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Le
témoignage d’un libraire :
Comme
ces jeunes clients à qui je le tends désormais (moi qui suis
maintenant devenu vendeur au rayon « Littérature »
d’une librairie), et qui l’air dégoûté s’en saisissent
du bout des doigts à peu près comme d’une chose sale (« ce
que c’était gros ! et puis écrit tout petit… »),
j’avais moi aussi été un lycéen sommé de lire Madame
Bovary.
Notre professeur n’avait pas hésité à qualifier l’ouvrage
de chef d’œuvre incontesté, et d’ailleurs
incontestable avait-elle précisé, des fois qu’il serait venu
à l’un d’entre nous l’idée saugrenue de prétendre le
contraire. Loin de moi cette idée, mais malgré tous mes
efforts de concentration, de contraction, de tension et de
torsion extrêmes (n’étais-je point en section littéraire
oui ou zut !), au comble de l’épuisement et convaincu
pour toujours de mon indécrottable nullité, je n’avais pas réussi
à voir dans le sujet du livre autre chose qu’une histoire
banale et triste à en mourir (d’ailleurs les personnages
eux-mêmes avaient l’air d’y succomber), et n’avais retenu
en gros du style qu’une succession très sophistiquée de
phrases dans lesquelles je ne parvenais pas à distinguer la
moindre intention.
Et puis plus tard, au fil des lectures, sans que j’y prenne
garde, comme ça, sans raisons particulières (je ne saurais même
plus dire au juste de quel livre il s’agissait), un jour le
« Style » m’apparut et avec lui la clé de toute
lecture comme source intense de plaisir et de joie. J’eus dès
lors à plusieurs reprises l’occasion de me « refaire »
à la lecture de Madame Bovary, qui est aujourd’hui mon
livre préféré. C’est que j’arrivais à présent à voir
derrière les phrases et dessous les mots pas mal de drôlerie.
Nos tics et nos manières, nos attitudes, nos façons de penser
et puis de dire, notre amour toujours bancal, notre orgueil,
notre bêtise, ce qui est en l’homme aussi touchant que
risible, à quoi pouvait se résumer toute l’action du livre
et le projet de son auteur.
Et c’est exactement ceci et puis cela que j’essaie
aujourd’hui d’expliquer à tous ces lycéens pressés.
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