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Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
Les « années Bovary » – 1851 à 1857

 

 

Réception de Madame Bovary


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Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

 

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1 - à Colet Louise, Croisset, 26 octobre 1852

Lettre n° 463   

J’ai lu à Bouilhet, dimanche, les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l’ouvrage de deux grands mois. Il n’en a point été mécontent et c’est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable

2 - à Colet Louise, Croisset, 29 janvier 1853

Lettre n° 486   

L’idée de ton contentement, si mon œuvre est réussie plus tard, n’est pas un de mes moindres soutiens, bonne Muse. Je rêve ton admiration comme une volupté. Cette pensée est mon petit bagage de route, et je la passe sur mon cerveau en sueur comme une chemise blanche

3 - à Colet Louise, Croisset, 10 avril 1853

Lettre n° 503   

La seule chance que j’aie de me faire reconnaître ce sera quand Bovary sera publiée. Et mes compatriotes rugiront, car la couleur normande du livre sera si vraie qu’elle les scandalisera.

4 - à Colet Louise, Croisset, 16 septembre 1853

Lettre n° 548   

Que l’on pleure moins à la mort de ma mère Bovary qu’à celle de Virginie, j’en suis sûr d’avance. Mais l’on pleurera plus sur le mari de l’une que sur l’amant de l’autre, et ce dont je ne doute pas, c’est du cadavre. Il faudra qu’il vous poursuive

5 - à Colet Louise, Croisset, 12 octobre 1853

Lettre n° 554   

Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre.

6 - à Colet Louise, Croisset, 25 octobre 1853

Lettre n° 558   

Bouilhet a été content dimanche. Mais il était dans un tel état d’esprit, et si disposé au tendre (pas à mon endroit cependant) qu’il l’a peut-être jugée trop bien. J’attends une seconde lecture pour être convaincu que je suis dans le bon chemin. Je ne dois pas en être loin, cependant

7 - à Bouilhet Louis, Croisset, 21 septembre 1856

Lettre n° 654   

Si tu trouves le moyen, quelques jours après le 1er numéro, d’en faire dire un mot quelque part, ça m’obligera, à cause d’eux.

8 - à Laurent-Pichat Léon, Croisset, 02 octobre 1856

Lettre n° 656   

Mais je réfléchis c’en est assez pour que vous compreniez quel était le sens de ma résistance à vos critiques, si judicieuses qu’elles soient. Vous me refaisiez un autre livre – et vous heurtiez la Poétique interne d'après d’où il découlait, le type (comme dirait un philosophe) sur lequel il était écrit fut conçu.

9 - à Bouilhet Louis, Croisset, 05 octobre 1856

Lettre n° 658   

Quant à moi, la vue de mon œuvre imprimée a achevé de m’abrutir. Elle m’a paru des plus plates. – Je n’y vois rien que du noir. Ceci est textuel. Ç’a été un grand mécompte. – Et il faudrait que le succès fût bien étourdissant pour couvrir la voix de ma conscience qui me crie : « Raté ! »

10 - à Duplan Jules, Croisset, 11 octobre 1856

Lettre n° 659   

Votre bonne lettre, que j’ai reçue ce matin, m’a causé un grand plaisir. Vous savez le cas que je fais de votre goût ; c’est vous dire que « votre suffrage m’est précieux » (style Homais). – Homais à part, je suis enchanté que la chose vous botte. Je voudrais bien que tous mes lecteurs vous ressemblassent !

11 - à Duplan Jules, Croisset, 11 octobre 1856

Lettre n° 659   

La première lecture de mon œuvre imprimée m’a été, contrairement à mon attente, extrêmement désagréable. Je n’y ai remarqué que les fautes d’impression, trois ou quatre répétitions de mots qui m’ont choqué, et une page où les qui abondaient. – Quant au reste, c’était du noir et rien de plus. Je me remets peu à peu, mais ça m’avait porté un coup ! Pichat m’a écrit pour me dire qu’il comptait sur un succès. On revient, mon bon, on revient, – on change un tantinet de langage.

12 - à Duplan Jules, Croisset, 11 octobre 1856

Lettre n° 659   

Je n’aurai le cœur léger que lorsque je n’aurai plus sur les épaules cette satanée œuvre, qui pourrait bien me traîner en cour d’assises, et qui à coup sûr me fera passer pour fou.

