<<< Retour

Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

Principes esthétiques


__________


Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

 

__________

 

1 - à Colet Louise, Croisset , 16 janvier 1852

Lettre n° 402   

Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de gds vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait vrai aussi puissamment que le gd, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme.

2 - à Colet Louise, Croisset , 16 janvier 1852

Lettre n° 402   

Comme je taillais avec cœur les perles de mon collier ! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil.

3 - à Colet Louise, Croisset , 16 janvier 1852

Lettre n° 402   

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies.

4 - à Colet Louise, Croisset , 31 janvier 1852

Lettre n° 406   

De ce que j’avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m’y suis mis. Tout dépend du plan.

5 - à Colet Louise, Croisset , 27 mars 1852

Lettre n° 416   

N'importe tu m'as dit, il y aujourd'hui quinze jours sur le Pont-Royal en allant dîner un mot qui m'a fait bien plaisir. à savoir que tu t'apercevais qu'il n'y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentimens personnels. – Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, qu'il soit toujours inébranlable en ta conviction, et en disséquant chaque fibre humaine, et en cherchant chaque nuan synonyme de mot et tu verras ! tu verras ! Comme ton horizon s'aggrandira, – comme ton instrument ronflera – & quelle sérénité descendra t'emplira – Refoulé à l'horizon ton cœur l'éclairera du fond, au lieu de t'éblouir sur le premier plan. – Toi disséminée en tous, tes personnages vivront – & au lieu d'une éternelle personnalité déclamatoire qui ne peut même se constituer nettement sans les faute des détails précis qui lui manquent nécessairement toujours à cause des travestissemens qui la déguisent – tu [illis.] dans ta tête  on verra dans tes œuvres des foules humaines.

6 - à Colet Louise, Croisset , 27 mars 1852

Lettre n° 416   

Prquoi prendre l'éternelle figure insipide du poète qui plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d'une abstraction, c'est-à-dire de quelque chose d'anti-artistique, d'anti-plastique, d'anti-humain, d'antipoétique par conséquent tout en voulant l'être quelque talent de mots d'ailleurs que l'on y mette.

7 - à Colet Louise, Croisset , 27 mars 1852

Lettre n° 416   

Me voilà bien humanitaire ce mat soir, moi que tu accuses accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t'apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, d'avoir que tu as acquis des tout à coup des siècles de maturités et que tu prendras en pitié l'usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu'ait Byron par exemple, comme Shakespeare l'écrase à côté, avec son impersonnalité surhumaine. – Est-ce qu'on sait seulement s'il était triste ou geai gai. Le L'artiste doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas vécu. Moins je m'en fais une idée & plus il me semble grand. Je ne m peux rien me figurer sur la personne d'Homère de Rabelais & quand je pense à Michel Ange, je vois de dos seulement un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux.

8 - à Colet Louise, Croisset , 24 avril 1852

Lettre n° 422   

Il y en a, dans cet ordre, de plus élevées. Ce sont celles où l’élément sensible n’est pr rien. – Elles dépassent alors la Vertu en beauté morale, tant elles sont indépendantes de toute personnalité, de toute relation humaine.

9 - à Colet Louise, Croisset , 08 mai 1852

Lettre n° 424   

L’ironie prtant me semble dominer la vie. – D’où vient que quand je pleurais je me j’ai été souvent me regarder dans la glace pr me voir. – Cette disposition à planer sur soi-même est peut-être la source de toute vertu – Elle vous enlève à la personnalité, loin de vous y retenir.

10 - à Colet Louise, Croisset , 05 juillet 1852

Lettre n° 438   

La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible.

11 - à Colet Louise, Croisset , 05 juillet 1852

Lettre n° 438   

Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa généralité, et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie. Voir. – Avoir le modèle devant soi, qui pose.

12 - à Colet Louise, Croisset , 01 septembre 1852

Lettre n° 452   

Le public ne doit rien savoir de nous. Qu’il ne s’amuse pas de nos yeux, de nos cheveux, de nos amours. (Combien d’imbéciles accueilleront ces vers d’un gros rire !) C’est assez de notre cœur, que nous lui délayons dans l’encre, sans qu’il s’en doute. Les prostitutions personnelles en art me révoltent. – & Apollon est juste : il rend presque toujours ce genre d’inspiration languissante.

