<<< Retour

Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

La difficulté d'écrire Madame Bovary


__________


Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

 

__________

 

1 - à Colet Louise, Croisset, 20 septembre 1851

Lettre n° 380   

J’entrevois maintenant des difficultés de style qui m’épouvantent. Ce n’est pas une petite affaire que d’être simple. J’ai peur de tomber dans le Paul de Kock ou de faire du Balzac chateaubrianisé.

2 - à Du Camp Maxime, Croisset, 21 octobre 1851

Lettre n° 385   

Ne faut-il pas suivre sa voie ? Si je répugne au mouvement, c’est que j’ai raison peut-être. Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, gueulades et excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait ? Un jour j’accoucherais peut-être d’une œuvre qui serait mienne, au moins.

3 - à Colet Louise, Croisset, 23 octobre 1851

Lettre n° 386   

Je me tourmente, je me gratte – Mon roman a du mal à se mettre en train. J’ai des abcès de style qui [illis.] et la phrase me démange, sans aboutir. Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée quand il la faut creuser avec, est un dur courant – Je m’en désole tellement que ça m’amuse beaucoup. – J’ai passé aujourd’hui ainsi une bonne journée la fenêtre ouverte avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde. J’ai écrit une page, en ai esquissé trois autres. J’espère dans une quinzaine être enrayé. Mais la couleur où je trempe est tellement neuve pour moi que j’en ouvre des yeux ébahis.

4 - à Colet Louise, Croisset, 03 novembre 1851

Lettre n° 387   

Au milieu de tout cela j’avance lentement péniblement dans mon livre. Je gâche un papier considérable – que de ratures ! La phrase est bien lente à venir. Quel diable de style ai-je pris. Honnis soient les sujets simples. Si vous saviez combien je m’y torture vous auriez pitié de moi. – m’en voilà bâté pr une gde année au moins. – Quand je serai en route, j’aurai du plaisir mais c’est difficile.

5 - à Parain François, Croisset, 15 janvier 1852

Lettre n° 401   

Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros.

6 - à Colet Louise, Croisset, 31 janvier 1852

Lettre n° 406   

Mauvaise semaine. Le travail n’a pas marché ; j’en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C’étaient toutes nuances et finesses où je n’y voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans votre pensée. J’ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné. Je m’y retrouverai peut-être maintenant.

7 - à Colet Louise, Croisset, 22 février 1852

Lettre n° 409   

J'ai assez travaillé cette semaine. J'ai bon espoir, pr le moment du moins, quoiqu'il me prenne qqfois des lassitudes où je suis anéanti. J'ai à peine la force de me tenir sur mon fauteuil dans ces moments-là. – N'importe, je voudrais bien que mon roman fût fini et te le lire.

8 - à Colet Louise, Croisset, 03 avril 1852

Lettre n° 418   

Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur. J’ai les nerfs agacés, comme des fils de laiton. – Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. – Ça ne va pas. Ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J’ai dans des moments, envie de pleurer – il faut une volonté surhumaine pr écrire. Et je ne suis qu’un homme. – Il me semble qqfois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel œil désespéré je les regarde les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter.

9 - à Colet Louise, Croisset, 24 avril 1852

Lettre n° 422   

Elles ont été dures à rouler. Je les lirai demain à Bouilhet. – Quant à moi, je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pr le moment je n’y vois que du feu. Je crois prtant qu’elles se tiennent debout.

10 - à Colet Louise, Croisset, 23 mai 1852

Lettre n° 426   

À chaque pas je découvre dix obstacles. Le commencement de la deuxième partie m’inquiète beaucoup. Je me donne un mal de chien pr des misères ; les phrases les plus simples me torturent.

11 - à Colet Louise, Croisset, 13 juin 1852

Lettre n° 430   

J’ai repris mon travail. J’espère qu’il va aller. Mais franchement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retranchements perpétuels que je fais. Bon ou mauvais, ce livre aura été pr moi un tour de force prodigieux, tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma manière naturelle. Dans Saint Antoine j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin. Aussi je n’y trouve aucune commodité.