13 - à Bouilhet Louis, Croisset, 13 octobre 1856

Lettre n° 660   

La réclame du Figaro n’était pas forte. As-tu remarqué « sobre et ennemi de l’emphrase » ? Cela m’a fait bien rire. About écrit dans Le Figaro sous le pseudonyme de « Valentin de Quevilly » et l’on blague les jeunes gens de Quevilly qui viennent faire de la littérature à Paris. Allons ! ça commence ! taïeb ! taïeb ! L’article est intitulé : « Lettre d’un bon jeune homme ». Je t’assure, néanmoins, que si les choses allaient trop loin, et que si l’on m’embête, je suis disposé à casser la gueule au premier venu. Très bien ! – L’école de Rouen se signalerait alors par sa brutalité.

14 - à Roger des Genettes Edma, Paris, 30 octobre 1856

Lettre n° 663   

Enfin je l’ai, et elle me réjouit fort. Vous savez le cas que je fais de votre goût. C’est vous dire, chère Madame, que vous avez       « Chatouillé de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse ».Ai-je été vrai ? Est-ce ça ?

15 - à Roger des Genettes Edma, Paris, 30 octobre 1856

Lettre n° 663   

En choquerai-je d’autres ? Espérons-le ! Une dame fort légère m’a déjà déclaré qu’elle ne laisserait pas sa fille lire mon livre. D’où j’ai conclu que j’étais extrêmement moral. La plus terrible farce à me jouer, ce serait de me décerner le prix Montyon. Quand vous aurez lu la fin, vous verrez que je le mérite.

16 - à Schlésinger Maurice, Paris, octobre 1856

Lettre n° 662   

Quant à moi, cher ami, vous apprendrez avec plaisir que mon affaire marche très bien. J’ai de toutes façons lieu d’être extrêmement satisfait – jusqu’ici du moins. Les deux premiers numéros de mon roman ont déjà fait quelque sensation parmi la gent de lettres – et un éditeur m’est venu faire des propositions... qui ne sont pas indécentes.

17 - à Schlésinger Maurice, Paris, octobre 1856

Lettre n° 662   

Votre ancien ami, Janin, est très satisfait du commencement de mon bouquin, et m’a envoyé, par un tiers, des mots fort aimables

18 - à Pagnerre Edmond, Paris, 31 décembre 1856

Lettre n° 681   

Or, l’on m’accuse pour ce même livre « d’avoir attenté aux bonnes mœurs, et à la religion ». J’ai passé devant le juge d’instruction et il est fort probable que je vais figurer en police correctionnelle. Je serai condamné quand même, et voici pourquoi : Je suis un prétexte. On veut démolir la Revue de Paris, et on me prend pour cogner dessus. Toute la question est celle-ci : je vais sauver la Revue de Paris (si on étouffe l’affaire) ; elle va me perdre, si on ne l’arrête pas.

19 - à Augier Émile, Paris, 31 décembre 1856

Lettre n° 680   

Quant à moi, on ne m’en veut nullement ni à ma personne ni à mon livre. Mais je paierai pour la Revue. Toute la question est celle-ci : la sauverai-je ou m’entraînera-t-elle dans sa ruine ? On est embarrassé. Comprenez-vous l’embêtement d’être condamné pour immoralité ?

20 - à Flaubert Achille, Paris, 01 janvier 1857

Lettre n° 683   

Mon affaire est une affaire politique, parce qu’on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir. Elle a déjà eu deux avertissements et il est très habile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la Religion, car ce qu’on me reproche surtout, c’est une extrême-onction copiée dans le Rituel de Paris. Mais ces bons magistrats sont tellement ânes qu’ils ignorent complètement cette Religion dont ils sont les défenseurs. Mon juge d’instruction, M. Treilhard, est un juif et c’est lui qui me poursuit !

21 - à Flaubert Achille, Paris, 02 janvier 1857

Lettre n° 684   

La seule chose réellement influente sera le nom du père Flaubert, et la peur qu’une condamnation n’indispose les Rouennais dans les futures élections. On commence à se repentir au Ministère de l’Intérieur de m’avoir attaqué inconsidérément. Bref, il faut que le préfet, M. Le Roy, et M. Franck-Carré écrivent directement au Directeur de la Sûreté générale quelle influence nous avons et combien ce serait irriter la moralité du pays. C’est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui arrêtera, c’est de faire voir les inconvénients politiques de la chose.