13 - à Colet Louise, Croisset , 13 septembre 1852

Lettre n° 457   

Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n’est pas de l’Art pur. Aie en vue le modèle, toujours, & rien autre chose.

14 - à Colet Louise, Croisset , 07 octobre 1852

Lettre n° 461   

Comme le factice, pourtant, se constitue d’après des règles, qu’il se moule sur un type, il est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités.

15 - à Colet Louise, Croisset , 26 octobre 1852

Lettre n° 463   

Reste à savoir, après tout, si ce que l’on appelle le factice n’est pas une autre nature. L’anormalité est aussi légitime que la règle.

16 - à Colet Louise, Croisset , 16 novembre 1852

Lettre n° 466   

Ce doit être un four invisible. – Et nous évitons par là d’amuser le public avec nous-mêmes, ce que je trouve hideux, ou trop naïf. – Et la personnalité d’écrivain qui rétrécit toujours une œuvre.

17 - à Colet Louise, Croisset , 28 novembre 1852

Lettre n° 468   

Ces fautes-là sont non seulement des fautes de style, mais de poésie. Rien n'est n’indique plus la force du sang littéraire qu’une métaphore bien suivie.

18 - à Colet Louise, Croisset , 09 décembre 1852

Lettre n° 470   

Est-ce qu’on a besoin de faire des réflexions sur l’esclavage ? Montrez-le, voilà tout.

19 - à Colet Louise, Croisset , 09 décembre 1852

Lettre n° 470   

L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. L’art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues : que l’on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. L’effet, pour le spectateur, doit être une espèce d’ébahissement. Comment tout cela s’est-il fait ! doit-on dire ! et qu’on se sente écrasé sans savoir pourquoi.

20 - à Colet Louise, Croisset , 16 décembre 1852

Lettre n° 472   

Ah ! ce qui manque à la société moderne, ce n’est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un Voltaire même ; c’est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder ? Peignons, peignons sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos œuvres.

21 - à Colet Louise, Croisset , 19 décembre 1852

Lettre n° 473   

Personne ne peut résister à un l'exécut l’exutoire de la publication quotidienne. Toute force s’épuise quand on ne la ménage pas. Pour faire du beurre on bat la crème à tour de bras, et pour faire avoir la crème, on laisse [illis.] le laisse au lait le temps de se prendre.

22 - à Colet Louise, Croisset , 17 février 1853

Lettre n° 487   

je rêvasse à l’esquisse, j’arrange l’ordre, car tout dépend de là : la méthode.

23 - à Colet Louise, Croisset , 27 mars 1853

Lettre n° 500   

Médite bien le plan de ton drame ; tout est là, dans la conception. Si le plan est bon, je te réponds du reste,

24 - à Colet Louise, Croisset , 31 mars 1853

Lettre n° 501   

Dans l’Art aussi, c’est le fanatisme de l’Art qui est le sentiment artistique. La poésie n’est qu’une manière de percevoir les objets extérieurs, un organe spécial qui tamise la matière & qui, sans la changer, la transfigure. Eh bien, si vous voyez exclusivement le monde avec cette lunette-là, le monde sera teint de sa teinte & les mots pr exprimer votre sentiment se trouveront donc dans un rapport fatal avec les faits qui l’auront causé.

25 - à Colet Louise, Croisset , 06 avril 1853

Lettre n° 502   

Il ne faut pas revenir à l’antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l’Art que la rectitude des lignes & le poli des surfaces. La plastique du style n’est pas si large que l’idée entière, je le sais bien. Mais à qui la faute ? À la langue. Nous avons trop de choses & pas assez de formes. De là vient la torture des consciencieux. Il faut prtant tout accepter & tout imprimer, & prendre surtout son point d’appui dans le présent.

26 - à Colet Louise, Croisset , 06 avril 1853

Lettre n° 502   

La littérature prendra de plus en plus les allures de la science ; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique. Il faut faire des tableaux, montrer la nature telle qu’elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous & le dessus.