12 - à Colet Louise, Croisset, 19 juin 1852

Lettre n° 431   

Il n’y a qu’aujourd’hui de toute la semaine que j’aie un peu bien travaillé. Un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m’est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu’une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher les mêmes choses !

13 - à Colet Louise, Croisset, 26 juin 1852

Lettre n° 434   

Bovary  m’assomme. J’ai écrit de toute ma semaine trois pages, et encore dont je ne suis pas enchanté. Ce qui est atroce de difficulté c’est l’enchaînement des idées et qu’elles dérivent bien naturellement les unes des autres.

14 - à Colet Louise, Croisset, 03 juillet 1852

Lettre n° 437   

J’ai été bien affaissé toute cette semaine où j’ai fait à peu près une page. Comme j’ai envie que cette première partie soit achevée. J’ai presque la conviction que c’est trop long & prtant je n’y vois rien à retrancher. Il y a tant de petites choses importantes à dire.

15 - à Bouilhet Louis, Croisset, 17 juillet 1852

Lettre n° 441   

Il est 1 h. du matin. Je ne sais pas comment je n’ai pas la poitrine défoncée, depuis 4 h. que je hurle sans interruption. Il faut que j’aie décidément les poumons entourés d’un triple airain plus que le premier navigateur.

16 - à Colet Louise, Croisset, 22 juillet 1852

Lettre n° 443   

Cette fin de mon roman m’a un peu fatigué. Je m’en aperçois maintenant que le four commence à se refroidir.

17 - à Colet Louise, Croisset, 26 juillet 1852

Lettre n° 444   

J’en aurais encore pr quinze gdes journées de travail à revoir toute ma première partie. J’y découvre de monstrueuses négligences.

18 - à Colet Louise, Croisset, 26 juillet 1852

Lettre n° 444   

Voilà sept à huit jours que je suis à ces corrections, j’en ai les nerfs fort agacés. Je me dépêche et il faudrait faire cela lentement. Découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonances à enlever, etc. ! est un travail aride, long et très humiliant au fond. C’est là que les bonnes petites mortifications intérieures vous arrivent.

19 - à Colet Louise, Paris, 05 août 1852

Lettre n° 447   

Je tombe sur les bottes (expression que je t’expliquerai). Dieu ! que c’est mauvais, que c’est mauvais ! J’en suis gêné. Et les orgues de barbarie qui n’arrêtent pas ! J’y suis depuis 3 heures.

20 - à Colet Louise, Croisset, 04 septembre 1852

Lettre n° 453   

Que je voudrais être dans cinq ou six mois d’ici ! Je serais quitte du pire  c’est-à-dire du plus vide, des places où il faut le plus [illis.] frapper sur la pensée pr la faire rendre.

21 - à Colet Louise, Croisset, 19 septembre 1852

Lettre n° 458   

Que ma Bovary m’embête ! Je commence à m’y débrouiller prtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! Cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois, je n’en sais rien. J’en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l’escamoter.

22 - à Colet Louise, Croisset, 25 septembre 1852

Lettre n° 459   

Mais enfin je t’assure qu’un dérangement matériel de trois jours m’en fait perdre quinze, que j’ai toutes les peines du monde à me recueillir, et que, si j’ai pris ce parti qui t’irrite, c’est en vertu d’une expérience infaillible et réitérée. Je ne suis en veine tous les jours que vers 11 h. du soir, quand il y a déjà sept à huit heures que je travaille, et dans l’année, qu’après des enfilades de jours monotones, au bout d’un mois, six semaines que je suis collé à ma table. Je commence à aller un peu. Cette semaine a été plus tolérable. J’entrevois au moins quelque chose dans ce que je fais. Bouilhet, dimanche dernier, m’a du reste donné d’excellents conseils, après la lecture de mes esquisses.

23 - à Colet Louise, Croisset, 02 novembre 1852

Lettre n° 464   

Mon travail va bien lentement ; j’éprouve quelquefois des tortures véritables pour écrire la phrase la plus simple.

