<<< Retour

Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

Les questions d'esthétique

pendant l'écriture de Madame Bovary


__________


Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

__________


1 - à Colet Louise, Croisset , 12 janvier 1852

Lettre n° 400   

J’ai bien du mal à me remettre au travail. Ces 15 derniers jours de repos m’ont tout à fait dérangé. Pr le moment mon sujet me manque entièrement. Je ne vois plus l’objectif. La chose à dire fuit au bout de mes mains quand je la veux saisir.

2 - à Colet Louise, Croisset , 25 janvier 1852

Lettre n° 404   

J’ai travaillé avec ardeur. Dans une quinzaine de jours je serai au milieu de ma première partie. Depuis qu’on fait du style, je crois que personne ne s’est donné autant de mal que moi. – Chaque jour j’y vois plus clair. Mais la belle avance si la faculté imaginative ne va pas de pair avec la critique !

3 - à Colet Louise, Croisset , 31 janvier 1852

Lettre n° 406   

Oh ! quelle polissonne de chose que le style ! Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire ; il y aura des choses atroces de misères et de fétidité. Bouilhet, qui est venu dimanche dernier à 3 h. comme je venais de t’écrire ma lettre, trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l’entende !

4 - à Colet Louise, Croisset , 08 février 1852

Lettre n° 407   

Je suis dans un tout autre monde maintenant. celui de l’observation attentive des détails les plus plats. – J’ai le regard penché sur les mousses de moisissure de l’âme. Il y a loin de là aux flamboiements mythologiques & théologiques de St Antoine. et de même que le sujet est différent j’écris dans un tout autre procédé. Il n' Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre un seul mouvement ni une seule réflexion de l’auteur. – Je crois que ce sera moins élevé que St Ant comme idées (chose dont je fais peu de cas), mais ce sera peut-être plus raide et plus rare, sans qu’il y paraisse.

5 - à Colet Louise, Croisset , 22 février 1852

Lettre n° 409   

Ce sera diamétralement l'antipode de St Antoine, mais je crois que le style en sera d'un art plus profond.

6 - à Colet Louise, Croisset , 20 mars 1852

Lettre n° 415   

Toute la valeur de mon livre s'il en a une sera d'avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative) – Quand je pense à ce que ça peut être j'ai j'en ai des éblouissemens. Mais lorsque je songe ensuite que c'est tant de beauté m'est confiée – à moi – j'ai des coliques de peur d'épouvante à fuir me cacher n'importe où.

7 - à Colet Louise, Croisset , 15 avril 1852

Lettre n° 420   

Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon ms. complet, par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase.

8 - à Colet Louise, Croisset , 02 mai 1852

Lettre n° 423   

J’ai à faire une narration. Or le récit est une chose qui m’est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si longtemps que je n’en ai vu un que ça me demande de gds efforts d’imagination. Et puis c’est si commun c’est tellement dit partout ! Ce serait une merveille que d’éviter le vulgaire, et je veux l’éviter prtant.

9 - à Colet Louise, Croisset , 08 mai 1852

Lettre n° 424   

Si la Bovary vaut qque chose, ce livre ne manquera pas de cœur.

10 - à Colet Louise, Croisset , 03 juillet 1852

Lettre n° 437   

et le cœur que j’étudiais c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair. – Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise autant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général & humain) sera sous ce rapport, la somme de ce/ma science psychologique, et n’aura une valeur originale que par ce côté. – En aura-t-il ? Dieu le veuille !

11 - à Colet Louise, Croisset , 26 juillet 1852

Lettre n° 444   

Les livres que j’ambitionne le plus de faire sont justement ceux pr lesquels j’ai le moins de moyens. Bovary, en ce sens, aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc., tout est hors de moi. Cela devra me faire faire un gd pas par la suite. Je suis, en écrivant ce livre, comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange. Mais quand je saurai bien mon doigté, s’il me tombe sous la main un air de mon goût et que je puisse jouer les bras retroussés, ce sera peut-être bon. Je crois, du reste, qu’en cela je suis dans la ligne.

