Tout cela me semble bête comme chou et indigne (je répète le mot, indigne) de vous émouvoir la cervelle.

101 - à Feydeau Ernest, Croisset, 15 mai 1859

Lettre n° 855   

L'impatience qu'ont les gens de lettres à se voir imprimés, joués, connus, vantés, m'émerveille comme une folie. Cela me semble avoir autant de rapports avec leur besogne qu'avec le jeu de dominos ou la politique.

102 - à Feydeau Ernest, Croisset, 15 mai 1859

Lettre n° 855   

Tout le monde peut faire comme moi. Travailler tout aussi lentement et mieux. Il faut seulement se débarrasser de certains goûts et se priver de quelques douceurs. Je ne suis nullement vertueux, mais conséquent. Et, bien que j'aie de grands besoins (dont je ne dis mot), je me ferais plutôt pion dans un collège que d'écrire quatre lignes pour de l'argent. J'aurais pu être riche, j'ai tout envoyé faire f…, et je reste comme un Bédouin dans mon désert et dans ma noblesse.

103 - à Feydeau Ernest, Croisset, 16 juin 1859

Lettre n° 859   

A-t-on peur de se compromettre !!! Cela est tout nouveau, à ce degré du moins. L'envie du succès, le besoin de réussir quand même, à cause du profit, a tellement démoralisé la littérature qu'on devient stupide de timidité. L'idée d'une chute ou d'un blâme les fait tous foirer de peur dans leurs culottes. – « Cela vous est bien commode à dire, vous, parce que vous avez des rentes » – réponse commode et qui relègue la moralité parmi les choses de luxe. Le temps n'est plus où les écrivains se faisaient traîner à la Bastille. On peut la rétablir maintenant, on ne trouvera personne à y mettre.

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