24 - à Colet Louise, Croisset, 22 novembre 1852

Lettre n° 467   

Je ne travaille pas mal, c’est-à-dire avec assez de cœur ; mais c’est difficile d’exprimer bien ce qu’on n’a jamais senti : il faut de longues préparations et se creuser la cervelle diablement afin de ne pas dépasser la limite et de l’atteindre tout en même temps.

25 - à Colet Louise, Croisset, 22 novembre 1852

Lettre n° 467   

Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n’en ai jamais eu sur d’autres ? Est-ce parce qu’il n’est pas dans ma voie naturelle et pour moi, au contraire, tout en art, en ruses ? Ce m’aura toujours été une gymnastique furieuse et longue. Un jour, ensuite, que j’aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tu verras, tu verras. 

26 - à Colet Louise, Croisset, 12 janvier 1853

Lettre n° 482   

Je suis d’une tristesse de cadavre, d’un embêtement démesuré. Ma sacrée Bovary me tourmente et m’assomme. Bouilhet m’a fait dimanche dernier des objections sur un de mes caractères et sur le plan, auxquelles je ne peux rien. Et quoiqu’il y ait dans ce qu’il m’a dit, du vrai, je sens prtant que le contraire est vrai aussi. Ah ! je suis bien las et bien découragé ! Tu m’appelles maître. Quel triste maître !

27 - à Colet Louise, Croisset, 12 janvier 1853

Lettre n° 482   

Il y a des moments où tout cela me donne envie de crever. Ah ! je les aurai connues les affres de l’art. – Enfin je m’en vais secouer un peu ce manteau d’angoisses qui m’accable & te répondre.

28 - à Colet Louise, Croisset, 12 janvier 1853

Lettre n° 482   

Moi je suis bien accablé, ma tête pèse 300 livres.

29 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1853

Lettre n° 486   

Et puis, le milieu des œuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages ; j’en suis maintenant à la page 204).

30 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1853

Lettre n° 486   

Pourtant j’ai peur qu’à force d’avoir de ce fameux goût, je n’en arrive à ne plus pouvoir écrire. Tous les mots maintenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes.

31 - à Colet Louise, Croisset, 17 février 1853

Lettre n° 487   

Aujourd’hui pourtant je me suis remis à la Bovary – je rêvasse à l’esquisse, j’arrange l’ordre, car tout dépend de là : la méthode. Mais ça vient bien lentement, ou plutôt ça ne vient pas. Il faut que je fasse immédiatement quelque chose de fort difficile en soi : à savoir cette haine qui vous prend tout à coup à regarder certaines gens que l’on ne déteste pas encore. Pour écrire passablement ces choses-là, il faut surtout les sentir et j’ai du mal à me faire sentir

32 - à Colet Louise, Croisset, 23 février 1853

Lettre n° 488   

Moi je ne veux plus regarder en avant, la longueur de ma Bovary m’épouvante à me décourager.

33 - à Colet Louise, Croisset, 14 mars 1853

Lettre n° 495   

j’ai montré à Bouilhet le plan de 2 pages de mon bouquin, qui me satisfaisaient médiocrement sans que je puisse trouver quoi y reprendre. En cinq minutes il m’a fait voir clair. Et d’un bond, les yeux fermés, il a trouvé le défaut. – Si tu savais ce que nous nous faisons retrancher à nous autres ! & avec quelle férocité nous nous déchirons : ainsi cette page sur les Keepsakes qui est dans ton Album ? eh bien il est probable qu’elle sautera.

34 - à Colet Louise, Croisset, 14 mars 1853

Lettre n° 495   

La solitude ne vaut rien pr faire du drame (et Bouilhet ne fait pas son drame). Mais pr faire du Roman aussi. Or je fais un roman.

35 - à Colet Louise, Croisset, 14 mars 1853

Lettre n° 495   

Mais si je vais lentement, je vais péniblement aussi ! Je suis torturé. Et je ne te parle pas de cela en détail, parce que c’est toujours la même litanie de lamentations ! – Mais je souffre atrocement qqfois du mal que je me donne, & des doutes qui me viennent. – Les éblouissements que j’ai, en de certains jours, quand je me figure le livre fait tel que je le sens, réalisé enfin, ne rendent ensuite que plus sombres, les ténèbres qui surviennent.