12 - à Colet Louise, Croisset , 01 septembre 1852

Lettre n° 452   

J’ai été bien triste, les premiers jours de mon retour. Je suis en train maintenant. Je ne fais que commencer, mais enfin la roue tourne. – Tu parles des misères de la femme. Je suis dans ce milieu. Tu verras qu’il m’aura fallu descendre bas, dans le puits sentimental. Si mon livre est bon, il chatouillera doucement mainte plaie féminine. – Plus d’une sourira en s’y reconnaissant. J’aurai connu vos douleurs, pauvres âmes obscures, humides de mélancolie renfermée, comme vos arrière-cours de province, dont les murs ont de la mousse.

13 - à Colet Louise, Croisset , 13 septembre 1852

Lettre n° 457   

Quelle lourde machine à construire qu’un livre, & compliquée surtout ! Ce que j’écris présentement risque d’être du Paul de Kock si je n’y mets une forme profondément littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut prtant, il le faut. Puis, quand je vais être quitte de cette scène d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde et, si j’ôte de la trivialité, j’ôterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d’une ligne peut complètement m’écarter du but, me le faire rater tout à fait. Au point où j’en suis, la phrase la plus simple a pr le reste une portée infinie. De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur !

14 - à Colet Louise, Croisset , 19 septembre 1852

Lettre n° 458   

J’ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu où l’on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens & d’objets, & à montrer au milieu de tout cela un monsieur & une dame qui commencent (par une sympathie de goûts) à s’éprendre un peu l’un de l’autre. Si j’avais de la place encore ! Mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, & développé sans être épaté, tout en me ménageant, pr la suite, d’autres détails qui là seraient plus frappants. Je m’en vais faire tout rapidement & procéder par gdes esquisses d’ensemble successives ; à force de revenir dessus, cela se serrera peut-être. La phrase en elle-même m’est fort pénible. Il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun, & la politesse du langage enlève tant de pittoresque à l’expression !

15 - à Colet Louise, Croisset , 07 octobre 1852

Lettre n° 461   

La troisième partie devra être enlevée et écrite d’un seul trait de plume. J’y pense souvent et c’est là, je crois, que sera tout l’effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d’avance.

16 - à Colet Louise, Croisset , 09 octobre 1852

Lettre n° 462   

Je suis à faire une conversation d’un jeune homme et d’une jeune dame sur la littérature, la mer les montagnes, la musique, tous les sujets poétiques enfin. – On pourrait la prendre au sérieux, et elle est d’une gde intention de grotesque. Ce sera je crois la première fois ou que l’on se verra un livre qui se moque de sa jeune première & de son jeune premier. L’ironie n’enlève rien au pathétique. Elle l’outre au contraire. – Dans ma 1/3e partie qui sera pleine de choses farces, je veux qu’on pleure.

17 - à Colet Louise, Croisset , 26 octobre 1852

Lettre n° 463   

J’écris maintenant d’esquisse en esquisse ; c’est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple.

18 - à Colet Louise, Croisset , 26 octobre 1852

Lettre n° 463   

Je n’y comprenais presque plus rien moi-même, et puis la matière était tellement ingrate pour les effets de style ! C’est peut-être s’en être bien tiré que de l’avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d’être en plein adultère. Alors on s’en donnera, et elle s’en donnera, ma petite femme. 

19 - à Colet Louise, Croisset , 22 novembre 1852

Lettre n° 467   

L’enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman ; car je maintiens qu’on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu’avec des faits, mais il faut pour ça qu’elles découlent l’une de l’autre comme de cascade en cascade, et qu’elles entraînent ainsi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores.