27 - à Colet Louise, Croisset , 13 avril 1853

Lettre n° 504   

Ce qui fait la force d’une œuvre, c’est la vesée, comme on dit vulgairement, c’est-à-dire une longue énergie qui court d’un bout à l’autre & ne faiblit pas.

28 - à Colet Louise, Croisset , 06 juin 1853

Lettre n° 519   

Une réflexion esthétique m’est surgie de ce vol. : combien peu l’élément extérieur sert ! Ces vers-là ont été faits sous l’équateur et l’on n’y sent pas plus de chaleur ni de lumière que dans un brouillard d’Écosse. C’est en Hollande seulement et à Venise patrie des brumes, qu’il y a eu de grands coloristes ! Il faut que l’âme se replie.

29 - à Colet Louise, Croisset , 06 juin 1853

Lettre n° 519   

Voilà ce qui fait de l’observation artistique une chose bien différente de l’observation scientifique : elle doit surtout être instinctive et procéder par l’imagination, d’abord. Vous concevez un sujet, une couleur, et vous l’affermissez ensuite par des secours étrangers. Le subjectif débute.

30 - à Colet Louise, Croisset , 14 juin 1853

Lettre n° 522   

 il ne faut jamais craindre d’être exagéré – tous les très gds l’ont été, Michel-Ange Rabelais Shakespeare, Molière – il s’agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceaugnac.) on n’apporte pas une seringue – non – on emplit la pièce le théâtre [illis.] de seringues & d’apothicaires – cela est tout bonnement le génie dans son vraie centre – qui est l’énorme – Mais pr que l’exagération ne paraisse pas, il faut qu’elle soit partout – continue, proportionnée, harmonique à elle-même. Si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt mille. – & qu’est-ce donc que l’idéal si ce n’est ce grossissement-là ?

31 - à Colet Louise, Croisset , 25 juin 1853

Lettre n° 525   

Je n’ai qu’à te faire deux recommandations : 1° observe de suivre les métaphores, et 2° pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite.

32 - à Colet Louise, Croisset , 02 juillet 1853

Lettre n° 527   

Tu as condensé & réalisé, sous une forme aristocratique, une histoire commune & dont le fond est à tout le monde. & c’est là, pr moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commun n’est manié que par les imbécilles ou par les très gds. Les natures médiocres l’évitent ; elles recherchent l’ingénieux, l’accidenté.

33 - à Colet Louise, Croisset , 02 juillet 1853

Lettre n° 527   

Ce n’est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite, pr écrire immédiatement après. On se préoccupe trop des détails, de la couleur & pas assez de son esprit, car la couleur dans la nature a un esprit, une sorte de vapeur subtile qui se dégage d’elle, & c’est cela qui doit animer en dessous le style. Que de fois, préoccupé ainsi de ce que j’avais sous les yeux, ne me suis-je pas dépêché de l’intercaler de suite dans une œuvre & de m’apercevoir enfin qu’il fallait l’ôter ! La couleur, comme les aliments, doit être digérée & mêlée au sang des pensées

34 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer , 26 août 1853

Lettre n° 543   

Je me suis ici beaucoup résumé & voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c’est-à-dire adieu & pr toujours au personnel, à l’intime, au relatif.

35 - à Colet Louise, Croisset , 07 septembre 1853

Lettre n° 546   

travail qui me servira pr mes Préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais). J’y veux prouver l’insuffisance des écoles, quelles qu’elles soient, et bien déclarer que nous n’avons pas la prétention, nous autres, d’en faire une et qu’il n’en faut pas faire. Nous sommes au contraire dans la tradition.

36 - à Colet Louise, Croisset , 16 septembre 1853

Lettre n° 548   

Mais moi, j’aime mieux les choses plus épicées, plus en relief, et je vois que tous les livres de premier ordre le sont à outrance. Ils sont criants de vérité, archidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques au sujet.