22 - à Blanche Alfred, Paris, 03 janvier 1857

Lettre n° 687   

On nous reproche des attaques aux bonnes mœurs et à la religion.

23 - à Flaubert Achille, Paris, 03 janvier 1857

Lettre n° 686   

J’attends de grands effets de la lettre du préfet au Ministère de l’Intérieur. Je te dis que c’est une affaire politique.

24 - à Flaubert Achille, Paris, 06 janvier 1857

Lettre n° 688   

Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris, et il était très malin de la supprimer pour délit d’immoralité et d’irréligion ; malheureusement mon livre n’est ni immoral ni irréligieux.

25 - à Schlésinger Élisa, Paris, 14 janvier 1857

Lettre n° 692   

Quant au livre, en soi, qui est moral, archi-moral, & à qui l’on donnerait le prix Montyon s’il avait des allures moins franches (honneur que j’ambitionne peu), il a obtenu tout le succès qu’un roman peut avoir dans une Revue. J’ai reçu des confrères de fort jolis compliments, vrais ou faux, je l’ignore. On m’assure même que Mr de Lamartine chante mon éloge très haut – ce qui m’étonne beaucoup, car tout, dans mon œuvre, doit l’irriter ? – La Presse et Le Moniteur m’ont fait des propositions fort honnêtes.

26 - à Blanche Alfred, Paris, 23 janvier 1857

Lettre n° 701   

Mais une chose me console de ces stupidités. C’est d’avoir rencontré pour ma personne et pour mon livre tant de sympathies. Je compte la vôtre, au premier rang, mon cher ami. L’approbation de certains esprits est plus flatteuse que les poursuites de la police ne sont déshonorantes.

27 - à Blanche Alfred, Paris, 23 janvier 1857

Lettre n° 701   

Si mon œuvre a une valeur réelle, si vous ne vous êtes pas trompé s'il est enfin destiné à vivre, je plains les gens qui maintenant la poursuivent. Ce livre, qu’ils cherchent à détruire, n’en vivra par leurs blessures que mieux plus tard et par leurs blessures mêmes. De cette bouche qu’ils voudraient clore, il leur restera un crachat sur le visage.

28 - à Flaubert Achille, Paris, 25 janvier 1857

Lettre n° 702   

J’ai été aujourd’hui une grande heure seul avec Lamartine, qui m’a fait des compliments par-dessus les moulins. Ma modestie m’empêche de rapporter les compliments archi-flatteurs qu’il m’a adressés ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il sait mon livre par cœur, qu’il en comprend toutes les intentions, il me connaît à fond. J’aurai de lui, pour la présenter au tribunal, une lettre élogieuse.

29 - à Lévy Michel, Paris, 25 janvier 1857

Lettre n° 703   

L'important est surtout la qualité. Si vous pouviez m'en avoir d'académiciens ce serait superbe. – Voyez, informez-vous, retournez-vous, tâchez de savoir si Ste-Beuve et Villemain m'ont lu.

30 - à Bardoux Agénor, Paris, 27 janvier 1857

Lettre n° 705   

Procurez-moi (cela vous est facile) Les Grands Jours d’Auvergne en me marquant les endroits les plus gaillards. Si vous avez sous la main le Sermon de la pécheresse de Massillon, je vous serais obligé.

31 - à Crépet Eugène, Paris, 28 janvier 1857

Lettre n° 707   

Vous connaissez l’abbé Constant, il doit pouvoir vous fournir des notes sur ceci, qu’il me faut ce soir : Le plus de lubricités possible tirées des auteurs ecclésiastiques, particulièrement des modernes.

32 - à Crépet Eugène, Paris, 28 janvier 1857

Lettre n° 707   

On vient d’interdire mon mémoire et on a arrêté, dimanche, L’Indépendance belge, parce qu’il y avait un article à la louange de votre serviteur.

33 - à Champfleury, Paris, 04 février 1857

Lettre n° 709   

J’ai rencontré dans cette circonstance beaucoup de sympathies qui m’ont honoré. Je compte la vôtre pour une des plus flatteuses.