20 - à Colet Louise, Croisset , 28 novembre 1852

Lettre n° 468   

Il faut faire un portrait par une forme moins énumérative. J’avais une phrase toute pareille dans Bovary, où faisant un portrait qui commençait par il, se trouvait au milieu « presque pas de sourcils, un air ». Bouilhet s’est récrié et m’a fait changer, avec raison.

21 - à Colet Louise, Croisset , 28 novembre 1852

Lettre n° 468   

J’ai passé quatre jours entiers de l’autre semaine à faire une très belle page que je retire, (maintenant que je me suis échigné à l’écrire), parce qu’elle n’est pas à sa place. – Il faut toujours songer à l’ensemble.

22 - à Colet Louise, Croisset , 27 décembre 1852

Lettre n° 476   

Autre rapprochement : ma mère m’a montré (elle l’a découvert hier) dans Le Médecin de campagne de Balzac, une même scène de ma Bovary : une visite chez une nourrice (je n’avais jamais lu ce livre, pas plus que L. L.). Ce sont mêmes détails, mêmes effets, même intention, à croire que j’ai copié, si ma page n’était infiniment mieux écrite, sans me vanter.

23 - à Colet Louise, Croisset , 27 décembre 1852

Lettre n° 476   

Louis Lambert commence, comme Bovary, par une entrée au collège, et il y a une phrase qui est la même : c’est là que sont contés des ennuis de collège surpassant ceux du Livre posthume !

24 - à Colet Louise, Croisset , 27 décembre 1852

Lettre n° 476   

Je crois que ma Bovary va aller ; mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop. Je suis dévoré de comparaisons, comme on l’est de poux, et je ne passe mon temps qu’à les écraser ; mes phrases en grouillent.

25 - à Colet Louise, Croisset , 03 janvier 1853

Lettre n° 480   

Tu n’étais pas habituée dis-tu à ce dur métier. Oui, il est rude. Il y a des jours où il m’apparaît comme plus qu’humain. Il m’est maintenant impossible d’écrire une phrase de suite, bonne ou mauvaise. Je suis aussi gêné pr la place, dans ma phrase, que si je faisais des vers et ce sont les assonances à éviter, les répétitions de mots, les coupes à varier. Et enfin, dire proprement & simplement des choses vulgaires ce qui est peut-être le comble de l’art, en tant que difficulté.

26 - à Colet Louise, Croisset , 15 janvier 1853

Lettre n° 483   

Ce qui me tourmente dans mon livre c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais, mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi maintenant 50 pages d’affilée, où il n’y a pas un événement. C’est le tableau continu d’une vie bourgeoise & d’un amour inactif ; d'/amour d’autant plus difficile à peindre, qu’il est à la fois timide, & profond, mais hélas ! sans échevèlements internes parce que mon monsieur est d’une nature tempérée. – J’ai déjà eu dans la première partie qq chose d’analogue. – Le/Mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités, dans le même milieu, – et qu’il faut différencier prtant. Si c’est réussi, ce sera, je crois très fort, car c’est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés (ce qui est plus aisé). – Mais j’ai peur que toutes ces subtilités n’ennuient, et que le lecteur n’aime autant, voir plus de mouvement. – Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là-dedans de l’action, j’agirais en vertu d’un système, et gâterais tout.

27 - à Colet Louise, Croisset , 29 janvier 1853

Lettre n° 486   

Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j’en suis sûr, parfaites. Mais précisément à cause de cela, ça ne marche pas. C’est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent. Je m’épuise à réaliser un idéal peut-être absurde en soi. Mon sujet peut-être ne comporte pas ce style.

28 - à Colet Louise, Croisset , 29 janvier 1853

Lettre n° 486   

Mes lectures de Rabelais se mêlent à ma bile sociale, et il s’en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gêne même, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler.

29 - à Colet Louise, Croisset , 25 mars 1853

Lettre n° 499   

J’en ai beaucoup relu. Le style est inégal et trop méthodique. – On aperçoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène. Il faudra donner du jeu. Mais comment ? Quel chien de métier !