36 - à Colet Louise, Croisset, 21 mars 1853

Lettre n° 497   

Il est 2 h. du matin. Je croyais qu’il était minuit. Je suis exténué d’avoir gueulé toute la soirée en écrivant. C’est une page qui sera bonne, mais qui ne l’est pas.

37 - à Colet Louise, Croisset, 24 mars 1853

Lettre n° 498   

Voilà quatre jours que je suis à une page ! Et peut-être faudra-t-il la déchirer. Quelle scie !

38 - à Colet Louise, Croisset, 27 mars 1853

Lettre n° 500   

La Bovary ne va pas raide . – en une semaine deux pages ! ! ! il y a de quoi qqfois se casser la gueule de découragement si l’on peut s’exprimer ainsi. Ah ! j’y arriverai j’y arriverai ! mais ce sera dur. Ce que sera le livre je n’en sais rien ? – Mais je réponds qu’il sera écrit, à moins que je ne sois complètement dans l’erreur, ce qui se peut. Ma torture d'en*/à écrire certaines parties vient du fond, (comme toujours) C’est qqfois si subtil que j’ai du mal moi-même à me comprendre. Mais ce sont ces idées-là qu’il faut rendre à cause de cela même, plus nettes – & puis, dire à la fois proprement & simplement des choses vulgaires ! c’est atroce.

39 - à Colet Louise, Croisset, 06 avril 1853

Lettre n° 502   

Voilà trois jours que je suis à me vautrer sur tous mes meubles & dans toutes les positions possibles pr trouver quoi dire ! Il y a de cruels moments où le fil casse, où la bobine semble dévidée. Ce soir prtant, je commence à y voir clair. Mais que de temps perdu ! Comme je vais lentement ! 

40 - à Colet Louise, Croisset, 10 avril 1853

Lettre n° 503   

Bouilhet prétend prtant que mon plan est bon, mais moi je me sens écrasé. – Après chaque passage, j’espère que le reste ira plus vite et de nouveaux obstacles m’arrivent ! Enfin ça se finira un jour ou l’autre.

41 - à Colet Louise, Croisset, 16 avril 1853

Lettre n° 505   

Voilà trois jours que j’en ai lâché le grec & le reste. Je ne m’occupe plus que de ma Bovary, désespéré que ça aille si mal.

42 - à Colet Louise, Croisset, 26 avril 1853

Lettre n° 508   

Il est bien tard. – Je suis très las. J’ai la gorge éraillée d’avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. – qu’on ne dise pas que je ne fais point d’exercice, je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, deux quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied.

43 - à Colet Louise, Croisset, 26 avril 1853

Lettre n° 508   

Je ne sais combien de millions il faudrait me donner pr recommencer ce sacré roman ! C’est trop long pr un homme que 500 pages à écrire comme ça & quand on en est à la 240e, & que l’action commence à peine !

44 - à Colet Louise, Croisset, 26 mai 1853

Lettre n° 514   

il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures. – C’est peut-être une illusion. Mais ça n’en est peut-être pas une, puisqu’à mesure que j’avance j’ai plus de mal. – si j’ai plus de mal c’est que j’y vois plus loin ? – on peut juger du poids d’un fardeau aux gouttes de sueur qu’il vous cause ?

45 - à Colet Louise, Croisset, 01 juin 1853

Lettre n° 515   

Voilà trois jours que je passe à faire deux corrections qui ne veulent pas venir. Toute la journée de lundi et de mardi a été prise par la recherche de deux lignes !

46 - à Colet Louise, Croisset, 02 juin 1853

Lettre n° 518   

Ces corrections, que j’ai enfin faites, mais mal faites, m’embêtent. Il n’y a rien de pis pour moi que de corriger. J’écris si lentement que tout se tient et, quand je dérange un mot, il faut quelquefois détraquer plusieurs pages. Les répétitions sont un cauchemar.