34 - à Blanche Alfred, Paris, 07 février 1857

Lettre n° 710   

Acquitté

35 - à Pradier Louise, Paris, 10 février 1857

Lettre n° 711   

il m’est resté de mon procès une courbature physique et morale qui ne me permet de remuer ni pied ni plume. Ce tapage fait autour de mon premier livre me semble tellement étranger à l’Art, qu’il me dégoûte et m’étourdit. Combien je regrette le mutisme de poisson où je m’étais tenu jusqu’alors. Et puis l’avenir m’inquiète : quoi écrire qui soit plus inoffensif que ma pauvre Bovary, traînée par les cheveux comme une catin en pleine police correctionnelle ? Si l’on était franc, on avouerait au contraire que j’ai été bien dur pour elle, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, et malgré l’acquittement, je n’en reste pas moins à l’état d’auteur suspect. – Médiocre gloire !

36 - à Pradier Louise, Paris, 10 février 1857

Lettre n° 711   

Quelle force que l’hypocrisie sociale ! Par le temps qui court, tout portrait devient une satire et l’histoire est une accusation. Voilà pourquoi je suis fort triste et très fatigué. Je passe mon temps à dormir et à me moucher. Feu Du Cantal n’était rien auprès de moi. La comparaison est d’autant plus juste que je viens, comme lui, de fréquenter les saltimbanques. Je réclamais aussi mon enfant, ma fille. « On n’y a pas touché », c’est vrai. – Mais sa réputation en a souffert. Je ne vais pas tarder à m’en retourner dans ma maison des champs, loin des humains, – comme on dit en tragédie, – et là je tâcherai de mettre de nouvelles cordes à ma pauvre guitare, sur laquelle on a jeté de la boue avant même que son premier air ne soit chanté !!

37 - à Pagnerre Edmond, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 714   

Si je n’ai pas répondu plus tôt à tes congratulations, c’est que je suis resté plusieurs jours tellement éreinté par suite de mes secousses politiques, que je ne pouvais remuer pied ni plume. Je suis aplati, ahuri, – et j’ai une forte venette pour mes bouquins subséquents. Quel livre écrire qui soit plus inoffensif que mon pauvre roman ?

38 - à Schlésinger Maurice, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 713   

Merci de votre lettre. J’y répondrai brièvement, car il m’est resté de tout cela un tel épuisement de corps et d’esprit que je n’ai pas la force de faire un pas ni de tenir une plume. L’affaire a été dure à enlever, mais enfin j’ai eu la victoire.

39 - à Schlésinger Maurice, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 713   

J’ai reçu de tous mes confrères, de votre ami Janin entr'autres, des complimens très flatteurs et mon livre va se vendre d’une façon inusitée, pr un début. Mais je suis fâché de ce procès ; en somme cela dévie le succès et je n’aime pas, autour de l’art, les choses qui lui sont étrangères. C’est à tel point que tout ce tapage me dégoûte profondément, et j’hésite à mettre mon roman en volume. J’ai envie de rentrer et, pour toujours, dans la solitude et le mutisme dont je suis sorti, de ne rien publier, et pour ne plus faire parler de moi. Car il me paraît impossible par le temps qui court de rien dire. L’hypocrisie sociale est tellement féroce !

40 - à Baudry Frédéric, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 712   

Je suis d’ailleurs dans un état sombre. La Bovary m’assomme ! Comme je regrette maintenant de l’avoir publiée ! Tout le monde me conseille d’y faire quelques légères corrections, par prudence, par bon goût, etc. Or, cette action me paraît, à moi, une lâcheté insigne puisque, dans ma conscience, je ne vois dans mon livre rien de blâmable (au point de vue de la morale la plus stricte). Voilà pourquoi j’ai dit à Lévy de tout arrêter. Je suis encore indécis.

41 - à Pagnerre Edmond, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 714   

Le ministère public a encore deux mois pour en rappeler. Pourrais-tu savoir pertinemment par Abbatucci s’il en rappellera ? Faut-il attendre les deux mois ? Comment suis-je vu ?  Qui m’en veut ? Je finirai, comme Rousseau, par croire à une conjuration holbachique. Car tous les gens que j’ai vus en face étaient pleins de bon vouloir, et il y avait en dessous un acharnement incompréhensible.

42 - à Baudry Frédéric, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 712   

Et puis ? l’avenir ! Quoi écrire qui soit moins inoffensif que ce roman ? On s’est révolté d’une peinture impartiale. Que faire ? biaiser, blaguer ? non ! non ! mille fois non !

43 - à Schlésinger Maurice, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 713   

Les gens du monde les mieux disposés pr moi me trouvent immoral ! impie ! Je ferais bien à l’avenir de ne pas dire ceci, cela, de prendre garde, etc., etc. ! Ah ! comme je suis embêté, cher ami ! On ne veut même plus de portraits ! le daguerréotype est une insulte ! et l’histoire une satyre ! Voilà où j’en suis ! sorti Je ne vois rien en fouillant mon malheureux cerveau qui ne soit répréhensible.