30 - à Colet Louise, Croisset , 06 avril 1853

Lettre n° 502   

Et qui est-ce qui s’apercevra jamais des profondes combinaisons que m’aura demandées un livre si simple ? Quelle mécanique que le naturel, & comme il faut de ruses pr être vrai !

31 - à Colet Louise, Croisset , 06 avril 1853

Lettre n° 502   

Ce qui fait que je vais si lentement, c’est que rien dans ce livre n’est tiré de moi ; jamais ma personnalité ne m’aura été plus inutile. Je pourrai peut-être par la suite faire des choses plus fortes (et je l’espère bien), mais il me paraît difficile que j’en compose de plus habiles. Tout est de tête. Si c’est raté, ça m’aura toujours été un bon exercice. Ce qui m’est naturel à moi, c’est le non-naturel pr les autres, l’extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique.

32 - à Colet Louise, Croisset , 06 avril 1853

Lettre n° 502   

Juge donc, il faut que j’entre à toute minute dans des peaux qui me sont antipathiques. Voilà six mois que je fais de l’amour platonique, & en ce moment je m’exalte catholiquement au son des cloches, & j’ai envie d’aller en confesse !

33 - à Colet Louise, Croisset , 10 avril 1853

Lettre n° 503   

Dieu ! que ma Bovary m’embête ! J’en arrive à la conviction qqfois qu’il est impossible d’écrire. J’ai à faire un dialogue de ma petite femme avec un curé. – Dialogue canaille ! et épais. – Et, parce que le fonds est commun, il faut que le langage soit d’autant plus propre. L’idée et les mots me manquent. Je n’ai que le sentiment.

34 - à Colet Louise, Croisset , 26 avril 1853

Lettre n° 508   

J’ai une tirade de Homais sur l’éducation des enfants (que j’écris maintenant) & qui je crois pourra faire rire. – mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé car pr les bourgeois c’est profondément raisonnable.

35 - à Colet Louise, Croisset , 21 mai 1853

Lettre n° 513   

Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, je ne le porte point en mes entrailles, je sens que c’est de ma part une chose voulue, factice. Ce sera peut-être un tour de force qu’admireront certaines gens (et encore en petit nombre) ; d’autres y trouveront quelque vérité de détail et d’observation. Mais de l’air ! de l’air ! Les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j’aime enfin, n’y sera pas. Seulement, j’en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose.

36 - à Colet Louise, Croisset , 26 mai 1853

Lettre n° 514   

J’ai relu presque tout. Le commencement sera à récrire ou du moins à corriger fortement, c’est lâche & plein de répétitions, je cherchais la manière, qui plus loin est trouvée. – ça ne m’a pas semblé long – & il y a de bonnes choses, mais par-ci, par-là certains chics pittoresques inutiles ; des manies/e de peindre quand même, qui coupe le mouvement et qqfois la description elle-même, & qui donne ainsi parfois un caractère étroit à la phrase.

37 - à Colet Louise, Croisset , 11 juin 1853

Lettre n° 520   

C’est un morceau, comme on dit, ou du moins je le crois. Mais peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre et me faudra-t-il plus tard la retrancher. Mais, physiquement parlant, pour ma santé, j’avais besoin de me retremper dans de bonnes phrases pohétiques. L’envie d’une forte nourriture se faisait sentir, après toutes ces finasseries de dialogues, style haché, etc., et autres malices françoises dont je ne fais pas, quant à moi, un très grand cas, qui me sont fort difficiles à écrire, et qui tiennent une grande place dans ce livre. Ma comparaison, du reste, est une ficelle, elle me sert de transition, et par là rentre donc dans le plan.