47 - à Colet Louise, Croisset, 02 juin 1853

Lettre n° 518   

Mais moi je ne suis pas brillant. Ce sujet bourgeois m’abrutit. Je me sens de mon Homais. Ce sera un joli tour de force, je le sais, mais j’ai peur quelquefois de m’y casser les reins, ou, du moins, il me semble qu’ils faiblissent.

48 - à Bouilhet Louis, Croisset, 22 juin 1853

Lettre n° 524   

Ce serait plus amusant à écrire que des discours du pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m’assombrissent. À force de peindre les chemineaux j’en deviens un, moi-même. J’âpre-difficultés de style.

50 - à Colet Louise, Croisset, 02 juillet 1853

Lettre n° 527   

Voilà ce que j’ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! J’ai fini cet après-midi par laisser là les corrections, je n’y comprenais plus rien ; à force de s’appesantir sur un travail, il vous éblouit ; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble plus ; c’est une série de corrections & de recorrections des corrections à n’en plus finir. On en arrive à battre la breloque & c’est là le moment où il est sain de s’arrêter. Toute la semaine a été donc assez ennuyeuse &, aujourd’hui, j’éprouve un gd soulagement en songeant que voilà qq chose de fini, ou approchant ; mais j’ai eu bien du ciment à enlever, qui bavachait entre les pierres, & il a fallu retasser les pierres pr que les joints ne parussent pas.

51 - à Colet Louise, Croisset, 07 juillet 1853

Lettre n° 528   

Mais l’Art est une si bonne chose, cela vous remet si bien d’aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rassé[ré]né, calmé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t’a écrit. Il a dû te dire qu’il était content de ce que je lui avais lu ; & moi aussi, franchement. Comme difficulté vaincue, ça me paraît fort ; mais c’est tout. Le sujet par lui-même (jusqu’à présent du moins) exclut ces gds éclats de style qui me ravissent chez les autres, & auxquels je me crois propre. Le bon de la Bovary, c’est que ç’a aura été une rude gymnastique. J’aurai fait du récit écrit, ce qui est rare. Mais je prendrai ma revanche.

52 - à Colet Louise, Croisset, 12 juillet 1853

Lettre n° 529   

La vulgarité de mon sujet me donne parfois des nausées & la difficulté de bien écrire tant de choses si communes encore en perspective m’épouvante. Je suis maintenant achoppé à une scène des plus simples : une saignée & un évanouissement. Cela est fort difficile. & ce qu’il y a de désolant, c’est de penser que, même réussi dans la perfection, cela ne peut être que passable & ne sera jamais beau, à cause du fond même. Je fais un ouvrage de clown. Mais qu’est-ce qu’un tour de force prouve, après tout ? N’importe : « Aide-toi, le ciel t’aidera. » Prtant la charrette qqfois est bien lourde à désembourber.

53 - à Colet Louise, Trouville-sur-Mer, 26 août 1853

Lettre n° 543   

La Bovary, qui aura été pr moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j’en aurai pris (ceci est faible & imbécille) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C’est pr cela que j’ai tant de mal à l’écrire, ce livre. Il me faut de gds efforts pr m’imaginer mes personnages & puis pr les faire parler, car ils me répugnent profondément.

54 - à Colet Louise, Croisset, 12 septembre 1853

Lettre n° 547   

La tête me tourne d’embêtement, de découragement, de fatigue ! J’ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n’ai pas aujourd’hui écrit une ligne, ou plutôt j’en ai bien griffonné cent ! Quel atroce travail ! Quel ennui !

55 - à Colet Louise, Croisset, 12 septembre 1853

Lettre n° 547   

Ah ! la Bovary, il m’en souviendra ! J’éprouve maintenant comme si j’avais des lames de canif sous les ongles, et j’ai envie de grincer des dents. Est-ce bête ! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée.

56 - à Colet Louise, Croisset, 12 septembre 1853

Lettre n° 547   

Ça s’achète cher, le style ! Je recommence ce que j’ai fait l’autre semaine. Deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison. Il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases.