44 - à Baudry Frédéric, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 712   

En un mot, le tapage qui s’est fait autour de mon premier livre me semble tellement étranger à l’art, que je suis dégoûté de moi. De plus, comme je tiens infiniment à mon estime, je voudrais bien la garder et je suis en train de la perdre.

45 - à Schlésinger Maurice, Paris, 11 février 1857

Lettre n° 713   

Je suis depuis quatre jours couché sur mon divan à ruminer ma position qui n’est pas gaie, bien qu’on commence à me tresser des couronnes – où l’on mêle, il est vrai, des chardons. Je réponds à toutes vos questions : si le livre ne paraît pas, je vous enverrai les numéros de la Revue qui le contiennent. Ce sera décidé d’ici à quelques jours. Mr de Lamartine n’a pas écrit à la Revue de Paris, il prône le mérite littéraire de mon roman, tout en le déclarant cynique. il me compare à lord Byron, etc. ! C’est très beau ; mais j’aimerais mieux un peu moins d’hyperboles & et en même temps moins de réticences. il m’a envoyé de but en blanc des félicitations, puis il m’a lâché au moment décisif.

46 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Paris, 19 février 1857

Lettre n° 716   

Ce n’est cependant ni dédain de votre charmante lettre, ni oubli, mais j’ai été surchargé des affaires les plus désagréables, car j’ai comparu (pour ce même livre sur lequel vous m’avez écrit des choses si obligeantes) en police correctionnelle sous la prévention d’outrage aux bonnes mœurs et au culte catholique. Cette Bovary, que vous aimez, a été traînée comme la dernière des femmes perdues sur le banc des escrocs. On l’a acquittée, il est vrai, les considérants de mon jugement sont honorables, mais je n’en reste pas moins à l’état d’auteur suspect ce qui est une médiocre gloire.

47 - à Schlésinger Maurice, Paris, mars 1857

Lettre n° 723   

Comme j’ai été embêté cet hiver ! mon procès ! – mes querelles avec la Revue de Paris ! et les conseils ! et les amis ! et les politesses ! – On commence même à me démolir et j’ai présentement sur ma table un bel éreintement de mon roman, publié dans par un monsieur dont j’ignorais complètement l’existence. Vous ne vous imaginez pas les infamies qui règnent et ce qu’est maintenant la petite presse ! Tout cela du reste est fort légitime, car le public est se trouve à la hauteur de toutes les canailleries dont on le régale.

48 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Paris, 26 avril 1857

Lettre n° 729   

Vous seriez bien aimable de m’envoyer votre compte rendu dans Le Phare de la Loire

49 - à Sainte-Beuve Charles Augustin, Croisset, 05 mai 1857

Lettre n° 732   

Je suis bien embarrassé : je viens de lire votre article dans Le Moniteur. Comment vous dire tout ce qu’il a remué en moi, et le plaisir qu’il m’a fait ? Vous déclarer que je le trouve fort beau, serait presque de la sottise puisque vous me traitez en ami, c’est-à-dire avec la plus grande attention et les plus grands éloges. Vous m’avez, en quatre colonnes de journal, payé de toutes mes peines passées. J’ai ma récompense maintenant. Merci, Monsieur, merci. Comme il m’est doux, à moi, qui lisais au Collège, Volupté et Les Consolations, de voir un de ces hommes que l’on regarde d’en bas, descendre jusqu’à ma pensée et me prendre par la main.

50 - à Sainte-Beuve Charles Augustin, Croisset, 05 mai 1857

Lettre n° 732   

Me permettrez-vous, l’hiver prochain, de venir un soir poser mes pieds sur vos chenets, pour causer un peu longuement de cette chère littérature que si peu de monde aime par le temps qui court. Je vous demanderai à propos de la Bovary quelques-uns de ces conseils pratiques qui valent mieux que toutes les théories et esthétiques du monde. Ce sera un plaisir et une leçon.

51 - à Bouilhet Louis, Croisset, 07 mai 1857

Lettre n° 733   

Il paraît que j’ai été éreinté dans La Chronique. As-tu vu cela ? Tâche de me l’envoyer.