38 - à Colet Louise, Croisset , 14 juin 1853

Lettre n° 522   

le mouvement en est furieux & plein. – j’y découvrirai sans doute mille répétitions de mots qu’il faudra ôter. – À l’heure qu’il est, j’en vois peu. – quel miracle ce serait pr moi d’écrire maintenant seulement deux pages dans une journée moi qui en fais à peine trois par semaine ! lors du St Antoine, c’est prtant comme cela que j’allais. Mais je ne me contente plus de ce vin. Je le veux à la fois plus épais & plus coulant. 

39 - à Colet Louise, Croisset , 25 juin 1853

Lettre n° 525   

Si ça marche, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j’en réponds, car le fonds était bien ténu. Mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle. J’ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d’action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu’elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixante pages au moins. Restent donc, pour le corps même de l’action, cent vingt à cent soixante pages tout au plus. N’est-ce pas une grande défectuosité ? Ce qui me rassure (médiocrement cependant), c’est que ce livre est une biographie plutôt qu’une péripétie développée. Le drame y a peu de part et, si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du livre, peut-être ne s’apercevra-t-on pas de ce manque d’harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement.

40 - à Colet Louise, Croisset , 28 juin 1853

Lettre n° 526   

Que de répétitions de mots je viens de surprendre ! que de tout de mais de car de cependant. Voilà ce que la prose a de diabolique, c’est qu’elle n’est jamais finie. – J’ai prtant de bonnes pages et je crois que l’ensemble roule.

41 - à Colet Louise, Croisset , 15 juillet 1853

Lettre n° 531   

Ce soir, je viens d’esquisser toute ma gde scène des Comices agricoles. elle sera énorme. ça aura bien trente pages. il faut que dans le récit de cette fête rustico-municipal & parmi ses détails (où tous les personnages secondaires du livre paraissent parlent & agissent) je poursuive et au premier plan le dialogue continu d’un monsieur chauffant une dame. J’ai de plus, au milieu, un le discours solennel d’un conseiller de préfecture, et à la fin (tout terminé) un article de journal fait par mon pharmacien qui rend compte de la fête en bon style, philosophique poétique & progressif. tu vois que ce n’est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur & de bien des effets mais pr que tout cela ne soit pas trop long c’est le diable ! & cependant ce sont de ces choses qui doivent être abondantes et pleines ?

42 - à Colet Louise, Croisset , 07 septembre 1853

Lettre n° 546   

J’ai bien peur que mes comices ne soient trop longs. C’est un dur endroit. J’y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là-dessus un gd paysage qui les enveloppe. Mais, si je réussis, ce sera bien symphonique.

43 - à Colet Louise, Croisset , 12 septembre 1853

Lettre n° 547   

Ce à quoi je me heurte, c’est à des situations communes et un dialogue trivial. Bien écrire le médiocre et faire qu’il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vraiment diabolique, et je vois se défiler maintenant devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins.

44 - à Colet Louise, Croisset , 21 septembre 1853

Lettre n° 549   

Ce qui m’assomme, ce n’est ni le mot, ni la composition, mais mon objectif ! je n’y ai rien qui soit excitant. Quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité – Je ne fais autre chose que de doser de la merde.

45 - à Colet Louise, Croisset , 21 septembre 1853

Lettre n° 549   

La lecture de ce conte m’a fait enlever dans la Bovary une expression commune, dont je n’avais pas eu conscience, et que j’ai remarquée là.

46 - à Colet Louise, Croisset , 12 octobre 1853

Lettre n° 554   

Ce dont je suis sûr, c’est qu’elle sera neuve et que l’intention en est bonne. Si jamais les effets d’une symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. Il faut que ça hurle par l’ensemble, qu’on entende à la fois des beuglements de taureaux, des soupirs d’amour et des phrases d’administrateurs. Il y a du soleil sur tout cela, et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets.

