<<< Retour
 
Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

Les genres littéraires

Prose et poésie – Histoire – Critique littéraire


__________


Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

 

__________

 

1 - à Colet Louise, Croisset, 24 avril 1852

Lettre n° 422 

La prose est née d’hier, voilà ce qu’il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites, mais celles de la prose, tant s’en faut.

2 - à Colet Louise, Croisset, 08 mai 1852

Lettre n° 424 

Le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire, le lyrisme dans la blague me semble est pr moi tout ce qui me fait le plus envie comme écrivain. – Les deux élémens humains sont là.

3 - à Colet Louise, Croisset, 15 mai 1852

Lettre n° 425 

Quelle pauvre occupation que la critique, puisqu’un homme de cette trempe-là nous donne un pareil exemple ! Mais il est si doux de faire le pédagogue, de reprendre les autres, d’apprendre aux gens leur métier ! La manie du rabaissement qui est la lèpre morale de notre époque a singulièrement favorisé ce penchant dans la gent écrivante. La médiocrité s’assouvit à cette petite nourriture quotidienne qui sous des apparences sérieuses cache le vide. Il est bien plus facile de discuter que de comprendre, et de bavarder art, idée du beau, idéal, etc que de faire le moindre sonnet ou la plus simple phrase.

4 - à Colet Louise, Croisset, 13 juin 1852

Lettre n° 430 

J’aime les phrases nettes et qui se tiennent droites, debout tout en courant, ce qui est presque une impossibilité. L’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines sans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours.

5 - à Colet Louise, Croisset, 05 juillet 1852

Lettre n° 438 

« Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. » Non, elle a une base plus sereine. S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pr être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie.

6 - à Colet Louise, Croisset, 05 juillet 1852

Lettre n° 438 

La Poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une. – Cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse.

7 - à Colet Louise, Croisset, 22 juillet 1852

Lettre n° 443 

Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais fini ; il y a toujours à refaire. Je crois prtant qu’on peut lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore.

8 - à Colet Louise, Croisset, 04 septembre 1852

Lettre n° 453 

Nous sommes, nous autres, venus un peu trop tôt. Dans vingt-cinq ans le point d’intersection sera superbe. – Aux mains d’un maître, alors, la prose (la prose surtout forme plus jeune) peut devenir pourra jouer un/e instrument symphonie humanitaire formidable.

9 - à Colet Louise, Croisset, 07 octobre 1852

Lettre n° 461 

Quand est-ce donc que l’on fera de l’histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d’aucun des personnages ? Quand est-ce qu’on écrira les faits au point de vue d’une blague supérieure, c’est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d’en haut ?

10 - à Colet Louise, Croisset, 28 novembre 1852

Lettre n° 468 

La rime est une esclave et doit obéir (voir tous les traités de rhétorique possible).

11 - à Colet Louise, Croisset, 09 décembre 1852

Lettre n° 470 

Il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté. Les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens d’ordre de poursuivre l’autre.

12 - à Colet Louise, Croisset, 16 décembre 1852

Lettre n° 472 

Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste et, de tous ses écrivains, il n’y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l’était dans l’antiquité et comme on l’est dans les autres pays.

13 - à Colet Louise, Croisset, 16 décembre 1852

Lettre n° 472 

Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites ; c’était la part des premiers. Ce qui nous reste, c’est l’extérieur de l’homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme. Aussi je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac, s’il eût su écrire ! Mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n&rsquo3auramtpas tant fait, n’aurait pas eu cette ampleur.

14 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1853

Lettre n° 486 

Les poètes sont heureux ; on se soulage dans un sonnet ! Mais les malheureux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d’eux-mêmes, il leur faut des volumes, et le cadre, l’occasion. S’ils ont du goût, ils s’en abstiennent même, car c’est là ce qu’il y a de moins fort au monde, parler de soi.

15 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1853

Lettre n° 500 

Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose & très prose) & écrire la vie ordinaire comme on écrit l’histoire ou l’épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c’est peut-être aussi une gde tentative et très originale ! Je sens bien en quoi je faille

16 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1853

Lettre n° 500 

Tu me parles des chauves-souris d’Égypte, qui, à travers leurs ailes grises, laissent voir l’azur du ciel. Faisons donc comme je faisais ; à travers les hideurs de l’existence, contemplons toujours le gd bleu de la poésie, qui est au-dessus et qui reste en place, tandis que tout change et tout passe.

17 - à Colet Louise, Croisset, 14 juin 1853

Lettre n° 522 

tu parles de grotesque. j’en ai été accablé à l’enterrement de Me Pouchet. – Décidément le bon Dieu est romantique. il mêle continuellement les deux genres.

18 - à Colet Louise, Croisset, 14 juin 1853

Lettre n° 522 

j’allais à cette cérémonie avec l’intention de m’y guinder l’esprit à faire des finesses, à tâcher de découvrir de petits graviers. et ce sont des blocs qui m'ont me sont tombés sur la tête ! – le grotesque me crevait les yeux m’assourdissait les oreilles et le pathétique se convulsionnait devant mes yeux.

19 - à Colet Louise, Croisset, 20 juin 1853

Lettre n° 523 

Tu sais que c’est un de mes vieux rêves que d’écrire un roman de chevalerie. Je crois cela faisable, même après l’Arioste, en introduisant un élément de terreur et de poésie large qui lui manque.

20 - à Colet Louise, Croisset, 28 juin 1853

Lettre n° 526 

Voilà ce que la prose a de diabolique, c’est qu’elle n’est jamais finie.