52 - à Duplan Jules, Croisset, 09 mai 1857

Lettre n° 735   

Je ne comprends pas maintenant comment un article de journal peut vous choquer. C’est sans doute un excès d’orgueil de ma part, mais je vous assure que je ne me sens contre le sieur Claveau aucune haine. Le malheureux, qui croit que je ne m’occupe nullement du style !

53 - à Lévy Michel, Croisset, 09 mai 1857

Lettre n° 734   

L'article de Ste-Beuve a ébahi les bourgeois de ma province. – et il a dû y avoir recrudescence de vente. Avez-vous lu un bel éreintement de votre serviteur dans le Courrier Franco-italien. l'article est signé Claveau et est rédigé dans des intentions que j'ose qualifier de malveillantes. Je ne connais pas celui de Mazade dans la Revue des deux Mondes, où je ne suis pas non plus ménagé, à ce qu'on m'a dit. Va-t-il en venir d'autres ? J'attends celui de St-Victor dans La Presse. – et Le Siècle ? et Le pays ? et les Débats ?, etc. Y pensez-vous ?

54 - à Duplan Jules, Croisset, 10 mai 1857

Lettre n° 736   

Merci, mon cher vieux, je me procurerai à Rouen L’Illustration et la Revue des Deux Mondes.

55 - à Duplan Jules, Croisset, 10 mai 1857

Lettre n° 736   

J’ai ce matin reçu un numéro du Journal du Loiret où il y a un article de Cormenin très bienveillant. Mais vous l’avouerai-je, je n’en ai pas encore trouvé un qui me gratte à l’endroit sensible, c’est-à-dire qui me loue par les côtés que je trouve louables et qui me blâme par ceux que je sais défectueux. Peu importe du reste, la Bovary est maintenant bien loin de moi.

56 - à Cormenin (de) Louis, Croisset, 14 mai 1857

Lettre n° 738   

Je ne sais si c’est vous ou Pagnerre, mon cher ami, qui m’avez envoyé un maître numéro du Loiret où resplendit un article sur votre serviteur. Il est à coup sûr celui qui me satisfait le plus et je le trouve naïvement très beau, puisqu’il chante mon éloge. Le livre est analysé ou plutôt chéri d’un bout à l’autre. Cela m’a fait bien plaisir et je vous en remercie cordialement.

57 - à Duplan Jules, Croisset, 16 mai 1857

Lettre n° 737   

Avez-vous lu le ré-éreintement de la Revue des Deux Mondes, n° du 15 courant, signé Deschamps ?. Ils y tiennent, ils écument. Est-ce bête ! Pourquoi tout cela ? Que dit le grand pontife Planche ? D’où vient l’acharnement de Buloz contre votre ami ? Pontmartin et Limayrac n’ont-ils pas écrit sur et contre moi ?

58 - à Duplan Jules, Croisset, 20 mai 1857

Lettre n° 740   

D’ailleurs, merde pour la critique ! Je me fous de on et c’est parce que je m’en suis foutu que la Bovary mord un tantinet. Que l’on me confonde tant que l’on voudra avec Barrière et le jeune Dumas. Cela ne me blesse nullement, pas plus que les prétendues fautes de français relevées par ce bon M. Deschamps. Seulement, je prie Gleyre d’inonder Buloz de traits piquants.

59 - à Duplan Jules, Croisset, 20 mai 1857

Lettre n° 740   

J’ai reçu l’article Limayrac. Quel crétin avec son grand écrivain sur le trône !

60 - à Lévy Michel, Croisset, 24 mai 1857

Lettre n° 741   

Que dites-vous de l'acharnement de la Revue des Deux Mondes ? est-ce bête !

61 - à Lévy Michel, Croisset, 24 mai 1857

Lettre n° 741   

Ph. Boyer m'avait promis un article dans la Voix des Écoles – et de Banville un autre dans la Revue française.

62 - à Duplan Jules, Croisset, 28 mai 1857

Lettre n° 743   

Ai-je bien fait d’envoyer ma carte au père Dumas ? il me semble que oui ; car son article, à tout prendre, était favorable, bien qu’il ait lu mon livre légèrement.

63 - à Duplan Jules, Croisset, 28 mai 1857

Lettre n° 743   

Je sais pertinemment qu’il y aura un article sur moi dans L’Univers. Je vous le recommande.