47 - à Colet Louise, Croisset , 25 octobre 1853

Lettre n° 558   

Mais je n’ai plus guère que des difficultés d’exécution. Puis il faudra récrire le tout, car c’est un peu gâché comme style. Plusieurs passages auront besoin d’être reécrits, et d’autres désécrits

48 - à Colet Louise, Croisset , 25 octobre 1853

Lettre n° 558   

Le plaisir de la critique a bien aussi son charme et, si un défaut que l’on découvre dans son œuvre vous fait concevoir une beauté supérieure, cette conception seule n’est-elle pas en soi-même une volupté, presque une promesse ?

49 - à Bouilhet Louis, Croisset , 08 décembre 1853

Lettre n° 566   

Je ne suis pas mécontent de mon article de Homais (indirect et avec citations). Il rehausse les comices, et les fait paraître plus courts, parce qu’il les résume.

50 - à Colet Louise, Croisset , 02 janvier 1854

Lettre n° 575   

C’est un dialogue direct qu’il faut remettre à l’indirect, et où je n’ai pas la place nécessaire de dire ce qu’il faut dire, tout cela doit être rapide et lointain comme plan ! tant il faut que ce soit perdu et peu visible dans le livre !

51 - à Colet Louise, Croisset , 02 janvier 1854

Lettre n° 575   

Je tourne beaucoup à la critique. Le roman que j’écris m’aiguise cette faculté. – Car c’est une œuvre surtout de critique, ou plutôt d’anatomie. Le lecteur ne s’apercevra pas (je l’espère) de tout le travail psychologique caché sous la Forme, mais il en ressentira l’effet.

52 - à Colet Louise, Croisset , 18 janvier 1854

Lettre n° 581   

J’écris présentement des choses fort amoureuses & extra-pohétiques. le difficile c’est de ne pas être trop ardent, pour de en ayant peur de tomber dans le bleuâtre.

53 - à Colet Louise, Croisset , 23 janvier 1854

Lettre n° 582   

J’ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. il m’a été impossible d’écrire une ligne. Ce que j’ai juré, et gâché de papier et trépigné de rage, est impossible à savoir. J’avais à faire un passage psychologico-nerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, au lieu de préciser les faits. Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. La phrase me grise et je perds de vue l’idée.

54 - à Colet Louise, Croisset , 29 janvier 1854

Lettre n° 583   

il fallait un passage rapide, léger ; & or j’étais dans des dispositions de lourdeur & de développement ! quel mal j’ai !

55 - à Colet Louise, Croisset , 03 février 1854

Lettre n° 584   

Jusqu’à présent j’avais à peindre des états tristes, des pensées amères. j’en suis maintenant à un passage joyeux. j’échoue. les cordes lamentables me sont faciles. Mais je ne peux pas m’imaginer le bonheur – et je reste là devant, froid comme un marbre et bête comme une bête bûche. il en est, du reste, toujours ainsi. Les prétendus beaux endroits (en plan) sont ceux qu’on rate. méfions-nous des solennités !

56 - à Colet Louise, Croisset , 19 février 1854

Lettre n° 585   

Il faut que je change de manière d’écrire si je veux continuer à vivre, et de façon de style si je veux rendre ce livre lisible.

57 - à Colet Louise, Croisset , 19 mars 1854

Lettre n° 592   

Mais c’est atroce ! l’ordre des idées, voilà le difficile. – & puis, comme mon sujet est toujours le même, qu’il se passe dans le même milieu, & que j’en suis maintenant aux deux tiers, je ne sais plus comment m’y prendre pr éviter les répétitions. La phrase la plus simple comme « il ferma la porte », « il sortit », etc., exige des ruses d’art incroyables ! Il s’agit de varier la sauce continuellement et avec les mêmes ingrédients. – Je ne puis me rejeter dans sauver par la Fantaisie, puisqu’il n’y a pas dans ce livre un mouvement en mon nom, & que la personnalité de l’auteur est complètement absente.