57 - à Colet Louise, Croisset, 12 septembre 1853

Lettre n° 547   

Je sais ce que les dérangements me coûtent, mon impuissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m’absenter, ça me trouble. Il faut à toute force que je me réchauffe et que ça marche ! – ou que j’en crève. Je suis humilié, nom de Dieu, et humilié par devers moi de la rétivité de ma plume. Il faut la gouverner comme les mauvais chevaux qui refusent. On les serre de toute sa force, à les étouffer, et ils cèdent.

58 - à Colet Louise, Croisset, 12 septembre 1853

Lettre n° 547   

Mais cette rosse de Bovary qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte.

59 - à Colet Louise, Croisset, 21 septembre 1853

Lettre n° 549   

À la fin de la semaine prochaine, j’espère être au milieu de mes comices. – Ce sera ou ignoble, ou fort beau. L’envergure surtout m’en plaît. Mais ce n’est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n’est point encore venu. Il s’agit de décrire l’effet d’un homme qui allume des lampions. – Il faut que ça fasse rire et jusqu’à présent c’est très froid).

60 - à Colet Louise, Croisset, 07 octobre 1853

Lettre n° 553   

Mais je voudrais tant avoir fini ce roman ! Ah ! quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style – & la prose surtout ! Ça n’est jamais fini.

61 - à Colet Louise, Croisset, 07 octobre 1853

Lettre n° 553   

Mais quand les aurai-je faits ? Comme cela m’ennuie !

62 - à Colet Louise, Croisset, 07 octobre 1853

Lettre n° 553   

ô la Bovary, quelle meule usante c’est pr moi !

63 - à Colet Louise, Croisset, 12 octobre 1853

Lettre n° 554   

Mes comices m’embêtaient tellement que j’ai lâché là, pour jusqu’à ce qu’ils soient finis, grec et latin. Et je ne fais plus que ça à partir d’aujourd’hui. Ça dure trop ! Il y a de quoi crever, et puis je veux t’aller voir.

64 - à Colet Louise, Croisset, 12 octobre 1853

Lettre n° 554   

Ma cervelle me semble petite pour embrasser d’un seul coup d’œil cette situation complexe.

65 - à Colet Louise, Croisset, 15 octobre 1853

Lettre n° 555   

Je fais tout mon possible pour hâter mes maudits comices, afin de t’aller voir plus vite. Mais je suis désespéré. Tout mon travail de cette semaine est à refaire. Nous venons, nous deux Bouilhet, d’avoir une discussion de trois heures à propos de cinq pages. J’ai fini par me rendre à ses raisons ! Mais quelle galère ! J’en perds la tête. – Il y a de quoi se pendre.

66 - à Colet Louise, Croisset, 17 octobre 1853

Lettre n° 556   

Le fond de mes comices est à refaire, c’est-à-dire tout mon dialogue d’amour dont je ne suis qu’à la moitié. Les idées me manquent. J’ai beau me creuser la tête, le cœur et les sens, il n’en jaillit rien. J’ai passé aujourd’hui toute la journée, et jusqu’à maintenant, à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire une ligne, mais trouver une pensée, un mouvement ! Vide, vide complet.

67 - à Colet Louise, Croisset, 17 octobre 1853

Lettre n° 556   

Ce livre, au point où j’en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l’emploierais) que j’en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j’ai souvent des douleurs à défaillir. D’autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu’aujourd’hui je me serais pendu avec délices, si l’orgueil ne m’en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d’abord. Quelle sacrée maudite idée j’ai eue de prendre un sujet pareil !

68 - à Colet Louise, Croisset, 17 octobre 1853

Lettre n° 556   

Cette scène que je recommence était froide comme glace.

69 - à Colet Louise, Croisset, 17 octobre 1853

Lettre n° 556   

Tâche de m’envoyer de l’inspiration. C’est une denrée dont j’ai grand besoin pour le quart d’heure.

70 - à Colet Louise, Croisset, 23 octobre 1853

Lettre n° 557   

Franchement, je me suis roidi, et fouetté jusqu’au sang. Pour que mon héroïne soupire d’amour, j’ai presque pleuré de rage. – Enfin, encore un défilé de passé, ou à peu près !