64 - à Duplan Jules, Croisset, 28 mai 1857

Lettre n° 743   

J’ai reçu le Cuvillier. C’est d’une insigne mauvaise foi. Remarquez-vous qu’on affecte de me confondre avec le jeune Alex. ? Ma Bovary est une Dame aux camélias, maintenant ! Boûnn !Quant au Balzac, j’en ai décidément les oreilles cornées. Je vais tâcher de leur triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard où le rapprochement ne sera plus facile. Sont-ils bêtes avec leur observation de mœurs ! Je me fous bien de ça !

65 - à Cailteaux Émile, Croisset, 04 juin 1857

Lettre n° 747   

Ce qui n’empêche pas qu’ici, en Normandie, on n’ait voulu découvrir dans mon roman une foule d’allusions.

66 - à Cailteaux Émile, Croisset, 04 juin 1857

Lettre n° 747   

C’est une des plus douces joies de la littérature, Monsieur, que d’éveiller ainsi des sympathies inconnues.

67 - à Aïdé Hamilton, Croisset, 04 juin 1857

Lettre n° 746   

Il faut que je soigne ma seconde publication, pour laquelle on sera difficile, car votre amitié apprendra avec plaisir que mon roman a réussi a-udelà de toutes mes espérances. La presse s’en est vraiment occupée, j’ai été très critiqué et très loué.

68 - à Bonenfant Olympe, Croisset, 14 juin 1857

Lettre n° 749   

Voilà ! Je suis, il est vrai, comblé d’honneurs. On m’éreinte et l’on me vante, on me dénigre et on m’exalte. Mais je n’aurais pas été fâché d’avoir quelques monacos. – Quelle joie c’eût été pour ton pauvre père s’il avait vécu, que de voir son neveu ainsi devenu un homme célèbre ! Dans le cours de tous mes tracas tracas, j’y ai pensé sans cesse. les articles de journaux l’auraient fait se pâmer d’aise ou d’indignation.

69 - à Feydeau Ernest, Croisset, 15 juin 1857

Lettre n° 750   

Ce qui s’est passé à la Revue des Deux Mondes relativement à moi m’est fort indifférent. Ce qui avait piqué ma curiosité était de savoir pourquoi on était revenu à deux fois sur mon dos. Voilà tout.

70 - à Feydeau Ernest, Croisset, juin 1857

Lettre n° 754   

Je sors d’Yonville, j’en ai assez ! Je demande d’autres guitares maintenant. chaussons le cothurne. — et entamons les grandes gueulades ! Ça fait du bien à la santé.As-tu lu mon éreintement dans L’Univers ? J’attire la Haine du Parti-prêtre, c’est trop juste. Les mânes d’Homais se vengent.

71 - à Feydeau Ernest, Croisset, juin 1857

Lettre n° 754   

Un jour, que nous serons, seuls, chez moi, et les portes barricadées je te coulerai dans le tuyau de l’oreille mes opinions secrètes sur la Bovary. –  J’en connais mieux que personne les défauts et les vraies fautes. Ainsi il y avait tout au commencement une monstruosité grammaticale dont aucun, bien entendu, ne s’est aperçu. Mais tout cela importe fort peu.

72 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset, 03 juillet 1857

Lettre n° 756   

L'approbation, la sympathie d'un esprit comme le vôtre m'est plus agréable mille fois que les injures de L'Univers ne me sont odieuses. Car vous saurez, chère lectrice, que j'ai été fortement injurié par ce journal et par beaucoup d'autres, — ce qui m'est complètement égal, je vous assure. Tous ces gens-là sont des sots. Aucun n'a dit contre mon livre ce qu'il y avait à en dire. J'en sais plus long qu'eux tous là-dessus. Ainsi, on m'a reproché (dans la Revue des Deux Mondes, entre autres) des fautes de français qui n'en sont point, tandis qu'il y en avait une, une grossière, palpable, évidente, une vraie faute de grammaire, et qui se trouvait au début, dans la dédicace. Pas un ne l'a vue. On ne la verra plus, du reste, car je l'ai fait enlever au second tirage qui a eu lieu il y a un mois. Tout cela, du reste, est fort peu important et très misérable.

73 - à Osmoy (d') Charles, Croisset, 22 juillet 1857

Lettre n° 758   

Sais-tu que j'ai été éreinté, pulvérisé par L'Univers ? Cinq colonnes ! Le parti-prêtre, ce vieux parti-prêtre qui n'est nullement mort, m'en veut beaucoup. Je suis désigné au poignard des Jésuites. Ces messieurs, dans leur article, déplorent mon acquittement.