58 - à Colet Louise, Croisset , 18 avril 1854

Lettre n° 598   

j’avais fait une chose très comique (le plus joli mouvement de style qu’il fût possible de voir, & que j’ai pleuré pendant deux heures), mais c’était de la fantaisie pure, et j’inventais des choses inouïes. – il en faut donc rabattre, – changer, refondre ! Cela n’est pas facile, que de rendre littéraires et gais des choses détails techniques, tout en les rendant gardant précis. Ah ! les aurai-je connus les affres du style ! au reste, tout, maintenant, m’est montagne !

59 - à Colet Louise, Croisset , 18 avril 1854

Lettre n° 598   

Cela est long, trois ans passés sur la même idée, à écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l’empereur de la Chine) – et à vivre toujours avec les mêmes personnages, et dans le même milieu, à se battre les flancs toujours pr la même illusion.

60 - à Bouilhet Louis, Croisset , 02 août 1854

Lettre n° 603   

La seule chose embêtante, c’est un caractère de vieille fille dévote, ennemie de l’héroïne (sa belle-sœur), comme, dans la Bovary, Mme Bovary mère ennemie de sa bru, et ce caractère dans Champfleury s’annonce très bien. – Là est pour moi jusqu’à présent la plus grande ressemblance, et ce caractère de vieille fille est bien mieux fait que celui de ma bonne femme, personnage fort secondaire, du reste, dans mon livre. Quant au style, pas fort, pas fort. N’importe, il est fâcheux que la Bovary ne puisse se publier maintenant ! enfin ! qu’y faire ?

61 - à Bouilhet Louis, Croisset , 10 août 1854

Lettre n° 605   

J’ai lu onze chapitres du roman de Champfleury. Cela me rassure de plus en plus ; la conception et le ton sont fort différents. Personne autre que toi ou moi ne fera, je crois, le rapprochement. La seule chose pareille dans les deux livres, c’est le milieu, et encore !

62 - à Bouilhet Louis, Croisset , 09 mai 1855

Lettre n° 611   

Puis j’ai rempoigné la Bovary avec rage. Bref, depuis que tu es parti j’ai fait six pages, dans lesquelles je me suis livré alternativement à l’élégie et à la narration. Je persécute les métaphores, et bannis à outrance les analyses morales.

63 - à Bouilhet Louis, Croisset , 09 mai 1855

Lettre n° 611   

J’ai bien peur, en ce moment, de friser le genre crapuleux. Il se pourrait aussi que mon jeune homme ne tarde pas à devenir odieux au lecteur, à force de lâcheté ? La limite à observer, dans ce caractère couillon, n’est point facile, je t’assure. Enfin dans une huitaine j’en serai aux grandes fouteries de Rouen. C’est là qu’il faudra se déployer ! ! !

64 - à Bouilhet Louis, Croisset , 23 mai 1855

Lettre n° 612   

je me prive de métaphores, je jeûne de comparaisons, et dégueule fort peu de psychologie.

65 - à Bouilhet Louis, Croisset , 23 mai 1855

Lettre n° 612   

Il m’est venu ce soir un remords. Il faut à toute force que les cheminots trouvent leur place dans la Bovary. Mon livre serait incomplet sans lesdits turbans alimentaires, puisque j’ai la prétention de peindre Rouen (c’est bien le cas de dire :D’un pinceau délicat l’artifice agréable Du plus hideux objet, etc.) Je m’arrangerai pour qu’Homais raffole de cheminots. Ce sera un des motifs secrets de son voyage à Rouen, et d’ailleurs sa seule faiblesse humaine ; il s’en foutra une bosse, chez un ami de la rue Saint-Gervais. N’aie pas peur ! ils seront de la rue Massacre et on les fera cuire dans un poêle, dont on ouvrira la porte avec une règle.

66 - à Bouilhet Louis, Croisset , 06 juin 1855

Lettre n° 614   

J’ai la conviction que les meilleures choses en soi sont celles que je supprime biffe. On n’arrive à faire de l’effet, que par la négation de l’exubérance. – Et c’est là ce qui me charme, l’exubérance.