71 - à Colet Louise, Croisset, 25 octobre 1853

Lettre n° 558   

Mais ce livre, quelque bien réussi qu’il puisse être, ne me plaira jamais. Maintenant que je le comprends bien dans tout son ensemble, il me dégoûte.

72 - à Bouilhet Louis, Croisset, 08 décembre 1853

Lettre n° 566   

J’ai relu, hier, toute la seconde partie. Cela m’a semblé maigre. Mais ça marche (?). Le pire de la chose est : que les développements préparatifs psychologiques, pittoresques, grotesques, etc., qui précèdent, étant fort longs, exigent, donc je crois, un développement d’action qui soit en rapport avec eux. Il ne faut pas que le Prologue emporte le Récit (quelque déguisé et fondu que soit le Récit), et j’aurai fort à faire, pour établir une proportion à peu près égale entre les Aventures et les Pensées. En délayant tout le dramatique je peux y arriver, à peu près ? Mais il aura donc 75 mille pages, ce bougre de roman-là ! Et quand finira-t-il ?

73 - à Colet Louise, Croisset, 23 décembre 1853

Lettre n° 570   

J’ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 h de l’après-midi (sauf 25 minutes à peu près pour dîner), j’écris de la Bovary.

74 - à Colet Louise, Croisset, 02 janvier 1854

Lettre n° 575   

Après quoi, j’ai encore trois ou quatre autres corrections, infiniment minimes, mais qui me demanderont bien toute l’autre semaine ! Quelle lenteur ! quelle lenteur ! N’importe, j’avance. J’ai fait un grand pas, et je sens en moi un allégement intérieur qui me rend tout gaillard, quoique ce soir j’aie littéralement sué de peine. C’est si difficile de défaire ce qui est fait et bien fait, pour fourrer du neuf à la place sans qu’on voie l’encastrement.

75 - à Colet Louise, Croisset, 13 janvier 1854

Lettre n° 578   

Quant à la fin de la Bovary, je me suis déjà fixé tant d’époques, et trompé tant de fois, que je renonce non seulement à en parler, mais à y penser. – À la grâce de Dieu ! Je n’y comprends plus rien ! Cela se finira quand cela voudra, dussé-je mourir dessus d’ennui et d’impatience, ce qui m’arriverait peut-être, sans la rage qui me soutient.

76 - à Colet Louise, Croisset, 03 février 1854

Lettre n° 584   

Je croyais arriver à bout de finir mon morceau. je le laisse, car j’en vomis de fatigue. J’ai écrit ce mois-ci 3 pages, et en travaillant bien, je t’assure, sans distraction. Ces 3 pages en représentent à peu près une trentaine, si ce n’est plus. C’est que tout cela probablement n’avait pas été bien conçu ? J’ai tâtonné et je me suis perdu.

77 - à Duplan Jules, Croisset, 24 février 1854

Lettre n° 586   

Quant à moi, mon gueusard de roman commence à me peser. J’ai eu de grands renfoncements intérieurs, et des désespoirs solitaires, féroces.

78 - à Bouilhet Louis, Croisset, 19 mars 1854

Lettre n° 591   

Remémore-toi mes infortunés Comices qui m’ont demandé trois mois : 25 pages ! et que de corrections ! que de changements !

79 - à Colet Louise, Croisset, 25 mars 1854

Lettre n° 594   

La tête me tourne, & la gorge me brûle, d’avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. – elle est bonne. j’en réponds ; mais ce n’a pas été sans mal !

80 - à Colet Louise, Croisset, 07 avril 1854

Lettre n° 596   

C’était un dur passage : il fallait amener insensiblement le lecteur de la psychologie à l’action, sans qu’il s’en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique et mouvementée.

81 - à Colet Louise, Croisset, 07 avril 1854

Lettre n° 596   

Que de mal j’aurai eu, mon Dieu ! Que de mal ! Que d’échignements et de découragements !