37 - à Colet Louise, Croisset , 06 novembre 1853

Lettre n° 561   

L’idée de tes mémoires écrits plus tard, dans une solitude, à nous deux, m’a attendri. – Moi aussi, j’ai eu souvent ce projet vague. Mais il faut réserver cela pour la vieillesse, quand l’imagination est tarie. Rappelons-nous toujours que l’impersonnalité est le signe de la Force. Absorbons l’objectif et qu’il circule en nous, qu’il se reproduise au-dehors, sans qu’on puisse rien comprendre à cette chimie merveilleuse. Notre cœur ne doit être bon qu’à sentir celui des autres. – Soyons des miroirs grossissants de la vérité externe.

38 - à Colet Louise, Croisset , 25 novembre 1853

Lettre n° 564   

Faut-il te parler d’art ? ne vas-tu pas m’accuser en dedans de passer vite par-dessus les choses du cœur ? Mais c’est que tout se tient et ce qui tourmente ta vie tourmente aussi ton style. car tu fais entre tes conceptions et tes passions un perpétuel alliage qui affaiblit les unes & t’empêche de jouir des autres.

39 - à Colet Louise, Croisset , 25 novembre 1853

Lettre n° 564   

& ne crois pas, (j’en ai fait l’expérience) qu’en donnant issue dans l’art à ce qui t’oppresse dans la vie, tu t’en débarrasseras, non – Les écumes du cœur ne se répandent pas sur le papier. il n on n’y verse que de l’encre – et à peine sortie de notre bouche la tristesse criée nous rentre à l’âme par les oreilles & plus ronflante plus profonde. – on n’y gagne rien. Vois dans quel bon état tu étais après La Paysanne & pendant – & compare. – on n’est bien que dans l’Absolu. tenons-nous-y. grimpons-y.

40 - à Colet Louise, Croisset , 29 novembre 1853

Lettre n° 565   

La hideur dans les sujets bourgeois doit remplacer le tragique qui leur est incompatible.

41 - à Colet Louise, Croisset , 29 novembre 1853

Lettre n° 565   

il faut bien revoir ruminer son objectif avant de songer à la forme. Car elle n’arrive bonne, que si l’illusion du sujet nous obsède.

42 - à Colet Louise, Croisset , 18 décembre 1853

Lettre n° 569   

rappelle-toi encore une fois que les perles ne font pas le collier – c’est le fil.

43 - à Colet Louise, Croisset , 18 décembre 1853

Lettre n° 569   

en imaginant on reproduit la généralité, tandis qu’en s’attachant à un fait vrai  ce n'est que ce fait il ne sort de votre œuvre que quelque chose de contingent, de relatif, de restreint.

44 - à Colet Louise, Croisset , 09 janvier 1854

Lettre n° 577   

tu as fait de l’art un déversoir à passions, une espèce de pot de chambre où le trop-plein de je ne sais quoi a coulé. – cela ne sent pas bon. Cela sent la haine.

45 - à Colet Louise, Croisset , 18 janvier 1854

Lettre n° 581   

Pas de faiblesse, pas de un vers faible ! pas une métaphore qui ne soit suivie. – il faut être correct comme Boileau & échevelé comme Shakespeare.

46 - à Colet Louise, Croisset , 29 janvier 1854

Lettre n° 583   

C’est donc quelque chose de bien atrocement délicieux que d’écrire, pr qu’on reste à s’acharner ainsi ainsi en des tortures pareilles, et qu’on n’en veuille pas d’autres. Il y a là-dessous un mystère qui m’échappe ? La Vocation est peut-être comme l’amour du pays natal (que j’ai peu, du reste), un certain lien fatal des hommes aux choses.

47 - à Colet Louise, Croisset , 29 janvier 1854

Lettre n° 583   

tout doit parler dans les Formes, et il faut qu’on voie toujours le plus possible d’âme.

48 - à Colet Louise, Croisset , 18 avril 1854

Lettre n° 598   

écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l’empereur de la Chine).

49 - à Colet Louise, Croisset , 18 avril 1854

Lettre n° 598   

il faut couper court avec la queue Lamartinienne, et faire de l’art impersonnel. ou bien, quand on fait du lyrisme individuel, il faut qu’il soit étrange, désordonné, tellement intense enfin que cela soit devienne une création. Mais quant à dire faiblement ce que tout le monde sent faiblement, non.