74 - à Duplan Jules, Croisset, 26 juillet 1857

Lettre n° 759   

Un article de Baudelaire sur la Bovary, fait depuis longtemps et qui devait paraître dans L' Artiste, n'apparaît pas. Il en est de même de celui de Saint-Victor à La Presse. Mais de cela, je m'en moque profondément.

75 - à Duplan Jules, Croisset, juillet 1857

Lettre n° 755   

J'ai reçu Le Figaro, et L'Univers. Est-ce beau ! Je suis en exécration dans le parti-prêtre. Cela doit attendrir Gleyre à l'endroit de la Bovary.

76 - à Duplan Jules, Croisset, 20 septembre 1857

Lettre n° 771   

J'ai compris par un article d'Aubryet que Pontmartin m'avait pulvérisé dans Le Spectateur. Pouvez-vous m'envoyer cette ordure ? Je suis comme Gernande, j'aime à être injurié. Ça m'excite.

77 - à Duplan Jules, Croisset, 03 octobre 1857

Lettre n° 772   

Envoyez-moi l'article de Mme Sand. Voilà déjà quelque temps qu'il est paru. Et n'est-il pas convenable que j'écrive un petit mot de remerciement à cette autre Dorothée. La comparaison est peut-être très irrévérencieuse, mais cependant ne dit-on pas de par le monde qu' « elle décharge comme un homme ». Car, elle aussi, a « de la philosophie ».

78 - à Duplan Jules, Croisset, 03 octobre 1857

Lettre n° 772   

Apprenez ceci pour votre joie. Le curé de Canteleu tonne contre la Bovary et défend à ses paroissiennes de me lire. Vous allez me trouver bien bête, mais je vous assure que ç'a été, pour moi, une grande joie de vanité. Cela m'a plus flatté, comme succès, que n'importe quel éloge. Que serait-ce, me suis-je dit, si je faisais de vrais livres, c'est-à-dire si j'étalais des Principes ! si j'avais voulu peindre des tableaux lascifs, narrer des anecdotes piquantes. Enfin j'ai été attaqué par le gouvernement, par les prêtres, et par les journaux. C'est complet. Rien ne manque à mon triomphe. Ah ! quels foutus crétins, nom de Dieu ! ecr l'inf ! et l'Infâme, pour moi, est plus large que pour M. de Voltaire. Il a grandi et grossi, ce vieil Infâme ! on lui a donné, il et vrai, de telles nourritures ! La ligne de l'Équateur ne ferait pas, maintenant, le cordon de sa culotte !

79 - à Bouilhet Louis, Croisset, 08 octobre 1857

Lettre n° 773   

Mais dans un article sur moi, il avait dit mieux, à savoir : qu'il n'était pas permis d'écrire aussi mal (que moi) quand on avait sur le trône le plus grand écrivain du siècle (textuel) ; aussi a-t-il été décoré au 15 août. Je me suis repassé une diatribe de Pontmartin, fort longue, où il me reproche de « respirer la démocratie », je passe alternativement « de la platitude à l'emphase », etc., etc. Tout cela est tellement bête que ça m'est fort indifférent. Je n'ai, littérairement parlant, de rancune personnelle que contre deux individus, le sieur Jacottet d'abord, et M. Allais ensuite, qui m'a demandé « si c'était fondé sur un raisonnement ». Je ne peux pas oublier ce mot-là. C'est plus fort que moi. T'ai-je dit, à propos de succès, que le curé de Canteleu tonne contre moi. Il arrache mon livre des mains de ses paroissiennes. J'avoue que cela m'a fait bien plaisir. Aucun éloge ne m'a chatouillé plus profondément. Ainsi rien ne m'aura manqué : attaque du gouvernement, engueulades des journaux, et HAINE des prêtres ! Taïeb ! buono ! Antika ! Mameluk ! « Appelle-moi Mamelouk », « dis-moi que le turban me va bien ! » « appelle-moi vil incirconcis ! » « appelle-moi Giaour ! » etc.

80 - à Baudelaire Charles, Croisset, 21 octobre 1857

Lettre n° 777   

Je vous remercie bien, mon cher ami. Votre article m'a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l’œuvre, comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est compris et senti à fond.Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous avez écrit dessus ne l'est pas moins. & nous causerons de tout cela dans six semaines quand je vous reverrai.

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