21 - à Colet Louise, Croisset, 28 juin 1853

Lettre n° 526 

La critique est au dernier échelon de la littérature, comme forme, presque toujours, & comme valeur morale, incontestablement. elle passe après le bout rimé, et l’acrostiche, qui lesquels demandent au moins un travail d’invention quelconque.

22 - à Colet Louise, Croisset, 07 juillet 1853

Lettre n° 528 

On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, on a été plus ou moins ingénieux ; mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver. La critique des œuvres de la Pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhéteur, & la critique de l’histoire faite à un point de vue politique, moral, religieux, tandis qu’il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu des sympathies, des haines ; puis l’imagination s’en est mêlée, la phrase, l’amour des descriptions & enfin la rage de vouloir prouver, l’orgueil de vouloir mesurer l’infini & d’en donner une solution.

23 - à Colet Louise, Croisset, 15 juillet 1853

Lettre n° 531 

Les chevaux & les styles de race ont du sang plein les veines. et on le voit battre sous la peau et les mots depuis l’oreille jusqu’aux sabots. – la vie ! la vie ! bander, tout est là. C’est pr cela que j’aime tant le lyrisme. [illis.] il me semble la forme la plus naturelle de la Poésie. elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre est gît dans ce mystère ; et c’est cette qualité – [illis.] primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief les tournures, les élans, le rythme, la diversité. – il ne faut pas gde malice pr faire de la gr/critique ! on peut juger de la bonté d’un livre à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on est ensuite à en revenir.

24 - à Colet Louise, Croisset, 15 juillet 1853

Lettre n° 531 

Car pr avoir ce qui s’appelle du mauvais goût il faut avoir de la Poésie dans la cervelle. Mais l’Esprit au contraire est incompatible avec la vraie poésie.

25 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 14 août 1853

Lettre n° 534 

La poésie est une chose aussi précise que la géométrie.

26 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 20 août 1853

Lettre n° 538 

il y a du reste une supériorité inouïe des vers sur la prose. – garde le vers, polis-le, perfectionne-le.

27 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 27 août 1853

Lettre n° 544 

Poésie oblige. Elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône et à ne jamais songer que nous sommes de la foule, et nous y trouvons compris.

28 - à Colet Louise, Croisset, 07 septembre 1853

Lettre n° 546 

Je tâcherai de faire voir prquoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique : on n’avait point de base.

29 - à Colet Louise, Croisset, 12 octobre 1853

Lettre n° 554 

Le lyrisme, en France, est une faculté toute nouvelle.

30 - à Colet Louise, Croisset, 12 octobre 1853

Lettre n° 554 

Il faut faire de la critique comme on fait de l’histoire naturelle, avec absence d’idée morale. Il ne s’agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais bien d’exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l’esthétique attend son Geoffroy Saint-Hilaire, ce grand homme qui a montré la légitimité des monstres).

31 - à Colet Louise, Croisset, 25 octobre 1853

Lettre n° 558 

Vous êtes heureux, vous autres, les poètes, vous avez un déversoir dans vos vers. Quand quelque chose vous gêne, vous crachez un sonnet et cela soulage le cœur. Mais nous autres, pauvres diables de prosateurs, à qui toute personnalité est interdite (et à moi surtout), songe donc à toutes les amertumes qui nous retombent sur l’âme, à toutes les glaires morales qui nous prennent à la gorge !

32 - à Colet Louise, Croisset, 18 avril 1854

Lettre n° 598 

les bons vers ne font pas les bonnes pièces. – Ce qui fait l’excellence d’une œuvre, c’est sa conception, son intensité. – et, en vers surtout, qui est l’instrument précis par excellence, il faut que la pensée soit tassée sur elle-même.

33 - à Colet Louise, Croisset, 18 avril 1854

Lettre n° 598 

Je hais les pièces de vers à ma fille, à mon père, à ma mère, à ma sœur. Ce sont des prostitutions qui me scandalisent (voir Le Livre posthume). Laissez donc votre cœur et votre famille de côté & ne les détaillez pas au public ! – Qu’est-ce que cela dit tout cela ? qu’est-ce que ça a de beau, de bon, d’utile et, je dirai même, de vrai ?

34 - à Bouilhet Louis, Croisset, 23 mai 1855

Lettre n° 612 

À force de vouloir détailler et raffiner, il arrive souvent que je ne comprends plus goutte aux choses. L’excès de critique engendre l’inintelligence.

35 - à Osmoy (d') Charles, Croisset, 22 juillet 1857

Lettre n° 758 

Mais je n'entends goutte au théâtre, bien que j'y rêvasse de temps à autre. C'est une méchanique qui me fait grand-peur – et pourtant, c'est beau, nom d'un petit bonhomme, c'est beau ! Quel maître art !

36 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset, 12 décembre 1857

Lettre n° 784 

je crois que jusqu'à présent on a fort peu parlé des autres. Le roman n'a été que l'exposition de la personnalité de l'auteur et, je dirais plus, toute la littérature en général, sauf deux ou trois hommes peut-être. Il faut pourtant que les sciences morales prennent une autre route et qu'elles procèdent comme les sciences physiques, par l'impartialité. Le poète est tenu maintenant d'avoir de la sympathie pour tout et pour tous, afin de les comprendre et de les décrire. Nous manquons de science, avant tout ; nous pataugeons dans une barbarie de sauvages : la philosophie telle qu'on la fait et la religion telle qu'elle subsiste sont des verres de couleur qui empêchent de voir clair parce que : 1° on a d'avance un parti pris ; 2° parce qu'on s'inquiète du pourquoi avant de connaître le comment ; et 3° parce que l'homme rapporte tout à soi. « Le soleil est fait pour éclairer la terre. » On en est encore là.

_________________