50 - à Colet Louise, Croisset , 18 avril 1854

Lettre n° 598   

Pourquoi donc reviens-tu toujours à toi ? tu te portes malheur. tu as fait dans ta vie une œuvre de génie (une œuvre qui fait pleurer, note-le) parce que tu t’es oubliée, que tu t’es souciée des passions des autres et non des tiennes. il faut s’inspirer de l’âme de l’humanité & non de la sienne.

 

51 - à Colet Louise, Croisset , 22 avril 1854

Lettre n° 599   

Ce que j’ai écrit, est (dans ma conscience) d’une impiété rare. – Ce que c’est que la différence d’époques ! si j’eusse vécu cent ans plus tôt quelle déclamation j’aurais mise là ! – Au lieu que je n’ai écrit qu’une exposition pure, et presque littérale de ce qui a dû être. – Nous sommes avant tout dans un siècle historique. il faut aussi faut-il raconter tout bonnement, mais raconter jusque dans l’âme.

52 - à Colet Louise, Croisset , 22 avril 1854

Lettre n° 599   

Mais que je sois écorché vif, plutôt que d’exploiter cela en style ! Je ne veux pas considérer l’art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre qu’une simple causerie, qu’une confidence. Non ! non ! la Poésie ne doit pas être l’écume du cœur. cela n’est ni sérieux, ni bien.

53 - à Colet Louise, Croisset , 22 avril 1854

Lettre n° 599   

La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pr puérile & un peu niaise, une bonne partie de la littérature contemporaine. que de sentiment, que de sentiment, que de tendresse, que de larmes ! il il n’y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir, avant tout, du sang dans les phrases, et non de la lymphe, et quand je dis du sang, c’est du cœur. il faut que cela batte, que cela palpite, que cela émeuve. il faut faire s’aimer les arbres et tressaillir les granits. on peut mettre un immense amour dans l’histoire d’un brin d’herbe.

54 - à Roger des Genettes Edma, Paris , 30 octobre 1856

Lettre n° 663   

J’ai bien envie de causer longuement avec vous (mais quand et – où ?) sur la théorie de la chose. On me croit épris du réel, tandis que je l’exècre. Car c’est en haine du réalisme que j’ai entrepris ce roman. Mais je n’en déteste pas moins la fausse idéalité, dont nous sommes bernés par le temps qui court. Haine aux Almanzor comme aux Jean-Couteaudier ! Fi des Auvergnats et des coiffeurs !

55 - à Lévy Michel, Paris , 10 janvier 1857

Lettre n° 691   

Après ma déclaration préalable je mettrai quelques lignes d'explication esthético-morales. tout cela donnerait à la publication l'air véritablement d'un mémoire.

56 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Paris , 18 mars 1857

Lettre n° 720   

L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas.

57 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Paris , 18 mars 1857

Lettre n° 720   

Et puis, l’Art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! La difficulté capitale, pour moi, n’en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai, comme disait Platon.

58 - à Feydeau Ernest, Croisset , 26 juillet 1857

Lettre n° 760   

Et puis, cela importe fort peu, c'est le côté secondaire. Un livre peut être plein d'énormités et de bévues, et n'en être pas moins fort beau. Une pareille doctrine, si elle était admise, serait déplorable, je le sais, en France surtout, où l'on a le pédantisme de l'ignorance. Mais je vois dans la tendance contraire (qui est la mienne, hélas !) un grand danger. L'étude de l'habit nous fait oublier l'âme.

59 - à Feydeau Ernest, Croisset , 26 juillet 1857

Lettre n° 760   

Je crois donc qu'il ne faut « rien aimer », c'est-à-dire qu'il faut planer impartialement au-dessus de tous les objectifs.

60 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset , 12 décembre 1857

Lettre n° 784   

Vous me dites que je fais trop attention à la forme. Hélas ! c'est comme le corps et l'âme ; la forme et l'idée, pour moi, c'est tout un et je ne sais pas ce qu'est l'un sans l'autre. Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore ; soyez-en sûre. La précision de la pensée fait (et est elle-même) celle du mot.

____________