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Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

Littérature et écoles littéraires


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Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

 

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1 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1852

Lettre n° 416   

Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante. – Du moment que vous prouvez, vous mentez.

2 - à Du Camp Maxime, Croisset, juillet 1852

Lettre n° 436   

Ce renouvellement littéraire que tu annonces, je n'y crois pas le nie, ne voyant jusqu’à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée. On se traîne au cul des maîtres comme par le passé. – On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. – Je ne nie pas, dans la jeunesse actuelle, la bonne volonté de créer une école. Mais je l’en défie. – Heureux si je me trompe, je profiterai de la découverte.

3 - à Colet Louise, Croisset, 25 septembre 1852

Lettre n° 459   

Quand l’époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées, et flatté le goût du moment ? Pour être durable, je crois qu’il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut accumuler des pyramides.

4 - à Colet Louise, Croisset, 16 novembre 1852

Lettre n° 466   

La société littérature, & comme la société ont également a besoin d’une étrille pour faire tomber les gales qui la dévorent. Au milieu de toutes les faiblesses de la morale et de l’esprit, puisque tous chancellent comme des gens épuisés, puisqu’il y a dans l’atmosphère des cœurs un brouillard épais empêchant de distinguer les lignes droites, aimons le Vrai avec l’enthousiasme qu’on a pour le fantastique, et à mesure que les autres baisseront, nous monterons.

5 - à Colet Louise, Croisset, 16 novembre 1852

Lettre n° 466   

Les bonnes œuvres sont celles où il y a pâture pour tous. Ton conte est ainsi. – Il plaira eux artistes qui y verront le style et aux bourgeois qui y verront le sentiment.

6 - à Colet Louise, Croisset, 17 février 1853

Lettre n° 487   

N’importe, j’aime les viandes plus juteuses, les eaux plus profondes, les styles où l’on en a plein la bouche, les pensées où l’on s’égare.

7 - à Colet Louise, Croisset, 23 février 1853

Lettre n° 488   

Mais la littérature mène loin, et les transitions vous font glisser, sans qu’on s’en doute, des hauteurs du ciel aux profondeurs du cul. Problème ! pensée ! comme dirait le grand Hugo !

8 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1853

Lettre n° 500   

Et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle deviendrait forte. Avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l’ignorance, les prétentions exorbitantes. La critique serait utile et l’art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation.

9 - à Colet Louise, Croisset, 31 mars 1853

Lettre n° 501   

Mais en des sujets semblables nous avons maintenant des instincts historiques qui ne s’accommodent pas des plaisanteries, & un fait curieux nous intéresse plus qu’un raisonnement ou une jovialité. Cela nous semble fort enfantin que de déclamer contre les sorciers ou la baguette divinatoire. L’absurde ne nous choque pas du tout ; nous voulons seulement qu’on l’expose, et quant à le combattre, prquoi ne pas combattre son contraire, qui est aussi bête que lui ou tout autant ?

10 - à Colet Louise, Croisset, 25 juin 1853

Lettre n° 525   

Il faut montrer aux classiques qu’on est plus classique qu’eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs intentions. Je crois la chose faisable, car c’est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d’Hugo. La perfection a partout le même caractère, qui est la précision, la justesse.

11 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 26 août 1853

Lettre n° 543   

Littérature de société. Or je crois qu’il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J’aime les œuvres qui sentent la sueur, celles où l’on voit les muscles à travers le linge & qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain & les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L’une n’a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l’âge, de l’éreintement, de l’abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée & convenue, rapiécée & prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles & d’empois. C’est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l’entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus & sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée.

12 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 26 août 1853

Lettre n° 543   

Mais l’autre ! l’autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d’eau de mer & elle a les ongles blancs comme l’ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l’habitude en effet de s’y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s’est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s’appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c’est beau !

13 - à Colet Louise, Croisset, 28 décembre 1853

Lettre n° 573   

il y a deux espèces de littérature celle que j’appellerai la Nationale (& la meilleure) puis la Lettrée, l’individuelle. Pour  l'existence la réalisation de la première il faut dans la masse un fonds d’idées communes, une solidarité (qui n’existe pas –), un lien – & pour la libre l’entière expansion de l’autre il faut la Liberté !

14 - à Colet Louise, Croisset, 15 janvier 1854

Lettre n° 579   

Ne sens-tu pas que tout se dissout, maintenant, par le relâchement, par l’élément humide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage. La littérature contemporaine est noyée dans les règles de femme. Il nous faut à tous prendre du fer pour nous faire passer les chloroses gothiques que Rousseau, Chateaubriand et Lamartine nous ont transmises.

15 - à Colet Louise, Croisset, 23 janvier 1854

Lettre n° 582   

On a tour à tour de plus en plus éliminé de la littér Poésie des lettres la nature, la franchise, le caprice, la personnalité, et même l’érudition même, comme sauvage étant grossière, immorale, grossière bizarre, pédantesque.

16 - à Colet Louise, Croisset, 19 mars 1854

Lettre n° 592   

On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime énervant débilitant que nous suivons, que la moindre boisson forte stupéfait & étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n’a pris l’air. Elle a fermé sa fenêtre à la Nature. Aussi le vent des gds horizons l'et oppresse-t-il d’étouffements les gens d’esprit (!) – il m’a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Polonais, à propos de la Russie : « Son esprit nous envahit déjà. » il entendait par là l’absolutisme, l’espionnage, l’hypocrisie religieuse, enfin l’anti-libéralisme sous toutes ses formes. – Or nous en sommes là, en littérature aussi. Rien que du Vernis – & puis le barbare, en dessous : barbarie en gants blancs ! pattes de Cosaques aux ongles décrassés ! Pommade à la rose, qui sent la chandelle – Ah ! nous sommes bas !

17 - à Colet Louise, Croisset, 25 mars 1854

Lettre n° 594   

& puis, qui sait ? chaque voix trouve son écho ! – Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus – à naître – aux étrangers – etc., qui s’émeuvent ou s’émouvront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l’humanité. Tous ceux qui vivront de votre pensée, ce sont comme des enfants qui attablés à votre foyer. – Aussi quelle reconnaissance j’ai, pr  moi, pr ces pauvres vieux braves, dont on se bourre à si large gueule – qu’il semble que l’on a connus – & auxquels on rêve, comme à des amis morts !

19 - à Blanche Alfred, Paris, 23 janvier 1857

Lettre n° 701   

Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné et au maximum peut-être : douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature !

20 - à Aïdé Hamilton, Croisset, 04 juin 1857

Lettre n° 746   

Continuez, mon cher ami, aimons toujours les lettres ! cet amour-là console de tous les autres et les remplace. Les misères de la vie sont peu de chose quand on se tient sur un sommet. Tout est petit du haut des Alpes.

21 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset, 04 novembre 1857

Lettre n° 776   

Peu d'hommes, je crois, auront autant souffert que moi par la littérature. Je vais rester, encore pendant deux mois à peu près, dans une solitude complète, sans autre compagnie que celle des feuilles jaunes qui tombent et de la rivière qui coule. Le grand silence me fera du bien, espérons-le ! Mais si vous saviez comme je suis fatigué par moments ! Car moi qui vous prêche si bien la sagesse, j'ai comme vous un spleen incessant, que je tâche d'apaiser avec la grande voix de l'Art ; et quand cette voix de sirène vient à défaillir, c'est un accablement, une irritation, un ennui indicibles.

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