82 - à Colet Louise, Croisset, 22 avril 1854

Lettre n° 599   

Je suis toujours empêtré dans les pieds bots. Mon cher frère m’a manqué cette semaine deux jours rendez-vous, et s’il ne vient pas demain, je serai encore forcé d’aller à Rouen. n’importe, cela avance. J’ai eu beaucoup de mal ces jours-ci relativement à un discours religieux.

83 - à Colet Louise, Croisset, 22 avril 1854

Lettre n° 599   

Ton reproche est d’autant plus singulier que je fais un livre uniquement consacré à la peinture de ces sentiments que tu m’accuses de ne pas comprendre.– et j’ai lu ta pièce de vers, trois jours après avoir achevé un petit tableau où je représentais une mère caressant son enfant. tout cela n’est pas pr défendre mes critiques, auxquelles je tiens fort peu. Mais je ne démords pas de l’idée qui me les a dictées.

84 - à Colet Louise, Croisset, 29 avril 1854

Lettre n° 600   

Je voudrais faire aussi une ou deux corrections à la Bovary, dont la moindre phrase me semble plus malaisée que tous les articles Pompadour du monde.

85 - à Bouilhet Louis, Croisset, 07 août 1854

Lettre n° 604   

Tu penses bien qu’au milieu de tous ces maux, je n’ai rien fait.

86 - à Bouilhet Louis, Croisset, 30 mai 1855

Lettre n° 613   

La Bovary va pianissimo. Tu devrais bien me dire quelle espèce de monstre il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins ? Que ce soit un idiot ou un bancal ? Je suis très perplexe. Cochon de père Hugo avec ses culs-de-jatte qui ressemblent à des limaces dans la pluie ! C’est embêtant !

87 - à Bouilhet Louis, Croisset, 06 juin 1855

Lettre n° 614   

Je vais bien lentement. Je me fous un mal de chien. Il m’arrive de supprimer, au bout de cinq ou six pages, des phrases qui m’ont demandé des journées entières. Il m’est impossible de voir l’effet d’aucune avant qu’elle ne soit finie, parachevée, limée. C’est un travail une manière de travailler inepte, mais comment faire ?

88 - à Bouilhet Louis, Croisset, 27 juin 1855

Lettre n° 616   

À propos d’argent, je suis empêtré dans des explications de billets, d’escompte, etc., que je ne comprends pas trop. J’arrange tout cela en dialogue rythmé, miséricorde ! – Aussi je te demanderai la permission de ne t’apporter rien de la Bovary. J’éprouve le besoin de n’y plus penser pendant quinze jours.

89 - à Bouilhet Louis, Croisset, 17 août 1855

Lettre n° 620   

C’est d’une difficulté atroce. Il est temps que ça finisse, je succombe sous le faix.

90 - à Bouilhet Louis, Croisset, 30 août 1855

Lettre n° 621   

J’ai beaucoup travaillé ce mois-ci, mais je crains bien que ce ne soit trop long, que tout cela ne soit un rabâchage perpétuel. La venette ne me quitte pas. Ce n’est point comme cela qu’il faut composer.

91 - à Bouilhet Louis, Croisset, 13 septembre 1855

Lettre n° 622   

Je ne sais ce que je vais faire avec les embarras financiers de la Bovary. J’ai un dialogue et des explications qui me paraissent insurmontables.

92 - à Bouilhet Louis, Croisset, 19 septembre 1855

Lettre n° 624   

Je travaille médiocrement et sans goût, ou plutôt avec dégoût. Je suis profondément las de ce travail. C’est un véritable pensum pour moi, maintenant.

93 - à Bouilhet Louis, Croisset, 19 septembre 1855

Lettre n° 624   

Nous aurons probablement bien à corriger : j’ai cinq dialogues l’un à la suite de l’autre, et qui disent la même chose.

94 - à Bouilhet Louis, Croisset, 24 août 1856

Lettre n° 649   

Je suis harassé de la Bovary. – Et il me tarde d’en être quitte.

95 - à Sainte-Beuve Charles Augustin, Croisset, 05 mai 1857

Lettre n° 732   

Il m’a été physiquement pénible à écrire. Je veux maintenant vivre (ou plutôt revivre) dans des milieux moins nauséabonds.

__________