67 - à Laurent-Pichat Léon, Croisset , 02 octobre 1856

Lettre n° 656   

Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu’à vous sauter le cœur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en suis toujours, personnellement, écarté autant que j’ai pu. – et je n'ai pas fait que tremper le bout de mes bottes mais esthétiquement j’ai voulu, cette fois et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d’une manière héroïque, j’entends minutieuse, en acceptant tout, en peignant disant tout, en peignant tout (métaphore expression ambitieuse).

68 - à Bouilhet Louis, Croisset , 05 octobre 1856

Lettre n° 658   

Mais c’est si beau « le Journal de Rouen » dans la Bovary. – Après ça c’est moins beau à Paris et le Progressif fera peut-être autant d’effet ? Je suis dévoré d’incertitude. Je ne sais que faire. Il me semble qu’en cédant je fais une couillade atroce. – Réfléchis. Ça va casser le rythme de mes pauvres phrases ! C’est grave. Respectons l’intégrité du premier jet. Cependant… Ah ! merde !

69 - à Bouilhet Louis, Croisset , 05 octobre 1856

Lettre n° 658   

Songe à cette histoire du Journal de Rouen. – Mets-toi à ma place. N’en dis rien à Du Camp, jusqu’à ce que nous ayons pris un parti. – Il serait d’avis de céder, probablement ? Mets-toi au point de vue de l’Absolu, et de l’art.

70 - à Roger des Genettes Edma, Paris , 30 octobre 1856

Lettre n° 663   

Car c’est en haine du réalisme que j’ai entrepris ce roman.

71 - à Roger des Genettes Edma, Paris , 30 octobre 1856

Lettre n° 663   

Je vous prie, néanmoins, de ne pas me juger là-dessus. La Bovary a été pour moi une affaire de parti pris, un thème. Tout ce que j’aime n’y est pas.

72 - à Houssaye Édouard, Paris , janvier 1857

Lettre n° 685   

Il y a une phrase peut-être indécente ???  Problème ! question ! C’est à la 3e page, le mot phallus s’y trouve. Il est bien à sa place. Si vous avez peur, voici comment il faut arranger la chose : « On a trouvé qu’ils ressemblaient... » à bien des choses. Ô chaste impudeur ! etc. Je supprime un mot et une phrase d’une ligne.

73 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Paris , 18 mars 1857

Lettre n° 720   

C’est un de mes principes, qu’il ne faut pas s’écrire. L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas. Et puis, l’Art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! La difficulté capitale, pour moi, n’en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai, comme disait Platon.

74 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Paris , 30 mars 1857

Lettre n° 722   

Et puis ne vous comparez pas à la Bovary. Vous n’y ressemblez guère ! Elle valait moins que vous comme tête et comme cœur ; car c’est une nature quelque peu perverse, une femme de fausse poésie et de faux sentiments. Mais l’idée première que j’avais eue était d’en faire une vierge, vivant au milieu de la province, vieillissant dans le chagrin et arrivant ainsi aux derniers états du mysticisme et de la passion rêvée. J’ai gardé de ce premier plan tout l’entourage (paysages et personnages assez noirs), la couleur enfin. Seulement, pour rendre l’histoire plus compréhensible et plus amusante, au bon sens du mot, j’ai inventé une héroïne plus l’humaine, une femme comme on en voit davantage. J’entrevoyais d’ailleurs dans l’exécution de ce premier plan de telles difficultés que je n’ai pas osé.

75 - à Sainte-Beuve Charles Augustin, Croisset , 05 mai 1857

Lettre n° 732   

Ce livre est pour moi une affaire d’art pur et de parti pris. Rien de plus. D’ici à longtemps je n’en referai de pareils.

76 - à Cailteaux Émile, Croisset , 04 juin 1857

Lettre n° 747   

Si j’en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j’aurais eu en vue des personnalités et que j’ai voulu, au contraire, reproduire des types.

_______